Bénédicte Boudou et Nadia Cernogora, « Montaigne et la curiosité

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    05-Jan-2017

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  • Camenae n 15 Mai 2013

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    Bndicte BOUDOU, Nadia CERNOGORA

    MONTAIGNE ET LA CURIOSIT NONCHALANTE

    La curiosit est souvent connote ngativement chez Montaigne. Faisant pleinement

    partie de lesprit humain1, elle est vicieuse partout2 et un relev doccurrences montre quelle est forcene , cest--dire folle, excessive3 quand elle dsigne limpatience de savoir. Elle rejoint alors, videmment, la libido sciendi dont saint Augustin fait un des piliers de lorgueil humain, avec la libido dominandi et la libido sentiendi. Pourtant, si Montaigne associe volontiers la curiosit la subtilit et lorgueil, il tient sur elle un discours mtiss, comme la trs justement montr Franoise Charpentier4. chappent en particulier la condamnation ladverbe curieusement ainsi que lattention, ltude ou lexamen.

    Aprs avoir observ quel type de curiosit est refus dans les Essais, nous chercherons analyser plus prcisment ce qui est refus dans la curiosit, les objets quelle sassigne, et le caractre maladif de cette passion. En partant dune tude lexicale, nous verrons ensuite quil existe pourtant dans les Essais une bonne curiosit, source de plaisir, que Montaigne ne se contente pas dadmettre, mais quil va jusqu louer, parce quelle est enquteuse et non rsolutive . Et nous nous demanderons sil est possible de faire coexister la curiosit avec la nonchalance, bien que le chapitre II, 4 explique que le vice contraire la curiosit, cest la nonchalance5 . llve quil institue comme au voyageur quil se plat tre, il demande d avoir les yeux partout , mais sans effort ou tension ; il propose encore des mthodes de lecture et dobservation (des autres comme de soi) qui sollicitent une attention dilettante.

    LA CONDAMNATION DE LA CURIOSITE Non sans paradoxe, Montaigne considre que le comble de la sagesse serait synonyme

    dincuriosit : Que cest un doux et mol chevet, et sain, que lignorance et lincuriosit, reposer une tte bien faite6 !

    Cest quil sagit pour lui de refuser la libido sciendi que dnonce saint Augustin au chapitre 35 du dixime livre des Confessions, intitul La Curiosit , qui prcde prcisment le chapitre consacr lOrgueil. Lvque dHippone la qualifie ainsi : cette creuse et avide curiosit vise, non pas charmer la chair, mais en faire un instrument dexprience : connaissance, science, voil les noms dont elle saffuble7 . Curiosit purile

    1 La naturelle curiosit qui est en nous , II, 12, p. 796-797. Nous renvoyons ldition des Essais de Jean Card, Denis Bja, Bndicte Boudou et Isabelle Pantin, Paris, Pochothque, 2001. 2 III, 5, p. 1360. 3 [] notable exemple de la forcene curiosit de notre nature, samusant proccuper les choses futures, comme si elle navait pas assez faire digrer les prsentes , I, 11, p. 98. 4 Les Essais de Montaigne : curiosit / incuriosit , dans La Curiosit la Renaissance, actes runis par J. Card, Paris, CDU et SEDES, 1986, p. 111-121. 5 P. 581. 6 III, 13, p. 1670. 7 Les Confessions, X, 35, 54, d. publie sous la direction de Lucien Jerphagnon, Paris, Gallimard Bibliothque

    de la Pliade, 1998, p. 1017. Saint Augustin sappuie sur I, Jean, II, 16, qui explique que lEsprit-Saint la nomme concupiscence des yeux : car tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l'orgueil de la vie, ne vient point du Pre, mais vient du monde.

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    qui dtourne de Dieu, cest ce dsir malsain qui fait exhiber en spectacle toutes sortes de phnomnes tonnants ; qui fait scruter les secrets dune nature qui nous dpasse, objets inutiles dun savoir uniquement en qute de lui-mme ; qui recourt aux techniques magiques, la recherche, ici encore, dun objet de savoir perverti ; qui, dans la religion elle-mme, va jusqu tenter Dieu, en lui rclamant des signes et prodiges, ayant en vue non quelque salut, mais une simple exprimentation8 . Cest ainsi que celui qui a la foi ne saurait tre curieux. Il croit sans voir. Il est jamais libr du lourd esclavage des sens. Il est tout entier la contemplation intrieure des choses spirituelles, invisibles, divines , explique Grard Defaux9. Cest essentiellement dans le chapitre Apologie de R. Sebond quon trouve cette libido sciendi, qui associe la curiosit et le savoir :

    Lincivilit, lignorance, la simplesse, la rudesse saccompagnent volontiers de linnocence : la curiosit, la subtilit, le savoir, tranent la malice leur suite : lhumilit, la crainte, lobissance, la dbonnairet (qui sont les pices principales pour la conservation de la socit humaine) demandent une me vide, docile et prsumant peu de soi10.

    Et Montaigne ajoute cette mention clairante :

    Les Chrtiens ont une particulire connaissance, combien la curiosit est un mal naturel et originel en lhomme. Le soin de saugmenter en sagesse et en science, ce fut la premire ruine du genre humain ; cest la voie, par o il sest prcipit la damnation ternelle. Lorgueil est sa perte et sa corruption : cest lorgueil qui jette lhomme quartier des voies communes, qui lui fait embrasser les nouveauts, et aimer mieux tre chef dune troupe errante, et dvoye, au sentier de perdition, aimer mieux tre rgent et prcepteur derreur et de mensonge, que dtre disciple en lcole de vrit, se laissant mener et conduire par la main dautrui, la voie battue et droiturire11.

    On remarque que, si lauteur des Essais fait ici de la curiosit le pch originel12, il est attentif ne pas assumer compltement ces noncs : il les renvoie aux chrtiens ou la Sainte criture, ce qui est une faon de se dmarquer assez nettement de ces positions. Et l o saint Augustin discrditait la curiosit dans la mesure o elle oublie lessentiel, cest--dire la connaissance de Dieu, Montaigne la disqualifie en raison de limpuissance de lesprit humain, comme lexplique Franoise Charpentier13.

    Cherchons donc aller plus loin afin de discerner davantage les raisons de ce dnigrement. Ce que Montaigne reproche la curiosit, ce nest pas quelle dsire savoir. Refusant de se situer en thologien14, il admet la nature de lhomme comme un fait quil ne se soucie pas de corriger. Ce quil blme chez les curieux, cest quils cherchent senorgueillir de leur savoir, quils ne savent pas mettre un terme leur curiosit, et quils se trompent dobjet.

    8 Ibidem, X, 35, 56, p. 1018. 9 Dans son livre Le curieux, le glorieux et la sagesse du monde dans la premire moiti du XVIe sicle. Lexemple de Panurge

    (Ulysse, Dmosthne, Empdocle), Lexington, Kentucky French Forum, 1982, p. 79. 10 II, 12, p. 776. 11 Ibidem. 12 Comme au chapitre De la prsomption : La curiosit de connatre les choses a t donne aux hommes pour flau, dit la Sainte criture , II, 17, p. 979. 13 Voir F. Charpentier, Les Essais de Montaigne : curiosit / incuriosit , p. 115. 14 Le chapitre Des Prires est loquent l-dessus, en affirmant sen tenir un discours lac.

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    Le premier motif qui explique la condamnation de la condamnation se trouve tre lorgueil qui accompagne la curiosit15. Le chapitre intitul Cest folie de rapporter le vrai et le faux notre suffisance se conclut ainsi : La gloire et la curiosit, sont les deux flaux de notre me. Cette-ci nous conduit mettre le nez partout, et celle-l nous dfend de rien laisser irrsolu et indcis16 . Ctait dj le cas chez Thomas dAquin qui distingue la studiosit (application studieuse de lesprit une chose) du vice de curiosit17 , et qui prcise, dans la question 167, que si la connaissance de la vrit est bonne, absolument parlant , elle peut nanmoins tre mauvaise par accident, en raison de ses consquences, lorsque quelquun senorgueillit de la connaissance de cette vrit . Montaigne serait donc plus proche de Thomas dAquin que dAugustin.

    Comment expliquer cette condamnation de lorgueil, que Montaigne ne fait pas au nom de raisons religieuses ? Cest que la faiblesse humaine doit toujours se rappeler quel point la connaissance est partielle, provisoire, et soumise la mesure de la prise. Lexemple dEudoxus, qui veut voir le soleil de prs, ft-ce au prix de sa vie, illustre cette maladive curiosit :

    Il veut au prix de sa vie, acqurir une science, de laquelle lusage et possession lui soit quand et quand te. Et pour cette soudaine et volage connaissance, perdre toutes autres connaissances quil a, et quil peut acqurir par aprs18.

    Mais sil refuse moins le dsir de connatre que lorgueil qui laccompagne souvent, Montaigne sen prend aussi aux objets sur lesquels se fixe la curiosit. Cest ainsi que, trs marqu par le trait de Plutarque Sur la Curiosit19, il rejette le dsir de connatre les dfauts des autres , qui sapparente

    linconstance, lirrsolution, lincertitude, le deuil, la superstition, la sollicitude des choses venir, voire aprs notre vie, lambition, lavarice, la jalousie, lenvie, les apptits drgls, forcens et indomptables, la guerre, la mensonge, la dloyaut, la dtraction, et la curiosit20.

    Quand il revient sur lexemple de Rusticus21, que donnait dj Plutarque, il dclare hautement son refus de lindiscrtion, comme la lecture de lettres qui ne lui sont pas adresses :

    15 Curiosit et orgueil sont tous deux la perte du genre humain, comme en tmoigne une rcurrence doccurrences (par exemple, II, 12, p. 847 : sabmant en leur curiosit et prsomption ). 16 I, 26/27, p. 281. Le premier chiffre (pour le livre I) correspond ldition de 1595, que reproduit la Pochothque, le second correspond ldition Villey-Saulnier. 17 Somme thologique, IIa IIae, quest. 166, La studiosit , et quest. 167, La curiosit . Grard Defaux explique que Thomas dAquin dfend la curiosit, dans son commentaire au IIIe des Livres des Sentences (Distinctio XXXV) de Pierre Lombard et dans la partie IIa-II de sa Somme thologique (Q. 150-189 : Trait de la temprance et des tats , Q. 167, art. 1 et 2) : Pour saint Thomas, lhomme nest dj dcidment lhomme que par sa raison. Et savoir fait toute sa grandeur. La connaissance, affirme-t-il clairement, ne saurait jamais, en soi, tre un mal : Puisque cest la connaissance de la vrit qui permet lintelligence humaine de passer de lintelligence lacte, de potentia in actum, et que dans ce passage semble bien rsider toute la perfection de lhomme, la dite connaissance est donc toujours, pour ce dernier, ncessairement un bien. [] Plus elle abonde en lhomme, et plus ce dernier se rapproche de Dieu. , Le curieux, le glorieux et la sagesse du monde, p. 76. 18 II, 12, p. 796. 19 Sur la lecture de ce trait par Montaigne, voir aussi larticle de Brengre Basset, De la polupragmosuvnh la curiosit , dans ce volume. 20 II, 12, p. 758. 21 Ministre de Domitien, Rusticus (De la Curiosit, XXVI) nouvre pas un paquet qui lui arrive de lempereur et tout le monde loue la gravit du personnage , cit en II, 4, p. 581.

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    De vrai, tant sur le propos de la curiosit, et de cette passion avide et gourmande de nouvelles, qui nous fait avec tant dindiscrtion et dimpatience abandonner toutes choses, pour entretenir un nouveau venu, et perdre tout respect et contenance, pour crocheter soudain, o que nous soyons, les lettres quon nous apporte : il a eu raison de louer la gravit de Rusticus : et pouvait encore y joindre la louange de sa civilit et courtoisie, de navoir voulu interrompre le cours de sa dclamation, comme si elle navait pas assez faire digrer les prsentes (I, 11, p. 98).

    Il se montre galement particulirement oppos la curiosit que manifestent certains lgard des choses futures22 :

    quoi nous sert cette curiosit, de proccuper tous les inconvnients de lhumaine nature, et nous prparer avec tant de peine lencontre de ceux mmes, qui nont laventure point nous toucher23 ?

    Ces objets de la curiosit font en effet delle une inquitude, ce qui explique la troisime raison du refus de Montaigne. La curiosit est une passion maladive, comme le dit son tymologie qui voque le soin ou souci, cura. En cherchant le circonscrire, nous verrons quel point la curiosit sapparente dautres tendances nfastes de lesprit humain contre lesquelles lauteur des Essais part en guerre. Le chapitre Des vaines subtilits (I, 54) nous ouvre les yeux sur la proximit entre la curiosit et la passion. Et Isabelle Pantin explique, dans une note de ce chapitre24, que la subtilit est lautre nom donn la curiosit par la tradition thologique : le fait de sappliquer une activit qui nen vaut pas la peine puisquelle dtourne de la vraie pit . Montaigne retient le dbut de la proposition pour dnoncer comme subtilit une activit qui nen vaut pas la peine. Il tend galement le champ de la curiosit quelques passions, au premier rang desquelles on trouve lavidit (ou lavarice) :

    Cette autre curiosit contraire, en laquelle je nai point aussi faute dexemple domestique, me semble germaine cette-ci : daller se soignant et passionnant ce dernier point, rgler son convoi comme quelque particulire et inusite parcimonie, un serviteur et une lanterne25.

    Pourquoi ? Il y a dans lavarice une proccupation de lavenir qui est la fois vaine dans sa finalit, et pleine de souci, de cura. Au chapitre II, 8 ( De laffection des pres aux enfants ), Montaigne revient ces proccupations quand il parle des tracas de la vie domestique et de la crainte dtre drob : Je me sauve de telles trahisons en mon propre giron, non par une inquite et tumultuaire curiosit, mais par diversion plutt, et rsolution26 . Et ce nest sans doute pas hasard si Montaigne compare lavarice la curiosit de savoir, au chapitre III, 12 :

    22 II, 4, p. 581. 23 III, 12, p. 1630. 24 Note 1, p. 504. 25 I, 3, p. 70-71. Montaigne vient dvoquer le souci dostentation, il sarrte sur la proccupation oppose et pourtant trs proche de la prcdente, qui consiste se soucier de limiter son convoi funbre un serviteur et une lanterne. 26 II, 8, p. 626.

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    Son avidit [de lhomme] est incapable de modration. Je trouve quen curiosit de savoir, il en est de mme : il se taille de la besogne bien plus quil nen peut faire, et bien plus quil nen a affaire27.

    Cest parce que cette curiosit immodre de savoir outrepasse les limites de lutilit et de lhumain quelle est condamne. Linquitude de la mort semble pouvoir galement ressortir cette curiosit douloureuse, ici encore, parce quelle est inquitude, hantise de lavenir28. Au chapitre De la Physionomie , Montaigne voque ainsi laigreur de cette imagination [qui consiste se reprsenter la mort] [qui] nat de notre curiosit29 .

    LOGE DE LA CURIOSITE Pour autant, Montaigne ne se contente pas dune condamnation univoque de la

    curiosit, ne serait-ce que parce quil reconnat en elle une disposition naturelle chez lhomme. LApologie de Raymond Sebond voque la naturelle curiosit qui est en nous30 , et lincipit du chapitre De lexprience dclare qu [i]l nest dsir plus naturel que le dsir de connaissance31 . Ainsi, certains des exemples que Montaigne reprend significativement au trait Sur la curiosit de Plutarque voient leur sens i...

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