2 Nietzsche Ecce Homo

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    Nietzsche, Ecce Homo

    Ce texte de Franois Fdier est diffus loccasion du cent soixantime

    anniversaire de la naissance de Nietzsche (15 octobre 1844)

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    Nietzsche Ecce Homo

    (Cours de Franois Fdier,

    profess pendant lanne 1977-1978)

    Le cours tout entier pourrait sintituler :

    Comment remonter la pente

    [Ce travail doit se comprendre comme une simple introduction la lecture du livre de Frdric Nietzsche. Mais il suppose du mme coup dj acquise une certaine familiarit avec le texte. Ce dernier ne peut malheureusement pas tre inclus intgralement dans le commentaire, pour la simple raison quil en rendrait beaucoup trop hache la lecture. Comme il existe de nombreuses ditions de poche de Ecce Homo, aussi bien en traduction que dans le texte original, il suffira den avoir un exemplaire prs de la main pour reprendre contact avec le texte chaque fois que cela sera senti comme ncessaire.]

    Quest-ce quun aphorisme ? Le mot vient du grec . , comme prfixe

    aussi bien que comme prposition, indique le sens de partir de, en se dtachant .

    quant lui fait partie de ces mots qui parlent partir du verbe , qui a donn

    notre horizon . Repens en grec, lhorizon est la tendre limite qui, lorsque nous regardons,

    nous entoure de telle sorte que nous soyons au milieu delle. Lhorizon grec en gnral nest

    autre que cette dfinition philosophique, laquelle nest pas du tout une dfinition, mais une

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    mise en place de la chose que lon dfinit, l exactement o elle peut rayonner en son plus pur

    clat. Exemple : la nuit est lhorizon des toiles.

    Au n 8 de lIntroduction la Gnalogie de la morale, Nietzsche parle de la forme

    aphoristique :

    Un aphorisme, frapp et fondu selon les rgles de lart, nest pas encore dchiffr du seul fait quil est lu [ au sens o lire serait simplement prendre connaissance dune information]; bien plus, cest alors seulement quil sagit de commencer son interprtation (Auslegung), pour laquelle il est besoin dun art de linterprtation.

    Au sujet de cet art, Nietzsche dit lui-mme que laphorisme plac en tte de la troisime

    dissertation du mme livre donne quelque aperu. Il se cite alors lui-mme. Cest un extrait du

    Zarathoustra :

    Insouciant, moqueur, violent ainsi nous veut la sagesse. Elle est femme et naimera jamais quun guerrier.

    Commentaire du premier aphorisme grce linterprtation du second :

    On part dhabitude de lide suivant laquelle Nietzsche est misogyne (opinion lappui

    de laquelle on peut effectivement apporter de nombreux textes ; par exemple, cit

    inexactement du Zarathoustra : La femme est incapable damiti, cest un oiseau, une

    chatte ou tout au mieux une vache . Ailleurs : Si tu vas chez la femme, noublie pas ton

    fouet. ).

    Voyons-y de plus prs. Nous lisons : La femme naimera jamais quun guerrier.

    Pour comprendre, il faut savoir : 1) ce que cest quaimer ; 2) ce que cest quun

    guerrier.

    Quest-ce quun guerrier ? Cest un homme qui risque son existence. Le guerrier ainsi

    compris nest pas seulement le militaire sans doute le militaire est-il lun des plus humbles

    degrs du guerrier.

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    Partout o un tre humain risque son existence, il y a au sens le plus fort du terme une

    guerre. Do la question : quest-ce que risquer son existence ? Rponse : cest tre dans une

    situation o il est possible que lon ne soit pas la hauteur de ce que lon devrait tre.

    Exemple : tout art authentique se pratique au sein dune telle guerre. Est peintre celui qui sait

    que la touche quil va poser est aussi une question de vie ou de mort.

    Comprise dans tout son srieux, cette guerre est rarissime. Elle est du mme coup

    insupportable (au sens o jamais nous ne pouvons apaiser cette guerre en la transformant en

    situation dfinitivement supportable).

    Que veut dire prsent aimer un guerrier ?

    Lamour de la femme pour le guerrier nest autre que lunique souci de lui laisser

    reprendre haleine. Tel est le sens de ce que tout le monde connat sous le nom de repos du

    guerrier .

    Cet amour est lune des manires, pour un tre humain, de raliser ce quil y a de plus

    haut dans une existence : la sauvegarde de ltre. Aimer signifie alors : laisser tre le guerrier,

    laider dans sa guerre (non pas en lui fournissant des armes, mais en lui accordant le repos).

    Sans ce repos, la guerre lui deviendrait impossible. Ce qui serait pour lui une autre manire

    dtre menac dans son existence. Paradoxalement, aucun homme nest autant dpendant

    dune femme quun guerrier.

    La Prface de Ecce homo

    Le n 2 de cette prface met en place le cadre au sein duquel Nietzsche dploie sa

    pense. Nous savons depuis le dbut du n1 que lhumanit est soumise son plus grave dfi.

    La fin du n 2 apporte quelques lumires sur lenjeu de ce dfi. En effet, force de se

    pntrer de ce mensonge (le mensonge de lidal), lhumanit a t falsifie jusque dans

    ses instincts les plus bas .

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    Nietzsche est linverseur des valeurs. En consquence, le plus haut est mis le plus bas, et

    le plus bas est lev au plus haut.

    Ici, Nietzsche parle le langage que tout le monde peut entendre : les instincts les plus bas

    sont ceux qui sont tenus pour les plus bas. Exemple : la sauvagerie, la brutalit, tout ce qui ne

    laisse jamais rien en paix. Dans le langage courant, les instincts les plus bas sont linstinct

    sexuel ainsi que tous les apptits. Rabaisss, ils deviennent morbides. Cest ainsi que

    lhumanit entre dans le risque de ne plus avoir davenir.

    Le n 2, souvenons-nous-en bien, est celui o Nietzsche apparat comme iconoclaste

    (briseur didoles). Nous avons bien soulign que pour renverser les idoles, il faut savoir ce qui

    nest pas une idole. Or, dans ce n 2, Nietzsche le dit, juste aprs avoir parl du renversement

    des idoles. Le mot quil emploie, cest en allemand die Realitt le manire la plus forte

    pour lui, allemand, de dire de faon frappante que son but, cest la ralit-mme, et que cette

    ralit ne peut pas tre atteinte immdiatement, bref : que tout un rideau didoles nous en

    spare.

    Dans la mesure o lon forgeait de toutes pices un mensonge, celui du monde idal, cest autant de sa valeur, de son sens, de sa teneur en vrit que lon tait la Ralit.

    Ce que voit Nietzsche, c'est que la ralit est dpouille. Lordre des mots est trs

    important : elle est dpouille de sa valeur (pour Nietzsche, valeur est synonyme dtre

    dpouille de sa valeur, la ralit nest donc plus rien = nihil. Telle est la gnalogie du

    nihilisme europen. Le nihilisme, chez Nietzsche, signifie exactement : il ny a plus en Europe

    aucune valeur relle qui vaille).

    Ensuite vient le sens. Et enfin la vrit. La ralit ainsi dpouille devient une sorte de

    fantme.

    Le travail que se propose Nietzsche, cest de remonter la pente1, cest--dire de redonner

    la ralit tout ce qui lui a t drob. Ce travail, il va naturellement le nommer

    1 Remonter la pente ? Dans un sens tout autre que celui auquel on pense habituellement (cest--dire lide de rebrousser chemin. Tel nest absolument pas le propos de Nietzsche !)

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    philosophie au n 3, si bien que le passage du n 2 au n 3 seffectue suivant un complexe

    quilibre entre dune part la ralit et le plus bas, et dautre part la philosophie et la hauteur.

    N 3 :

    On pourrait lui donner le titre : Apparition de la philosophie en son lieu.

    Ce lieu, ce sont les cimes. Pourquoi ? Premire rponse : cest une question de point de

    vue. De la cime, on embrasse tout le paysage, et lon ne se perd plus dans les dtails. Par

    consquent la vision va lessentiel. (Cette premire rponse est littralement platonicienne.

    Platon dclare en effet que le propre de la dialectique, cest--dire de la philosophie, cest

    dtre synoptique = capable de prendre en vue ensemble). Deuxime rponse : monter vers les

    cimes est une entreprise qui isole de la foule, ne serait-ce que parce quelle demande des

    efforts et quelle prsente des risques. Sloignant ainsi, le philosophe devient celui qui est

    capable dtranget. La dmarche philosophique, pense Nietzsche, est un arrachement violent

    dans lequel la volont manifeste une libert qui est dfinitivement libre de toute attache la

    pesanteur grgaire du reste de lespce humaine.

    Pourquoi faut-il ainsi sarracher du troupeau ?

    La rponse a dj t donne. Pour vivre (ils appellent cela vivre !), la multitude a

    besoin de se forger le mensonge dun idal. Or, ce faisant, valeur, sens et vrit sont ts la

    vie.

    Vrit : cette vie qui ne supporte de vivre que dans lespoir dun idal, cette vie nest pas

    une vraie vie. Nayant plus de vrit, cette vie a perdu son sens. Or quel est le sens de la vie ?

    Cest tout simplement vivre, cest--dire tout investir dans cette vie elle-mme. Cest

    pourquoi Nietzsche parle de lobligation quil y a vivre intensment. Or vivre intensment,

    cest dpasser sans cesse ce qui a dj t acquis. Nous venons de dfinir la valeur au sens que

    lui donne Nietzsche. La vie, dont le sens est un dpassement continuel de soi, ne fait plus

    quun avec la valorisation. Entendons bien ce mot activement. La valeur de la vie, cest

    quelle se valorise constamment. Et comment se valorise-t-elle ? En tant fond volont de

    puissance, cest--dire tension vers toujours plus de puissance.

    Ce n 3 est le moment du texte o Nietzsche en vient explicitement parler de

    philosophie. Chez lui, le mot