Arendt mal radical et banalit© du mal

  • View
    34

  • Download
    1

Embed Size (px)

Text of Arendt mal radical et banalit© du mal

La question du mal chez Hannah Arendt : rupture ou continuit?SOPHIE CLOUTIER

En 1945, Hannah Arendt crivait : the problem of evil will be the fundamental question of post-war intellectual life in Europe (Arendt, Essays in Understanding 134). Bien que peu dintellectuels se soient effectivement penchs sur cette question, elle est devenue un thme majeur de la pense arendtienne, un questionnement qui demeure aussi, chez elle, toujours li lvnement politique. La proccupation pour cette problmatique a surgi la suite de la dcouverte de lhorreur des camps dextermination, dont Arendt prit connaissance en 1943. Auschwitz fut un vnement bouleversant, un abme qui souvrait devant elle et qui agit comme catalyseur de sa pense. Auschwitz se rvla la figure extrme du mal politique, un vnement avec lequel Arendt ne pouvait se rconcilier, mais quelle tenta tout de mme de comprendre. Cette analyse se retrouve dans Les origines du totalitarisme o elle utilise lexpression kantienne de mal radical . En 1961, Arendt vcut un autre vnement perturbant lorsquelle assista, titre denvoye spciale du New Yorker, au procs Jrusalem du criminel nazi Adolf Eichmann. Avec la vive controverse qui suivit la rception de louvrage Eichmann Jrusalem et qui lbranla normment, Arendt fut amene forger un nouveau concept, celui de la banalit du mal . Nous voil donc face deux concepts qui tentent de cerner la nature du mal : celui de mal radical et celui de banalit du mal . Y a-t-il continuit ou rupture entre ces concepts?

PhaenEx 3, no.1 (spring/summer 2008) : 82-111 2008 Sophie Cloutier

- 83 Sophie Cloutier premire vue, il semble y avoir un changement de perspective, mais ce changement instaure-til rellement une rupture dans luvre arendtienne? Richard J. Bernstein, dans Hannah Arendt and the Jewish Question, affirme quun mme cheminement de pense a conduit Arendt de la notion de mal radical celle de banalit du mal . Nous suivrons ainsi, dans un premier temps, la thse de Bernstein sur la continuit dans luvre dArendt, travers lenqute de Bernstein sur le sens de lexpression mal radical . Nous nous pencherons ensuite sur la banalit du mal propre Eichmann. Dans un troisime temps, nous proposerons dapprofondir la thse de Bernstein en analysant la distance arendtienne face la Critique de la raison pratique de Kant. Pour ce faire, il nous faudra nous pencher sur La vie de lesprit et sur les cours que donna Arendt sur Kant. Nous verrons ainsi que non seulement il y a une continuit possible entre le mal radical et la banalit du mal , mais quil importe de conserver et darticuler les deux notions afin de comprendre lampleur du phnomne totalitaire. Cependant, afin de rendre possible cette articulation, la notion de mal radical doit tre pure de sa connotation kantienne. Enfin, nous proposerons de considrer limportance de la pense de saint Augustin dans la rflexion arendtienne sur le mal. La comprhension augustinienne du mal comme privatio boni et la conception augustinienne de la volont nous permettront dapporter un clairage nouveau sur la notion de banalit du mal . Notre lecture sera donc axe sur le rle de la volont dans la question du mal, un aspect moins tudi par les commentateurs dArendt que celui du rle de la pense ou du jugement1.

- 84 PhaenEx

I. Le totalitarisme ou le mal radical Dans Les origines du totalitarisme2, Arendt a tent de comprendre ce qui pu se produire pour que lAllemagne en arrive un systme de domination totale. Bien que le totalitarisme soit un vnement sans prcdent, ses germes proviennent de notre modernit3 et de son incapacit rsoudre le problme du vivre-ensemble, un problme attest par lantismitisme et limprialisme. Le fil qui relie les trois parties de louvrage, soit Sur lantismitisme, Limprialisme et Le systme totalitaire, est la marche descendante vers la dsolation (Enegrn 208) et lapparition du mal politique, cest--dire la superfluit des hommes4. Dans le chapitre From Radical Evil to the Banality of Evil de son ouvrage Hannah Arendt and the Jewish Question, Richard J. Bernstein semploie retracer lapparition et la signification de lexpression mal radical dans luvre arendtienne. La premire apparition quil note de lexpression mal absolu se trouve dans larticle The Concentration Camps , paru en 1948 dans le Partisan Review, qui sera revu pour tre inclus dans Les origines du totalitarisme. Arendt liait le mal absolu la question du tout ou rien : The fear of the absolute Evil which permits of no escape knows that this is the end of dialectical evolutions and developments. It knows that modern politics revolves around a question which, strictly speaking, should never enter into politics, the question of all or nothing : of all, that is, a human society rich with infinite possibilities; or exactly nothing, that is, the end of mankind. (748) Dans la premire dition des Origins of Totalitarianism, Arendt avait inclus des lments de cet article dans ses Concluding Remarks . Elle parlait encore de mal absolu , mais le liait ds lors la question de la superfluit : Difficult as it is to conceive of an absolute evil even in the face of its factual existence, it seems to be closely connected with the invention of a system in which all men are equally superfluous (Arendt, Origins of Totalitarianism [1951] 433; cit par Bernstein, Hannah Arendt 140). Ce nest quaprs la rvision de ces Concluding

- 85 Sophie Cloutier Remarks pour ldition de 1958, quArendt ajoute lexpression de mal radical et un commentaire sur Kant. Ce commentaire est trs important pour la suite de notre propos. En effet, Arendt regrette, en quelque sorte, que Kant, tout en pressentant lexistence de ce mal, lait immdiatement rationalis . Elle crit dans Le systme totalitaire : Kant, le seul philosophe qui, dans lexpression quil forgea cet effet, dut avoir au moins souponn lexistence dun tel mal quand bien mme il sempressa de le rationaliser par le concept dune volont perverse, explicable partir de mobiles intelligibles (201). Nous pouvons dj pressentir ce qui sera problmatique dans la conception kantienne du mal radical, savoir la question de la volont et des motifs ce quArendt dcrivait comme une rationalisation . Avant de poursuivre cette question, il importe de revenir sur linterprtation de Bernstein. Bernstein attire lattention du lecteur sur une dernire pice conviction dans son enqute sur la signification de lexpression mal radical . Il sagit dune lettre quArendt avait crite Karl Jaspers, date du 4 mars 1951, dans laquelle elle sexpliquait sur sa comprhension du mal totalitaire. Elle confiait Jaspers que la religion ne peut plus aider comprendre le mal politique moderne, soulignant que le Dcalogue navait pu prvoir les crimes rcents. En fait, Arendt doutait mme que la tradition occidentale puisse les comprendre puisquelle souffre dun prjug : Western Tradition is suffering from the preconception that the most evil things human beings can do arise from the vice of selfishness. Yet we know that the greatest evils or radical evil has nothing to do anymore with such humanly understandable, sinful motives (ArendtJaspers, Correspondence 166)5. Bernstein ninsiste pas sur ce passage de la lettre, mais sur ce qui vient immdiatement aprs, cest--dire la description quArendt donne de ce mal. Elle expliquait quelle ne savait pas exactement ce qutait ce mal radical, mais quil semblait li au phnomne suivant :

- 86 PhaenEx

making human beings as human beings superfluous (not using them as means to an end, which leaves their essence as human untouched and impinges only on their human dignity; rather, making them superfluous as human beings). This happens as soon as all unpredictability which, in human beings, is the equivalent of spontaneity is eliminated. (Correspondence 166) Elle poursuivait sa lettre en dplorant lillusion domnipotence propre lhomme qui avait prsid lapparition du mal radical : si un individu singulier se croit omnipotent, il rend du mme coup tous les autres individus superflus et nie la pluralit. Voil qui prfigure la critique quelle fit de la subjectivit moderne et du fantasme de labsolue indpendance du moi-voulant, lors de sa discussion sur la volont dans La vie de lesprit. Bernstein insiste juste titre sur le fait quArendt ne mentionne aucun moment que le mal radical serait li la nature monstrueuse des hommes. Arendt rejetait une telle conception avant mme davoir assist au procs dEichmann (Hannah Arendt 142). Laffirmation que le mal radical ne sexplique pas par des intentions mauvaises ou par des motifs mchants (evil motives) place Arendt en rupture avec la tradition occidentale de la philosophie morale. Nous pouvons mme demander si Arendt est vraiment en position de rupture avec la tradition ou si elle ne fait quattester de la rupture morale moderne, cest--dire de limpuissance de notre philosophie morale comprendre le mal politique. Dans son cours Some Questions of Moral Philosophy, elle parlait justement de leffondrement des valeurs, the total collapse of all established moral standards in public and private life (Arendt, Responsability and Judgment 52). Quoiquil en soit, laffirmation provocante que le mal ne sexplique pas par un retour sur lintentionnalit est tout fait cohrente avec ce quelle crivait sur Eichmann, cest--dire qu on ne parvient pas dcouvrir en Eichmann la moindre profondeur diabolique ou dmoniaque (Arendt, Eichmann 460). Dautant plus que dans Le systme totalitaire, Arendt nutilise pas lexpression de mal radical pour qualifier le caractre psychologique des

- 87 Sophie Cloutier individus, mais pour faire une description phnomnologique du monde totalitaire ou, plus prcisment, une description de la dissolution du monde commun. Lpithte radical vient illustrer le caractre total dun mal qui vise une transformation de la nature humaine, voire mme une radication de lhumanit de lhomme. Comme elle lcrivait dans Le systme totali