ALLIÈRES, Jacques - La formation de la langue française

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Text of ALLIÈRES, Jacques - La formation de la langue française

  • QUE S A I S - J E ?

    La formation de la langue franaise

    JACQUES ALLIRES Professeur l'UnivereitOe Toulouse-Le Minil

    Deuxime dition mise Jour

    14* mille

  • TRANSCRIPTION PHONTIQUE (Systme de l'Association Phontique Internationale)

    a ma/ ce meurt 9 mener j miette a mkle pf meule S ment H muette e mle y mule main w mouette e aim o molle 5 mon i mille o mle

    u moule A/cung

    p pou t tout k cou f fou s sou f chou b bout d doux g got v vous z tout S me m mou n nous jt gnou/ agneau

    Pour l'ancien franais esp. i

    $ angl. thing o that allem. Lient x Loch, esp. dejar (Tangl. cheap, esp. lche, it. cento

  • AVANT-PROPOS

    La philologie franaise, telle qu'on l'enseigne dans nos universits, a connu depuis peu une trange mutation. Nagure, Tanne qui lui tait consacre devait permettre l'tudiant de licence, gnralement form aux disciplines classiques, ou tout au moins latiniste, de se faire une ide relativement prcise de la faon dont notre langue s'est peu peu dgage d'un latin vulgaire lui-mme mal connu mais hritier direct du latin classique. Cette matire certes difficile, droutante pour un littraire , qui, de surcrot mal enseigne, finissait par devenir la bte noire de plus d'un futur professeur, semble aujourd'hui de plus en plus dcrie, en attendant de se voir frappe d'interdit Sans doute peut-on discuter la valeur, et mme le bien-fond, des prmisses et des hypothses sur lesquelles repose cet difice de la grammaire historique que nos prdcesseurs ont mis des gnrations construire. Il n'en demeure pas moins paradoxal de voir une civilisation de plus en plus pntre d'historicit commencer par ses courants marxistes rejeter avec l'histoire de la langue l'tude d'un dveloppement qui intresse aussi bien le langage comme outil de communication sociale que les structures de la socit qui en use, sans parler du simple dsir de savoir. On peut comprendre certaines raisons de ce rejet : d'abord, les coles amricaines de linguistique structurale, proccupes de dcrire et d'analyser des idiomes sans tradition crite comme c'est le cas des parlers indiens, ont invent des mthodes d'investigation adquates, dont la diffusion parmi nous a pu induire les jeunes linguistes penser que

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  • la perspective diachronique (historique) est fausse et suranne, au surplus inutile, et que la linguistique ne peut-tre que synchronique ; ensuite, on sait de moins en moins le latin, et les cours d'initiation organiss pour les tudiants non latinistes ne peuvent quivaloir la formation que dispensaient les lyces et collges d'avant-guerre, de sorte que le point de dpart de rvolution est aujourd'hui aussi tranger aux apprentis philologues que le processus lui-mme ; enfin, la frquente polarisation des tudes de philologie sur la phontique, sous son aspect strictement articulatoire de surcrot, achve de les rendre arides et peu convaincantes ceci pour les raisons que nous aborderons ici en temps utile.

    Le prsent petit livre ne saurait, dans la large perspective qu'il adopte, prtendre videmment Pexhaustivit et chercher concurrencer de ce fait les importants ouvrages qui, de ceux d'E. Bourriez et P. Fouch ceux de R.-L. Wagner, G. Moignet ou F. de La Chausse, pour ne citer que les principaux, exposent en dtail la masse des faits en s'efforant de les classer tous et d'en rendre compte. Il voudrait, bien au contraire, prparer l'tudiant leur lecture, en lui offrant sous une forme trs condense l'essentiel de ce qu'il devrait savoir, tant en diachronie qu'en synchronie , un niveau souvent bien lmentaire, pour aborder l'tude d'une matire passionnante, partie fondamentale de l'histoire de notre culture.

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  • INTRODUCTION

    LA PLACE DU FRANAIS DANS LES LANGUES ROMANES : SUBSTRATS ET SUPERSTRATS

    I. Gnralits Ne dans l'Ile-de-France, rgion dont le patois

    n'a jamais t que la variante populaire du franais, notre langue est avant tout Phritire directe du latin import en Gaule par les conqurants romains.

    Comme telle, elle est la sur de l'occitan et des parlers francoprovenaux de la rgion savoyarde, tandis qu'un cousinage moins direct la lie aux autres langues romanes catalan, espagnol, portugais, rhto-roman, italien, sarde, roumain et leurs dialectes. Elle doit ses traits diffrentiels et particuliers essentiellement aux langues avec lesquelles le latin s'est trouv en contact direct : gaulois dans la bouche des habitants de la Gaule septentrionale, qui l'ont abandonn progressivement au profit du latin, germanique parl lors des Grandes Invasions du ve sicle par les populations franques qui, venues s'installer sur notre territoire, dlaissrent elles aussi leur langue maternelle pour le roman primitif qui s'y trouvait alors en usage depuis. Les uns comme les autres ont imprim l'idiome qu'ils adoptaient des habitudes linguistiques ( accent , calques divers, emprunts lexicaux) propres i leur langue d'origine, selon des processus interfrentiels appels faits de substrat dans le cas du gaulois, de superstrat dans celui du germanique.

    L'histoire militaire, l'conomie, la politique ont fait le reste, permettant Paris d'affirmer sa prpondrance sur la France septentrionale, puis mridionale, leur imposant de ce fait sa langue pour des raisons tant de prestige que d'autorit.

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  • Les divers parlers romans prcits se distinguent les uns des autres par des traits qui assortissent aux divers domaines du langage : volutions phontiques divergentes partir du latin, choix morphosyntaxiques distincts le lexique reste part. Nous allons tcher de caractriser ainsi chaque fraction du domaine roman, commencer par les plus vastes, pour aboutir une dfinition du franais.

    IL Romania occidentale et Romania orientale Leur frontire est reprsente grosso modo par un

    faisceau de lignes isophones reliant en Italie le port de la Spezia la ville de Rimini, les traits diffrentiels sont des traits phontiques.

    1. -S latin : conserv Vouest, s'amuit Vest Ex. TRS trois : port, trs, esp. cat. occ. trs, fr. trois,

    rht. treisl ital. tre, roum. trei. 2. K + consonne : se rsout en yod ([j]) Vouest,

    s'assimile ou reste occlusif Vest : Ex. FACTU fait , DlRCTU droit , NOCTE nuit :

    port, feito, direito, noite, esp. hecho, derecho, noche, cat. fet, dret, nit, occ. fait, dreit, nuit, fr. fait, droit, nuit, rht. fatg, dretg, notg) ital. fatto, diritto, notte, roum. fapt (subst.), drept, noapte.

    3. a) Occlusives (sourdes) gmines : rduites Vouest, se maintiennent Vest (mais le roumain a simplifi lui aussi les gmines, peut-tre sous une influence slave) ; paralllement, b) les occlusives simples et s s'affaiblissent (sonorisations, spirantisations) Pouest, se conservent intactes Test, sauf exception en italien, proche de la Romania occidentale :

    Ex. 3. a) CUPPA coupe , *BATTOTU/lTU battu , VACCA vache : port. - esp. copa batido vaca, cat. occ. copa batut vaca, fr. coupe bat(t)u vache, rht. cop(p)a batiu vac(c)a (1) / it. coppa battuto vacca, roum. cup btut vac.

    (1) En franais et en rhso-roman, les consonnes doubles ne notent pas des gmines.

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  • 3. b) SAPONE savon , CANTTA chante , PLICRE plier : pg. sabSo cantada chegar, esp. jabn cantada llegar, cat. sab cantada plegar, occ. sabon cantada plegar, fr. savon chante pletier ployer, rht. savun cantada plafar / it. sapone cantata, URTlCA ortica (mais RlPA riva, STRATA > strada, piegare\ roum. spun ctntat (a) pleca.

    4. Conscutivement la disparition des oppositions vocaliques quantitatives au profit d'oppositions qualitatives (timbre), le systme latin trois degrs d'aper-ture se mue Y ouest, italien y compris en l'occurrence, en un systme de base quatre degrs (rduit ensuite trois localement, comme en castillan), tandis que Y est (moins Vitalien) conserve les trois degrs, avec une distribution variable des timbres primitifs :

    \ Latin classique O x

    Rornania occidentale -(plus ritalien) : 1 E A O O ouverture des brves, I I I I I fermeture des longues i e e a o o u (en outre, AE > [], OE > [ej)

    d'o un systme commun de base / u

    e o e o

    Rornania orientale (moins r italien) :

    i u systme gnral e o

    a point d'aboutissement de processus variables : 1. Sarde : conservation des oppositions de timbre latines avec

    effacement des oppositions de quantit; 2. Dialectes d'Italie mridionale : > [e], et > [i]

    O > M, O et > M 3. Roumain : E et I > [e], mais > [u], > [o] (cf. sarde).

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  • Illustrations (compte non tenu du dtail des volutions particulires : seule importe la similitude ou la diffrence de traitement des phonmes primitifs) :

    1 Base latine classique (la distribution gographique des lexmes impose l'utilisation de plusieurs exemples dans certains cas) : A SALE, PDE/FLE, E TLA/ TRES/CATENA/CREDO, *PRA (cl. -UM)/PLU/ LGO, I FlLU, NVE/RTA, 0 FLORE/VOCE/ NODU, DOS/GULA/NCE/CRCE, O LCNA.

    2 Romania occidentale (plus italien) : ancien .franais sel, pi, teile-peire (toile-poire), fil, nuef (neuf), flor-dos (fleur-deux), lune; occitan sal, p, tela-pera, fil, nu, flor-dos, luna; castillan sal, pi, tela-pera, Mo, nueve, flor-dos, lima; portugais, sal, p, trs-pra, fio, nove QpJ), flor-dois ([o]), lua; rhto-roman (engadinois) sel, p, taila-pair, fil, nom, nuf-dus, glna (gl = [

  • Gal

    lo-r

    oman

    0 :

    L0N

    A

    fy]

    : fr

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    ne [

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    [U

    yno]

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    elle

    s ato

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    inal

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    tres

    que

    -A

    -E/-I

    M

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