2003 Jean-Pierre Serre

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Text of 2003 Jean-Pierre Serre

  • 2003

    Jean-Pierre Serre

  • Jean-Pierre Serre: Mon premier demi-sicleau Collge de France

    Jean-Pierre Serre: My First Fifty Yearsat the Collge de France

    Marc Kirsch

    Ce chapitre est une interview par Marc Kirsch. Publi prcdemment dans Lettre duCollge de France, no 18 (dc. 2006). Reproduit avec autorisation.

    This chapter is an interview by Marc Kirsch. Previously published in Lettre du Collge deFrance, no. 18 (dc. 2006). Reprinted with permission.

    M. Kirsch ()Collge de France, 11, place Marcelin Berthelot, 75231 Paris Cedex 05, Francee-mail: marc.kirsch@college-de-france.fr

    H. Holden, R. Piene (eds.), The Abel Prize,DOI 10.1007/978-3-642-01373-7_3, Springer-Verlag Berlin Heidelberg 2010

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    mailto:marc.kirsch@college-de-france.frhttp://dx.doi.org/10.1007/978-3-642-01373-7_3

  • 16 Jean-Pierre Serre: Mon premier demi-sicle au Collge de France

    Jean-Pierre Serre, Professeur au Collge de France, titulaire de la chaire dAlgbreet Gomtrie de 1956 1994.

    Vous avez enseign au Collge de France de 1956 1994, dans la chaire dAlgbreet Gomtrie. Quel souvenir en gardez-vous?

    Jai occup cette chaire pendant 38 ans. Cest une longue priode, mais il y a desprcdents: si lon en croit lAnnuaire du Collge de France, au XIXe sicle, lachaire de physique na t occupe que par deux professeurs: lun est rest 60 ans,lautre 40. Il est vrai quil ny avait pas de retraite cette poque et que les pro-fesseurs avaient des supplants (auxquels ils versaient une partie de leur salaire).

    Quant mon enseignement, voici ce que jen disais dans une interview de 19861:Enseigner au Collge est un privilge merveilleux et redoutable. Merveilleux cause de la libert dans le choix des sujets et du haut niveau de lauditoire:chercheurs au CNRS, visiteurs trangers, collgues de Paris et dOrsay beau-coup sont des habitus qui viennent rgulirement depuis cinq, dix ou mme vingtans. Redoutable aussi: il faut chaque anne un sujet de cours nouveau, soit sur sespropres recherches (ce que je prfre), soit sur celles des autres; comme un coursannuel dure environ vingt heures, cela fait beaucoup!

    Comment sest passe votre leon inaugurale?

    mon arrive au Collge, jtais un jeune homme de trente ans. La leon inaugu-rale mapparaissait presque comme un oral dexamen, devant professeurs, famille,collgues mathmaticiens, journalistes, etc. Jai essay de la prparer. Au bout dunmois, javais russi en crire une demi-page.

    Arrive le jour de la leon, un moment assez solennel. Jai commenc par lirela demi-page en question, puis jai improvis. Je ne sais plus trs bien ce que jaidit (je me souviens seulement avoir parl de lAlgbre, et du rle ancillaire quellejoue en Gomtrie et en Thorie des Nombres). Daprs le compte-rendu paru dansle journal Combat, jai pass mon temps essuyer machinalement la table qui mesparait du public; je ne me suis senti laise que lorsque jai pris en main unbton de craie et que jai commenc crire sur le tableau noir, ce vieil ami desmathmaticiens.

    Quelques mois plus tard, le secrtariat ma fait remarquer que toutes les leonsinaugurales taient rdiges et que la mienne ne ltait pas. Comme elle avait t im-provise, jai propos de la recommencer dans le mme style, en me remettant men-talement dans la mme situation. Un beau soir, on ma ouvert un bureau du Collgeet lon ma prt un magntophone. Je me suis efforc de recrer latmosphre ini-tiale, et jai refait une leon sans doute peu prs semblable loriginale. Le lende-main, jai apport le magntophone au secrtariat; on ma dit que lenregistrementtait inaudible. Jai estim que javais fait tout mon possible et je men suis tenu l.Ma leon inaugurale est reste la seule qui nait jamais t rdige.

    En rgle gnrale, je ncris pas mes exposs; je ne consulte pas mes notes(et, souvent, je nen ai pas). Jaime rflchir devant mes auditeurs. Jai le sentiment,

  • Jean-Pierre Serre: My First Fifty Years at the Collge de France 17

    Jean-Pierre Serre, Professor at the Collge de France, held the Chair in Algebra andGeometry from 1956 to 1994.

    You taught at the Collge de France from 1956 to 1994, holding the Chair in Alge-bra and Geometry. What are you memories of your time there?

    I held the Chair for 38 years. That is a long time, but there were precedents.According to the Yearbook of the Collge de France, the Chair in Physicswas held by just two professors in the 19th century: one remained in his postfor 60 years, and the other for 40. It is true that there was no retirement inthat era and that professors had deputies (to whom they paid part of theirsalaries).

    As for my teaching career, this is what I said in an interview in 19861: Teachingat the Collge is both a marvelous and a challenging privilege. Marvelous because ofthe freedom of choice of subjects and the high level of the audience: CNRS [Centrenational de la recherche scientifique] researchers, visiting foreign academics, col-leagues from Paris and Orsaymany regulars who have been coming for 5, 10 oreven 20 years. It is challenging too: new lectures have to be given each year, eitheron ones own research (which I prefer), or on the research of others. Since a seriesof lectures for a years course is about 20 hours, thats quite a lot!

    Can you tell us about your inaugural lecture?

    I was a young man, about 30, when I arrived at the Collge. The inaugural lecturewas almost like an oral examination in front of professors, family, mathematiciancolleagues, journalists, etc. I tried to prepare it, but after a month I had only managedto write half a page.

    When the day of the lecture came, it was quite a tense moment. I started by read-ing the half page I had prepared and then I improvised. I can no longer rememberwhat I said (I only recall that I spoke about algebra and the ancillary role it plays ingeometry and number theory). According to the report that appeared in the newspa-per Combat, I spent most of the time mechanically wiping the table that separatedme from my audience. I did not feel at ease until I had a piece of chalk in my handand I started to write on the blackboard, the mathematicians old friend.

    A few months later, the Secretarys Office told me that all inaugural lectureswere written up, but they had not received the transcript of mine. As it had beenimprovised, I offered to repeat it in the same style, mentally putting myself backin the same situation. One evening, I was given a tape recorder and I went into anoffice at the Collge. I tried to recall the initial atmosphere, and to make up a lectureas close as possible to the original one. The next day I returned the tape recorder tothe Secretarys Office. They told me that the recording was inaudible. I decided thatI had done all I could and left it there. My inaugural lecture is still the only one thathas not been written up.

    As a rule, I dont write my lectures. I dont consult notes (and often I donthave any). I like to do my thinking in front of the audience. When I am explaining

  • 18 Jean-Pierre Serre: Mon premier demi-sicle au Collge de France

    lorsque jexplique des mathmatiques, de parler un ami. Devant un ami, on na pasenvie de lire un texte. Si lon a oubli une formule, on en donne la structure; celasuffit. Pendant lexpos jai en tte une quantit de choses qui me permettraient deparler bien plus longtemps que prvu. Je choisis suivant lauditoire, et linspirationdu moment.

    Seule exception: le sminaire Bourbaki, o lon doit fournir un texte suffisam-ment lavance pour quil puisse tre distribu en sance. Cest dailleurs le seulsminaire qui applique une telle rgle, trs contraignante pour les confrenciers.

    Quel est la place de Bourbaki dans les mathmatiques franaises daujourdhui?

    Cest le sminaire qui est le plus intressant. Il se runit trois fois par an, en mars,mai et novembre. Il joue un rle la fois social (occasion de rencontres) et math-matique (expos de rsultats rcents souvent sous une forme plus claire que celledes auteurs); il couvre toutes les branches des mathmatiques.

    Les livres (Topologie, Algbre, Groupes de Lie,. . . ) sont encore lus, non seule-ment en France, mais aussi ltranger. Certains de ces livres sont devenus des clas-siques: je pense en particulier celui sur les systmes de racines. Jai vu rcemment(dans le Citations Index de lAMS2) que Bourbaki venait au 6e rang (par nombre decitations) parmi les mathmaticiens franais (de plus, au niveau mondial, les nos 1et 3 sont des Franais, et sappellent tous deux Lions: un bon point pour le Collge).Jai gard un trs bon souvenir de ma collaboration Bourbaki, entre 1949 et 1973.Elle ma appris beaucoup de choses, la fois sur le fond (en me forant rdigerdes choses que je ne connaissais pas) et sur la forme (comment crire de faon trecompris). Elle ma appris aussi ne pas trop me fier aux spcialistes.

    La mthode de travail de Bourbaki est bien connue: distribution des rdactionsaux diffrents membres et critique des textes par lecture haute voix (ligne ligne:cest lent mais efficace). Les runions (les congrs) avaient lieu 3 fois par an.Les discussions taient trs vives, parfois mme passionnes. En fin de congrs,on distribuait les rdactions de nouveaux rdacteurs. Et lon recommenait. Lemme chapitre tait souvent rdig quatre ou cinq fois. La lenteur du processusexplique que Bourbaki nait publi finalement quassez peu douvrages en quaranteannes dexistence, depuis les annes 19301935 jusqu la fin des annes 1970, ola production a dclin.

    En ce qui concerne les livres eux-mmes, on peut dire quils ont rempli leurmission. Les gens ont souvent cru que ces livres traitaient des sujets que Bourbakitrouvait intressants. La ralit est diffrente: ses livres traitent de ce qui est utilepour faire des choses intressantes. Prenez lexemple de la thorie des nombres. Lespublications de Bourbaki en parlent trs peu. Pourtant, ses membres lapprciaientbeaucoup, mais ils jugeaient qu