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Bacot, Jacques - Le Tibet Revolte (431)

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.Tous ceux que le Tibet fascine ont entendu parler du livre de Jacques Bacot (longtemps introuvable malgré un reprint il y a une dizaine d'années). Un livre qui fait un peu figure de mythe. Car Bacot (18771965) ne s'est pas contenté d'être un voyageur - en l'occurrence un voyageur doublé d'un écrivain - ; il est le véritable fondateur de la tibétologie moderne ; enfin et surtout il a investi dans son oeuvre autre chose que du savoir : un don qu'il faudrait qualifier de « poétique » et une chaleur communicative nourrie de curiosité pour l'Autre qui ont en tout temps conquis ses lecteurs.Segalen ne s'y était pas trompé, qui tiendra à saluer ce livre, qu'il admirait, dans un poème célèbre : « ... écrit d'un verbe seul, en sa marche hautaine / Ce Tibet révolté »La révolte dont il s'agit n'est pas seulement celle d'un pays farouchement attaché à disputer son indépendance - une lutte dont chacun sait qu'elle est loin d'être close. C'est celle d'un peuple ennemi des précautions frileuses, pauvre et malgré cela follement généreux, noble au naturel - mais d'une noblesse insoucieuse du paraître -, et qui se bat d'abord pour pouvoir rester droit et libre sous le ciel. Ce peuple, Bacot fut le premier à l'aimer. Et son livre comme aucun autre sait encore nous le faire aimer.Anne-Marie Blondeau, qui a connu Jacques Bacot, et qui elle aussi a consacré sa vie à l'étude de la civilisation tibétaine, trace dans sa préface un portrait documenté, un portrait vivant de l'auteur en son temps.

Text of Bacot, Jacques - Le Tibet Revolte (431)

  • LE

    TIBET RVOLT

  • DU MME AUTEUR

    Dans les M arches T ibta ines

    In-8 illustr de g ra v u re s hors texte et d une carte. 3 . 5 0

  • J A C Q U E S B A C O T

    LE

    TIBET RVOLTVERS NPM

    LA TERRE PROMISE DES

    O uvrage illustr de 60 g ravu res tires hors texte et de 7 cartes en couleurs, su iv i des

    IM P R E S S I O N S D U N T I B T A I N E N F R A N C E

    P A R I S

    L I B R A I R I E H A C H E T T E E T C '

    7 9 , BOULEVARD S A IN T -G ER M A IN , 7 9

    1912

  • AVANT-PROPOS

    Quel est donc le charme redoutable de ce pays trange o toujours sont retourns ceux qui l avaient une fois entrevu? Pour retrouver ses montagnes et ses hommes, on repasse la mer, on traverse des royaumes entiers, toute la Chine, au pas lent des chameaux ou des mules.

    On arrive alors, dans des dserts glacs, si hauts qu ils ne semblent plus appartenir la terre, on escalade des montagnes affreuses, chaos d abmes noirs et de sommets blancs qui baignent dans le froid absolu du ciel. On y voit des maisons pareilles des donjons massifs, toutes bourdonnantes de prires et qui sentent le beurre rance et l encens. Ce pays est le Tibet, pays de pasteurs et de moines, interdit aux trangers, isol du monde et si voisin du ciel, que loccupation naturelle de ses habitants est la prire.

    On n est mme plus en Orient, dans l Orient qui vit dehors, l Orient des cours peuples et des bazars. A u Tibet la vie est resserre, renferme dans des forteresses et des couvents.

    E n Chine, cest tout autre chose. Enlevez les

    O)i

  • AVANT-PROPOS/

    toits dune ville chinoise et vous aurez Pomp. Un Chinois se dirigerait bien dans la cit romaine, il reconnatrait le prtoire, la place o se tenaient les soldats; il circulerait comme chez lui par les rues dalles, bordes de compartiments en briques o-rises, et il s arrterait devant les cuves friture,O 'maonnes sous lauvent des traiteurs, dcu de ne > 9 9pas y voir danser des beignets.

    Au Tibet il n y a pas de boutiques sur la rue. Il n'y a mme pas, tant les villes sont rares, de nom spcial pour dire une rue. Les grandes cits sont les monastres dont les moines gouvernent, rendent la justice, lvent l impt, impriment les livres, font le commerce, la banque et la guerre. Notre sicle, au Tibet, est encore un trs vieux moyen ge, mais son peuple pense et parle comme lon faisait au temps fodal d ITomre. Aprs le Tibet, la Chine semble banale, d une organisation trop pareille la ntre. Aussi retourne-t-on chez ce peuple dont l inconnu attire, qui ignore le reste de la terre, qui ne peuplerait pas une ville comme Paris et dfend par son inertie un pays grand comme quatre fois la France.

    Mais il y a encore mieux que le Tibet, car, entre Lha-sa et la frontire de Chine, se trouve une autre contre, un petit royaume ignor, indpendant et mystrieux, au sujet duquel on ne connat que des lgendes. C est le royaume de Poyul ou Pomi. Au xviir* sicle, des soldats chinois qui taient venus guerroyer au Tibet auraient t sduits par la beaut du Poyul et y

    ( 2 )

  • AVANT-PROPOSseraient demeurs. Ses habitants, maintenant habiles dresseurs de chevaux, se livrent au brigandage. Il n est plus un voyageur ni un plerin, ni mme une caravane bien arme qui ose traverser le Poyul dont les prtres initis de la religion primitive et non bouddhistes sont aussi des magiciens redoutables.O

    Dans le nord de ce pays s tendrait une vaste fort vierge recelant encore des lions, des aurochs et la fabuleuse licorne. En 1907, dans le Tsarong et lors de mon premier voyage, j tais arriv vingt jours du Poyul. L , j ai entendu dire quau Poyul, les hommes portaient une calotte de fer sur leur chevelure non natte, qu au Poyul les maisons et les vtements taient semblables ceux des Tibtains mais le langage diffrent, quau Poyul les sabres taient trs longs et venaient du Dergu, mais je n en sais rien, n y tant pas all.

    C tait le Poyul que j avais voulu atteindre. A ce moment les Chinois et les Tibtains se reposaient d une guerre de trois ans. Des ttes tombaient encore comme les dernires gouttes d une pluie d orage, et, dans le grand calme qui suit les temptes, je remontai vers le Nord, la frontire du Tibet et de la Chine toute jalonne de ruines.

    Au mois de juillet, trompant la surveillance des mandarins chinois, je pntrais dans la rgion interdite, sans l intention ni les moyens daller bien loin. L a route par laquelle je revins est certainement la plus courte et la moins surveille pour entrer au Tibet du ct de la Chine. D e retour

    CD

  • AVANT-PROPOS/

    Tsekou, sur le Mkong, je rorganisai une expdition pour un long voyage d hiver. Il fallut envoyer jusqu Likiang-fou, dans le Yunnan, chercher des mulets et des approvisionnements. Les prparatifs durrent deux mois, et les autorits chinoises eurent le temps de demander Pkin l ordre de minterdire l accs du Tibet.

    J e rentrai en France, emmenant un de mes Tibtains, Adjroup Gumbo, et laissant chevaux et mulets la garde de mon chef de caravane. Nous devions, Adjroup et moi, revenir un an aprs, et, trouvant une caravane toute prte, entrer au Tibet sans laisser aux Chinois le temps d aviser. L e rendez-vous tait Tchrana, sur la Salouen, de lautre ct de la frontire, vers la fin de la huitime lune (fin de septembre).

    A vec Adjroup Gumbo, j apprenais le tibtain afin de ne plus dpendre de ces interprtes qui, sans quon s en doute, vous font croire et faire tout ce quils veulent. L e P . Monbeig, missionnaire Tsekou, me tenait au courant de la situation politique du Tibet toujours menaante. Il m apprit ainsi, que malgr les prcautions prises, les mandarins de la rgion dAtentze, qui occupaient encore les mmes postes, s attendaient mon retour :

    J e viens de recevoir de fcheuses nouvelles " de Yerkalo, crivait-il. L a rgion, dit le Pre " Tintel, est trs trouble et on craint mme de graves vnements. Le Pre nous a mme " expdi ses crits pour les mettre en sret.

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  • AVANT-PROPOS Depuis l expdition du Tchen-ta-jen au Tsa-

    rong, Lhassa s est mue et a envoy des dl- gus Yerkalo pour p rier les Chinois de leur laisser le Tsarong. L es pourparlers ont dur jusqu prsent; lheure qu il est la guerre est imminente. Et les Chinois ont trs peu de soldats dans la rgion de Batang. Aussi je m empresse de vous avertir de la gravit de la situation qui vous fera voir que votre voyage projet au Tibet est impossible. J envoie par ce courrier T aly un tlgramme pour vous pr- venir le plus tt possible.

    Nous aurions mme craindre pour Tsekou si les Chinois ne se htaient, car il suffirait de quelques succs tibtains pour faire tourner les ttes. Mme les Chinois en force ne viendront bout des Tibtains qu aprs une longue lutte.

    Dans ma dernire lettre je vous faisais part de l motion produite Pkin par votre voyage de l an dernier au Tsarong. Il vous aurait t bien difficile d y revenir. Cette fois, c est encore plus srieux.

    Ds lors je me tiens votre disposition pour expdier les objets de valeur que vous maviez confis ici. V oyez cependant si vous ne pourriez pas me laisser votre carabine... A l occasion nous nous en servirions. S il le faut nous ouvri- rons vos caisses pour voir si vous avez quelques autres cartouches...

    Il fallut changer tous les plans. L e P . Monbeig se chargea de licencier ma caravane et je renvoyai

    (5)

  • AVANT-PROPOSAdjroup Gumbo dans son pays par la Birmanie et la route Tali-Likiang. A u x yeux des autorits chinoises j avais ainsi renonc toute ide de retour.

    Pendant ce temps j entrai en Chine par le Tonkin. Adjroup Gumbo devait, sans s arrter dans son pays, gagner le Pomi, puis le Dergu, me rejoindre au bout de cinq mois Tatsienlou, aux confins du Seu-tchouen, et me faire faire sur ses pas son propre voyage.

    A l poque o il tait lama pn-bo, Adjroup tait all jusqu la frontire de Pomi, par des contres si froides, dit-il, quon ne pouvait rester cheval, et dont les maisons taient faites d argols*' Oet d ossements de yack. Adjroup est insouciant et brave au point de passer parmi les siens pour un peu dsquilibr. Son dpart pour la France tait considr comme sa dernire folie. Personne ne comptait plus le revoir. Tu mourras sur la route ou sur la mer, lui disait-on, et si tu arrives jamais en France, on te chargera de chanes et lon te jettera en prison.

    Avec lui seul j avais chance de russir. Comme il devait avoir fait le voyage, reconnu les ressources des pays traverss et les dispositions des habitants, je navais plus besoin dautres guides, de ces guides de fortune qu on ne connat pas et dont il faut changer souvent. Je lui avais appris en outre lever son itinraire et prendre des photographies.

    Ce n est pas sans inquitude que je l avais laiss Bhamo, aux mains de muletiers qui retournaient

    ( G )

  • AVANT-PROPOSen Chine. Bien quil et fait la route avec moi l anne prcdente, il savait peine quelques mots de chinois. Les prohibitions en Birmanie tant inflexibles, il ne portait aucune arme. Comme talisman, je lui donnai une lettre pour le consul d Angleterre Tengyueh.

    J allai moi-mme par mer en Indo-Chine, puis Yunnan-fou. L j eus, trois mois aprs avoir quitt Adjroup, des nouvelles de son passage Tengyueh. J e fis en trente jours de chaise porteurs, la longue route de Yunnan-fou Tatsienlou par la valle du Kien-Tchang. A Ning-yuen-fou, d o tait partie lanne prcdente la mission d Ollone pour traverser le pays Lolo, je reus lhospitalit de M gr de Gubriant et du P . B ourga in . Un Anglais, Mr. Brooke, qui avait aussi voulu traverser le Ta-lang-chan, venait de s y faire tuer.

    A Ning-yuen-fou, je pris mon service un nomm Lin, qui avait suivi la mission d Ollone. J e le destinais au Tibet, bien que les Chinois