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BILLANCOURT MAX

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BILLANCOURTMAX

Sansvergogne

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©BILLANCOURTMAX,2020

ISBNnumérique:979-10-262-5259-7

Courriel:[email protected]

Internet:www.librinova.com

LeCodedelapropriétéintellectuelleinterditlescopiesoureproductionsdestinéesàuneutilisationcollective.Toutereprésentationoureproductionintégraleoupartiellefaiteparquelqueprocédéquecesoit,sansleconsentementdel’auteuroudesesayantscause,estilliciteetconstitueunecontrefaçonsanctionnéeparlesarticlesL335-2etsuivantsduCodedelapropriétéintellectuelle.

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CHAPITREPREMIERJemeprésente:Jules-LouisPérignon,soixante-sixans,retraité.Jules-Louis,

ça faitunpeusnobinard,unpeuprécieux, il fautbien le reconnaitre.Alorsonm’appelle Julius depuis mon enfance. Julius, je sais bien, ça fait empereurromain ou gladiateur ou quelque chose comme ça. Aujourd’hui, j’aime bienJuliusmaislorsquej’étaispetit,jetrouvaisqueçacraignais.Mescopainsd’alorss’appelaient Bernard, Maurice, Laurent, François ou André et on les appelaitfamilièrementNanard,Momo,Lolo,FanfanouDédé.C’étaitàl’évidencemieuxadaptéàdesgaminsdeseptouhuitans.Moic’étaitJulius.Àforced’àforce,jem’ysuishabitué.Jen’avaisdetoutefaçonguèrelechoix.Plusd’undemi-siècleplus tard,n’ayantplusdeproche familleetn’ayant,à

ma connaissance, pas de descendant, je suis un paisible retraité solitaire quipartagesontempsentreunappartementàParisoùj’écrisunpeu,desnouvellesetdesromansdontaucunéditeurneveut,etoùjelisbeaucoup,essentiellementlesgrandsauteursfrançais,etunepetitemaisondanslabelleetsauvageSologneoùjemerepose, faisquelquessortiesenvéloetpêche lebrochet,dansun joliétangentouréd’arbressurlequels’ébattentdescanardssouchets.ÀParisouenSologne,mesactivitésfavoritesmelaissantquelquesloisirs,j’ai

pris l’habitudedeméditer avec assiduité, parfoisplusieursheures chaque jour.C’est devenu pour moi, un peu étrangement, un véritable besoin, une sorted’addiction.Jepense.Jeréfléchis.Jemecreuse lacervelle.Jefais turbiner lesneurones. Jeme retourne surmavie etm’interroge sur lamanière dont jemesuis comporté, sur ce qui m’est arrivé, sur le hasard, sur le destin, sur laprovidence,surleschoixquej’aifaitsoupasfaits.Bref,jeméditesurmonexistence.Àforcedeméditer,deréfléchiretdem’interroger,danslaplustotalesolitude,

dansunabsolusilence,jemedemandesijen’aipas,petitàpetit,basculédansunesortedebulle,unemanièredemondeparallèle.J’aiparfoislesentimentdene plus voir la réalité tout à fait comme elle est. Je mélange un peu la vieprésente,lepassé,lafiction,lefantasme,lesréussites,lesjoies,leshumiliations,leschagrins.Cabouillonnealorsfurieusementdanslecervelet.Lecœurbatplusvite.Lesmainstremblentunpeu.Levisageruisselle.Leregardestvide.Unsoir,m’étantparticulièrementmisausuppliceparunelongue,profondeet

presque masochiste séance de méditation, une chose m’est apparue, pour lapremièrefois,commeuneévidence,enpleineclarté:aucoursdemadésormais

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longuevie, jen’ai jamais fait demal àpersonne, jeveuxdirevolontairement,alors que, pourtant, on m’a souventes fois fait du mal, de mon point de vueparfoismêmebeaucoup.Je suis à la base d’une nature bienveillante, confiante et compassionnelle.

J’essaie toujours, depuis mon enfance, de comprendre les autres et de lessupporter,sansparfoispourtanttroplesaimer.Jesuissouvent,devantlemalheurdemesfrèresenhumanité,quelsqu’ilssoient,lalarmeàl’œil,ému,atterréparlamisère, lemalheuret lasouffrance.Je faisdesdonsàdes tasd’associationsquiaidentlesmalheureux,lesvictimes,lespauvres,lesdémunis.J’aidonnédemon tempsdans leshôpitauxoù je lisaisdes livresàdesenfantsmalades.J’aicrééetaniméunatelierd’écriturefaisantdécouvrirlalittératureàdesgensqui,apriori, n’y avaient pas accès. J’aimême, à une époque pas très lointaine, faitl’écrivainpublic,aidantdepauvresimmigrésafricainsdésespérésàrédigerdescourriersadministratifspouressayerderégulariserleuraffreusesituation.Bref, sansvouloir enquoiquece soitmecomparer àmèreTheresa, à sœur

Emmanuelle ou à l’abbéPierre, j’ai fait ce que j’ai pu pour les autres lors demonpassagesurcetteterre.Et pourtant, j’ai parfois souffert à cause du comportement de certains

individus.J’aiétémalheureuxàcaused’eux.Jeneleméritaispas.Ilyadonceuundéséquilibredansmavie, commeune sortededéficit causépar lemalqued’autres m’ont injustement fait, qui expliquait probablement mon mal êtreactuel,unmalêtredeplusenpluspénibleàsupporter,unmaldevivrequimemetlatêteenébullition,lesnerfsàvifetlecœurlourdetd’unecertainemanièremeculpabiliseetmegâchecequ’ilmerestedevie.

Onnepeutpasenresterlà.Ilme faut agirpour rectifier cette injusticepasséeet rétablir l’équilibrequi,

seul, je lecrois,meferaretrouver lecalmeet la joiedevivredont jen’aiplusdésormaisqu’unsouvenirassezlointain.Enbref,ilmefautréglermescomptesaveclesautreshumainspendantqu’il

estencoretemps.Fairedumalàceuxquim’enontfait.Laloidutalion,quoi,œilpourœil,dentpourdent!Defaçonrétroactive!Je prends donc in petto une décision radicale qui VA FAIREDEMOIUN

DESPLUSGRANDSCRIMINELSDEL’HISTOIREDEL’HUMANITE.

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CHAPITREDEUXAujourd’hui,1er septembre 2014, est pourmoi un grand jour, un très grand

jour.Eneffet,c’estledépartdelaterribleetnécessairemissionquejeviensdeme

fixer.Moi, JuliusPérignon, le hérosde ce livre, le personnageprincipal de ceroman,legentilpetitJulius,lefilsdegensduvoyage,desbohémienscommeondisait, le « yéniche-tourneur » en quelque sorte, de manièredéfinitive,inexorable,inexpugnable,j’aidécidédechâtiertousleshumainsquim’ont fait dumal au cours dema vie, d’unemanière ou d’une autre, peu ouprou.JEVAISTOUSLESELIMINER!Àlaréflexion,jem’aperçoisqu’ilssont,touscesolibrius,uncertainnombreà

m’avoir fait de la peine, du chagrin ou du tort, je dirai même qu’ils sont unnombrecertain.Onlescompteraàlafin.Jevaisleurfairemal,trèsmal,iln’yapasdedoute.Forcément,çavameprendreunpeudetemps,quelquesmoispeut-être, pour peaufiner le boulot, tout faire parfaitement, ne rien oublier nipersonne,sansanicroche,sansennuiencoursderouteafindepouvoiralleraubout…afin que je puisse partir aux fleurs, le moment venu, la consciencetranquille, leménage correctement fait, lamémoirebriquéenickel-chrome, lescuissespropres,quoi,commediraitl’autre!J’ai la conviction absolue, depuis un certain temps, que la vie de certaines

personnesn’apasbeaucoupdevaleurpourlerestedelacoloniehumaine,mêmeenoccident,dansnospaysprétendumentcivilisés,surtoutlorsquecesindividussecomportentdemanièrecruelle,veule,lâche,égoïsteouvulgaire,cequi,vousmel’accorderez,estassezrépandu.Quandonvoittouteslesguerres,aveclesdeuils,commechanteSouchon,les

milliers de morts partout, les massacres, les décapitations, les bombes, lessouffrances,lesréfugiés.Etquetoutlemondeouàpeuprèslaissefaire…Syrie,Irak,Afghanistan, Israël,Gaza,Afriquenoire,Ukraine…pourcontinuerà fairede la géopolitique…à bomber le torse…à vendre des armes…à faire ducommerce…àgagnerpleindesous…PlusdequatremillemortsdéjàenUkraine,dansuneguerreintestine,àtrois

heuresd’aviondecheznous…alorsvouspensez,pourquelquesmortsdeplus,parciparlà,dansunbouquinetqui,eux,leméritent,onnevapasenfaireunehistoire,toutunpataquès.

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Onnevaquandmêmepasmegâcherlavieavecdepareillesbroutilles!Sionregardebien,toutlemondefaitd’unecertainemanièrelaguerreàtoutle

monde.Alors qu’onme foute la paix avecma guerre àmoi,ma petite guerreintime et personnelle, mon petit combat contre ceux qui m’ont manqué derespect!

*

Depuisdesmois,jefaisdesrecherchesavecassiduitépourlesretrouvertous

cessaligauds.Pourleurfairepayerleurfaute,ilfautbienquejelestrouvetouscesbravesgens.Internetestprécieuxpourlesrecherchesetletéléphoneaussi.Ily a encore de discrètes cabines publiques presque partout, qui sont rudementpratiques,etlesvisitessurplaceaupaysdemonenfance,incognitogrâceàmesmodestesmaisréelstalentsdecomédienetàmongoûtetmesdonsinnéspourledéguisement.Certains de ces braves coupables sont morts et pour eux, je ne puis

malheureusement plus rien faire. Tant pis pour ces truffes, ces caves, ils nesaventpascequ’ilsperdent!Je pourrais éventuellement m’en prendre à leurs familles, à leurs chers

descendants,lachairdeleurchairetmevengerainsiparprocuration,sijepuisdire. Mais j’ai tant à faire que ça me semble un peu vain, un brin dérisoire,mêmesij’imaginebienleplaisirtrèsparticulierdes’enprendreàdesinnocentsquimorfleraient, pour le principe, au nomde leurs ascendantscontumax. Unemanièredejouissanceposthume,pourmoietsurtoutpoureux,enquelquesorte.Ilfautadmettrequeçaauraitunecertainegueule!Jememetsenconférenceparticulièreavecmoi-même,endirect.Jecogite,je

mechauffe lecigareet jedécidequepourceux-là,nousverronsplus tard.Lesmortspeuventattendre.Ons’occuped’aborddesvivants!Je sens bien, à des signes comme cette réflexion ridicule, que je deviens

parfoisunpeubarge,quejeperdsunchouïalaraison,quemonesprits’égaredeci de là. Mais, bon, je vois quand même des limites, j’entrevois encore deschosesànepasfaire,jefaisencoreunpeuladifférenceentrelebien,lemal,jen’aipastotalementbasculé…enfin,ilmesemble.Pourlemoment,jepensequejecontrôleencore.

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CHAPITRETROISJesuisensixième,aucollègeetjedoisavoirdixans.Jesuisenavanced’un

an,trèsfortàl’école,toujourspremier,depuisledébutetdetrèsloin,cequifaitla fierté de mes parents et de mes maitres qui, ayant de la bouteille,disentfinement«iladesdonsPérignon»!Je n’ai pas beaucoup demérite : dansmon village, à l’école primaire, sans

nulle vanité, je comprenais tout, je retenais tout et je travaillais plus que lesautres. Forcément, il n’y avait pas photo avecmes concurrents, la plupart dutemps plutôt limités de la tête, pas très malins et, pour la plupart, pas trèstravailleurs!Mais quand même, le petit « bohémien », comme ils disaient, écrasait, en

classe, les fils d’instituteurs, de professeurs, d’industriels ou de richescommerçants, malgré les admonestations des parents dont certains ont mêmedemandéàvérifiermesnotestellementellesétaientsupérieuresàcelledeleurstocardsderejetons!Ilss’invitèrentdonc,endélégation,unsoiraprèslaclasseetexigèrentdevoirmescahiersetceuxdemesconcurrents.Lemaitres’exécuta,enprésencedudirecteurdel’école.Cequevirentcesgentilsnotablesfutencorepire,pourleursfils,quecequ’ilsimaginaient.Ilsenfurentdoncpourleursfrais,penauds,ridiculesetrentrèrentdansleursbellesmaisonsenbaissantlatêteetenmaudissantleurbienpeudouéeprogéniture.Vousimaginezlajouissanceextrêmedepapaetmaman,d’autantplusquemes

franginsn’étaientpas loind’en faire autant, dans leurs classes respectives.Onmeprésenta,jen’affabulepas,commeunesortedepetitgénie,symbolevivantdel’écolepublique,laïqueetrépublicaine.Cestatutmepermitd’avoirunepaixroyale,defaireunpeucequejevoulais.Toutesmespetitesconneriesd’enfantétaientimmédiatementpardonnées.Bref,çabichaitpourmoi!

*Ensixième,aucollège, jeconfirmesansambiguïté,mêmesi l’écartavecles

suivants est moins considérable, certains élèves étant plutôt bons et assezbosseurs.Unjour,mamèreetmoipartons,brasdessusbrasdessouscommeonadorele

faire,acheterdeschaussureschez lamarchandeduvillage,mesgodassesétant

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unpeuàl’agonie.Onregardelesmodèlesàlamode.J’essaieunepaireoudeux.Nickel. Elles sont choucardes, tout à fait àmon goût.On s’apprête à faire unchoix définitif, lorsque la marchande, cette vieille bique, grosse et moche, lagueuleenfarinée,dit:— Madame Pérignon, j’ai aussi celles-là que je peux vous solder si vous

voulez.Elleapporteuneboiteencartonetproposeunprixtrèsendessousdesbelles

chaussuresàlamodequejem’apprête,content,àenfiler.—Faitestoujoursvoir,madameChevallier.Lavioqueouvre laboite, unpetit sourire sournois aux lèvres et en sortune

pairedesouliersunpeuàl’ancienne,certespastropmochesdeformemaisdecouleurquasiment jaune,un jauneocre, trèsvoyant, très laid,pasdu tout à lamode!Personnen’adetellesgodasses.Onnepeutpas!C’estaffreux.D’oùellelessortaitlamèreChevallier,cesputainsdechaussures?Elledevaitlesavoirenstockdepuisbellelurette,desannéessûrement.Mamèremedemande,lavoixdouce,delesessayer.Jelefaisàcontrecœur,

entordantunpeulepif,déçu,maisjelefais.Jefaistoujourscequemamanmedemande.—Ellestevontbien,trèsbienmême…ditlamarchande,doucereuse.Ahlavieillecarne!—Marcheunpeupourvoir.Parfaitpourlapointure,parfait…Jemarcheet,hélas,leschaussuresmevontaupied.Mamèreenrajoutealors

etconclut— Dis mon petit Julius, elles te vont bien, tu sais. Je crois qu’on va les

prendre.Cateva?Jesuisatterré.Ellessontmochesceschaussuresjaunes,trèsmoches…—Jepréfèrelesautres,tusais,maman.—Oui,d’accordJulius,maiscelles-làsonttrèsbienetpaschèresdutout,tu

comprends,monpetit?Biensûr,jecomprends.Jecomprendstoujours.Jeneveuxsurtoutpasfairede

peineàmamère,quej’aimetendrement,quejevénère.Alors,commeunpetitgarçonobéissant, jebredouilleun«d’accordmaman»et l’affaireestfaite.Lesgodassesjaunessontpourmoi.Jelesgardeauxpiedsetonsortdumagasin.—Aurevoir,madameChevallieretbonjouràMaurice.— Au revoir madame Pérignon et merci. Au revoir mon petit Julius. À

bientôt.Je ne lui réponds pas à cette vieille grenouille de bénitier que j’espère ne

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jamaisrevoirdemavie.Danslarue,j’ail’impressionquetoutlemondemeregarde.Cen’estbiensûr

pasvrai.Toutlemonde,enréalité,s’enfout,maismaréalitéàmoiestquej’aiunpeuhonte.Vite,viterentreràlamaisonpouravoirlapaix.Le lendemainmatin, il fautbienalleraucollège,avec leschaussures jaunes

auxpieds. Il n’y apasd’échappatoirepossiblepuisque j’ai une seulepaire degodassesdeville.J’essaiebiendedirequ’onagymaujourd’huietque jevaismettrelesbaskets.Maismamèreditquec’estnonparcequ’ilfaitfroidetqueceseraitdommagedenepasmettrelesbelleschaussuresneuves.

Bref,unpeuinquiet,j’arriveaucollègeaveclesgodassesjaunesetlepremier

mecquejecroise,ungrandnullarddequatrièmeavecungrostarin,dénomméDavout, se fout dema gueule en ameutant ses copains. « Regardez Pérignonavec ses grolles jaunes…putain la classe, Julius…tu les as trouvé dans unepoubelle tes godasses ?». Et deux ou trois autres cons de s’esclaffer. Puis onrentreenclasseetpersonnenemeparledemeschaussures.J’entendsbiendeuxou trois réflexions sur le sujet, quelques rires plus ou moins étouffés, maisvraimentriendebienméchant.Àlarécré,cetabrutideDavoutremetça,sarcastique.Deuxoutroisélèvesse

marrent. C’est insupportable ! Je dis à Davout que c’est un gros nul. Monfrangin,plusâgéquenous,grandettrèscostaud,menacedeluicasserlafigure.Davoutsetaitpuisl’affairesetasse.

Iln’empêchequecesmoqueries,cesquolibets,m’onthumilié,profondément,

commesi,enréalité,ons’étaitmoquédemamère.Cajenepeuxlepardonner.Jevaistoutfairedanslesjoursquisuiventpourabrégerlaviedecesgodasses

jaunes de malheur…flaques d’eau…trottoirs…football avec les boites deconserveoulescailloux…tout…Mamanconcluraqueceschaussuresn’ontfaitaucunprofitetqu’ellen’aurait

pasdûécouterlamèreChevallier.Lessoldescen’estpassiintéressantqueçaet,à y regarder de près, il vaut mieux acheter de la bonne qualité qui durelongtemps.Mamanconclutqu’onnel’yreprendrapas.

*Guillaume Davout habite toujours Montribel, la petite ville où, plus d’un

demi-siècle auparavant, nous allions au collège. Il a pris sa retraite depuis

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quelquesannéesmaintenant,maiscontinued’aiderunpeu,chaquejour,sonfilsquiaprissasuccessionàlaboucherie.Hé oui, Davout a passé sa vie comme boucher-charcutier. Pas tellement

étonnant, nul comme il était aux études, qu’il ait passé sa vie à débiter de labidoche ! Il n’empêche qu’il a, comme la plupart des gens qui tiennentcommerce,trèsconfortablementgagnésacroûtependantlongtemps…d’ailleursessentiellementsurledosdespaysansetdessalariés.Ilsuffitdevoirleprixdukilodeviandevenduenmagasinetlecompareràceluipayéauxéleveurs.C’estédifiant!Ilroule,Davout,commetouslesparvenus,engrosseAudiquatre-quatrenoire

ethabiteunegrandeetaffreusemaisondeville,dégoulinantedemauvaisgoût,meubléed’unhorriblemobilierd’inspirationplusoumoins«louis-treizième».Laclasse,quoi!J’aipriscontactaveclui,autéléphone,enappelant,prudent,d’unecabineen

mefaisantpasserpourAdrienBlinder,unfinancierdelabanquesuisseFezzeur-Depôvre, sise place desBanques àZurich, le saint des saints, proposant à desgens de confiance triés sur le volet, des placements exceptionnellementintéressants. Il a été très vite à l’affut de la bonne affaire, Davout, voixlégèrementchevrotantedumecexcité,soufflecourt. Ilm’adonnérendez-vouschezlui,pouraujourd’hui19heures.Jeressemblesansproblèmeàundémarcheurfinancierdehautniveau,costard

grisfoncétroispièces,avecrubanrougeaureversdelaveste,chemiseblanche,cravetouseliedevin,rasédeprèsetparfuméparGuerlain,cheveuxgrisplaqués,lunettes cerclées de métal doré, petites barbichette et moustaches grises bientaillées, lentillesmarronfoncé,attaché-casedecroconoir, tout le toutim,quoi,pourimpressionnerlesgogos.Ilavieilli,biensûr,Davout,ilaprisdescaratsdanslatronche,commetoutle

monde, mais je le reconnais fastoche. Toujours la même figure bien peusympathique,unpeuchiasseuse,ilfautbienledire,grossetronche,nezépatéetplutôtrougeauddumecquinedoitpassucerdelaglace,lippu,œilmorne,poilsdans les oreilles, gros bide de bovin et la poignée demainmolle, trèsmolle,signedesmecspasdutoutfrancsducollier.Jedétestegravelesgensquiontlamainmolle.Il me reçoit correctement, normalement, sans me reconnaitre le moins du

monde,cecherGuillaume.Jesuisàpeineassisqu’ilveut immédiatementêtrerencardé sur le meilleur placement, curieux, impatient et avide. Il ne laisseaucunepartàladiscussion,àl’échange.Ilexige,là,séancetenante.Levoyant

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faire,jesuissûrqu’ilvotepourdescandidatstoutdebleumarinevêtus.Ilenatouteslesqualités:l’inculture,l’égocentrisme,lapoignéedemaindessalauds,l’autoritédugroscon.Toutçamerenforcedansmadétermination.Je lui vends sans sourciller du Performix, un produit financier dernier cri,

le « meilleur rendement d’Europe » sur la base d’un panel d’actionsd’entreprisesasiatiquesmixéavecunpaneld’actionsdestart-upofficiantdanslenumérique.Intérêtdedixpourcentl’an,lapremièreannéepayabled’avance.Ilenbaved’aise,leGuillaume,ilbandochedurementdanssoncaleçon,j’ensuispersuadé.Ilselèveetfilemecherchertrentemilleeurosenliquide.«C’estplusdiscretpourlefisc,voussavezbien»qu’ilmefaitavecunclind’œilquiseveutcomplice. Je prends les biftons enliassés qu’il me met dans la main. Je lescompte très lentement et, avec application, je lui reverse immédiatement troismille euros d’intérêts, chose promise, chose due. Il a les yeux qui brillent. Jerangeavecméticulositélepognondansmoncartable.Jeremplisensuitedestasdedocumentsavecdemagnifiquesen-têteenluminéesdelabanquezurichoise,aveclesadressesetlestéléphonesdetouslesdirigeants,lesvrais,piquésgrâceàl’ordinateuretmamodestehabiletétechnique.Pourquoimegêner?Puis, Davout et moi, on cause un peu, de la petite santé, des vacances, du

temps qu’il fait, de la région lyonnaise, de la situation économique, ducommerce, de la boucherie-charcuterie, de la famille, de son fils, fatigué, quivoudrait vendre le magasin et se reposer, tout ça. Je fais semblant dem’intéresser deprès à la question, opinant de la tête à intervalles réguliers. Jedemandesijepeuxvoirlaboutique.—Jeconnaisdumonde,voussavez,monsieurDavout.Onnesaitjamais.—Aprèstout,pourquoipas,monsieurBlinder…c’estça,vousvoyezj’aibien

retenuvotrenom.—C’estbiença.Vousavezbonnemémoire,monsieurDavout.—Ohoui,bonpied,bonœil,soyez-ensûr!Nous voilà donc partis, en copains, pour le centre du village.La boucherie,

biensûr,est ferméeàcetteheure tardive.Onpasseparderrière,viaunepetitecourrempliedebellesfleursrougeetjaune,cequiéviteradereleverlerideaudefer,lourdetbruyant.Aucunlogementnedonnedirectementsurlacourette.Trèsbien.Davoutlaissesontrousseausurlaporteetentre.Parfait.Jelesuisdanslaboucherie.Onsefigureunbeaumagasin,spacieux,clair,auplafondhaut,etbienéquipé.

Superbebanqueréfrigérée.Petitcoinsalonpourlesclients,avecunetablebasse

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chargée de revues et, autour, des hautes chaises plus oumoins, elles-aussi, destyle«louis-treizième»,quijurentsalementaveclereste.ToujourslaclasselepèreDavout!Je demande à voir la chambre froide.C’est très important dans ce genre de

commerce, la chambre froide. Davout acquiesce, me dit qu’elle est trèsperformante,trèsfroide,qualitéallemande.Excellent!Ilouvrelalourdelourdeet,tranquillement,sanssedouterderien,grosbeauf

imbu de lui-même, me précède, en pérorant, grands gestes à l’appui, dans lapièceglacéeoùpendent, accrochésà leursessesbrillants, imposants, étranges,plusieurs énormes quartiers de bœufs sanguinolents et des moitiés de doduscochonsroses.Dèsqu’il est à l’intérieur, sansvergogne, je refermede toutesmes forces la

porte en criant « Julius Pérignon. Les godasses jaunes. Tu te rappelles, groscon?».Sansaucunementattendreuneréponse,jeverrouilleàfondlagrossepoignée

tournante et la bloque à mort avec le dossier haut d’une chaise et un grandhachoirtrouvésurl’étal.Ilnerisquepasdepouvoirsortir,cettefacederatetilvaprogressivementcreverdefroid.Demainmatin,àl’ouverturedumagasin,sonfilsva le trouverbiencongelé, bien raide, sa salegueule figéepar legel et latrouille.Bienfaitpourtonblase,Guillaume!Fallaitpastefoutredemoi!Jesorsdemonattachécasedesgantsdechirurgienetunelingettemédicale.Je

nettoie tout bien comme il faut, la poignée- volant de la chambre froide, lachaise,lehachoir.Jerécupèreletrousseaudecléslaissésurlaported’entréeetsorstranquillementparlapetitecourjolimentfleurie.Personnenullepartdanslarue.ToutlemondedinechezsoietregardeunfeuilletonàlanoixsurTF1.C’esttrèsbien.JeretournechezDavout.Jerécupèrelesreçusetlescontratsbidonainsique

les trois mille euros restés sur la table. Je nettoie tout impeccable, remet letrousseausurlaporteetmebarreensifflotant.Je retrouvemacaisse,garée loin,discrètementà l’entréeduvillage,derrière

unpetit bosquet d’arbres jaunes et roux. J’enlève les postiches et les lentilles,met une autre veste, change les plaques minéralogiques et vais, peinard, mepionceràLyon,dansl’hôteldegrandluxeaubordduRhôneoùj’airetenuunesuperbepiaule.Aveclepognonquej’aiétoufféàceconnarddeDavout,jevaispouvoir en profiter un max. J’adore les palaces et bouffer dans les grandsrestaurants.Demainj’iraifêtermonpremiercrimechezBocuse,chezmonsieurPaul,lepapedelagrandecuisinefrançaise,àCollongesauMontd’Or,aubord

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de la Saône, à une quinzaine de bornes d’ici, m’en foutre plein la lampe,gouteuse salade de homard et petitemacédoine à l’huile d’olive émulsionnée,génial rouget barbet en écailles de pommes de terre, tendre pigeonneau auxlégumesnouveauxdujardinettouslesmagnifiquesdessertsdontdesœufsàlaneigeaussibonsqueceuxdemagrand-mère!Condrieu,CôteRôtie,àlasantédececherGuillaume!Putain,j’enbaveàl’avance.Je suis heureux et fier de moi. Tout s’est passé comme prévu. J’ai pris le

maximumdeprécautions.Jen’ai jamaiseudans lepassé lemoindreproblèmeaveclapoliceetlajustice.MesempreintesetmonADNnefigurentdansaucunfichier,nullepart.IlestimpossibledefaireunlienquelconqueentrelamortdeDavout etmoi, plus de cinquante piges après l’histoire des chaussures jaunesdontpersonne,audemeurant,nepeutsesouvenir.J’airéalisé,minederien,uncrimeparfait.Etplutôtaisément.Etpuis,ilfaut

mel’avouer,j’aiplutôtaimédonnerlamortàcetteorduredeDavout.Lamainn’apastremblélemoinsdumonde.Aucontrairemême,j’airessenticommeunesortedeplénitudeaprès l’avoirenfermé.Pendantplusieurssecondes.Jamais jen’avaiséprouvécela.Mais j’aiunregret : jenel’aipasvumourir.Lamortenfacec’estsûrementautrechose.Il faudraquejevoieça.Observercomment jeréagis,vérifier lucidementetcliniquementsi jesuisà lahauteur,pouren tenircompte,laprochainefois,bientôt…Toutefois,attention,aujourd’hui toutamarchénickel-chrome,c’estvrai.Ma

victimeétaitunegrosse truffe,pasdutoutsursesgardes,pasdangereusepourunsou.Pourlaprochaine,ilfaudraréfléchiràtout,bienpréparerlesdétails.Ceneserapeut-êtrepastoujoursaussifacileettouslesflicsdelarégionlyonnaisenesontpeut-êtrepassiconsqu’ilsenontl’air.Biensûr,si j’avaisauxtrousses lecommissaireDuranton, lebelAlbertet le

contrôleurgénéralBigLouisRabouret, leshérosdemespetitspolars, je feraissûrementmoinslemariole.MaisDurantons’estfaitbuter,ilyaquelquesmois,avecLisdinia,sabellecompagneindienne,ventiléstousdeuxfaçonpuzzle,dansuneénormeexplosiondeleurAlfaRoméoGiuliettarougeenpleinParis,aprèsavoir fait surgir la terrible vérité sur la mort de Pierre Bérégovoy, l’ancienpremierministre,«lepetitchose»,ilyaplusdevingtpiges,aubordd’uncanal,àNevers.IlneresteplusdésormaisqueLouisRabouret,vieuxflic talentueux,patient,

méthodique.Mais ilestà laretraite,Rabouret,depuis ledébutde l’annéeet lamort deDuranton et de Lisdinia, presque ses enfants, les êtres qu’il aimait leplusaumonde,sadernièreraisondevivre,l’apresquetransforméenlégume,ce

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pauvreBigLouis,dit-on.Ilauraitbeaucoupbaisséetseraitdevenuunvieillardunpeusourdingue,parait-il,avecunsalediabètequin’arrangepasleschoses.Alorsjesuispeinard!Je m’endors un petit sourire aux lèvres, content de moi, tranquille comme

Baptiste,enmesouhaitantbonnenuit.Salutl’artiste!Avec,entête,commeacouphène,unepetitepoésie,sanschichi.CegroscondeDavoutapassélespiedsoutreDanssabellechambrefroideiladûenbaverL’aibalancémoi-mêmeetn’enairienàfoutreMespauvresgodassesjaunesontétébienvengéesEllesdansentcommefollesdevantraidecadavreEtmamèrelà-hautplusjamaishumiliéePetitsourirecontritellem’attenddanssonhavreDepaixd’amourdejoiejusqu’àl’éternité

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CHAPITREQUATREJ’aitreizeansetjesuisentroisième,aucollègedeMontribel.Jesuistoujours

premier en classe, depuis la sixième, toujours premier dans presque toutes lesmatières,enparticulierensport.Maspécialitéc’estlesprint,le60mètres.Alorsleprofdegymdécidedem’inscrireauxchampionnats régionauxdesminimesqui vont avoir lieu à Lyon, au stade Gerland. Mes parents sont d’accord. Ilsm’achètentmême,malgréleprix,unepairedechaussuresàpointes,blanchesàbandesbleues,légères,superbes,commecellesdeschampions.Jem’entrainescrupuleusementdanslessemainesquiprécèdentl’évènement.

Jebatsrégulièrementmonrecord,prendspetitàpetitconfianceenmoi.Leprofestsatisfaitetmeditqu’avecmes7secondes3dixièmesj’aitoutesmeschancespourlepodium.Legrandjourarrive.Onvaaustadeencarpuisenbus,leprof,uncopainquivaparticiperaussià

la compète et moi. Le voyage est plus long que prévu à cause desembouteillages.Onarrivequasimentauderniermoment.Onaàpeineletempsde semettre en tenue, à peine le tempsde faire unminimumd’échauffement,mais, bon, tant pis, je sens que je suis en forme, les jambes bien souples, lesouffleample…Puis,c’estlacatastrophe.Leprofdegym,lagueuleenfarinée,vientnousdire

qu’onnepeutpascourir,notre inscriptionétant arrivée trop tardaucomitédedistrict.Bref,c’estcuit,râpé,terminé,avantmêmed’avoircommencé…Mon copain etmoi sommes furieux, expliquant que nous n’y sommes pour

rien et que nous sommes là. Alors on peut nous autoriser à courir. Où est leproblème ? Le prof ne répond pas, honteux et ne fait rien, lâchement. Jemeprécipite,bravantmatimiditénaturelle,versunofficieletplaidenotrecause,leslarmes aux yeux. Il comprend, compatissant, ce brave homme et nous donnefinalement l’autorisationdecourir. Ilnous remetundossard. J’ai le43etmonpotele44.Maisonnousinclutd’autorité–onsedemandebienpourquoi–danslesdeuxpremièresséries,alorsqu’ilyenasept,enajoutantuneligneextérieureàlapisteencendrée.Etpasdestarting-blockspournous.C’esttroptard.Onn’apas le temps d’aller en chercher et de les installer. La première série, déjàretardée à cause de nous, va partir dans les deux minutes. Alors, comme ungrand,avecmespetitesmainsquej’écorche,jecreusecommejepeuxdeuxtrousdanslaterrenoirepourprendremesappuis.

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Je suis un peu moins en forme que tout à l’heure, because toutes cespéripéties,unpeudestress, la jambeplusnerveuse, lesoufflepluscourt.Maisj’ailarage,unerageterrible!Malgré l’absence de starting-blocks, au coup de starter, je pars bien etmon

accélérationestcorrecte.Jecassesurlefilet l’emportesansproblèmeavecunbonmètred’avancesurmesadversaires.Jesuiscontentetrassuré,sereinpourlademi-finale.J’attends,confiant,leverdict.Leprofvientmeféliciter,moncopainaussi.Et le résultat tombe : je suis classé troisième. Il y a deux qualifiés. Je suis

éliminé.Onnepeutmêmepasmediremontemps,leschronométreursofficielsn’étantpashabituésàlaligneextérieure,d’ordinairepasutilisée.Quandàmonprofdegym,iln’apaseuleréflexedemechronométreralorsqu’ilasonchronoautourducou!Lepseudovainqueuraréalisé7secondes7dixièmes,cequejesuis capable de faire sur une seule jambe. Je crie au scandale, je tempête, jevocifère,jedénonce.Leprof,péteux,m’intimel’ordredemecalmer,ditqu’ononnepeutrienfaire.«Tudevraislecomprendre,Pérignon,c’estdesofficiels!Je vais avoir des ennuis.De toute façon le verdict est définitif ! »Bref, il neportepasréclamationcommeilenapourtantledroit.Ilfermesagueuleetmelaissetomber.Moncopain,dégoûté,décidedenepascourir,persuadéqu’onluiréserverale

mêmesort.Onrentreàlamaison.Jesuistristed’avoirsubiunetelleinjusticeetjepleure

danslebusduretour.Leprofregardeparlafenêtre,faitsemblantderien,pasunmotdeconsolation,pasungeste.Sijenemeretenaispas,jeluicracheraisàlagueule,luisauteraisàlagorgepourl’étranglerpeut-être,celâchequim’alaisséhumiliersansriendire,alorsquej’étaissoussaprotection.J’ai lu le lendemain les résultats dans le Progrès : le vainqueur a couru la

finale en 7 secondes et 3 dixièmes, le deuxième a fait 7,4 et le troisième 7,5.Autantdirequelepodiumm’étaitquasimentassuré!Cefutmapremière…etmadernièrecoursedesprint.J’aifaitlagueuleàmonprof–quin’enavaitpasgrand-choseàfoutre,cesale

con–jusqu’àlafindel’annéescolaire.Lorsdesépreuvesdesportdubrevet,finjuin,j’aifaitledeuxièmemeilleur60mètresdudépartementen7secondeset4dixièmes, à seulement un dixième de la meilleure performance, réalisée, àAmbérieu-en Bugey, par un athlète d’un an plus âgé que moi et qui allaitdevenir, quelques années plus tard, une star de notre athlétisme, notamment

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championd’Europedu400mètreshaies.L’autre jour,chezmoi,enfouinantdansunplacard, j’ai retrouvéunpeupar

hasard, avec une grande émotion, les pointes blanches à bandes bleues,abandonnéesdepuisplusd’undemi-siècle,dansunvieuxsacenplastiqueoubliéderrière des piles d’habits. Toute l’anecdote de Gerland m’est revenue enmémoire,d’uncoup,meprenantàlagorgeetauxtripes.J’ai eu le sentiment bizarre qu’elles me regardaient avec reproche, ces

godasses,etcherchaientàmeparler.Qu’attendaient-ellesdemoi?Jecrois,malheureusement,l’avoirtrèsbiencompris.

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LeprofesseurdegymnastiqueàlaretraiteMauriceRidellevitdepuisplusieurs

annéesdansunepetite institutionpourpersonnes âgéesde la région lyonnaiseoù, heureux, il passe agréablement ses journées partagées entre les parties decartes,leslotosetlesfeuilletonsàlatélé.J’ai facilement retrouvé sa trace grâce à quelques recherches sur les sites

consacrésauxphotosdeclasse,quipullulentsurinternet.Encreusantunpeu,j’enaiapprisdebellessurcepetitmonsieur.Ilyaunetrentained’années, ilafait l’objetd’uneenquêtedela justiceà la

suite de plaintes déposées par d’anciennes élèves du collège où il enseignait,pour de très nombreux et répétés attouchements pendant les séances degymnastique. L’affaire semblait sérieuse etRidelle fut inculpé, puis assez viteinnocenté pour manque de preuves et fragilité des témoignages. Les enfantsracontent souvent n’importe quoi pour se rendre intéressants, n’est-ce pasmadameGlaviot?Vousavezbienraison,madameTrouduc!Toutlemondelesait,saufàOutreau,biensûr!Le classement sans suite de l’affaire avait provoqué la colère de nombreux

parentset ledésespoirdesaccusatrices.Unemarcheavaitmêmeétéorganiséedanslesruesduvillage,unemarcheblanche,digneetsilencieuse.La presse locale avait abondamment traité ce fait divers. Certains articles

avaientévoquéunepossibleprotectiondel’accusé,dueàsasituationpolitique,adjointaumairedanssonvillageet responsable locald’ungrandparti.MaitreBavasson, ténorinorepletetgominédubarreau lyonnais,défenseurdeRidelle,avaitpubliquementmenacédeporterplaintepourdiffamationcontrelespatronsdepresse et l’affaire fut trèsviteoubliée, les journalistes locaux,Renaudotdepacotille, passant, comme souvent, à d’autres sujets, avec beaucoup desouplesse, une grande célérité et un profond respect pour leur pourtant belledéontologie.L’innocentéfutmuté,àsademande,dansunautrecollègeduDépartementet

nefitplusjamaisparlerdelui.Il me fut facile, avec de « vrais faux » papiers d’identité, réalisés à la

perfectionparmonperformantmatosinformatique,dedevenirvisiteurbénévoledesmaisonsde retraitede la région,venantenaideauxpersonnesseules, leurfaisant la conversation, leur lisant des livres, les conseillant dans leursdémarchesadministratives,brefleurapportant,depuisbientôtquinzejours,aveclesourire,unpeudesoutienetd’affection.Anselme Savarin tel était le nom de ce gentil bénévole, généreux retraité

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désintéressé.Mon nouveau blase pour l’occasion. Je savais que la famille deRidelle, par ailleurs vieux célibataire endurci, l’avait abandonné lors de sesennuisjudiciairespassés.Maurice Ridelle était devenu avec le temps un monsieur à la petite barbe

blanche, l’œil bleu vif, assez grand, mince et plutôt élégant. Il était resté, aufond, comme je l’avais connu lorsqu’il avait une trentaine d’années, avecsimplementcinquanteetmèchepigesdeplus,transformantlejeuneetathlétiqueprofesseur de sport en vieil homme à la démarchemal assurée. Il avait dès ledébut apprécié la présence de monsieur Savarin, réconfortante et utile. Ilconsidéraitmêmedepuispeuqu’Anselmeétaitdevenuquasimentunamiàquiilpouvaitfaireconfiance.Ilétaittempsd’ailleurscarilcommence,eneffet,àsérieusementmefatiguer

cevieuxfumierdepèreRidelle.J’aipasmaldeboulotsurlefeu,mamissionàpoursuivre,d’autressaligaudsàfouetter.Iln’yapasqueluisurterre!Et le côtoyer chaque jour est devenu une vraie épreuve, même si je suis

rasséréné à l’idée que je n’en ai plus pour bien longtemps a devoir faire desmamoursàcettevieillecharogne,quiprofitaitnaguèredesonstatutd’enseignantpour caresser, le dégueulasse, des gamines sans défense, sûr de son impunité,citoyenau-dessusdetoutsoupçon.Ilmedégoûte...maisneperdrienpourattendre.JesuisbientranquilleaveclamortdeDavout.LejournalLeProgrèsarelaté

l’affaire dès le lendemain de son assassinat : horrible crime de rôdeur. Unesommeimportantea,eneffet,disparuducoffre,selonlefils.Onparledeplusdecent mille euros ! Les journalistes insistent sur la fin atroce de cet estimé etregretté commerçant. Mais, ne soyez pas inquiets, braves gens, la policeretrouveralecriminel;pourlemoment,ellen’exclutaucunepiste…Alors là, je suis vraiment rassuré, complètement serein. Quand les flics

n’excluentaucunepiste,c’estqu’ilsn’enn’ontaucune,qu’ilspataugentsévèredans la semoule, se perdent en conjectures, bref sont totalement à la rue ! Ilstrouveront à n’en pas douter, plus tard, après une longue, inutile et coûteuseinstruction,unlampiste,petitvoleurlocal,depréférencepasnetsurleplandesorigines,magrébin,gitanouuntruccommeça,àquiilsferontavouerlecrimelors d’une garde à vue disons…un peu musclée et l’affaire sera bouclée. Leclampin, bohémien ou arabe, plus tard, reviendra sur ses aveux, clamera soninnocenceet,nonobstant,prendraquandmêmesesvingtpigesdeplacard…etlesannéespasseront…

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Aujourd’hui,dimanche,jepasseàl’action,c’estdécidé.J’enaimarredevoir

cevieuxcondeRidellebienheureux,bienvivant, l’œil rieur.J’ai repenséunebonnepartiedelanuitàl’humiliationdustadeGerland.Jen’aipasdedoutesurlasanctionet j’aimisaupoint lemodeopératoire, lemodusoperandi,commedisentlespédants.—BonjourmonsieurRidelle.Commentçavacematin?—BonjourAnselme.Jevaisbien.Jevousvoisalorsjesuisheureux.—À la bonne heure. Je vous propose aujourd’hui de sortir un peu.D’aller

nousbaladerenvoiture.Cavousva?—Ohoui, avec plaisir.Depuis le temps que je suis cantonné ici, ça vame

fairedubiendeprendreunpeul’air.Etpuisc’estdimanche…—Alorsc’estparfait,habillez-vous.Jevousattendsdehors.J’aiprisuntonpaternequil’aconvaincufastoche.Je fume une clope, tranquille, en attendant que cette vieille charogne soit

prête.Ridellearrive,endimanché,veston,chemiseclaire,cravetouse.Trèsbien.Ce

sera super pour calancher, jeme pense. Pas besoin de l’habiller pour le collerdans la boite, le vioc !Toujours ça de pris pour le personnel de lamaison deretraitequin’apasqueçaàfaire.Onmonteenbagnole.Ilesttoutfier,lavieillasse.Onrouletranquilles.Ilfait

des commentaires sur les villages, les paysages, les endroits qu’il a naguèreconnus.Ilgâtouilleunpeu,commel’écrivaitCéline,mélangeunpeutout.Minede rien,enhypocrite, jemedirigeversMontribel, lapetitevilleducollègedemonenfance.Lesétablissementsn’étaientpasmixtesàl’époqueetilyavaitlecollègedes filles et le collègedes garçons.MauriceRidelle était prof de gymdanslesdeux.—AhAnselme,dites,onn’estpasloind’uncollègeoùj’aienseignépendant

desannées,ilyabienlongtemps.Vouspourriezm’yemmener.—AvecplaisirmonsieurRidelle.Indiquez-moilaroute.Onyva.Jefais,biensûr, l’innocent.Levieuxagardéunesacréebonnemémoiresur

certaines choses, certains détails. Il m’indique les rues à prendre, à droite, àgauche.Jefaissemblantd’hésiter.Onsedirigeverslecollègedesgarçons,quejeconnaisbienévidemmentparcœur.Il a l’air ému, pépère. On descend de la voiture. On fait le tour de

l’établissement.Biensûrtoutestcalme.Iln’yapersonne,ledimanche,danscecollègecommedanstouslescollèges.

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Jesuis«émotionné»,moiaussi,commedisaitmagrand’mère.Jemechopeàlatroncheetàl’estomacunvieuxcoupdenostalgie,trèsmélancolique,unpeudéstabilisant.J’aipasséquatreansdemavied’adolescentici,delasixièmeàlatroisième.J’étaisunepetitestar,toujoursettrèslargementpremierpendantcesquatreans,sauflederniertrimestredetroisième,battusurlefilparunmecqued’habitudej’enfonçaisrégulièrement.Cam’avaittoujoursparubizarre,anormal,paspossible.Lesrésultatsdubrevetavaientbienprouvésquej’étaisnettementsupérieuràcetimposteur.J’avaistoujourspenséqu’onavaittruquélesrésultats,justepourm’emmerder,moi,lepetitbohémien,legitan,leyéniche.Maisbon,onverraplustard.Unechoseàlafois!—MonsieurRidelle,vousétiezautrefoisprofdegymici,c’estbiença?—Oui et aussi au collège des filles, un peu plus loin.Came fait vraiment

quelquechosede revenirdans ces endroits toutes ces années après. Je suisunpeutourneboulé,Anselme.—Jevouscomprends,monsieurRidelle,jevouscomprends.Vousfaisiezles

courssurunstade,jesuppose?Onpourraitallerlevoir,sivousvoulez…dis-jetoujoursaussidoucereusementpaterne.—Oui,d’accordAnselme,avecplaisir,iln’estpasbienloinlepetitstade,je

vaisvousconduire.On remonte en bagnole et on découvre, à quelques rues de là, unmodeste

stade campagnard, avec une petite piste en cendrée et au milieu, une aire delancer recouverte demâchefer, une poutre pour la gymnastique des filles, desbarresparallèles,ungrandportiqueavecunecordeànœudsetdesagrès,toutçaparaissantquasimentabandonné.—Cestadeétaitréservéauxscolaires.Onnefaisaitlàquedel’athlétisme.Le

football se faisait ailleurs, dans une enceinte spéciale, plus grande, avec destribunes. Ca explique qu’il n’y ait personne un dimanche matin. Et puisl’athlétismeçan’a jamais intéressébeaucoup les jeunes.Tropdur, trop ingrat,tropanonyme.Lefootc’estpopulaire,c’estludique,çasecomprendbien…—Jecomprends,monsieurRidelle,jecomprends.Onsebaladesurlepetitstade.Levieuxal’airémoustillé.Ilregardetout.On

fait le tour de la piste où l’herbe a commencé à envahir les côtés et mêmecertaines lignes de course. Désolant. Lamairie pourrait quandmême faire uneffort!On va voir le portique dont lesmontants, d’une couleurmarron foncé, sont

quasimentrouillés.Aumilieu,pendunecordeànœudsvieillie,grise,sèche.

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Ridelles’arrête,regardelacordeavecinsistance,commeunchiendechasseàl’arrêt. Il est comme pétrifié, sidéré, immobile et silencieux. Les secondesdéfilentetilnebougepasd’unmillimètre.Excellent!Jemeplacealorsdiscrètementderrièrelui.J’enfilelesgantsdechirurgienque

j’aitoujoursdansmespoches,becauselesempreintesqu’ilfautimpérativementéviter. Je sors de ma fouille un des lacets que j’ai pris, l’autre jour, sur meschaussuresàpointes,lesblanchesàbandesbleueset,sansvergogne,jesauteàlagorgeduvieuxconquin’enpeutmais,luipassevitefaitlelacetautourducouetjeserreàmort.—C’est làmonsieurRidellequelespetitesfillesenbavaient,n’est-cepas?

Vos mains sur les jolies fesses, sur les cuisses tendres, sur les petits seinsnaissant,lorsquevousaidiezlesélèvesàmonteretàdescendre.C’estça,hein?Vieux saligaud. Je suis Julius Pérignon, vous vous rappelez ? Gerland ? Lechampionnat de district du soixante mètres ? Ma défaite dégueulasse, votrelâcheté?Ainsisoit-il!Letidbe!Ildevientrouge,levieuxRidelle,puisviolacé.Ilpousseunsoupirénorme,un

horrible râle puis, après deux ou trois petites secousses de rien du tout, dessoubresautsdevieillard,tombesouslui,commeenvrac,sansvie.Jeleprendsàbraslecorpsetlesoulèveleplushautpossible,leposesurmon

épaulegauche.Iln’estpasbienlourdlevieuxchnoqueetmoi,sansnullevanité,jesuisencorecostaud.Jeprendslacordeànœudsetlapasseautourdesoncoudécharné. Je serre bien fort et laisse choir le corps. Ca fait un gros « crac ».Nickel!J’amèneunbancdeboismoitiépourritrouvéauborddelapisteetleposesouslemacchabée.Onpenseraqu’ils’estpendusurlelieudesesexploitspassés,levieuxRidelle,rongéparleremord.Jem’éloignetranquillement.Jemeretourneetcontempleleportique,deloin.

Drôledespectacle,cegrotesquependuàunecordeànœuds,cravaté,latroncheviolacée penchée sur le devant. Il s’est pissé dessus, le vioc, ce qui fait unegrossetachedégueulassesursonbeaufutalclair.Ah,ilestjojoleRidelle!Je pourrai dire, plus tard, avec gourmandise « Ce jour-là, sur le stade de

Montribel,AnselmeSavarinbrilla.».lesgastronomescomprendront.Je retourneàmacaissegaréederrière lepetit stade.Toutà l’heure,dansun

endroitdiscret,j’enlèverailesfaussesplaquesminéralogiquesaimantéessurlesvraies, je changerai d’habits, j’ôterai ma perruque et mes lentilles et jeretournerai,apaisé, soulagé,dansmonpalace lyonnais. J’aivuquecesoir ilyavaitunrepas«typiquementlyonnais»avecquenellesdebrochetsauceNantuaetgâteaudefoiesdevolailles,tablierdesapeuretgratindauphinois,cervellede

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canutpourfinir.AvecunMorgongouleyantdechezLouisTête,ceseraunrepasderoi.« Je mérite bien ça » me dis-je en me regardant, fringuant et fier, dans le

rétroviseurdelabagnole.Ca fait deux crimes parfaits. On est encore loin des records de l’histoire,

certes,maisc’estunbondébut,cen’estpasniable.Cette fois,audemeurant, j’aibutéhimself levieuxRidelle,avecmespetites

mains, mes petites mimines à moi et j’ai entendu son vieux cou de pouletcraquer. J’ai senti soncorpsmaigre se tendrequelquessecondespuis s’affaler,quittéparlavieetj’aivusasalegueulecramoisieaumomentdurâle.Etj’aiaimé,beaucoupaimé.Alors, je vais poursuivremonœuvre, que dis-je,mon chef-d’œuvre. Je n’ai

aucuneraisond’interromprecetteexceptionnelleséquencedemavie,cellepourlaquelle peut-être j’ai jusqu’ici vécu, celle, au fond, que j’attendais depuis silongtemps, cellequivamepermettredemarquer l’histoire, deme faire entrerdanslalégendedeshumains,inspireradmirationetpeurmélangées,fascinationetdégout,attiranceetrépulsion,commeJackl’éventreurouDésiréLandru…Putain,j’enbande,nomdeDieu!Ettoujoursmesacouphènesqui,commeilslepeuvent,rimaillent…VieuxsalauddeRidelleétoufféparmesmainsVoilàoùt’aconduittanoirelâchitudeToncadavrependuauventcommepantinRéhabiliteunpeurockandrollattitudeTouteslespetitesfillesontétébienvengéesTesgrossespaluchessalesneferontplusdemalMeschaussuresblanchesàpointeslàréhabilitéesToutestenordredésormaistoutestnormal

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CHAPITRECINQLors de notre visite au collège deMontribel, avec cette vieille saloperie de

Ridelle, j’ai repensé à une chose que j’avais complètement oubliée, depuis letemps,bienà tortd’ailleurs : ledernier trimestrede troisième,mondernieraucollège.J’avais,commejevousl’aiditplusavant,toujoursétépremier,trèslargement,

depuis la sixième, trimestre après trimestre, presque dans toutes les matières,mêmelesportetmêmeledessin.Toutlemondes’étaithabitué,définitivement.Entre parenthèses, il me semble que banaliser l’excellence est une sacréeconnerie,maisjeneleressentaispasvraimentcommeça.J’étaisungentilpetitgarçonquiessayaitd’êtreheureux,toutsimplement,mêmes’ilavaitconscience,sans forfanterie aucune, d’avoir un peu plus de qualités que la plupart de sescamarades,enclasseetmêmeendehors.Ensuite, au Lycée à Lyon, je reprendrai le flambeau et pulvériserai mes

concurrents, augranddamdupatronde l’établissement et des enseignants quicouvaient leurs élèves, ceux qu’ils avaient depuis la sixième.Moi, pour eux,j’étais donc un élément venant d’ailleurs, j’étais un étranger perturbateur. Enplusjevenaisdelacambrousseprofonde,Montribel,départementdel’Ain,vouspensez, un ancien cours complémentaire, un collège de bouseux, unétablissementdepéquenots,avecdesprofesseursmêmepasagrégés,mêmepaslicenciés,desanciensinstituteurs,vousvousrendezcompte?Etbibi,unandemoinsquetoutlemonde,quilesridiculisait,quinzeetdemi

demoyenne, prix d’excellence et tout le tintouin. Si vous aviez vu la remiseofficielledesprix,àlafindel’année,avectousmesdiplômesetlesbouquinsencadeauquimechargeaientlesbras.Mesparentsétaientvenusetilsn’étaientpaspeufiersdeleurrejeton,croyez-moi!Il n’empêche que l’année d’avant, au dernier trimestre, j’avais été battu, de

justesse,maisbattu,paruncopain,enfinunpresquecopain.J’avaistoujoursplusoumoinscruàunearnaque,maisjefaisaissemblantdem’enfoutretotalement,faisantlemecdistanciéqueriennepouvaitatteindre.J’étaistellementau-dessusde cemecton. Il ne fallait surtout pas entrer dans une polémique qui, de fait,l’auraitmisàmonniveau.Non,çac’étaitbonpourlesmédiocres.Jevousexpliquel’arnaque.Pour déterminer la note moyenne du trimestre on tenait compte, dans mon

collège,detouteslesnotesobtenuesdanstouteslesmatièresdepuistroismois,

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lorsdesinterrosécritesouorales.Ilyavaitaussilesnotesdes«compositions»qui avaient lieu, par matière, à la fin du trimestre. Chaque matière avait uncoefficient…quatrepourlesmaths,quatrepourlarédac,troispourlessciencesnats et l’allemand, deux pour l’histoire-géo…etc…Je ne me rappelle pas endétail…plusd’undemi-siècleaprès,forcément…Toutçafaisaitbeaucoupdenotesetbeaucoupdecalculsetc’était lesélèves

delaclasseeux-mêmesquiétaientchargésdefairelescomptes,souslecontrôleduprofprincipal,jecroismesouvenir.Telélèvefaisaitlescalculsdesnotesdetelautredésignéparleprofetlagalèrevoguaitcommeçadepuistoujours,sansproblèmes, sans difficultés.En cas de rouspétance, un autre recomptait et toutétaitnickel.Au dernier trimestre de la dernière année, des copains m’ont lâché, qui en

avaientmarrede se faireétrillerpar lepetit Julius, lepetitbohémien.Trucagedescalculs enmadéfaveur, trucagedes calculs en faveurdeLecœur, l’éterneldeuxième,lePoulidordeMontribel,quoiquefilsdeprospèrescommerçant,lui,contrairementauvraiPoulidor,filsdepauvresfermiersduLimousin.A–t–il, le Poupou du collège, distribué – lui ou ses parents – des

récompenses?Jenelesuspasetnesauraijamais.Jen’aipascherchéàsavoirmais j’ai eu de sérieux doutes, jamais exprimés, même à ma famille. Lesyndromedematimiditéetdemonorgueil,lesyndromedesgodassesjaunes,lachapedeplombsurlesépaulesdugossenédansuneroulotte.Fumier de Lecœur, qui avait jubilé de façon qui m’avait parue un tantinet

excessive. Il était enfin vainqueur au finish, quasiment à l’ancienneté quoi, auboutdequatreansd’humiliations.Ce mec, plus tard, sortira major de l’école vétérinaire. Mon tombeur,

quoiqu’usurpateur, en tout état de cause, n’était doncpas tout à fait n’importequi. De toute façon, j’avais décidé de tourner très vite la page. Les vacancespermettaient de fouetter bien d’autres chats, de penser à d’autres chosesautrement plus agréables, la pêche dans le Rhône ou dans la Sarine, lesbaignades,lessortiesenvéloaveclescopains,lesfillesdemonâge.J’avaistrèsviteoubliécettesalepetiteaffaire,cettedérisoiremagouillemais

elle m’était soudain revenue, à un bien mauvais moment…pour le dénomméLecœurentouscas.Ce ne fut pas bien dur de retrouver l’usurpateur, le petit magouilleur, avec

internet,lessitesdesphotosdeclasseetdesanciensélèvesdevétoetquelquescoupsdefil,toujoursdansdescabinespubliques.Prudence,prudence.Aprèsunparcoursclassiquedevétérinairedansunebellecampagne,ausein

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dudépartementduRhône,Lecœuravaitfortbienvendusonprospèrecabinet,ilyadesannées. Ilenavaiteumarredese lever lanuitpouraider lesvachesàvêler,lespiedsdanslabouse!Soncrédo:moinsdeboulotetplusd’honoraires!Ilétaitd’aborddevenuenseignantaucentrezootechniquedeRambouillet,entreautres,puismembredelacompagniedesexpertséquins,puisconseillerauprèsde la fédération française d’équitation, dont le siège est basé en Sologne, àLamotte-Beuvron,départementduLoiretCher.Ilfaisaitpartiedésormaisdelafine fleurde saprofession, lehautdupanierdesvétos, l’élitedes«artistes»,commeilssenommententreeuxsanstropdemodestie.Ilavaitétéinquiétéparlajustice,l’amiLecœur,ilyaunevingtained’années,

dans le cadre de « l’affaire Saint Louf » qui avait défrayé la chronique. Unesombrehistoirededopagedechevauxdecoursesetdeconcours,enIrlandeetenFrance, qui s’était terminée en une manière d’apocalypse au Connemara, desdizainesdechevauxbrûlésvifs,desgangstersbutésennombreetparlesuicideducomtedeSaintLouf,unclassieuxhobereaunormand,principalresponsable,manipuléparsonamant,l’insaisissableEdouardMacary,devenul’ennemipublicnuméroun.LedivisionnaireRabouret et le commissaireDuranton,policiers àBoulogne

Billancourt,que j’aiévoquésplusavant,avaientétéchargésdemettre finàcetraficetilsavaientfaitunsacréménage,terriblesangesexterminateurs.L’auteurdecelivrearacontécetteaventuredansRendez-vousenenfer,unbouquinéditéchez Librinova comprenant « des nouvelles noires », dont une finementintituléScarlatineauharas.Macary,l’ennemipublicnuméroun,avaitsurvécuàl’époqueetéchappéàtouteslesrecherches.Iltombera,pourfinir,souslesballesdeRabouret,deDurantonetducapitaineElièsPetitlouis,en2012,dansl’affairedes«DixbriquesenAubrac».Mais la justice, commecela arriveparfois, aprèsdes annéesd’instructionet

«unprocèsfleuve»encorrectionnelle,avaitétéfinalementbienclémenteavecles personnages importants, du même monde qu’elle, les présidents, lesdirigeants, les notables, les bourgeois, pourtant tous plus oumoins coupables,plus ou moins corrompus, plus ou moins véreux et avait été bien dure, cettemêmejustice,avecquelquesmalheureuxlampistes,desjockeys,dessoigneurs,deslads,despetitsemployés,quin’avaientfait,lespauvres,lesmisérables,pourla plupart, que se conformer à des ordres et qui furent condamnés, beaucoupd’entreeuxentouscas,àdesannéesdetaule!Guy Lecœur et sa légion d’honneur avaient, eux, échappé à la fureur des

magistrats. Ils avaient été gentiment condamnés à une amende symbolique et

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avaientfait l’objetpar le tribunal, les juges la larmeà l’œil,d’un«rappelà laloi»…alorsqu’ilsrisquaient,entoutelogique,desannéesdeprison,laradiationde l’ordre des vétos et la fin des privilèges. Que vous soyez puissants oumisérables…LegénialJeandeLaFontainereste,hélas,terriblementactuel.Bref, j’avais retrouvé ce bel individu, qui avait donc largement confirmé,

adulte,lepetitenfoiréqu’ilétaitdéjàaucollège.C’étaitunsaletype,unsalecon,pointàlaligne!Me faisant passer, au téléphone, pour un rédacteur duWho’s Who – « le

dictionnaire des Français vivants qui comptent »…en réalité, pour moi, vingtmille«m’as-tuvus»quiselapètentetdésirentqueçasesache!–voulantlefaireentrerdans lesaintdessaints, j’ai réussi fastocheàobtenirduprofesseurLecœurunrendez-vousdanssonbureaudeLamotte-Beuvron.Vousvousrendezcompte ?Avoir sa rubrique dans leWho’sWho, il en était baba au téléphone,monsieur le professeur. Il en bavochait d’aise. J’avais, bien sûr, vérifiéauparavant,qu’iln’yfigurâtpointencore.Onnesait jamaisaveclescomiquesdeLevallois-Perret!Ilfautvoirleszozosquitrônentdansleursoi–disantbible!Àmourirderire.Lamotte-Beuvronestune joliebourgade, touten longueur, traverséepar l’ex

nationale 20 qui se nomme aujourd’hui la départementale 2020. On n’arrêtedécidément pas le progrès ! C’est beau, c’est solognot avec des maisons enbriquesrougesetdesfleurspartout.C’estlàquelessœursTatinontinventé,ilyacentans,lafameusetartequiporteleurnom,«latartedesdemoisellesTatin»,fameusegaletteauxpommescaraméliséesquel’onretrouveàlacartedetouslesrestaurantsetdetouteslespâtisseriesducoin.Enarrivant,jesuisallédéjeuneràl’aubergeoùœuvraientnaguèrelesdeuxcélèbresfrangines,enfacedelapetitegare,unpeucommeenpèlerinage.J’aivulevieuxfourneauoùellescuisinaient.Ellesméritentbiençalesdemoiselles;ellesontinventéunetartequicontinuederégaler chaque jour des milliers de gastronomes ! Elles valent bien, les deuxfrangines,touscesrois,ceschefsdeguerreoucespersonnagespolitiquesdontonfaitgrandcasetquin’ontrieninventédutout,àpartpeut-êtredenouvellesmanières de massacrer les gens, d’innovantes méthodes pour détourner dupognonoud’inusitéesfaçonsdementirauxpeuples!Le diner à l’hôtel Tatin est fameux : délicate terrine de caille au foie gras,

goûteux civet demarcassin et pâtes fraiches, subtils fromages de chèvre de larégion et merveilleuse tarte Tatin, superbement onctueuse pour finir, le toutaccompagnéparunPommarddechezFaiveley,àlafoisraffinéetpuissant.J’aisacrément rendu hommage aux deux frangines solognotes, croyez-moi sur

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parole!J’ai bien fait de prendre une piaule pour roupiller sur place.Demainmatin,

aprèsunenuitaucalmedansunegentilleetbienproprettechambresurjardinoùles petits zoziaux piaillent quasiment toute la nuit – vive le silence de lacampagne!–jeseraienpleinebourre,déterminéetconcentré,pourallerréglersoncompteàl’autreenfluredeprofesseur!Le petit déjeuner est fameux, avec un caoua qui réveillerait un macchabée

danssonfrigo,àlamorgueducoin.J’adorelecaféfortetlescroissantsdodus.Lajournées’annonce,commeàBeaune,souslesmeilleursauspices.Lafédérationd’équitationestàquelquesencablures.Onnepeutpaslalouperenarrivantparlaroute:immensesparkingspourles

vans,innombrablesboxesàchevaux,gigantesquecentreéquestre,leplusgrandd’Europe m’a-t-on dit au téléphone, avec quatre manèges, des terrains decourses,unchâteau,desbureauxpourplusdecentsalariés.Ilfautdirequecettefédération,quiregroupeplusde700000licenciésdans7700clubsadhérents,estladeuxièmefédérationéquestredumondeetlatroisièmefédérationdesportenFrancederrièrelefootetletennis!Can’esttoutdemêmepasrien!LebureauduprofesseurLecœurestgrandetlaid,lourdsrideauxauxfenêtres,

meublesanciensenboissombre, tapis tarabiscoté,bibelotsdisparates, tableauxclassiquesauxmurs,chasseetnaturesmortes.Àchier!Lecœurme fait assoir en face de son burlingue et vient se placer à côté de

moi.Ilnepeutenaucuncasmereconnobler.J’ai,eneffet,revêtumamagnifiquepanoplie de meurtrier, lentilles marron, perruque poivre et sel, barbichette etmoustachegrises,costardbleuavecrubanrougeaureversdelaveste.Quantàlui,ilseressemble,sijepuisdire.Ilestconformeauxsouvenirque

j’enai.Toujourscepetitairdeceluiàquionnelafaitpas,cesourireforcéquitord un peu la lèvre supérieure, ces yeux mesquins, ces cheveux rebelles aupeigne.Il me tend un papelard. Il a rempli un questionnaire. CV nickel chrome,

situation de famille, diplômes, tout le toutim sur sa carrière, ses loisirs, seshobbies,breftouteslesconneriesqu’ilfautcollerobligatoirementdanslabiblerougepourfairebicherlesgogos.— Voilà monsieur, ce que vous m’avez demandé. Vous pensez que ça va

aller?—C’estune formalité,monsieur leprofesseur.Lecomitéde classement est

déjàd’accordsurleprincipedevotreentréedansleGrandLivre.Vouspouvezêtre rassuré. Il suffit de remplir et signer lademandeofficielle.Tenez, si vous

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voulezbien…Ilselèveetvaàsonburlingue.Ils’assiedpourcompléterledocumentbidon

quejeviensde luipasser. Ilestconcentrésur lepapelard,sonstyloà lamain.J’enfile discrètement mes gants de chirurgien et prend la seringue dans mapoche. Je viens à son côté, fait mine de lire par-dessus son épaule et, sansvergogne,luicollevivementl’aiguilledanslecouaveclamaindroite.Ilémetunpetitcri,jelebâillonnedeladextregauche.Jeluiinjectevitefaitlatotalitéduproduit, ladoseentièreet le résultatnese faitpasattendre.Sa tronchepartenavantetjel’accompagnejusquesurl’épaiscuirnoirdubureau.Ilfautdirequec’estunvrairemèdedecheval,mélangedepuissantsantalgiquesetd’unedosemassivedevenindevipère,unesaloperieaveclaquelleondopeleschevauxdecourse, pratique que monsieur le professeur couvre depuis des années et desannées,enéchangedebeaucouppognon,jemesuisrencardé.Quant au venin de vipère, j’en ai quelques fioles chezmoi, à la campagne,

depuisl’adolescenceetmacomplicitéavecunesorted’hommedesbois,levieuxSpada,l’Antoine,quivenaitauvillagevendredesgrenouilles,desescargots,desperdrixetdes lapinsdegarenneet livreraupharmaciensarécolterégulièredevenind’aspic.Lecœurestmalenpoint, lesyeuxenfléset les lèvresdéjàbleuies.Ondirait

uneespècedegroscrapaudentraindecrever,lagueuleouverte.— Salut Guy. Julius Pérignon. Tu te rappelles, mon grand ? Le dernier

trimestredetroisièmeàMontribel?Letrucagedesnotes?Fallaitpasmefaireça,petitcon!Etpuistoutestesmagouillesdevéto,l’affaireSaintLouf.Tantpispourtonblase!T’esunpourri!Jeteregardecreveretjesuisbiencontent!Camefaitquasimentbander!Ilnepeutévidemmentpasmerépondre,cecherGuy,mais ila,enréaction,

une sorte de soubresaut, énorme, qui lui soulève tout le corps. La dernièreénergieavant la fin.Lederniersouffleavant lenéant,enbavantsur lecuirdubureau.Lecoeurvientdelâcher.Jerécupèretouslespapelardsetnettoietoutbienàfondavecunelingettead

hoc.Jemebarretranquillementetsalue,enpassant,lajoliefilledusecrétariat,qui

mevoteunsuperbesourire.Ellevaêtresurprisetoutàl’heure,missEquitation!Aprèstout,jepourraismel’étranglerelleaussi,là,sijevoulais,cettepéronnelle.Ce serait fastoche, il n’y a personne alentour et j’inscrirai, en souplesse, unevictimedeplusàmontableaudechasse.Mais,franchement,àquoibon.Ellenem’arienfait,cettemeuf,elleaundélicatsourireetunebellepairedeseins.Elle

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al’airinnocentetnerisquepasdemereconnaitre.Jeconstatequandmême,inpetto, que j’y ai pensé. Je commence à prendre goût, je commence à mecomplairedanslecrime.Lebonheurdanslecrime,commechezBarbeyd’Aurevilly?Je rejoinsma bagnole de location garée loin du centre équestre, derrière un

bouquet d’arbres mordorés. Plus tard, je m’arrêterai pour enlever lentilles,perruque,postiche, fauxventre,changerd’habitsetenlever lesfaussesplaquesminéralogiques. Comme d’habitude, quoi ! Je commence à prendre deshabitudes,jemerendscompte.Ilfautpeut-êtrequejefassegaffeàça,d’ailleurs.Leshabitudes,çapeutendormirlaprudence.Or,moi,jedoisêtred’uneextrêmevigilance.Onnedevientpasunelégendeducrimetoutàfaitparhasard,commeça,enpassant.Alorsattention,Julius,attention!Jesauraim’ensouvenir.Jedoism’ensouvenir.C’estimpératif!Onretrouvera,cesoiroudemainmatin,leprofesseurGuyLecœurmortàson

bureau, empoisonné. On analysera le poison et on en déduira, chez lesgendarmes et les juges locaux, puis dans les hautes sphères parisiennes de lapoulailleetdelajustice,qu’ilfautchercherl’assassinparmilespropriétairesdechevauxdecourseliésàdeshistoiresdedopage.Notamment,ilfaudraépluchertouteslesaffairesdanslesquellesonaretrouvé,commeproduitdopant,duveninde vipère. Il y en a un sacré paquet de ces affaires-là, des dizaines. Je suispeinard, vous pouvez me croire. Ca va prendre du temps tout ce travail defourmi.Le témoignage de la belle secrétaire sera passé et repassé au peigne fin,

jusqu’àplussoif,monâge,mataille,macorpulence,mescheveux,mabarbe,lacouleurdemesyeux,toutjevousdis!On cherchera dans les hôtels et les restos du coin, aux péages d’autoroutes,

ailleurs,partout.Travailminutieux,remarquable.Onretrouverasûrementlatrace,àl’aubergeTatin,d’uncertainPaulRemeyer

qui a diné et passé la nuit.Un gentil sexagénaire, venu à pieds avec sa petitevalise, bien habillé, poli avec tout le monde et un sacré bon vivant qui avaitlaisséunnumérodetéléphonebidonpourréserverlachambreetquiaréglésanoteenargentliquideenlaissantunconfortablepourboire,commeonditunpeubêtement.Et puis la piste s’arrêtera là, d’elle-même. Strictement rien à en tirer de ce

monsieur Remeyer totalement fantôme, qui n’a laissé aucune trace, d’aucunesorte.Jepeuxdoncrentrerchezmoi,quiet,etreprendreunevienormale,mapetite

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viederetraité.Unpeuderépitmeferadubien,unpeudereposbiengagnéetjereprendrai,

le moment venu, le cours de ma mission, calmement, sereinement,inéluctablement.Surtoutnepasmeprécipiter,nepasvouloirallertropvite,malgrémondésir

d’enfiniravectousmesdémonsetdebouclermaboucle.J’ailetemps.L’enferpeutattendreunpeu!Monacouphèneauxversdemirlitonme trottegentimentdans la tête.Cette

petite poésie modeste, que mon cerveau produit naturellement après chaquecrime,meplaitbien.Jedevraisplutôtm’eninquiéter…LecœurasesraisonsmaisilestmortquandmêmeParintimedécisionmisvétoàsavieParvenindevipèrefitdanssoncouphlyctèneForfaituredenaguèrefrustrationassouvieMaisilmefautencoredelagloireetdusangMereposerd’abordilfautsoufflerunpeuL’enferpeut-ilattendrea-t-ondesinnocentsParmitousleshumainsnoncelanesepeut

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CHAPITRESIXReprendreunevienormale,biensûr,c’estfacileàdireetàécrire.Mais très

dur à faire quand on a assassiné déjà trois fois et qu’on y a pris du plaisir,beaucoupdeplaisirmême,puisqu’ilfauttoutdire!J’aiuneenviefollederecommencer.Jenepensequ’àça.Jetrouvequej’aifait,jusqu’àprésent,dubonboulotetquej’aiéliminétrois

salopards de la surface de la terre qui ne méritaient pas de vivre. Et passeulementparcequ’ilsm’avaientfaitdumal,maispeut-êtresurtoutparcequ’ilsétaient des médiocres, des petits humains veules comme il y en a tant, sansintérêtaucun.Jemedemandequandmême,unefoisencore,là,entremoietmoi,sijen’ai

pas viré louf, si je ne suis pas tout simplement devenu dingue, si je n’ai pasfranchil’invisibleetimprobablefrontièreentredeuxmondes.Camefaitunsacrésouci,cettequestion-là,undrôledetracassin!Onnetue

pas comme ça ses frères en humanité, nom d’un petit bonhomme ! Un payscomme le nôtre, humanisé, civilisé, policé, amis des siècles pour trouver dessolutionsàlahaineetàlaviolence,hélasconsubstantiellesaugenrehumain.Ona supprimé la peine demort il n’y a pas si longtemps, grâce en soit rendue àmaitre Badinter, même pour les pires assassins, même ceux qui torturent despersonnesâgéesoudespetitsenfants,mêmeceuxquidécoupentleursvictimesenmorceaux,mêmeceuxquibouffentlesmorceauxetj’étaisbiend’accord,aunomdu respectuniverselde lapersonnehumaine,pournepas tomberdans labestialeloidutalion,nepastuerlestueurs,êtreau-dessusdetoutcelapourdesraisonsphilosophiques,pourdesprincipesdemorale,accepterlatranscendance,pardonnerpeut-être…enfermerlescriminels,lessoigner,leurlaisserencoreunechance, les libérer un jour. Ce sont des êtres humains, comme nous, commevous,commemoi.Etmoi,pauvredemoi?J’airétabli,sanscoupférir,cettepeinedemort,pour

desgensquim’ontfaitunpeudemal,certes,pasénormémentsionveutbienypenser. Il y a bien pire ! Et ce serait parce que je vieillis et deviens un vieuxschnockatrabilairequelecataclysmeauraitétédéclenché?Mais, pourtant, tous les gens qui deviennent vieux et misanthropes ne

deviennentpasdes assassins.Sinon,vous imaginez l’ampleurdesmassacres ?Une véritable extermination ! Le génocide perpétré par le troisième âge ! La

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vieillesse est un naufrage, disait le père De Gaulle. Il avait raison le grandCharles,maistoutdemême!Jesaistoutcela,j’aiunpeudeculture,j’airéfléchi,j’aimédité,j’admireles

poètes, lesécrivains, lesphilosophes, lespenseurs, lesvraisentouscas, j’ai ludeslivresdepuisl’enfance,beaucoupdelivres,tropdelivres?Mesmortsàmoin’ont rienàvoiravec lescondamnésàmortpar la justice.

Lesmienssontjugésparmoiseul,enmonâmeetconscience,pasdeprocès,pasde médias, pas d’opinion publique, cette saloperie de vulgate. Puis, ils sontexécutés par moi seul, en secret, simplement, pas de mise en scène par laRépublique,lasociété,avec,danslacourdelaprison,ledernierverrederhum,ladernièrecigarette,lesjuges,lecureton,lesbavards,lebourreauentenueetlaveuveacéréequitrônesursonestrade.LemecraccourciparlaRépublique,ilabiencomprisqu’ilne lui restaitquequelquesminutesàvivre. Ila les foies. Iltremble de tous ses membres. Il mouille sévèrement. Il se décompose. C’esthorrible,toutça,reconstituédanslesbouquinsetlesfilms,oubienracontéparBadinter. Elle prend à la gorge cette morbide mise en scène de la mort desassassins.Caparaitbarbareetinutile.L’assassinassassiné,quoi!Biensûr,rienàvoiravecmaméthode:pasdemiseenscène,condamnation

discrèteetmiseàmortd’unegrandesimplicité.Lecondamnéquinesaitpas,quisedoutedequedalle.C’estlàtouteladifférence,l’énormedifférence.Jesuisunmeurtrier,pasunbarbare!Jemedisquej’aiquandmême,peut-être,untrucquis’estdéclenchédansla

troncheoudanslecœuroudanslefoieoulepancréasouailleurs,uncâblequialâché, des neurones qui sont partis en vrille, va savoir, des hormones quidéconnent,des acidesaminésquiontmuté,descellulesquiontmerdé, je saispas,moi,jenesuispasdocteurenmédecine,jenesuispaspsychiatre!Ilfaudrad’urgencem’autopsieraprèsmamortpourvoircequ’ilyaàl’intérieur,danslecigare,danslebide,partout,trouvercequiadysfonctionné,cequiadéconné,cequi a bogué. Ca sera certainement utile pour les autres. En tous cas on peutl’espérer!Mondébatintérieurestintensedepuisquelquesjours:toutarrêter,melivrer

auxflics,mefairepasserpourbarge,unmecquitueenétatdedémence,quines’appartientplus,uneforcesupérieurequimefaitassassin. Ilyaunarticleducodepénalquiprévoitlecas.Pasresponsable,hôpitalpsychiatriqueetletourestjoué. Il faut pour ça des experts très peu experts et surtout pas d’accord entreeux,ilfautaussiunavocatclassieux,unbavardcélèbrequelesjugesadmirentetcraignent,unmecquipassebienàlatélé,biendémago,lalarmeàl’œilettout.

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Caexiste.Yenaaumoinsun,vousvoyez,maissi, lereplet toujoursàmoitiérasé,mal peigné, gros oursmal léché, sorte de corniaud jamais content, l’œiltorve,lapaupièrelourde,toujoursprêtàmordrelamainqu’onluitendaveclemicro, les dents en avant, la voix grave, trainante, éraillée, énorme. MaitreDroopy-Molleton,c’estça,vousaveztrouvé.Acquitator,l’hommequipeutfaireacquitter les pires tortionnaires, les plus féroces assassins, les barbares quidécapitent,paruneseuleplaidoirie,suruneinfimeerreurdeprocédure.Ahlebelavocat!Oui, je me comprends mais c’est trop tôt pour arrêter ma mission. On est

encoreloinducompte,loindel’exploitquimarque,loindelalégende.Pourlemoment jenesuisqu’unmeurtrierordinaire,banal,sansgrandintérêt.Alors ilfautcontinuer.Onverraplustard.J’avaislesentiment,tantôt,quel’enferpouvaitunpeuattendre?Jepenseque

jemeberluraisévèrement.Non,nonetnon,l’enfern’attendpas!Aufait,c’estquoil’enfer?Untrucdecharlatanpourfoutrelatrouilleàceux

quinevoientpasbienlafrontièreentrelebienetlemal.Maisquiadécidédelafrontière ? Pourquoi faudrait-il impérativement la respecter, cette improbablelimite?Putain, les religions, je le clame bien calmement, je n’en ai rien à battre.

Touteslesreligions,commemondaronlefaisait,jemelescarreaufion,toutes,sans exception. C’est des conneries pour les gogos, pour qu’ils se tiennentpeinardspendantleurbrefpassagesurlaterre,biendanslecadre,danslacageplus oumoins dorée où ils vont passer leur vie, souvent même pas dorée dutout!Ouaucontrairepourqu’ilspartent,lesgens,haineaucœur,fleuraufusiletbombesautourduventre,convaincreparlaforcelesautresdeleursupériorité.Au fil du temps, toutes les religions ontmanié ainsi le bâton et la carotte, lesflammesatrocesetdéfinitivesdel’enferetleséternellesfélicitésduparadis,ledieu admirable et bienveillant et le diable dangereux et repoussant, l’amourinfinidesautresetlaguerresainteimpitoyable.Vousallezmedire–jevousconnais–quelebouddhismeaéchappéunpeuà

cespratiquesridiculementmanichéennes.Jevousrépondsd’accord–jesuispoli–maisla«zénitude»qu’ilpeutindividuellementapporterparaitbienpeuutilepourprocureruneoncedebienêtreauxcentainesdemillionsdemalheureuxquicrèventdefaimetdesoif,lagueuleouverte,dansl’indifférencequasigénérale,parcequ’ilsonteulamalchancedenaitredansdespaysàlacondanslesquelsiln’yariendecompatibleavecuneviehumaineuntantsoitpeudigne!Me voilà bien avancé avec toutes ces âneries, ces idées de pacotille,

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philosophieniveauterminaleetencore!Jememalaxeleciboulot,danstouslessens,argumentsdeci,argumentdelà,

petitetempêtesousuncrânecommeHugol’écrivait,pouretcontre,savoirsijesuisentraindebasculerdansladinguerie,lafoliedouce,cellequiconduitdirectàl’asile,àSaintAnneouaucontrairesij’aiatteintunesortedeplénitude,dansunelumineuselucidité,implacableetinexorable.Jenesais.Encorequelquesjoursdereposetderéflexionàlacampagne,ilfaitsibeau,

surmonPégase,monbeauvélonoiretor,surlesjoliesroutespeinardesbordéesdebruyèresviolinesetroses,aumilieudesforêtsd’automne,ocresetroussesoùje croise des renards étonnés, à la jolie frimousse et des faisans apeurés, auxcouleursmagnifiques,àlapêchedansl’étangauxhéronscendrésoùlesbrochetsavidesseprécipitentsurmesvifsfrétillants,debellesbouffesdanslesaubergesremplies de chasseurs bruyants et vantards, aux bottes crottées, terrinessavoureusesdegibiersàplumesetàpoils,girollesmoelleusesbienmitonnées,délicatsfiletsdecanardcolvertàlagouttedesang,SaintNicolasdeBourgueilàtempératuredansleverre.Ce serait dommage de perdre tout ça, sur un coup de tête, un moment de

faiblesse,uneerreurderaisonnement.Allez,Jenevaispasmedénoncertoutdesuite,jevaispoursuivremamission,

j’enaienvie,j’enaibesoin.Ettantpissij’aivirébarge…L’enferdemessalopards,décidément,nepeutpasattendre.

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CHAPITRESEPTJusqu’àprésentj’aibutétroispersonnesetàchaquefois,c’étaitunmec.Pas

une seule gonzesse. Attention à la parité mon petit Julius, ce beau et nobleconceptàlamode.Tutemetshorslesclous,ilvafalloirrectifierletir,équilibrerunpeulesvictimes,sinonçan’irapasetilyauradesmalfaisants,despénibles,destaquins,despuristes,pourcritiquermonœuvre,larelativiser,ladisqualifierpeut-être…!Bon, d’accord, je comprends, j’admets, mais, j’en suis désolé pour les

malfaisantsetlespuristes,lesfemmesnem’ontjamaisvraimentfaitdemisère,entantquegonzessesjeveuxdire,niautrefois,niensuite,nimaintenant.Mais,puisqu’illefaut,pourêtreunminimumpolitiquementcorrect,pourun

brind’égalité,encherchantbien,jevaistrouver.Putain,c’esttotalementdingue:ilmefautbuterunemistonnepourrespecter

leprincipedeparité.Ohlebeauprincipequevoilà!

*Versquatorze-quinzeans,j’avaislesfaveursd’unegonzessedemonâge,une

fille d’italiens. Gina Carlotti elle s’appelait. Brune piquante comme on dit,regardnoir,joliminois,trèsbienfoutue,jambesetcul,trèsbandante.Unjour,nousétionsunpetitgroupedecopainsetcopinesàparlerdetasde

chosesdontjen’aiplusaucunsouvenir,télévisionoucinéma,JohnnyouElvis,Salut les copains, Brel ou Brassens, Anquetil ou Poulidor, De Gaulle ouMitterrand, que sais-je…Mais ce dont jeme rappelle c’est qu’elle faisait toutpourêtretoujoursàcôtédemoietmefrotter,lajolieGinaetqu’ellemelançait,lacoquine,enpermanencedesregardsenamourésbienpeudiscrets.J’enétais,dois-je l’avouer, tourneboulé,émoustillé.Puis,directe,un jour,ellem’apris lamain et ne l’a plus lâchée. Puis un petit bisou, un autre plus appuyé, un vraibaiser enfin, puis d’autres, baisers de gamins, certes, mais quand même desvrais. J’étais heureux de cette amourette avec miss Italie, qui me flattaiténormément,memettaitenvaleurvis-à-visdespoteset,surtout,faisaitunbienterribleàmalibidod’adolescent.OnnesequittaitplusaveclabelleGina.Onsepromenaitenamoureux,main

danslamain,onsetenaitparlataille.Ons’embrassaitdèsqu’onpouvait,onsecaressaitunpeudanslescoins.Elledisaitqu’ellem’aimaitetjelacroyais.Les

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moispassèrent,idylliques…Unjour,pourtant,parleplusgranddeshasards,jel’aivuedanslesbrasd’un

autre,ungrandmectonblondquejeneconnaissaispas.Ellenesedébattaitpas,laGina…ahçanon!Toutàleurfricasséedemuseaux,ilsnem’ontpasvu.J’aipassé mon chemin comme j’ai pu, flageolant sur les fumerons, le cœur encapilotade, le souffle court, au bord de l’évanouissement. Je n’ai plus jamaisparléàmissItalie,l’évitant,lafuyant,ladédaignant,mêmepasbonjourdanslebus, plus jamais. Pour ne pas avoir à la côtoyer,mêmepar hasard, jeme suiséloignédenotrepetitgroupedepotes,quin’ad’ailleurspastrèsbiencompriscequi se passait. Tant pis, rien à foutre. J’ai prétexté les études au lycée,l’entrainement sportif, un emploi du temps chargé. Bref, je suis passé à autrechose,j’aitournélapageet,àforced’àforce,j’aioublié,j’aioubliéGinaetsesbaisers,Ginaetsesserments,Ginaetsatraitrise,Ginalasalope,j’aioubliémonchagrin,mapeine,monamourpropre,monhumiliation…Nom d’un chien, les souvenirs comme celui-là, on pourrait vraiment s’en

passer ! La mémoire pourrait tout de même faire son boulot de nettoyage,commelorsqu’onmetàjourunordinateur,etbalayerdessaloperiescommeça,qui vous bouffent le cervelet et le coeur…Ahnomd’une pipe !Rien que d’ypenser,maintenant,çametravaillelebide,çam’emmouscaillesévèrement.J’aiuneboulepénibleà l’estomac,commesi j’allaisdégueulermonquatre-heures,j’ai envie de chialer, j’ai envie d’hurler, j’ai surtout envie, putain, de buter lamoitiédel’humanité,là,séancetenante!

*

Del’eauapassésouslesponts.Ginaestdevenue,àlafindesannéessoixante,

madameRuisseau,oui,oui,elles’estmariéeavecuncertainGermainRuisseau,inconnuaubataillon,monbataillonentouscas.Depuistoutescesdécennies,lecoupleestaujourd’huitoujoursvivant,sijepuisdire.LesRuisseauhabitentunemaisonisolée,danslarégionlyonnaise,côtéAin,

en haut d’une petite colline des Dombes, au lieu-dit « la source ». Bref, lesRuisseau semblent couler des jours heureux, sans faire de vagues. C’est claircommedel’eauderoche.Décidémentc’estunehistoiredeflotte!Jen’aipaseuàlachercherlongtemps,Gina,mariéeaveclemêmemecdepuis

plusdequarantepiges,danslamêmerégion.Pastrèsaventureuse,lamiss!Pourmoi,toujourslamêmetechnique,mondéguisementdésormaisclassique,

la bagnole garée loin, en bas de la colline, sous les arbres, avec ses faussesplaques…

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Je suis François Charpentier, représentant de la société Lardoise, sise à LaGouttière,Isère–unebienbellecouverture!–quidémousseetprotègelestoitsgrâceàunetechniquerévolutionnaire,ultrarapideetpaschèredutout.Bref,letrucquifaitbicherlespropriosdemaisons,quoi!C’estdinguecommelestoitsdesbaraquessontvitedégueulassesetilyatantàfaire,aufildesannées,pourentretenir une propriété. Il faut régulièrement lasurer les volets qui s’écaillent,repeindre les murs qui noircissent, réparer la terrasse dont des carreaux sedécèlent.Etpuisonn’apasbeaucoupdesousparlestempsquicourent,aveclacrise,lecoûtdelavie,toutça.Alors,vouspensez,unepareilleaubaine,çaneserefusepas.Ilestprèsdedix-neufheures lorsquejemeprésenteà lagrillede lamaison

desRuisseau.Ilfauttoujoursvenir,ensemaine,lesoiraprèsleboulot,sionveuttrouverâmequivive.Sinon,c’estbalpeau!Laturneestassezbanale,perchéesurlehautdelapetitecolline,unpeustyle

fermettedombisterénovée,nilaidenibelle,sansvraicaractère,assezmédiocre,plutôt quelconque, malgré des jolies fleurs rouges, roses et jaunes, un peupartout et, devant, une pelouse soignée au petit poil. Un peu le style « Samsuffit»«Kurd’her»ou«Passanspeine»,vousvoyezlegenre.Unebonne femmebruneetboulotte sortde lamaisonet s’avancevivement

verslagrille.Putain,c’estelle!Jereconnaissadémarche,malgrélesansetleskilos.—Bonsoirmonsieur,vousdésirez?Je reconnaisaussi son regardnoirquin’apaschangéénormément,question

luminositéen touscas…mais lesgrandsyeuxd’autrefoisont faitplaceàdeuxmirettesprisesdansunvisagepresquebouffi,cequilesrapetisse,lesnormalise,les rend bien ordinaires. Elle aurait pu faire un régime, lamissGina, tout demême.Elleétaitvraimentchoucardeàquinzeansetelleestunequasimémèredésormais,pasencorelamammatransalpine,maispasbienloin.Tropdepâtesaupesto,tropdemacaronis,tropdemilanaises,tropdetiramisu?Jenesais.Jedevraism’enfoutrecomplètement,aprèstoutescesannées,duphysiquedeGina.Maisnon,rienàfaire,sapetitedécrépitudemefaitquelquechose,metoucheaucœur,meconcerne,menavre!Toutescesréflexions,jemelesfaisendeuxsecondesettroisdixièmes,parce

qu’elleestlà,enfacedemoietattenduneréponse,lapresquemammaquimeregarde,interrogative.Jemereprendsillico.— Bonjour madame, je m’appelle François Charpentier et je représente la

maison Lardoise. Nous sommes des spécialistes des toitures. Voici ma carte.

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Sansvouloirvousinquiéterlemoinsdumonde,chèrepetitemadame,jevoisdelamousse sur votre toit.Ce n’est pas sain.Un jour ou l’autre vous aurez unetuile ! Nous pourrions, je crois, vous rendre service. Si je peux entrer cinqminutes,jevousprésentenotretechniquerévolutionnairededémoussageetnostarifsabsolumentimbattables.—D’accord,monsieur,pourquoipas.Entrez,s’ilvousplait.Monbeaucostardcroisébleunuit,macravetousebordeauxàfinesrayureset

monattachécaseencuirnoir,unefoisencore,fontimpression.Onneseméfiepasd’unsexagénairesaboulémilord,avecuninsignerougeàlaboutonnière,quisouritgentimentets’exprimeavecfacilité.Ladamem’ouvrelaportegrillagéeetjelasuis.Gamine,elleavaitdesjambes

trèsbandantes,Gina,jolies,fines,biendécoupéesetunpetitculadorable,rond,ferme, qui appelait séance tenante le flattage de croupe. Aujourd’hui elle estmontée surdeuxgrossescannesépaisses, informellesetun repletderrièreprisdanslagraisse,quiroule,bouboule,àchaquepas.Hebenditesdonc,iln’estpasdégoûté,lepèreRuisseau!—Entrez,monsieur,asseyez-vous.Germain,tupeuxvenir,s’ilteplait?Ilya

unmonsieurpourletoit.Un mec descend par l’escalier et vient me saluer. Grand, mince, cheveux

poivreetsel,souriant,l’airtrèssympathique.Putain,maisc’estpasvrai!C’estle saligaud qui embrassait Gina, il y a cinquante piges, à Montribel. Je lereconnais immédiatement sans aucunedifficulté,malgré le demi-siècle écoulé.Beaugosse, le fronthaut, le regardrieur, lastature.Undemi-sièclequ’ilssontensemble,lestourtereaux.C’étaitdoncdusérieux.—Bonjourmonsieur,restezassis,jevousenprie.Vousvenezpourletoit,me

ditmafemme?Ilmetendlamain,chaleureux,leGermain.Jelaluiserre.Ilalapogneferme,

commej’aime.Jeluidébitemonpetitdiscours,luimontreuneconvaincantedocumentation–

que jeme suis facilement procurée sur un site spécialisé – je lui explique leschoses,luiproposeuntarifcanon–biensûrjepeuxdiren’importequoi–etfaitsemblantd’attendresaréponse.Enréalité,natürlich,jem’enbaslesroustonsdesaréponseàcemec.Jevoulaisvoir.J’aivu.Ilditqueçal’intéresse,sansmêmeenparleràsafemme,d’ailleurs.Ilditqu’ilmetéléphoneras’ildonnesuite.Ginaobserve en silence. Je donne une carte de visite bidon, remercie de l’accueil,saluelecoupleetmebarreprestement.Je redescends à ma voiture, m’assieds, mets la radio, allume une clope et

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réfléchis.Ilsontl’airgentil,lesRuisseau,plutôtsympas,inoffensifs,ordinaires.Biensûr, ilsm’ont trahi,naguèreetm’ontfaitdumal.Mais,enquelquesorte,c’était pour la bonne cause, puisqu’ils sont toujours ensemble. Ils s’aimaientpourdebon,sûrement.Jen’aijamaislaisséàGinal’occasiondes’expliquer,desejustifier.J’étaisenfermédansmafierté,dansmonorgueil,monamourpropre.Jel’aiméprisée,niéeetluiaussiparlamêmeoccasion.Bon, très bien et alors ? J’avais raison tout demême,merde ! J’ai bien été

trahi,non?Mais, soyons juste,Gina, jene l’aimaispasvraiment, j’aimais sesbaisers, j’adorai caresser ses jolis seins, je buvais sesmots d’amour et lui, leGermain, il n’y était pour rien,mon cousin, ne savait pasmême pas, si ça setrouve,cequ’ilyavaitentreGinaetmoi…Jesuislà,partagé,coupéendeux,commeJanus,l’aversetl’envers,leblancet

lenoir, lebienet lemal, lediableet lebondieuauxquelspourtant jenecroispas.Jenesaisquefaire.Lestrucider,cesdeuxtraitres,commelesautres?Ceseraitbienfaitpourleurgueule!Oubien,partirsansrienfaire,laisserGermainavecsagrosse.Ilssontgentils.Alorsquejelesai,là,àmapogne?Cachauffedans la tête, le cervelet est enébullition, lesneuronesmarnent à

bloc, un long moment. Puis j’ai, lumineuse, la solution, ma solution. Elle sesitue,unefoisn’estpascoutume–ohlebeaucliché!–entrelesdeuxextrêmes:leschâtier,oui,maisenleurlaissantunechance.Voilà,c’estça,enleurlaissantunechance.Ilsnesedouterontjamaisàquoiilsontéchappé,cesdeuxtraitres.Ilsnesaurontjamaismaclémence,clémencequimesurprendmoi-même,maisqui,d’unecertainemanière,merassureunpeusurmonétatmental.J’attendsqueviennelanuit,tranquilledanslavoiture,enécoutant,immobile,

grave, zen, les sublimes mélopées de Manset, en fumant, le regard fixe, descousues,l’uneallumantl’autre.Quandilfaitvraimentschwartz,lenoirleplustotal,jeremonteensilencevers

la maison de « la source », dont le rez-de-chaussée est éclairé – ils doiventregarderlatéloche,TF1àcoupsûr,cesdeuxbeaufs–etmedirige,àpasdeloup–garou?–vers lehangaroùsontgarées leursdeuxbagnoles,desRenaultunpeufatiguéesque j’ai repérées toutà l’heure,enarrivant. Iln’yapasdeclebsdanslamaison,j’aidubol.Aveclacléadéquateprisedansmoncoffre,lesmainsdansdesgantsdechirurgien, sansvergogne, jedévisse–çavous lacoupe !–scrupuleusement,audeuxtiersenviron,lesrouesavantdesdeuxvéhicules.Avecunmaximumdepot,demainmatin,ilss’entirerontavecpeudeboboset

unebelle frayeur.S’ilsont lascoumoune,enrevanche,alorscesera l’accidentgrave,mortelpeut-être.Vasavoir!Pasàmoidedécidermaisàlaprovidence,au

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hasard,audestin,aucréateurlà-haut,aujugementdedieu,augrandarchitecte,au malin…bref à l’une ou l’autre de ces insanes conneries inventées par leshumainspourseconsolerd’êtremortels.CommecebonPoncePilate,jem’enlavelespognes,àfond,biencommeil

faut.Adviennequepourra!InchAllahdiraitmongentilpetitépicierarabechezqui

j’achète les meilleures dattes du monde, des « medjoul » moelleuses à sedamner!Je retrouve ma caisse, en bas, dans le petit bosquet. Une chouette ou une

hulotte,jen’yconnaisrien,memontrequejeladérange,enmegueulantdessusdesoncrirauque.Ellemefaitpeur,cettebestioledébile!Putain,connasse!Jelachasseenluigueulantdessus.Jem’assiedsdanslavoitureetsavourel’instant,seuldansl’obscurité.Puis,lentement,tousfeuxéteints,jequitteleslieux,serein,ledevoiraccompli.Je m’arrête un peu plus loin et, comme à chaque fois, mission remplie, je

changelesplaquesminéralogiques,jechanged’habits,jechangedelook,bref,je redeviens moi-même, Julius Pérignon, le vengeur masqué, le diablotinexterminateur.Jerejoins,àtraverslaDombessauvageetsilencieuse,monhôtelàBourg-en-

Bresse–villequejeconnaisbienpouryavoirhabitéaudébutdemacarrière–près du Monastère royal de Brou, classé récemment monument préféré desFrançaissurla2,souslahoulettesympathiquedeStéphaneBern,cequiesttoutdemême très surprenant ! Et Versailles, la tour Eiffel, Notre Dame de Paris,Chambord,leSacréCœur,Chenonceau.C’estdelagnognottetouscescélèbresmonumentsouquoi?Nonobstant, j’iraidemainvisiterBrou,sabelleéglise,ce«chefd’œuvredu

gothique flamboyant » comme disent les guides, édifié auXVIème siècle parMarguerite d’Autriche, duchesse de Savoie, Tante du futur Charles Quint, enmémoiredesonépouxdéfuntàvingt-quatreans,PhilibertleBeau.Ildevaitêtrechoucard, le beau Phil, pour que sa gonzesse dépense une telle fortune à sagloire,mêmesic’étaitaveclessousdesespauvressujets.Ilssontàl’intérieur,tous deux gisants, côte à côte, les célèbres amoureux. Certes, on continue devenir lesvoir, toutce tempsaprèset lesbravesgensaiment leurbellehistoire,maisiln’empêchequ’ilsontcannéquandmême,l’unetl’autre,commetoutunchacun,niplusnimoins,monumentpréférédesFrançaisoupas…En attendant, ce soir, tradition locale oblige, j’irai manger des grenouilles

simplementsautéesàlapoêleavecdel’ailetdupersiletdessuprêmesdepoulet

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deBresseàlacrèmeetauxmorilles,accompagnésdepetitescrêpesdepommesdeterredites«vonnassiennes»,aubeaurestaurantL’AubergeBressane,labiennommée,aperçuàproximité,danslamêmerue,presqu’enface.AvecunSaint-VéranouunPouilly-Fuissébienfrais,gentimentserviparledélicieuxetmignonJérôme,serveurstyléàl’ancienne,jevaism’encollerpleinlalampe!Lesbressans,lesBurgiens,lesBourgeois,les«ventre-jaune»,couleurdela

farinedegaudes,adorentmangerlesproduitsdeleurbeauterroir.Moiaussi!Pendant le repas, dans la tronche, comme à chaque fois, une petitemélodie

vacharde…OhmavieilleGinavas-tubient’ensortirJel’espèrepourtoitrèshypocritementJem’enlavelespognespuisqu’ilfautteledireFallaitpasmetromperjen’étaisqu’unenfantTuétaisdélicieuselèvresdoucesetseinsdrusAhcommetum’aimaisetc’étaitéternelMaisavecRuisseauvousmefaisiezcocuÀgenoulesmainsjointesimplorezdonclecielQuevoscaissespourriesnetombentdansravinVosdeuxpetitesviesdanslesmainsdumalin

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CHAPITREHUITAi-jeencoreàfairedanslarégion?J’aibienœuvrédéjàetbiennettoyémessouvenirs,bienréglé leurcompteà

mes petits démons d’enfance, bien dégagé la piste, bien balayé le chemin dupassé,lessouliersjaunes,lacourseàpieds,letrucagedesnotes,missItalie…Biensûr, ilyaencore l’histoiredes fleursau lycée,mais le responsable, ce

fumier,estdécédéilyaplusieursannées.Et j’aiditqu’onnetouchaitpasauxdescendants.Lesvivantsd’abord.Alors,c’estterminé.Jevousnarrequandmêmevitefaitl’anecdote.Avec un ou deux copains, nous animions, en terminale sciences-

expérimentales au lycée Saint Exupéry, à Lyon, une modeste associationd’élèves créée par nos soins et qui éditait un petit canard sympathique avecanecdotes sur le bahut, articles de fond, blagues, rubrique cinéma, poésie –j’écrivais àpeuprès les troisquart du contenu sous lepseudonyme Jippé– etavaitleprojetdegagnerunpeudesouspourfavoriserunvoyageenAllemagnedel’Est…etoui…àl’époqueçaparaissaitplutôtexotiqueetsurtoutcen’étaitpastropcher!Alors pour se faire de l’argent, lematin, à la recréationdedixplombes, on

vendait des petits pains au chocolat que le boulanger du coin, ravi, nousapportaittoutchauds.Onsefaisaitunpetitbénéficesurchaqueviennoiserieetjepeuxvousdirequ’onenenplaçaiténormément,despetitspains.Unecentainechaquematin!Unsacrétaf!Jemetapaislecomptagedupognon,toutenmenuemonnaie,chaquejour,que

jeportaisàl’intendance.C’étaitlacoopérativedubahutquigéraitledispositif,payait le boulanger chaque semaine. On était en présence d’argent quasimentpublic.Ilfallaitdoncêtrerigoureux,jel’étais,énormémentettoutétaitnickel.À la fin de l’année scolaire on avait constitué un beau petit pécule, ce qui

permettaitàtoutelaclassed’allervisiterlaRDAàuntarifplusqueraisonnable,supportableparchacunedenosfamilles.Tout se présentait donc impeccablement, mais, comme souvent, hélas, la

scoumouneveillait.Desconnards,unenuit,sontentrésdanslelycéeetont,entreautresexploits,cassé,pauvresvandalesdepacotille,touslesbacsdefleursquiornaientlacour.Uneenquêteinterneamisencausecertainsélèvesdeterminaledont deux dema classe de Sciences-ex. Ils n’ont jamais vraiment reconnu lesfaits, ces deux imbéciles, mais ont quand même été virés quelques semaines

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avantlebac,qu’ilsontpassé,jecroismesouvenir,encandidatslibres.Leproviseurétaitfoufurieux.Puisquepersonnenesedénonçait,iladécidéde

ponctionnerlepéculedespetitspains,notrepognon,pourfinancerdenouveauxbacsàfleurs.C’étaitdégueulasseenpleincemélangedesgenreset jemesuisrebellégravementcontreune telle injustice,d’autantpluscriantequ’aucundescamaradesmisencauseneparticipaità«l’opérationpetitspains».Rienn’yfitetjedusfinalementfermermagueuledevantlarigiditémilitaireetmenaçantedenotre cher Proviseur. Il s’appelait Duroc, ce vieux facho à grotesquesmoustaches.Ilavaitétégrandrésistantpendantlaguerre,parait-il.Iln’empêcheque, gaulliste ou pas, c’était un vieux con ! D’ailleurs c’est peut-être ladestinationduvoyage,enRDA,quiluirestaitdanslagorgeàcevieuxschnock.Jen’avaismêmepaspenséàçaàl’époque.Toutdégoûté,jenesuispasalléau-delàdumur,dontlevoyageétait,detoute

façon,devenutropcherpourmesparents.J’aivouécetteenfluredeDurocauxgémonies,j’airéussimonbacdèslemoisdejuinetleslonguesvacancesquiontsuivi – on rentrait à la fac de droit seulement début octobre – m’ont faitrapidementoubliercettehumiliantepetitehistoire.Levéloavec lescopains, lapêche au Pont de Jonc, dans un bras du Rhône, les baignades, la lecture,permirentaisémentdetournerlapage,encoreune.Cette putain de vielle baderne de Duroc est mort quelques années après.

Lorsquejel’aiappris,j’aiéprouvécommedelajoie,dois-jel’avouer.J’aimêmeespéré qu’il eut un peu souffert avant de passer de l’autre côté dumiroir, cetinjustefumier.Entouscas,jenepeuxplus,aujourd’hui,hélas,mevengerdeluietc’estfort

dommage.En réfléchissant un peu, toutefois, je me dis que je dois pouvoir retrouver

certainsdesprotagonistesdecetteaffaire,lesvandalesquiontsaccagélesbacsde fleurs du bahut, les vrais responsables, ceux dema classe en tous cas, cesdeuxsaligaudsquin’ontpaseulesburnesdesedénoncer?En effet, je ne vois pas de raison de laisser cette saloperie impunie. Pas de

clémence,pasdecompassion.Une fois suffit,pourmontrerque je suisencorelucide, encore un peu humain. Mais plus, ne serait que faiblesse, laxisme etcompagnie ! La clémence généralisée ne mène à rien. Elle est très mauvaiseconseillère. J’en ai la conviction absolue, chevillée au corps. Ce serait tropfacile,merde.Sinon,toutlemondeseraitinnocent!Vousvousrendezcompte?Leshumains,desinnocents?Non,nonetnon.Biensûrquenon!Canesepeut!

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« Tous coupables » dit le patron de l’inspection générale des services aucommissaireMattéï,jouéparBourvil,dansLeCerclerouge,lesuperbefilmdeMelville.Iln’apeut-êtrepastort,aprèstout,Bourvil.

*

Je me rappelle parfaitement les deux mecs de sciences-ex virés du lycée

quelques semainesavant lebac : ils s’appelaientBurryetSoubise,deux typesplutôtantipathiques,desredoublantsquiselapétaientgrave.Ilssefoutaientdelagueuledespetitsjeunes.Ilsmetrouvaienttropgentilavectoutlemonde,troptoujours content, trop positif. Ils me pensaient au fond, quelque part,objectivementcomplicedesprofs,dusurgé,dupacha,del’institution,Juliusetson journal, Julius et son commerce de petits pains, Julius brave garçon naïfaidantlesautres.J’ai,bienprécis,lesouvenirdeleursmédiocressarcasmesqui,àl’époque,venantdecesdeuxconnards,mefaisaientnichaudnifroid.Cam’entouchait une sans fairebouger l’autre, commeaurait ditChirac !Et après leurbrillanteactionflorale, ilsnesesontpasdénoncés.C’estpourçaque lepachanous a sucré notre pécule. Ils ont été lâches et ont accepté, sansmoufter, uneinjusticequifrappaitleurscopains.Cesontdoncbiendessaligauds,desveules,destraitres,descons.Jedoisagir.Pasdeclémence,plusdeclémence,jamais.JulienBurrys’esttuéenbagnoleiln’yapastrèslongtemps,surl’autoroutedu

Nord.Ilavaitplusdedeuxgrammesd’alcooldanslesang.Sabagnole,pouruneraisoninexpliquée,apercutélabarrièreetaimmédiatementcramé.Ilétaitseulàbord, il a dû en baver, flambé comme une crêpe Suzette. Bien fait pour sagueule.Bondébarras,Burry!Ledestinabienfaitsonboulot.Ilrestedoncsoncomplice,ledénomméGeorgesSoubise,soixante-dixpiges,

peinard retraité de l’armée à Neuville sur Saône. Et oui, ce déconneurinfatigable,cetolibriusquisaccageaitlesfleurs,afaitunecarrièredemilitaire,adjudant-chef pour finir, pas terrible, certes pour un bachelier, mais, leconnaissant,iln’apasdûforcerbeaucouppendanttoutescesannéeset,enplus,auxfraisducontribuable!Ilhabiteseul, lepèreSoubise,unpetitappartementd’unimmeublemoderne

enborddeSaône.Divorcédepuislongtemps,sansenfants.Ilaimebienbouffer,bienboireet,surtout,alleràlapêche,unevraiepassion.Ilvaquasimentchaquejour, quel que soit le temps, taquiner le poiscaille et fait de sacrés paniers defriture. Il vend d’ailleurs sa pêche aux guinguettes du coin qui apprécientbeaucoupsesablettesetsespetitsgardons.Unerapideenquêtedevoisinage,sousledéguisementd’unrédacteurenchef

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d’unerevuedepêchequiveutfairedeSoubise«lepêcheurdutrimestre»,m’apermisdecerneràpeuprèslepersonnage:vieuxgueulardjamaiscontent,quin’aimequelui,pourfendeurdesfeignantsquiruinentlepays,leschômeurs,lesarabes,lesnègres,lesromsetdeceuxquiledirigent,cessocialistescorrompusetnulsquivendentnotrebelleFranceàl’encansauxcapitalistes,auxaméricains,auxpédés,auxjuifs,auxtechnocratesdeBruxelles.SesvoisinsetsesprochessemblentenavoirmarredupèreSoubiseetdeses

lubies.Quand il a picolé, il insulte à peu près tout lemonde.Les patrons descafés alentour ne veulent plus le recevoir, en ont plus qu’assez de ses saillieshomophobes ou antisémites, qui créent du désordre et font barrer les clientspaisibles.Bref, Georges Soubise est un vieux con insupportable, nostalgique du

pétainisme, extrême droite, un peu style identitaire franco-français, admirateurdel’essayisteetchroniqueurEricZemmour–voussavezbien,celuiquiaratédeux fois l’ENA et ne s’en remet pas, qui écrit et parle à peu près comme jedéfèque–vieuxschnockquiennuietoutlemonde,quiraconten’importequoi,qui véhicule tous les clichés sociaux, politiques et religieux lamentables. Iltombepile-poildansmonviseur,l’adjudant-chefSoubise.Ilreprésente,commeledoubleratédel’ENA,«toutcequej’aime»,cettevieilleimmondegavagne,cette vieille baderne. Je vais pouvoir, sans vergogne, me le peaufiner àl’ancienne,finitionartisanale,àlamain.L’autre,lenon-énarque,la–basàParis,n’aurapasbesoindemoi.Lajustices’enchargeradèsqu’ilaurafaitledérapagedetropoubiensescollèguesderadiooudetélévisionquiauronttellementhontedelui;ilseraalorsrayédeslistes,onneverraplussatronchedecaketropcuitetilencrèvera,commeuneplantequ’onn’arrosepas,desséché.Entoutcasjel’espère.Mais, compte tenu de la connerie des gens, jeme demande si je nem’illusionnepas.Lahaineaencore,hélas,del’avenir!Etcertainsmédias,pourfairedel’audiencefacile,sonttrèsaccueillants!

*

J’ai pris rendez-vous avec l’individu Soubise sous l’identité de Lucien

Nadeau, patron du journal halieutique Passion pêche, qui veut passer unejournéeavecluipourenfairel’articlecentralduprochainnuméro.Cemecexistevraimentetlarevueaussi,maisSoubise,quinesaitpasgrand-chose,neconnaitnil’unnil’autre.—Nous lançons tous les troismois un petit concours régional sur internet

pour trouver « le pêcheur du trimestre ». Beaucoup de gens nous ont signalé

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votre cas, monsieur Soubise. J’aimerai vous suivre une journée et faire devous«lepêcheurdefrituredelaSaône».OnadéjàfaitlatruiteenAubrac,lesiluredanslaSeine,lebrochetenSologne,lacarpedanslelacdeSaintCassien,lesaumondanslesgavesdesPyrénéesetlesandredanslaLoire.Àchaquefoisavecunpêcheur local,passionnéetperformant.Cettefoisceseraitvous.Vousseriezd’accord,monsieurSoubise?Ilmordtoutdesuiteàl’hameçon,l’adjudant-chef,visiblementtouchéaucœur

qu’onaitpupenseràlui.Ilnesaitquoidire,hésiteunpeu,bafouille…—Heu, heu…et bien…heu…monsieur…pourquoi pas après tout. Bon c’est

d’accord…etilmedonnerendez-vous.À sept plombes du matin, en tenue style pêcheur-gentleman-farmer, avec

blouson en toile imperméable et futal de velours, les deux de couleur bronze,pullvertetcasquettedemarin,bottesdecaoutchoucAigleet,bienévidemment,griméavecperruque,lentilles,moustachesetbarbichetteidoines,jeretrouvelepèreSoubiseaubordde laSaône,au lieu-dit« lesLônes»,désert,àquelqueshectomètresduvillage.Il est déjà là, le vieuxSoubise, chapeau Indiana Jones sur la tronche, grand

ciré noir jusqu’aux genoux, bottes de pêche vert foncé et a chargé une bellebarque peinte en bleu nommée Vive la Marine , avec tout son matériel, lescannes, l’épuisette, la bourriche, les boites, les paniers et une grande glacièrejaune pour, me dit-il, le casse-croûte et le pinard, pâté de sanglier, rosette deLyonetCôtedeBrouilly.—Vousaimez?—J’aimetoutcequiestbonmaisvotrecasse-croûtemeplaitbeaucoup.—J’espèrequevousavezlepiedmarin,monsieur,parcequeçavabougerun

peu,desaversesetduventsontannoncés,c’estlasaison.C’esttoujourscommeçapariciverslami-octobre!—Cavaaller.Etpuisjesaisnager,n’ayezcrainte.—C’estpascommemoi,ditesdonc.Commelaplupartdespêcheursjepasse

mavieaubordde l’eauousur l’eaumais jenesaispasnager,maisalorspasnagerdutout.Àlabonneheure,medis-jeinpetto,lachanceestavecmoi,décidément.Nous montons dans l’embarcation. Soubise empoigne les rames et souque

avec vigueur. On s’éloigne vite fait de la rive. L’eau est sombre avec ce cielchargé de nuages lourds. On s’approche d’une sorte de petite ile entourée deroseaux et de plantes aquatiques. Un héron pourpre s’envole en nous voyant

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arriver.Despoulesd’eaugrisesetblanchess’éloignentendouceur.Capiailledetouslescôtés.Despoissonsviennentgoberensurfaceetçafaitdejolisfriselisrondsdans l’eau.Desgrenouillesvertes fontdesplongeons àpartir des largesnénuphars.C’esttrèsbeau.J’ail’habitudedecegenredespectacle,enSologneoùjepêchelebrochetdanslesétangs.Maisjenemelassepasdecettesereineanimation,decettevieanimalequirenaitchaquematinsurl’eau.Mon compagnon descend une grosse encre noire au fond de la rivière pour

amarrerlabarque.—C’esticiquejeprendsleplusdegardons.Jevaisamorcer.— C’est un beau coin, en effet. Près des roseaux où ça fait un courant

tournoyant,trèscalme.Bravo,monsieursoubise.Jevaisprendredesphotos.Et jemitraille–plusexactement je fais semblantdemitrailler–pépère,qui

prend la pause de ci de là, heureux comme un gamin, tout en touillant sonamorcedansunelargebassineverte.Puisilbalancedegrossesboulettesfarciesd’asticotsblancsetrougesàunedizainedemètresdevantnous.—Maintenantonvaattendrequ’ilsviennentsurlecoup.Onvasefumerune

cousueetboireungorgeon,sivousêtesd’accord.—Plutôtdeuxfoisqu’une,monsieurSoubise.—Tupeuxm’appelerGeorges,disdonc.Ceseraitplussimple.—D’accord,situm’appellesLucien.—Alorsc’estdit,Lucien.GeorgessortdelaglacièrejauneunebouteilledeCôtedeBrouilly,recouverte

debuée,qu’ildéboucheavecsonlimonadier.Ilremplitdeuxverresàpiedetontrinque«ànotresantéetàcelledesgardons».—Ilestbontonbeaujolais,Georges,fruitémaisavecducorps.Superbe!— Je vois que tu es connaisseur. Ca me fait plaisir. Ce pinard vient de la

maison Les petits fils de Benoit Lafond à Quincié-en- Beaujolais (publicitémalheureusement gratos). Tu peux pas te gourer. Ils n’ont que du haut degamme.Pourlevin,jetransigepas!Pourlerestenonplusd’ailleurs.Jetransigesurrien.—Ahbon,tuasmauvaiscaractère?JeluitendsuneMarlboroqu’ilsecolleillicoaubec.—Merci Lucien. Je fume plutôt des brunes françaisesmais une ricaine de

tempsentemps,jedétestepas,mêmesijetrouvequec’estplutôtdesclopesdegonzesse. Pour ce qui est du caractère, je suis pénible, pour sûr.Y a plein dechosesetdegensquim’emmerdent.Etjeledis,c’esttout.—Ilfautdireleschoses,c’estnormal.

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—Jesaispastrop,tusais.Desfois,jeferaimieuxdemetaire.Jem’engueuleaveclesgenspourrien,quandonvoitl’évolutiondumonde.—Parexemple?—Destasdechoses.Touscesétrangersquinousenvahissentetnouscoûtent

les yeux de la tête. La plupart ne sont là que pour les avantages sociaux, lesallocsfamilialesetlasécu.Ilss’enbranlentdelaFrance!Touscesmusulmansquiveulentpass’intégrer,quituentdesmoutonsdansleurbaignoireetquifontdes prières dans les rues. Tous ces homos qui veulent se marier, alors quepersonnenesemarieplus.Tousceschômeursquiveulentpasbosser,surtoutpasqu’on leur trouve du boulot. Putain, ça me parait dingue. Je peux pas êtred’accordquandmême,avectoutescesconneries,tucroispas?— Non, je ne te suis pas. Je suis d’accord avec toi sur une partie du

diagnostic. Bien sûr, il faut être rigoureux et vigilants mais il faut d’abordrespecterlesautresetaccepterlesdifférences,lestolérer.Sinon,c’estlaguerrepermanente.C’est absurde. Toi, tu tires les humains vers le bas. Ils n’ont pasbesoindeça,putain,tunecroispas?C’estcurieux,Georges.Tueslà,tranquilleretraitéàlapêche,surunebellerivière,dansunpaysoùonest libresetplutôtheureux.Jenevoisiciniétrangerdangereux,nimusulmanmenaçant,nihomoenrutquitedrague.Alorspourquoitantdehaine?—Hou la,hou la,Lucien.C’estquoi,ça?Tumefais la leçon.Tuesbien-

pensant,c’estça?Degaucheouquoi?Unpatrondepresseenplus!Ehbendis-donc!Moi,j’aimesidéesetpisc’esttout.Jeveuxcontinueràvivrecommej’aitoujours vécu. Je ne veux pas que la France devienne un califat ou un paysafricain, ou Sodome et Gomorrhe ! C’est comme ça. Tous ces vampires quisucentlesangdupaysmefontpeur.Ilfautréagiretc’estbienparti.Lesbleusmarinevontbientôtnettoyertoutça,auKarcher,lesarabes,lesnègres,lesjuifs,lesroms,lespédés,lesfeignants,lessocialos…crois-moi!— Arrête, s’il te plait. Tu dis des conneries plus grosses que toi, des

monstruosités,puniesparlaloiet tulesaistrèsbien.Tudevraisyréfléchirunpeu!Tutedoutesbien,enplus,qu’ilsneferaientpasgrand-chosesiparmalheurils arrivaient aux affaires, les gens dont tu parles. Ils veulent le pouvoir, c’esttout.Poursegaverdegloireetdepagnon.Cesontdesilluminés,Georgesetdesincompétents!Ilsuffitdelesvoiràl’œuvreàFréjus,àBéziersouàOrange.Ilssont nuls ! Programmepolitique et économique insaisissable, à part la funestesortiede l’Eurodont ilsse repaissent !Unmeccommetoi,quia lespiedssurterre,tudevraislecomprendre,merde!—Jen’aipasde leçonpolitiqueà recevoir.Onvoitoùçanousamené, les

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gaullistes et les socialistes, les politiquement corrects, les mous du bide ! Jepensecequejeveux,Lucien,etjevotecommejeveux…—GrâceàlaRépublique,Georges,grâceàlaRépublique,quelesgensquetu

glorifies ont trainée dans la boue pendant des décennies. Ils font un peu plusgaffe maintenant que le vieux Le Pen s’est retiré pour se donner unerespectabilitéetdraguer large, surtout la fifillequia lesdentsquipoussentunpeupluschaquejouretlemignonénarquequivice-préside,mais,pourmoi,ilsrestentdesfactieux,dedangereuxextrémistes!—Arrête ton charBen-Hur, tu vasm’énerver !On va quandmême pas se

chicorerpour lapolitique,dis ! Jenechangeraipasd’idée,pointà la ligne.Àproposde ligne, tiens, jevaismonter lesmiennes. Jevoisqueçacommenceàpasmalremuersurl’amorce.Soubisedéplieunecourtecanneàpêchedecouleurmarronclairet,avecune

dextérité difficile à soupçonner, accroche au scion une ligne d’une extrêmefinesse, avec un bouchon rouge foncé minuscule et un hameçon quasimentinvisibleàl’œilnu.—Ouah,tupêcheshyperfin.C’estimpressionnant!—Oui, c’est le secret pour prendre les petits gardons, ceuxqueveulent les

restaurateurspourfairelesfritures.Filen8centièmesethameçonnuméro22.Etsurtoutnepaspêcheraufond,làoùlesgrosviennentboufferl’amorce.Jepêcheàmi-hauteur.Enplus jechopedesablettes.Superaussipour la friture. Je faismonamorcemoi-même.Ellebloquelesgrosaufondetlâchedesparticulesquiremontentensurface.C’estmonpetitsecret.—Ilyacombiendefondici?—Presquequatremètres.Soubise, avec souplesse, lance sa lignearachnéenneet, immédiatement, sort

unpetitgardonargentéauxnageoiresrouges.Jeprendsunephoto,jefaissemblant,enfait,commetoutàl’heure,attentionà

nepaslaisserdetraces.—Ilssontlà.Bon.Jevaismonterunelignepourlebrochet.J’enprendsunde

temps en temps. Ca se vend bien aussi, les brèches, surtout pour faire lesquenelles.C’estbonlesquenelles,aveclasauceNantua.–T’asraison,j’adoreçaavecungâteaudefoiesdevolailles.—Jevoisquet’esconnaisseur.Unegrandecanneàanneauxbleufoncé,unfildebeaucalibresurunimposant

moulinetbleuclair,ungrosbouchonvertetblanc,unplombdedixgrammesetunhameçontripledebelle taille,avec,accrochéparleslèvres,unpetitgardon

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frétillant aux nageoires rouges, voilà le matériel prêt pour harponner un beaucarnassier.Soubiselancel’ensembleavecunefficacecoupdepoignet,moelleusement,à

aumoinsvingtmètres,aurasdesroseaux.Précisionchirurgicale!Ilbloquelacanne,quasimentparallèleàl’eausurdessupportsintégrésàlabarqueetouvrelebrastournantdumoulinet.—Tucomprends, lorsqu’unbrochetvamordre, il fautqu’ilpuissepartirau

largesansrienressentir,rien,sinonillâchesaprise.Lefildoitdonccoulisseràla perfection, comme un souffle.C’est pour ça que la canne est parallèle à larivièreetquelemoulinetestouvert.—J’aibiencompris,Georges,j’aibiencompris.Bravopourlatechnique.— Tu sais, elle est très classique. Tous les bons pêcheurs de brèches font

commeça.Re-photographiebidon.—Levifva travailler.Yaplusqu’à laisser fairemaintenantet surveiller le

bouchondetempsentemps.Jevaispouvoirprendredugardon.Eneffet,ilenprend,sansarrêt,tranquillement,l’unaprèsl’autre,qu’illance

avec précision dans une grande bourriche aux reflets vert tendre, qui pendmollementdansl’eau.—Camordbien,disdonc.Ettouscalibrés.Bravo.—Tantmieux,Lucien.Pourunebellefriture,ilenfautaumoinsdeuxcents

decespetitspoiscailles.Alors,tusais,fautpasmollir!Detempsentemps,Soubisejetteunepoignéed’amorceodorantedevantluiet

regarde,àmaingauche,lebouchonvertetblancdelaligneàbrochets,quifaitlentementdesallersretoursendansantsurlesvagues.C’estunsacrébonpêcheur lepèreGeorges, techniqueetefficace. J’admire,

biensûr,maisjeletrouvevraimentunpeutropprofessionnel.Ilpenseplusaunombredepoissonsqu’ilvasortirdel’eauqu’auplaisirdepêcherdanscebeauetsauvagepaysage.Ilya,pourmoi,quelquechosedegênantdanscetteespècede frénésie qui l’habite. En prendre au moins deux cents, pour pouvoir lesvendresembleêtresonseulcrédo,cequiest toutdemêmeunpeunavrant,unpeucourt.Etleplaisir,bordel?—Bon,allez,onvas’enfumerune,boireuncanonetmangerunmorceau.Ilremontelapetite ligneetrangelacannele longdelabarque.Ilsortdela

glacière la bouteille de beaujolpif et remplit nos deux verres. Il me tend unegitane sans filtre et s’en colle une au bec. Putain, c’est fort. Je n’ai plusl’habitudedutabacbrun.Jetoussoteunpeu.

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—Avectesclopesdegonzesses,tunesaispluslegoûtduvraitabac,tuvois.Àtasanté!On trinque. Il sort un gros pain de campagne et la demi-rosette. Il découpe

deux tranches épaisses de chaque avec son gros opinel. Nos clopes finies, onmastiqueallègrement.—Encoreunquelesbochesn’aurontpas!Nilesarabes,putain!Jenerépondspas,çanesertà rien.Quelleétrangesituation.Jesuis làpour

buterunmec,lâcheautrefois,fachoenpleinaujourd’hui,toutcequej’abhorre,maisquipêchesuperbien,dansunendroitd’unebeauté rareetavec lequel jecasselacroûteavecgrandplaisir.Onboitquelquesverres.Ondégustelepâtédesanglier,àlafoismoelleuxet

fort en goût. C’est bon. On fume des clopes. On re-trinque et on re-trinqueencore. On a bien cabossé la deuxième boutanche lorsque Soubise, un peuatteint,reprendsacanneàfriture.Ilsemetalorsàpleuvoirdruetleventselève.—NomdeDieu, jevoisplusbien les touches.Disdonc,Lucien, tuvois le

grosbouchonpourlebrochet?—Non,non,jenelevoispas…maislaligneesttrèstendue.—Putain,yenaundessus.J’arrive!Soubiseposefébrilementlacanneàfritureetseprécipitesurcelleàbrochets

qu’il empoigne férocement, ferme le moulinet et ferre d’un terrible coup depoignet«vlaouff!!».Lapluieluifouettelevisage.Ilesttendu,concentré.Legrosfildepêchegiflel’eauensifflant.—J’entiensun,putain,etungrosjetedis.Jelesensaubout.Ilbalancede

cescoupsdetêtelefumier.Ah,lebestiau!Il pleut désormais à torrents et le vent souffle dur.Camouille, ça siffle, ça

tanguemais Soubise s’en fout. Il est debout, arcbouté, capitaine courageux. Iltiresursacannequiplieterriblement,ilmalmènelegrosmoulinet.Auboutdelaligneilyaungrospoisson,c’estsûr.Ilfautvoirlesremousqu’ilfaitdanslaSaôneenessayantdesauversapeau!Etçadureunsacrémoment!Lalutteestâpre, sévère, indécise. Un coup c’est le bestiau qui se barre au large à toutesberzingues,moulinet libre, un coup c’est le pêcheur qui ramène le brochet, sabaleine blanche, vers la barque, en force,moulinet serré.– Prépare l’épuisette,Lucien,vite…jevaisl’avoir.Ilcommenceàfaiblirsérieusement.Soubisegueuletantqu’ilpeut,laflotteluidégoulinantsurlevisage.Ondirait

quesavieendépend.S’ilsavaitqu’illuienrestebienpeudesavie!Jemedis,eneffet,quel’occasionestbelle,quelatempêteestpropiceàmon

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desseinetqu’ilnefautpastropattendreetmêmepasattendredutout.—OKGeorges,jem’enoccupe.Aumomentoùjeprononcecesmots,muparuneforceterrible,jemets,sans

vergogne,uneénormebourradedansledosdeSoubise,qui,déséquilibré,faitleplusbeauplongeondesaviedansleseauxagitées.J’hurle:—AveclesouvenirdeJuliusPérignon,tuterappelles,Lyon,lelycéeSaint-

Exupéry, la terminale sciences-ex, les bacs à fleurs, les petits pains. Tu terappelles?LepetitJuliustesaluebien!Bienfaitpourtagueule,vieuxfacho!

Ilsedébat,leSoubise,entapantdansl’eauaveclesbras,pouressayerdese

maintenirensurface.Ilappelleausecours«Lucienàmoi…àmoi»,maisjenel’entends presque pas. Sa voix se perd dans le lourd clapotis des vaguessoulevées par le vent. Ses habits sont très vite gorgés d’eau et il est moitiébourré,alorsilcoulesanscoupférir,brutalement.JelevoisdisparaitredanslaSaône,d’abordlecirénoir,puissatronche,puisplusrien,cependantquelaligneàbrochetsfilepleinpotverslelarge,entrainantavecellelacanneàvifsquisefaufilecommeellepeutàtraverslesflotsdéchainés.

Ilestgrandtempsquejemebarre.Jeramecommejepeuxjusqu’àlarivela

plusproche.C’estdur.Avantd’accoster,sousl’averse,jenettoiebientoutavecleslingettes,labarque,laglacière,lematériel.Jeprendsdansmapocheleverreaveclequelj’aibu,lediableestdanslesdétails,jelesaisparfaitement.Arrivéàterre, jepousse,de toutesmes forcesavec lepied, l’embarcationbleue leplusloinpossible.Elleclaudiquesurl’eauremuanteets’éloignepetitàpetitaugrédesbourrasques.Jecrie,soulagé,«QuecrèvelaMarine,connard!»Par les ruesdésertes, jevais retrouverprestementmavoiture laisséecomme

toujours dans un endroit particulièrement discret, loin du centre-ville.Avec latempête,iln’yapasderisquederencontrerquiquecesoit.Toutlemondeauxabris!Je cambute les plaques minéralogiques. Puis je me change et ôte mon

déguisement. Serein et satisfait, je savoure le moment présent en écoutant lamélopéemanséenneetenfumantdesclopes.Puis,jetraverselepontbalayéparlezef,balancedanslarivièreleverreaveclequelj’aibudanslabarqueetfileàLyontoutproche,parlarivedroitedelaSaône,passantainsidevantlerestodupèreBocusechezquij’aifait,iln’yapaslongtemps,unrepasmémorable.Ahlerouget en écailles de pommes de terre ! Génial ! Je me promets d’y revenirbientôt,pendantquelepapedelacuistanceestencoreenvie,maisunpeuplustard parce que ça coûte bonbon un repas chez monsieur Paul. Je ne suis pas

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Crésusetpuisonahonteusementgelémaretraite,jelerappelle!Dans labagnole, jemedisqu’onretrouverabientôt labarquedeSoubiseau

milieudelaSaône,demainpeut-être.Onpenseraqu’ilesttombéàl’eau,lepèreGeorges, à cause de la tempête, de sa bagarre avec un gros brochet, que l’onverraflotter,mort,avecleviftoujoursdanslagueuleetpeut-êtresurtoutàcausedupinard.Vouspensez,ilavidépresquedeuxbouteillesdebeaujolais,àluitoutseul!Jefredonne,enboucle…T’asmorflésaligauddanscettesombreSaôneFallaitpasfoutreenl’airl’œuvredespetitspainsJenesupportepasl’injusticedeshommesVeuleetlâchetufusj’aibrisétondestinPêcheurdedansrivièrepêcheurenverslecielTevoilàbienpartipoursouffranceéternelle

*Jesuisbientranquille,unefoisencore.Jemedisquej’aipasmaldebol,mes

victimes,enplusdem’avoirmanquéderespectnaguère,ontmaltournéetsontdevenues détestables. Ridelle le pédophile, Lecœur le corrompu, Soubise, lefacho.PourDavoutc’estmoinsnetmêmes’ilavaitl’airtellementattiré,cegrosporc, par l’appât du gain et la fraude fiscale. Pour les Ruisseau, je ne saistoujours pas ce qui leur est arrivé et ne le saurai probable jamais et je m’enbranleparcequ’ilsonteuleurchance.Ilsnesaventpasmaclémence,qu’ilssedémerdent.Jen’aidoncpasàculpabiliser,àmefairedusouci.Jemeconduiscommeje

l’aidécidé,sansfaillir,sansfaiblir,sanslâcher,véritablepitbulldurèglementdecompte,insatiablecriminel.Autotal,jecroisavoirbientravaillé,avoirbienfaitmonboulotdediablotinexterminateur,d’angelotdelalumière,depetitLucifer.Findupremieracte.

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CHAPITRENEUFLepremieractedelamissions’estbienpassé,sansencombresaucunes,sans

résistance des victimes, sans grain de sable qui se colle, inopportun, dans lasubtilemécanique, sans témoingênant, sanshasarddéfavorable, sansmollessedemapart,sanslamainquitremble,sansréelétatd’âme.Bref,toutabaignédansl’huile,pourreprendreunclichédebase,certes,mais

quicorrespondbienàcequejeressens.Je reprends le cours normal de ma petite vie de retraité, à la cambrousse,

tranquille comme Baptiste, blanc comme neige, innocent comme le bébé quivientdenaitre:labécanedanslanatureflamboyante,lapêchedansl’étangauxhéronscendrés,labouffedanslesjoliesetjoyeusesauberges,lecalmeroboratifducorpsetlesereinreposdel’âme.Cequin’empêchepas,aucontrairemême,deréfléchiràlasuite,d’échafauder

ledeuxièmeactedel’œuvre,sonpointd’orgue,sonsommet…Pourl’enfanceetl’adolescence,onafaitletour.Basta,finish.Ilfautpasseràlasuite.Calmementmaisfermement.Bienréfléchiretfaireles

chosesdansl’ordreetladiscipline,commemondaronmel’ainculquélorsquej’étaisgosse.Ilavaitraison,monpère,surbiendeschoses.Ilvoulait,parexemple,c’était

sonobsession,quesesfilsdeviennentfonctionnaires,pournepassubir,commelui toute sa vie, la précarité, le doute permanent du lendemain, le regardméprisant des gens. «Ne jamais être comme l’oiseau sur la branche ! » nousdisait-ilsouvent.Lui,leyéniche,levoyageur,lebohémien,SDFavantlalettre,dontlepèrene

savaitnilireniécrire,pensaitquel’évolutiondenossociétésnemèneraitàriendebonpourceuxquin’auraientpasunboulotsûretd’uncertainniveau.Ilfallaitdonc, pour lui, absolument faire des études, passer des diplômes, réussir desconcoursetentrerdanslesaintdessaints, lafonctionpublique.Faire,aufond,exactementlecontrairedelui,desonpèreetdupèredesonpère.Ettoutesonénergieaétéconsacréeàça,ànousconvaincredeça,ànousaideràparveniràçaet ila réussi,pleinement.Nousétionsdouéspour l’école,ce futdoncassezfacile d’une certaine manière, le contexte familial aidant, le contexte socialaussiquiincitaitàêtrelesmeilleursparcequenousvenionsdeloin,detrèsloin,parcequenous avions faim, sacré challenge,même s’il a fallubosserpendantqued’autress’amusaient,lebac,lafac,lesconcours…Biensûr,c’étaitsouventchiantetpénible,maisbon,oncomprenaitqu’ilavait

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sentilecoup,lepaternel,anticipantmagistralementl’avenir,enayantunevraievision de ce qui adviendrait, le chômage, les crises économiques, la dette desEtats, la haute main des financiers sur le système, le délitement de la classepolitique et sa corruption – « plus l’homme est haut placé, plus l’escroc estd’envergure » avait-il coutume de dire avec un sourire entendu – la perte desvaleurs,laconneriedepleindegens«quiviventàcourantd’air»,lesdifficultésgrandissantes pour les étrangers à s’intégrer à la République et l’immenseconneriedesreligions,sourcesdebiendesmaux…Ehoui,ilavaitprévutoutça,ilyaundemi–siècleetn’avaitdecessedenous

encourager à tout faire pour ne pas être des victimes de cet avenir qu’ilentrevoyait bien sombre. « Soyez fonctionnaires. Vous serez utiles etprotégés ! ». J’ai entendu cela, comme les frangins, depuis que je suis toutgamin,quotidienleitmotivetçaainfuséennous,c’estdevenuinhérentànousettoutnaturellement,çaatracénotrevoie,sansalternativepossible.Jepenseàmonpèrechaquejour,peuouprou,avecrespectetémotion.Bien

sûr,ilacontraintsaviepournous,sesédentarisant,coupantàrassesracinesdenomade,vivantdansuneperpétuellesemi-déprime,surtoutaprèslamortprécocedelafemmedesavie,notremaman.Biensûr,ilacontraintaussilaviedesesfils,enoccultantlesautreschoixpossibles,ennousmettantd’autoritédansunesortedetunnel,enbridantd’autoritécertainsdenosdésirsetdenosrêves.Biensûr.Maisc’étaitpourlabonnecause,mêmesileschosesnefurentpastoujourssimples,enparticulierpourlesfrangins,souventdéboussolés.Pourmoi,entouscas,iln’yeutnivraiecritiquenivraierébellion.Petitgarsobéissant,voulantquemesparentssoientfiersdeleurpetitJulius,qu’ilneleurcauseaucunsouci,leurvieétantbienassezdurecommecela,bienassezingrateaveceux.AlorslepetitJulius,premieràl’écoleetpropresurlui,toujours,toujours,pasdebêtisesenfinpastrop,gentil,poli,attentifauxautres,réussiteauxexamensetauxconcours,toujoursdessuccès,échecinterdit,échecverboten,schrenkverboten…J’aimerai qu’il soit là pour voir à quel point il avait raison, mon daron.

Constatantlaterribleévolutiondenossociétés,ildirait«Tuvois,monpetit,onabienfaitdes’accrocher.Jesaisbienqueçaétédur.Jesuisfierdetoi».Maisiln’estpluslàdepuislongtempsetjenesaispass’ilapprouveraitlesensquej’aidésormais donné à ma vie. Sur le fond peut-être, ce n’est pas impossible àimaginer, sachant la luciditéqu’il avait sur lanature et la conditionhumaines.Maispassurlaforme.Tuerlesgenscen’étaitpassontruc.Mépriser,çaouietmêmebeaucoupmaisdéssouder,non.En tous cas, prendre le risque de se retrouver poursuivi par les pandores,

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comme un bohémien qui a volé une poule, ne plus être jamais en sécurité et,éventuellement, finir au chtar, au gnouf, tout seul comme un malheureux,enfermé comme une bête dans une cage. Ca il m’aurait déconseilléformellement, le daron. « Ca va te mener nulle part » m’aurait-il dit, en meregardantbiendroitdanslesyeux«tuvasfairedutortànotrenom,Julius,tunecroispas?Maiscequejet’endis,monpetit,c’estpourtonbien.Faiscequetuasàfaire…»enmepressantlebras,bienfort,pourmemontrersonaffection.Alorsjefaiscequej’aiàfaire,papa.Jevaiscontinuer.Lesschmittsnesont

pas près deme serrer, ne t’inquiète pas. Je prends des précautions. Je fais leschoses avec minutie, comme tu me l’as appris. Je ne m’énerve pas, je suispondéré, je réfléchis. Tu sais, ils ne sont pasmeilleurs que de ton temps, lesgendarmes et les policiers. Pour lemoment, je les baise facile. Pas demobileapparent,pasdelienentrelescrimes, jamaislemêmemodeopératoire,pasdetémoin, pas de traces, parfait, tu vois, nickel-chrome, daron.Ne te fais pas demouronpourtonpetitJulius.Ilassumeensouplesse,commed’habitude,commeautrefois.Bon,papa,d’accord,cen’estpasniable,j’aiunpeu–beaucoup?–virélouf

etjesuis,pourunepartaumoins,passédansunmondeparallèle.Finalement,tuvois, j’ai mis du temps mais je suis moi aussi paumé grave, totalementdéboussolé, comme les frangins, à cause de toi peut-être, vas savoir, pareil,exactementlamêmelimonade…Etalors?Tuasfaitpourlemieux.Ettoiaussitu es ailleurs maintenant, dans un autre monde, comme maman, comme lesfrangins.Faudrait-ilpourautantquejevousenveuille?Ehoui,faudrait-ilquejevousreprochedem’avoirlaissétoutseul,perducommeunpauvregone,danscemonde des adultes, dans cet univers des humains, si dur, si impitoyable, sibêtementanimal?Non,évidemment,jenevousenveuxpas.Vousavezfaitcommevousavezpu

etvousn’êtespasmortsparplaisir,putain,jelesais,jel’aivu,j’yétais.Il n’empêche, daron, je n’ai plus personne, maintenant. Ich bin allein. Tu

comprends?Lesfemmesquiont traversémaviem’ont laissé tomber, l’uneaprès l’autre.

Ellesmetrouvaientunpeupénible,unpeutropinsupportable, tropférocementindépendant,avectropdecertitudessurlavie,surleschoses,surlesautres.Troplucide...Etça,çanepardonnepas!Ellesontbienfait,jememetsàleurplace,j’essaieentouscas.Jen’aipasde

ressentiment et n’en ai jamais eu à leur endroit.Aujourd’hui j’ai la paix et laliberté,ellesaussipeut-être,jenesais.Jen’aijamaisdonnédemesnouvelles,à

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aucune,jamais.Ellesnonplus.Noussommesquittes,enquelquesorte.Jen’aipasdedescendance,entouscasjel’espère.Sinon, je ne me serai pas lancé dans cette difficile aventure, ce terrible

règlement de compte. Vous imaginez les emmerdes pour ma femme ou mesenfants, si je me fais, un jour – ce qu’à Dieu ne plaise ! – choper par lamaréchaussée.Vousvoyezunpeulesmédiassedéchainer,quimesaliraientsansrien comprendre, comme toujours, sans se poser les vraies questions, sansréfléchir, sans travailler leur sujet, superficiels, l’écume démagogique deschoses, tous les canards, de gauche, de droite, du centre, d’extrême droite,sérieux ou satiriques…tous bien d’accord pour vendre du papelard sur mondos…Et le procès, je n’en parle même pas, fait d’avance, lynchage stylestalinien, bourrage de crâne, psychologie de bazar à deux balles, expertsincompétentsoumanipulés,juréssousinfluence.Ceseraitcourud’avance.Mais nous n’en sommes pas là. Je suis seul au monde et j’emmerde la

maréchaussée, lesmédias, les juges, les jurés et toute la clique. Ils ne saventmêmepasquej’existeetquejesuisentraindedevenirunhommelégendaire,uncriminelhorsnormes,unangeexterminateur,là,maintenant,presquesousleursyeux. Je suis pour lemoment un homme libre, àmoitié barge peut-être, louf,dingosionveut,fouàlier,malademental,commeilsfinironttouspardire,quesais-jeencore…maislibre,putain,libreetjen’aipasfinidefairemonboulot,depeaufinermonœuvre.Tuvoispapa,jecontinuepuis,lemomentvenu,lorsquetoutserafini,lorsque

mescomptesaurontétésoldés,lorsquemaboucleserabouclée,lorsquetoutauraété dit, définitif, alors, un beau matin, je me lèverai très calme, je ferai matoilette,jemeraseraibiencommeilfautpouravoirlapeaudouce,jemepasseraiunpeud’InstantdeGuerlain–lesublimeparfumpourhomme–surlagueule,jem’habillerai de noir, avec mon beau costume croisé, celui que tu préférais,j’enlèveraimeslunettescercléesd’orquejeposeraisurlapetitetabledenuit,jem’allongerai mollement sur mon plumard et, les yeux grands ouverts sur lesmalheurs du monde et la connerie des humains, stoïque, je me ferai mourir,lentement,àpetitfeu,commelePapédePagnol.Jelaisseraimonâmemaudites’élever, clopin-clopant, cahin-caha, vers le ciel et, enfin, je te rejoindrais, jevousrejoindrais…sijelepeux…sionlepeut…Jen’ycroispastrop,papa,tulesaisbien.Jenecroispasauxchimères,jesuis

plutôt du genre cartésien mais après tout, quelque part, malgré mes quasicertitudes,messérieusesassurances,j’aimeraibien,ohoui,lapossibilitéqueçapuissesefaire.

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Je teparlechaque jour,papaet j’aiparfois l’impressionconfuseque tun’espasbienloindemoi.Je sens, enm’adressant à toi, commeuneprésence, un souffle, une chaleur.

J’imagine alors que tum’écoutes etmême peut-être que tum’entends, que tum’encourages,commeautrefois,quetumedisestaconfiance.C’estpeut-êtreunindice…jenesais…

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CHAPITREDIXPendanttouteslesannéesquiontsuivilelycée,iln’yapaseu,dansmavie,

dechoseshumiliantesetdegensquim’ontfaitdumal,pasaupointdevouloirmevenger,entouscas.Riendenotablesurceplan.LesquatreannéesdefacdedroitàLyon,puislespremièresannéesprofessionnellesauximpôts,pleinesdechoses,trèsactivesàtouspointsdevue,avecdesdésaccordsicioulà,biensûr,despetitsconflitsordinaires,desrivalitéssansintérêt,riendebienméchant,riende vraiment humiliant…rien, en tous cas, qui justifierait d’intervenird’aujourd’hui.Est-cemamémoirequifaitmalsontravail?Occulté-jedesévènements,des

faits, enfouis tropprofondément ?Pardéfinition jene le sais pas : je constatesimplementqu’aumomentde répertoriercequiapume fairedumal,du tort,m’humilier,memaltraiter,jenevoisrien,jeneretiensrien,jenemeremémorerien. J’y pense depuis un jour ou deux, longuement, intensément,scrupuleusement…rien.Etjenepeuxmêmepasquestionnerquelqu‘und’autre,untémoindel’époque.Ceseraitprendreungrosrisque.Jedoisdoncmefaireconfiance,totalement.Ilyabiencenuldemédecinquin’apasvu,àtemps,lamaladiedemamère.

J’avais vingt-trois ans et j’ai vécu cette période de façon atroce, extrêmementdouloureuse. Un cancer du sein pas détecté,malgré les visites puis c’est troptard, l’hôpital, les opérations, la courte rémission et la mort, lente, affreuse,inexorable, au printemps, à quarante-quatre piges. Lemalheur terrible dans lafamille,monpèrebriséàtoutjamais,nousdésespérés,moifragiliséatrocement,pourtoujours.J’ai cherché ce docteur Gaubert, ce saligaud, ce « j’m’en foutiste », cet

incompétent,cettehontedelamédecine.Ilestmortquelquesannéesaprès,dansl’incendie de samaison de campagne, dans lesmonts du Lyonnais, brûlé vif,avecsafemme,unegrandebringueprétentieuse.Ilsontdûbienvoirlamortenface et bien en baver, comme cet empaffé deBurry – drôle de coïncidence –cramer comme des merguez, griller comme des cochons de lait, fondreprogressif,grascommeilétait,lui!Tantpispoursagueuleetbondébarras,cherdocteurdemesdeux,chermédecindeschèvres!Accidentdomestique?…incendiecriminel?…personnenesutjamais,malgré

une longue et minutieuse enquête, telle qu’elle fut relatée dans les journauxlocaux. Un vengeur masqué pour un mauvais diagnostic ? On n’a pas su et,

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probablement,onnesaurapas.La machine à souvenance a fait son boulot. Il me reste encore une autre

histoireà«purger»,sijepuisdire,quiremonteavantlamaladiedemamère,quelquesannéesauparavant.Jefaislemaximumpourêtrecohérent,écriredansl’ordreouàpeuprèsetce

n’est pas évident du tout, croyez-moi, tous ces évènements, toute cette vie.J’écrisunpeucommeçamevient,avectouteslesémotionsdupasséetjen’aipasenviede reprendredepuis ledébut.C’estdifficiled’écrireunbouquin.Onn’avance pas vite, page après page, bien besogneux.Alors ce qui est écrit estécrit!C’estvousquilisez,pasmoi!Siçavouschante,vousferezletrivous-même

et vous remettrez le récit dans l’ordre qui vous sied, comme vous désirez,commevoussentez.Moijem’enfousunpeu,dumomentquetoutestmissurlatable,quejedistoutetquej’écristout.Lamaisonquim’éditerapeut-être–quiméditeraaussidetempsentemps,j’espère–trouvera,évidemment,àrediresurlaméthode,pasconvaincante,sortedetrucdetouriste,d’amateur,dedilettante,de feignant même si ça se trouve. Je le subodore. Mais je m’en tape, je nechangerai plus le texte, plus un iota, rien de rien, plus une virgule, plus laponctuation, parfois de ci de là les trois points de suspension comme Céline,toute révérence gardée…tout le toutim…assez difficile comme ça…Putain, onvoitbienquec’estpaseuxquiécrivent…ceuxducomitédelecture…ilyapeut-être, après tout, des écrivains parmi eux…je n’en sais rien…alors ilscomprendront…me foutront la paix…le bouquin terminé, je ne veux plus enentendre parler…comme Modiano…il aura sa vie propre, le bouquin…ilm’échappera…commesijenel’avaispasécrit…audiable!Pardonpourlapetitedigression.Jereviensàcettehistoiredejeunesse.J’ai dix-neuf ans. Je fais les courses cyclistes, comme amateur, dans le

Département de l’Ain, au club de Montribel, maillot vert, rouge et blanc,sponsorisé par les vélosWolhauser, un bon club, sympathique, sain, avec desmecsquiaimentvraimentlabécaneetpasseulementdesrésultats.J’ai gagné quelques courses de jeunes les années précédentes, toutes

remportées au sprint, à l’emballage final, ma spécialité. Je ne suis pas trèsathlétiquepouruncycliste,unpeupetit,unpeurâblémais,commeencourseàpieds,jesuistrèsrapide,nerveux,véloce,explosif.Cetteannée-là,ondoitêtreen1967, jedécidedevoirsi jepeuxdevenirun

vrai coureur, passer professionnel un jour peut-être, la seule chose qui vaille,

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quoi, pouruncycliste, en faire sonmétier, gagnerdegrandes courses, faire leTourdeFrance,Paris-Roubaix,Milan-SanRemo,letourdeLombardie,Liège-Bastogne-Liège,lechampionnatdumonde,leTourdel’Ain…Jesuisà la facultédedroitetsuit lescoursdeformationde ladirectiondes

impôts. J’ai réussi le concours d’inspecteur stagiaire. Je gagne ma vie. Enm’organisant rationnellement, j’ai le temps de beaucoup et bien m’entrainer,commejelesens,aveclesconseilsplusoumoinsavisésdupatrondumagasindevélosdemonvillage,autrefoisboncyclisteetqui,autodidacte,avaitapprisdansleslivreslesrudimentsdumétierd’entraineur.Jel’écoutais,lepèreBassot,laplupartdutempsetjem’entrouvaisbien.La saisondébutemoyennement et je« fais», commeondit dans le jargon,

quelques places dans plusieurs courses, gagnant à chaque fois le sprint dupeloton.Puis lagrande formearrivedès lemoisdemai. Jegagneceque l’onappelledescoursesdetroisièmeetquatrièmecatégories,des«3et4»–c’est-à-diredescoursesdupluspetitniveaurégional,lesconnaisseurscomprendront–àMontrevel, àSaint-Didier d’Aussiat, àDommartin, àPont-de-Veyle.Àchaquefois,jerègleausprintuneéchappée.Jemesensdemieuxenmieux.Jemaitriseprogressivementmonsujet.Jepassetrèsnaturellementendeuxièmecatégorieet,aprèsquelquesplacesd’honneurpourmerégler,jereprends,àl’été,mamoissondevictoires:Châtillon–sur–Chalaronne,Villars-les-Dombes,Bâgé–le–Châtel.Jepassealors,ayantlenombredepointssuffisant,enpremièrecatégorie…la«1èrecaté », « L’élite des amateurs », le sommet régional, la crème du comité duLyonnais.Onme dit de toutes parts « Attention, Julius, tu arrives là dans unmonde

différent, quasiment professionnel ». On m’explique que, grâce aux prixdistribuésetauxprimesverséesparlessponsorslocaux,lesmeilleurscoureursde«1ère caté » de la région gagnent gentiment leur vie, sans avoir besoin detravailler.Cescoureurs,quin’ontlaplupartdutempsniletalentnil’ambitiondepasser chez les vrais professionnels, à l’échelon au-dessus, font tout pourdéfendreleurgagne-pain,ycomprisens’organisantenunesortedepetitemafia,quigère,àleurprofit,lescourseslesplusjuteuses.Uncoupjegagne,uncoupc’est toi, un coup c’est un copain et cette petitemafia fera tout pour barrer laroute à un petit nouveau qui vient leurmanger leur pain, leur « baver sur lesrouleaux»,commeonditàlaCroixRousse.Je suis unmec pur, je ne vois pas lemal partout etme dis que tout ça est

probablementinventéparlesratésoulesjournalistes,quec’estdelalégende,dubidon.Bref,jen’encroisrien.

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Ma première course de « 1ère caté » a lieu dans la banlieue lyonnaise, àDécines.Malgréuneoppositionrudedescoureurslocauxquimemènentlaviedure, je gagne le sprint du peloton pour la troisième place. Je monte sur lepodium,unpetitbouquetàlamain,fiercommeArtaban.Lesdeuxpremiersneme saluentpas,de façon trèsvolontaire. Je sensbienqu’onme fait lagueule,qu’onm’évite.Mais,bon, jepensequec’estunpeunormal, jene suispasducoin,jemangeunpeudansleursgamelles,çajepeuxlecomprendre.Deuxième course, la semaine suivante, dans les monts du Lyonnais, avec

arrivée en haut du Mont Verdun, au-dessus de Neuville-sur-Saône, parPoleymieux,levillageoùavéculecélèbrephysicienAmpère.Jenesuispasungrand grimpeur, mais je pète la forme. Je suismince, léger, vif, nerveux. Aucoursdel’épreuve,jepeuxsuivreàl’aisetouslestrains,touteslesattaquesetjel’emportenettement au sommet, battant au sprint les deuxgrands favoris dontAlexRégnier, lechampionduLyonnaisentitre,grimpeurpatentéetpetitestarlocale.J’aibienvuqueles«briscards»s’étaientliguéscontremoipendanttoutela

course,m’attaquantchacunleurtouretmelaissantseul«boucherlestrous»surleséchappés.J’aibienvuleurgueulelorsquej’aireçulegrosbouquetdesmainsdelajolieetappétissantemisslocalebrune…quejeretrouveraid’ailleursunpeuplustardpourunepartiedejambesenl’airassezréussie,malgrémafatigue.J’aibien entendu leurs messes basses lorsque je passai devant eux. Mais je rested’unenaïvetéjuvénileetj’ytiens!Lapresserégionale–essentiellementLeProgrèsetLeDauphinéLibéré–m’a

à labonneet appréciehautementmesperformances.Onmemet en avant.Onfaitdesarticlessur«lefuturgrandespoirducyclismelyonnais».J’aidix-neufpiges, l’âge d’intéresser une équipe professionnelle et certains journalistes lefontsavoir.Cameflatteénormément,jel’avoueet,surtout,çamedonneplusdeconfianceenmoi.AvantledépartduGrandPrixduboudinàManziat–ehoui!–laplusgrande

course d’un jour de l’année dans le département de l’Ain, un représentant del’écuriePelforth-Lejeune,seprésenteàmoietmefaitpartdesonintérêtpourlasaisonprochaine,dans l’équipe« réserves», si toutefois,biensûr, jeconfirmemesbonsrésultats.Jesuisflatté,heureuxetserein.La course se déroule aumieux pourmoi. J’ai une forme terrible et grande

confiancedansmescapacités.Aucuneéchappéenepartsansmoi.Jemefriselesmoustaches, les deux doigts dans le tarin, jeme balade, « j’ai les pattes », jemaitrise lepelotonpendantplusdecent trentekilomètres.Lesbriscards,enfin,

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semblentrésignés.Ilresteunequinzainedebornesavantl’arrivée.Pasdéfinitivementrésignés,contrairementàcequ’unpeutropvitejepensais,

ils tentent encore quelque chose, les briscards, malgré tout, pas feignants, lesbougres, rudes défenseurs de leur pré carré : une dernière attaque, la dernièrecartoucheavecundémarragepuissantdeMauduitetdeGuillouxsurlagauchede la route. Ils font rougir le treize dents, les deux, vous pouvez être sûrs !Putain,çadécanille!Jesuisendixièmepositionenviron.Jemedresseillicosurlespédales,medéportesur ladroiteetremontefacilement lafile.J’ai,commeon dit entre nous, la socquette légère, très légère et je vais rejoindre sansproblèmelesdeuxfuyards.Maisdelagauche,brutalement,surgituncoureuraumaillotblanc,quicoupelaroute,arriveàmahauteur.Jegueule«attention,faisgaffe!».Àl’instantoùnoussommescôteàcôte…«vlaouf!»…jereçoisunviolentcoupd’épauleetdecoude.Lemecenblancmebalancevolontairementdanslefossé.Jemerevoiscrier«Putain,t’esbarge?»Onrouleàaumoinscinquanteàl’heure.Jenepeuxrienfaire,laroueavantse

dérobedanslegravieretstoppenetlevélo.Jepassepar-dessusleguidon,faisantun magnifique soleil. Je m’écrase la gueule sur l’asphalte, trois coureurs aumoinsmeroulentdessus,c’estaffreux.Lepelotons’éloigne,sansunmot,sansunsigne.Jegisà terre, j’ai trèsmalsur lecôté, lebassinamorflé jepense, jepisselesang,genoux,coudesetvisage.Onmerelève,onappelleuneambulanceet je tombedans le sirop. Jeme réveille à l’hôpitaldeBourg-en-Bresseoùunjeunemédecin, la gueule enfarinée,m’annonce le diagnostic : bassin fracturé,adducteurs abimés, plaies diverses, notamment une fracture ouverte à lapommettedroite.Macarrières’est,hélas,terminéelà,lafacultéconsidérantquemesadducteurs

seraientdésormaisunénormepointdefaiblesse,m’empêchantdéfinitivementdepouvoirmedonneràfond,saufopérationlourdeetrisquéequetouslesmédecinsdéconseillèrent.Lesbriscardsdelamafialyonnaiseduvéloavaienteumapeau,biencommeil

faut. Ilspouvaientànouveau, sans l’oppositiondeceprétentieuxdePérignon,cadenasser toutes les courses, separtager le pognon etmener, tranquilles, leurpetiteviedepetitschampionslocaux,depetitsrentiersduvélo.C’estBlansky,lecoureurduVéloClubPoudrette,l’hommeaumaillotblanc

Peugeot, quim’a fait tomber. Le journaliste du Progrès, Louis-Paul Perdrix –belleplumeàl’œilacéré–l’aclairementvu,dutansaddelamotosurlaquelleilétait juché, aumoment de l’agression. Il est formel.Moi je n’avais pas eu le

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tempsdevoir,aumomentdel’accident,prisparl’action.Il est venu, le petit père Perdrix, très gentiment, me le dire à l’hôpital. Ce

n’était pas Perdrix qui était dans les choux, c’était bibi. En effet, BernardBlanskyétaitunbonmec,enfinjelecroyais,engénéralplutôtsympathiqueavecmoi,excellentcoureur,desdizainesdevictoiresaupalmarès,vingt-trois,vingt-quatreans.Ilétaitsurcecoupenservicecommandé,assurément.Commetouslescoureursdupeloton,Louis-PaulPerdrix–drôled’oiseau–ne

voulutpassebattrebecetongles,refusantdetémoigner,pournepassemettrehorslaloiduvélo,nepassebriserenpleinvol,avecduplombdansl’aile…«Jesuis journaliste, tu comprends petit ? Je ne suis pas flic »… « Je comprendsmonsieurPerdrix,biensûr,jecomprends»…puiscefutl’omerta.Jenepusrienfairecontrequiquecesoit,enl’absencedetémoinacceptantdedénoncer,saufpleurermesillusionsperdues,ravalermarancœur…c’esttout…Trois semaines d’hôpital, deux mois de rééducation et tout fut oublié, ma

carrièredecoureur,Blansky,lapetitemafia,Perdrixettouslesdrôlesd’oiseauducyclisme…Jetournailapageetnefisplusduvéloqueparplaisir.BernardBlansky,lessoixante-dixpigestrèsfringantes,dirigeaujourd’huiun

clubcyclisteimportantàVillefranchesurSaône,leVCcaladois.Aprèsunetrèslonguecarrièredepetitchampion localetunemultitudedevictoires–prèsdedeux-centparait-il,jen’aipasvérifié,jem’enfousunpeu–ilaprospérédanslemilieuduvélo,commeentraineur,puisdirecteursportif,puisprésidentdeclub.Ilafaittoutelafilièreduvélo,enquelquesorte,envraimercenairedelapetitereine.J’airendez-vousaveclui,ausiègedesonclub.JesuisAndréFougeron,rédac-

chefduMiroirduVélo.JefaisunreportagesurBernardBlansky,l’hommeauxdeux-cents victoires, depuis cinquante ans dans le cyclisme. Il a biché illico,pépère.J’aiprévuquel’onpuissefairetouslesdeuxunesortieenbécane.Jeprendrai

des photos et on bavardera du passé et de l’actualité. L’article sera vivant,moderne.CaluiplaitàBlansky.Qu’ilprofitebien!Ilnesaitpascequil’attend,cetempaffé.Jelaissemabagnoledansunendroitdiscret,assezloinducentre-villeoùnous

devons nous rencontrer. Je sorsma bécane,m’habille en cycliste et rejoins lesiègeduVCCaladois.Il m’attend, Blansky, lui aussi en habit de lumière. Il a encore de l’allure,

minceetélancé.Onseprésente.Jesuis,natürlich, déguisé, lentillesmarronet

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barbichette,gantédenoir,casqueanthracitevissésurlatronche.LeprésidentmetdanslecoffredesongrosbreakMercédès,avecprécaution,

mon beau vélo noir et or, Géliano Gold Master carbone, équipé tout enCampagnoloRecord,rouesMavicElite.Jevoisqu’ilapprécie,l’ancien,jepeuxvousassurer:—Dites-donc, sacrée belle machine que vous avez là, monsieur Fougeron.

Elleestsuperbe.C’estquoiGéliano?Jeneconnaispas.— C’est la marque commerciale d’un excellent constructeur situé dans le

Cher, la maison Duret à Argent-sur-Sauldre. Un remarquable artisan. Et puisFranckDuretetsasœursontdesgensformidablementsympathiques.Oui,ilestbeaumonvélo,c’estvraimonsieurBlansky…maisce sontmes jambesquinesontpasàlahauteur.—D’accord,d’accord,onditça!Onverraçatoutàl’heure.Onvaallerdans

lebeaujolaistoutproche.C’estbeau.Vousferezdebellesphotos.Etpuisilyadespetitscolssympasàgrimper.Cavousva?—C’estparfait,président,c’estparfait!—Alorsenvoiture,Simone!Pendant le parcours en voiture on parle du cyclisme d’aujourd’hui. Le père

Blansky, que je mets en condition, bien comme il faut, est en veine deconfidences,commes’ilenavaitgrossurlapatate,avecbesoindeseconfesser.Ilcause,ilcause,seprenantaujeu.Plusçava,moinsilesttendreaveclemilieu,dontilfaitpourtantpartieintégrante.Ilnemanquepasdesouffle,l’ancien!—Pourmarcher,lesjeunesdoiventsechargercommedesbourricots.Yapas

d’exception.Lescoursesrégionalesàdes42-43demoyenne,vousvousrendezcompte?Maisvoussavezçaaussibienquemoi.—Monsieur Blansky, d’accord mais soyons sérieux ! Il y a des contrôles

antidopage, beaucoupde contrôles, à tous les niveaux.MêmeArmstrong s’estfaitprendre,alors?—Lebutc’est justementdenepassefaireprendre.Etpuis,sur lescourses

régionales,descontrôlesilyenatrèspeu.Et,jepeuxbienvousledire,onlesaitàl’avance.Alorsçayva,croyez-moi!—Vousessayerdefreinertoutça,j’espère,commeprésidentdeclub?Vous

n’êtestoutdemêmepascomplicedecessaloperies.Lasantédescoureurs,c’estimportant,onestd’accord?—Evidemment,évidemment…mais jenepeuxpas tout surveiller.Et il faut

desrésultatsauseinduclub.Ilfautdesvictoires,lemaximumdevictoires.Lessponsorsmettentunepressionénorme.Ilsveulentduretoursurinvestissement.

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Alors on ferme un peu les yeux, ici ou là. Et l’EPO, continue de régner enmaitre,quoiqu’onfasseetlesanabolisants,lesstéroïdesettoutletoutim!—Jesuisdéçu,monsieurBlanskydecequevousmedites.Trèsdéçu.—Eh,vousn’allezpasparlerdeçadansvotrearticle,hein?Caferaitdumal

auvélo.Franchementonn’enapasbesoin!Vousmepromettez?—Jeneparleraiderien,nevousinquiétezpas.Nousétionsen«off»etdonc

c’est top secret. Ah, quand même, le vélo c’était pas comme ça dans notrejeunesse. Les mecs couraient par plaisir. Vos deux cent victoires, obtenues àl’eauclairejesuppose?—Vousplaisantez?Oncourraitaussipourgagnersavie.Alorsfallaitsurtout

pasmollir.Jesuistoujoursen«off»,d’accord?MonsieurFougeron,rappelez-vous, on prenait tout et n’importe quoi à l’époque pour être performant, desamphétamines, de la cortisone, de l’éther, du Sargenor, de la caféine, de lacoramine,destasdesaletésqu’onachetaitchezdespharmaciensplusoumoinsvénaux, avec de vraies-fausses ordonnances de médecins qu’on payaitgrassement.Unvrairéseauparallèle.Maisvoussavezcelaaussibienquemoi,monsieur Fougeron. Votremagazine, comme tous les autres, se vendait grâceauxexploitsdeschampions.Jamaisilneparlaitdedopage.Jem’ensouviens.Jele lisais, bien sûr, comme tous les coureurs. Il y avait une rubrique sur lescoursesenrégion.Vousavezparlédemoiàmoultreprise,demesvictoires,demontalentetjamaisdudoping,commeondisaitalors.—Franchement,jenesavaispasquec’enétaitàcepoint.—Ohquesi.Et jenevousparlepasdesarrangementsentrestars locales…

nospetitesaffairespourempêcherlesemmerdeurs,lespurs,ceuxquivoulaientprendrenosplaces,ceuxquiavaientdel’ambition.Onlessoignait,croyez-moi!—Vousneleurfaisiezpasdumalquandmême?—Y en a bien un ou deux qui ont fini dans le fossé…ils ne voulaient pas

comprendre,lescons.—Iln’yajamaiseudedrame?— Pas vraiment…Sauf un quand même. Oui, je peux en parler. Julius

Pérignon,vousvousrappelez?—Pérignon,oui,unpeu.Unjeuneespoirdelarégion.Trèsfortsprinter.Ila

faitunemauvaisechute.Ilatoutarrêtésij’aibonsouvenir.C’estvieuxtoutça.—C’étaiten1967,trèsexactement.Jemesouviensendétaildesachuteàce

petitconnarddeJulius.Ilamorflédur,bassinfracturéettoutlebazar.—Vousyétiez?—Sij’yétais?C’étaitàManziat,dansl’Ain.LeGrandPrixduboudin.Une

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fameuse course. Putain, le Pérignon, on voulait se le faire. Il gagnait tout, legamin, et sans notre permission. Il cassait la baraque ! Il fallait arrêter ça. Ilfallaitlestopper!—Nemeditespasquevousl’avezfoutuenl’air!—Ehben…si,onl’afaittombervolontairement.J’yaisouventpensédepuis.

Caluiabrisésacarrièreàcepetit.Putain,lapoisse,quoi.—Vousavezvuquil’afoutuenl’air?—Vucommejevousvoisetmêmed’encoreplusprès,monsieurFougeron.

C’estmoiquil’aifaittomber,ouimoi.Oh,jen’ensuispasfier,allez,maisj’aifaitmonboulot…servicecommandé…C’est tout.Bon,dites-donc,onn’estpasvenupourparlerdevieilleshistoiresquin’intéressentpersonne.Undemi-siècleaprès.Toutlemondeaoubliéettoutlemondes’enfout.Bon,onarrivedanslesmontsduBeaujolais.Lepaysdespierresdorées.Onvas’arrêter,garerlavoitureet prendre les bécanes.Onvamonter le col duChatoux.Unevraie jolie côte,vousallezvoir,plusieurskilomètresavecdupourcentageetdebeauxpaysages,trèssauvages.Aussitôtdit,aussitôtfait.IlaunebellemontureaussilepèreBlansky.Cadre

Lookmonoblocnoir et blanc tout équipé enShimanoDuraAce série 9, rouesCorimacarbone.Jelefélicite.—Beauvélo,aussi,président.Trèsbeauvélo.—Septkilos,pile.Ilmefautbiençamaintenantpourfaireunpeuillusion,à

monâge.Ondémarrepeinards, il fautbiens’échaufferavant lecol. Ilade l’allure, le

président sur sonLook. Jambes fines qui tombent droit sur la pédale, le busteallongé,lesbrassouples.Deuxcentsvictoires,lechtipépère!Ilenrestequelquechose,putain,ilaencoredustylecevieuxcon!—Vousnemettezpasdecasque,Président?—Ahnon,çameserrelatête.J’aihorreurdeça.Jenelemetsqu’enville.J’ai

tort,jesaisbienmaisc’estcommeça.Etvoustoujoursdesgantsd’hiver?Vouscraignezdesmains?—Oui,énormément. J’ai trèsvite lesdoigtsgourdset j’aidumalà tenir le

guidon.On commence à grimper avec des petits braquets, souples, tranquilles puis,

progressivement, le rythme est de plus en plus soutenu. Il accélère, Blansky,nettement. Ilcommencemêmeàvisserunpeu. Ilme teste.«Vas–ymonpetitvieux,jesuistoujourslà,jesuisdanstaroue,jetecolleaucul,pousse,pousse,poussetoujourscommedisaitFrancisPélissieràsonfranginHenri…»

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Lecolest joli, assez raide,aumilieud’unesplendide forêtdeconifères.Onprend de la hauteur. J’ai le temps encore d’apprécier le superbe paysage. Onroulevite,moidanslaroueduprésidentquimoulinetrèsfin.—Encoretroisbornes…ilmefait,dansunsouffle.Lavoien’estpas large,maisbiencarrossée.Àdroite,dansles tournants,on

voitdespetitsparapets,pashautsdu tout,pourprotéger lesbagnolesdu ravinplutôt profond. On voit de gros rochers blancs tout en bas. Dans les lignesdroites,iln’yapasdeprotectionsurleborddelaroute.C’estnickel!Je m’accroche dans la roue de Blansky qui monte maintenant à fond les

manettes.Ilvisseencoreunpeupluspourmefairesauter,cefumier.Putain,onn’estpasauchampionnatdumondedesvétérans,nomd’unchien,quelconnardcetype!Ilselèvedelaselleet,àbloc,poseunenouvellemine.Jerésiste,auxtaquets et lui crie dumieux que je peux, malgré l’essoufflement « Excellent,président,excellent,vingtdieuxvousavezencoredebeauxrestes!».Voyant que je suis toujours dans sa roue, encore capable de parler, par un

curieuxmaisassezordinaireréflexe,impressionné,insensiblement,ilralentit.Jeme porte immédiatement à sa hauteur, sur sa gauche et le regarde. Il a l’airfatigué,l’ancien,visagelivide,mouillédesueur,àboutdesouffle.Iltournelatêteversmoi.Jeleregardefixement:«JesuisJuliusPérignon,Blansky.JuliusPérignon,tu

terappelles?Tiens,prendsçadanstagueule!».Maphraseàpeinefinie,sansvergogne, jebalance,de toutesmesforces,un

terriblecoupd’épauleàcetahuri,quin’enpeutmais.SonbeauvélofiledansleravinetBlanskyavec,prisonnierdespédalesautomatiques,quigueuleun trucincompréhensible.Tupeuxtoujoursgueuler,enfoiré!Labécanesefracasse,enbas,surlesrochersblancsdansunjolibruitdeferraille.IldoitêtrechoucardleLookmonoblocblancetnoiretcesaligauddeBlanskyaussi,latêtenue!Jen’aiplusrienàfoutredanslequartier.Jefaisdemi-touretredescenddare-

daresurVillefrancheoùjeretrouvemavoiture.Jerangelevélodanslecoffre,enlèvemondéguisement,cambutelesplaquesminéralogiquesetrentreàParis,tranquille, devoir accompli. Il va en baver, Blansky, en crever j’espère. C’estbienfaitpoursonblase.FallaitpasmelouperàManziat!Jen’aiplusrienàfairedanslarégion,cettefois,jelesais…Dansma voiture, un petit air de poésie sans prétention, comme acouphène

dansl’oreille…Ils’estenvolédanslesairs

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SursonbeauvélonoiretblancIls’estfracassésurlapierreTêtenueetcorpspantelantTantpispourmoitantpispourluiLavieapassécommeunsongeDestinscroisésavecBlanskyQueremordjamaisnemeronge

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CHAPITREONZEIlfautdésormaispasseràlasuite,passerlesannées,lesdécenniesettourner

lespages,ilfautavancer,avancerencoreetencore,descendreletemps,tournerpleinpotlesaiguillesetarriver…àl’ENA.Ehoui,aprèslaréussitesanstropdedifficulté, à ce qu’on appelait alors « le pré-concours », réservé auxfonctionnaires, j’ai eu droit à une année de préparation à plein temps dans uninstitut de sciences politiques en province. J’ai bien suivi les cours, bientravaillé,bienassimilélesconseils.C’étaitdur,trèsdurilfautlereconnaitreetilm’afallutenir,avecdétermination,ducaféetdescigarettes,beaucoupdeboulot,des nuits courtes…et j’ai réussi le concours d’entrée à l’Ecole nationaled’administration,leplusprestigieuxdelafonctionpublique.Unyénicheàl’ENA!Sûrementlepremier–etpeut-êtreleseul–bohémienénarquedel’Histoire!Personnen’enajamaisparlémaisc’estainsi.Jenemesuisjamaisrépandusur

cesujet,contrairementàquelquesautresquiontbénéficiédequotaspourentreràSciencesPooumêmeàl’ENAouailleurs.Lequotac’estlelotdeconsolation,quoi, parce que vous êtes défavorisé au départ en étant membre d’unecommunauté – je n’aime pas lemotmais il est commode – qui serait en étatobjectif d’infériorité. C’est un peu vrai, bien sûr, mais un peu indigne aussi,non?Moi,jen’aipaseubesoindececonceptàlamode,politiquementtrèscorrect,

humainementbiencommode,maistrèslâcheaufond,pourfairepartiedugothaetj’ensuisbienfier,malgrél’indifférencegénérale.Jevousraconteunepetiteanecdotesurmonconcourspourvousdistraireun

peu,aprèsvousavoirfaitsubirtousmescrimesabominables.Nous en sommes au fameux grand oral, devant un jury de neuf ou douze

membres–jen’aiplussouvenir–assisderrièreunegrandetableenformedeferàcheval,lecandidatseulenfaceetunpublicdecurieuxquichuchotentderrière.Surlatable,bienenvue,lacélèbrependuleenformedegrenouillequiégrèneletemps.L’épreuvedureuneheure,danscettesalleauxboiseriessombresetàlalumièrecrue.Lesilenceestterriblementpesant…Jesuis là, stresséautantpar la légendedes lieux–noussommesencore rue

desSaintsPères–queparlatronchedesmembresdujury,tousdesmecsilmesemble,quimefixent.Ilsontpassélajournéeàécouterlescandidatsetàposerdesquestions.Ilestasseztardlesoir,ilssontfatiguésetl’atmosphèremeparait

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plutôtlourdingue,unpeucommesijelesdérangeais…Je présente du mieux que je puis, en plaçant bien ma voix – c’est très

importantpourcapterl’auditoirenousa-t-onserinépendanttoutelaprépa–moncommentairedetextepréparédanslapetitepièced’àcôtépendantlademi-heureprécédente. Je réponds aux questions, je suis plutôt à l’aise, ça se passe assezbien,mesemble-il.Plusieursmembresdu juryn’écoutentnineregardent, leurjournéeaétélongueetfastidieuse,ilsdécrochent.Certainsécrivent,leurcourrierpersonnelpeut-être?Jen’ensaisrienmaisjeleremarque.Ilresteunedemi-heurepile,lagrenouille,formelle,estimpitoyable.Onarrive

doncauxquestionsdeculturegénérale,leplusdifficile,épreuvelégendaires’ilen est, celle qui classe le candidat, l’épreuve décisive dit-on. Ca peut êtren’importe quoi, comme première question…la pêche à la mouche enNormandie…lestrainsdusoirauVenezuela…laculturedupavotauNépal…lanaissancedelafrancmaçonnerie…l’œuvredeMauriceScève…lapopularitédeJohnnyHallyday…le vainqueur du tour de France 1951 – cherchez pas, c’estHugoKoblet,leSuisse–…lanouvellevagueaucinéma…lapolitiqueculturelleen Italie du nord…la danse classique…hasard ou nécessité…que sais-jeencore…Il faut,ondoit s’yattendre, être capablede répondreouaumoinsderebondir, de réagir, demontrer son tempérament, son énergie, son sensde l’à-propos,sonespritderépartie.Cen’estpassimpledutout,quoi!J’attendsdonc,fébrile,maisessayantsurtoutdenepaslemontrer,lespognes

humides, la salive tarie, la lèvre sèche, le souffle aux taquets, la jambemollassonne,lesdeuxmainsl’unesurl’autre,poséesbienàplatsurlatabledetorture,lebustedroit,latêtehaute.J’attends,stoïque,lapremièrequestion.—Monsieur,pourvous,qu’est-cequ’unbourgeois?Putain,laquestionàlacon.Laquestionquitue.Lemecquimelapose,plutôt

jeuneparrapportàlamoyennedujury–cedétailm’avaitfrappé–meregardebiendroitdans lesyeux,petitemoueunpeunarquoise…il est tard, camarade,noussommestousfatigués,démerdetoidoncavecça,monpetitami…t’asvouluvenir,alorstuyes…vas-y,ont’attend,ont’écoute!Jeneréfléchispasuneseconde,muparunesortederéflexepavlovien.—Monsieur, un bourgeois, c’est quelqu’un commemoi ! Tel que vousme

voyez,eneffet,jesuisunbourgeois.Lemecestinterloqué.Sonregardsefige.Ceuxquicontinuaientd’écrireleur

courrierpersonnelseredressentetmefixentaussi.Onattendquejem’explique.—Ehbienoui,j’habiteBourg-en-Bresse.Leshabitantsdecettevillesontdes

burgiensoubourgeois.Jesuisdonc,làdevantvous,unbourgeois.

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Monquestionneur semet à sourire,puis à rire franchement, sansmequitterdes yeux, les autres en font autant, ça rigole, ça se gondole, les nerfs lâchentsoudainement.Le jurysebidonneetçamedétendcomplètement,euxaussi, lasuite sera facile.Le jury, je le sensbien,m’aadopté, ilsm’ontdésormais à labonneetonfinit,complices,ensouplesse…Bon,natürlich, il y a aussi toutes les autres épreuves orales. Et puis, avant

d’enarriver là, ila fallu réussir l’écrit,desépreuvesmarathondesixplombes,dossierdedroitadministratif,rédactiondedroitinternational,dissertationsurunsujetdeculturegénérale,langueétrangèreetj’enoublie.Onfinitlasemainesurles rotules, lessivés en plein, les nerfsmoitié niqués, la tronche vide et il fautpréparerlesépreuvesorales,uneparsemainependantplusd’unmois,ilmefautchaque foismonter à Paris, c’est affreusement crevant.On voit là si tu as dufond,delarésistancephysiqueetmentale,situasdurépondant,del’ambition,del’orgueil,bref,situpeuxfaireunhautfonctionnairedelaRépublique!Au final, je faispartiedesquarante reçus, surplusieurs centaines audépart.

C’esttrèsvalorisant.J’aisavourécesuccès.Monpapaétaitfierdemoi,trèsfier.Lorsquej’arriverai,unpeuplustard,commestagiaireàlapréfecture,ilcollerasur laportede sonplacarddecuisine, l’article avecphotoqueLeProgrèsmeconsacraalorsetilleferalire,obligatoire,àtoussesvisiteurs!Lascolarités’estbienpassée.J’ai beaucoup aimé le stage en préfecture, le Préfet, pourtant clairement de

droite,m’aapprécié,afaitdemoisonprovisoiredirecteurdecabinet,puissonchargédemission économique et j’ai pu fairedubonboulot, sans arrêt sur labrèche.Pasunemploisupprimédansledépartementpendantmamission,pasunseul, alorsque la crisebattait–déjà– sonplein ! Jeme suisbattucommeunchien,sollicitantlesuns,menaçantlesautres,convoquant,parlant,convaincant.J’habitaisunepetitemaisondanslegrandetbeauparcdelapréfecture,autant

direquej’étaistaillableetcorvéableàmerci,lefidèleserviteur,lefonctionnairezélé,toujourspremierlematinauburlingue,ledernieraussiàquitterleslieux,lesoir,toujoursbonpourmetaperlespermanenceslessamedisetdimanchesetçadurepresqu’unan.Camebottemaisc’est long,c’estcrevant. Jedécidedenepas choisir la préfectorale à la sortie de l’école, trop astreignant, tropd’investissementpersonnel.LaRépublique,onlarespecteetonl’aime,maiselleneméritepeut-êtrepastant…Les dix-huit mois d’école, rue de l’Université, sont plus peinards, moins

pénibles, mais on passe sans arrêt des épreuves de toutes sortes en vue duclassement final. Ca n’en finit plus. Et puis, il faut voir l’atmosphère de

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compétition.Àcouperaucouteau!Tousdesmalades, lescollèguesdel’ENA,pourbeaucoupentouscas,desgensauxdentsquidécoupentlamoquette,mecsougerces!Desgenssûrsd’euxetdominateurs!Putain,c’étaitcasse–burettes!Assezvitej’ailevélepied.Insupportablecettetensionpermanente,peuhumaine–ou trophumaine?–aumilieudecette faunede technocratesquim’étaitdeplusenplusétrangère!Jen’aipasvoulufairepartied’une«écurie»,Jenesuispasuncanasson!Rienàbranlerduclassement.Dansdetellesconditions,rienàfoutredesortirdansungrandcorpsdel’Etat,lesaintdessaints,soi-disant…Conseil d’Etat, pour gâcher sa vie à appliquer, rue de Rivoli, souvent

inutilement, anonymement et toujoursde façon technocratique, le droit public,pendanthuitheuresparjourousquatter,sanslégitimitéaucune,parnature,touslesplushautspostesdesrouagesdel’Etat,sansquasimentd’exception,exerçantainsicommeunesortede«droitdecuissage»surlafonctionpublique…InspectionGénéraledesFinances,pour emmerder, sans rienyconnaitre, les

percepteurs et les receveurs des impôts…puis proposer des réformes idiotes,purementtechnocratiques,avantdesefaireacheterleplusvitepossibleparunebanqued’affairesavideetcorruptrice,gagnerpleindesous,encoreetencoreoudiriger, hautain, une entreprise publique en la ponctionnant bien à fond, bellepompeàfricpourlaclassepolitique…CourdesComptes,pourpondre,rueCambon,sortedemouroiràl’ancienne,

desrapportssouventfumeux,toujoursimbitables,etquifinissentgénéralementdansdespoubellesoudesplacards,oubliettesdel’histoire,oupourenterrerbienprofond des affaires sordides, magouilles, détournements, malversations etconflitsd’intérêt,chezElf,chezFranceTélécom,chezArevaouailleurs.Jenesavaispascequim’attendaitquelquesannéesplustard…J’ai fait juste ce qu’il fallait pour sortir de l’ENA sans problème, à un rang

permettantunchoixminimaletbasta!Cefuttrèslong.Jen’aipasapprisgrand-chose.Jen’aipasdésapprisnonplus,

cequiestdéjàconsidérable.L’intérêtgénéral,leservicedel’Etat,lerespectdudroitétaientlesfondements,lespiliersdel’enseignementàl’ENA.C’estvrai.Jepeuxl’affirmer.J’yétais.Jecrois,hélas,troisfoishélas,queleschosesontbienchangéetquelesensde

l’Etatetdel’intérêtgénéralaétépeuouprouremplacé,partout,parlarechercheeffrénéedelarentabilitéetparl’effetd’annonce.Tantpis.Unpaysaleshautsfonctionnairesqu’ilmérite!J’ai choisi de retourner aux Finances, ma maison, direction générale des

impôts, Rue de Rivoli d’abord, puis deux ans de mobilité obligatoire, au

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ministèredel’Intérieur,puisconseillertechniquedanslecabinetduministredel’économieetdesfinances,PierreBérégovoy.Puisretourauximpôtspendantla«traverséedudésert»dessocialistesentre1986et1988.Puisretouraucabinetde Béré. C’est valorisant la vie de conseiller de ministre, surtout quand leministre est un grand personnage. C’est le cas. Béré est un grand ministre,intelligent, cultivé, bienveillant tout en étant ferme et rigoureux. Le moule,semble-t-il,aétécassé…En deux fois, je me suis tapé plusieurs années de cabinet. Passionnant et

crevant.Vuducabinetduministre,toutestimportantettoutesturgent.D’oùunepression permanente, du stress, de la fatigue…quelques réussites, bien sûr…beaucoupdedésillusionsaussi…lavie,quoi!Mais jeme défends super bien, je bosse dur, je suis fidèle et loyal, ce qui,

contrairement à ce que l’on pourrait penser, est plutôt rare. Le ministrem’apprécie. Il me rappellera, chez moi, en personne, lors du retour dessocialistesauxaffairesen1988,pourquej’intègreànouveausoncabinet.C’est grâce à Pierre Bérégovoy que j’ai eu la chance de croiser François

Mitterrand,souventesfois, lorsderepasenpetitcomitéaurestaurant lePichetou chezLipp. La première fois ce fut pour parler fiscalité. Le Président aimamon humour. Il m’invita à nouveau. Je lui racontais des blagues yéniches oumanouches et ça le faisait marrer, considérablement, aux éclats souvent. Iladoraitrire lePrésidentet ilavait l’œilquifrisaitenattendant lachutedemespetites histoires, petit sourire carnassier avec la lèvre supérieure légèrementretroussée,dentsacérées.Ilétaitbonpublic,vraiment,avecmoientouscas.Trèsbonpublic.Enoutre,drôle, fin lettré,caustique,à l’humour ravageur…ilavaitun sacré talent ! C’est le mec le plus génial que j’ai rencontré dans ma vieprofessionnelle.Uneépée,Mitterrand,unepointure,uneénormepointure!Maisj’ai vu trèsviteque lebeau-frèreHanin, l’amuseurofficiel, a craint que je luifassedel’ombre.Lorsqu’ilparticipaitaurepas,ilmeregardaitavecméchanceté,l’œilnoir,mecoupait salement laparole, se foutaitdemagueuleparce j’étaisénarque.Ce fut pareil avecCharasse, l’autre fou du roi, vite devenu jaloux etmauvaisavecmoi.Mitterrand,amusédeceschamailleriescourtisanes,nedisaitrien, laissait passer. Alors je me suis fait de plus en plus rare puis, sous desprétextes divers, ne suis plus venu. J’ai revu le Président une seule fois chezLipp,oùildinaitavecsafilleMazarineetsoncompagnon.Jesuisallélesaluer.Ilm’a regardé en souriant etm’a dit «Ah, Julius, vousm’avez bien fait rire.Prenezsoindevous».Sacrébonhomme,cePrésident!C’estaprèsladéfaitedessocialistesauxlégislativesde1986,conduisantàla

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première cohabitation, que j’ai connumespremiersmalheursde carrière, si jepuisdire,mespremiersdésagrémentspourêtreplusexact.PierreBérégovoyestremplacéàRivoliparEdouardBalladur.Noussommes

virés, quoi. Comme tous les membres de cabinet, je dois me démerder pourretrouveruneplacedanslesservices.Onmeproposeunposteintéressantetunpeu inespéré dans ma direction d’origine, chargé d’une importante sous-direction.Vumonanciennetéc’estplusquebienetJ’accepte.Putain,quen’avais-jepasfait?Uncrimedelèse-majesté,unsacrilège.Mais

pourquimeprenais-je? J’avais servi lagauche,cesusurpateurs,cesnuls,cesmoinsquerien,cesincapables.JedevaisalleràCanossa,direquejen’étaisalléchez Bérégovoy que comme technicien, renier totalement mes convictions degauche.Alorslà,peut-être,onmepardonnerait,onm’acquitterait,onmelaveraitde tout soupçonetonmepermettraitd’occuper laplaceproposée. J’aienvoyépaître,biencommeilfaut,lepetitcommandodepseudosgestapistes–c’estcequejeleuraicrachéàlagueuleàcesfumiers…ilssereconnaitront–venusmeproposer l’infâmemarché.Ah les ordures ! Elle est belle la droite française !Quel ramassisd’enfoirés !Quellemorgue !Si lesgens savaient ! Jen’inventerien.Toutestrigoureusementexact.Ilsvontmefairechier,iln’ya,hélas,pasd’autremot,cessombresindividus,

pendantdessemainesetdessemaines,bloquantmadélégationdesignatureduministre avec celle de tous les autres sous-directeurs, bloquant en fait lefonctionnement de toute la direction. Quel sens de l’Etat ! Ah les beauxrépublicains!Ulcéré,jeprendsalorsmacanneetmonchapeauetmerendchezleconseiller

dunouveauministre, lefameuxBallamouchietsachaiseàporteurs,enchargedesnominations,pourluidiremafaçondepenser,toutenproposantderenonceràmonposte.Jeluidisaussi,amicalement,unpeuenhypocrite«ImaginesqueTonton François soit réélu dans deux ans…ça ne parait pas totalementimpossible…Imagines que, dans la foulée, les socialistes gagnent leslégislatives…c’est envisageable…Imagines que Béré revienne à Rivoli…c’estprobabledanscecasdefigure…Tuvoisunpeuletopo?Tun’auraispasbeauspiel,dis-donc,monami.Tesactionsenprendraientunvieuxcoup,tunecroispas…monami?Enfin,c’esttoiquivois…monami!».Lelendemainmatin,lasituationestdébloquéepar«monami»ettoutrentre

progressivementdansl’ordre,augranddamdecespetitsmessieursdupartidesconnardsquimevoueront,pour le restede leurvie administrativeetpeut-êtreplus,uneconsidérabledétestation.

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Dèsl’annéequisuit,d’ailleurs,ilsvontmefairepayermonaudace.Voicilesnominationsaugraded’administrateurcivilhorsclasse,untrucassezimportant,quiamélioreletraitementetlesprimesetsurtoutfaitrejoindrelecerclerestreintdesfonctionnairesquinesontplusnotésparleurhiérarchie.Unesortedepetitprivilège,quoi.Mesappréciationssontexcellentesdepuismasortiedel’ENAetjesuischargédesous-directionàlasatisfactiondemahiérarchie.Donc,mêmesije suis classé politiquement à gauche, la hors classe est, normalement,automatiquepourmoi.Oui,c’estvrai…normalementautomatique…pourtoutlemonde…maispaspourJuliusPérignon!Le directeur du personnel me reçoit pour me dire que, sur sa décision

personnelle,jenefigurepasautableaudespromotions.Jesuischargédesous-direction,çasuffit,paslahorsclasseenplus,nonmais…tuasservilagauche,jete rappelle…pour qui tu te prends ? Il avait la gueule tordue par la haine, cetolibriusquiavait faitpartieducabinetdePapon, lecollabocriminel, lesyeuxbrillants,lalipperetroussée!Ahjelerevoisbiennet.Àfairepeur!Ilm’enfautquandmêmepluspourmefoutrelesboules.Jeluidisdoncmafaçondepenseràce directeur d’opérette et je pars en lui claquant la lourde à la gueule. Il n’enavaitvisiblementpasl’habitude!Le ministre avalise le tableau qui m’élimine et qui comprend les noms de

collèguesplutôtmédiocresetmalnotés. Je l’aidans leprose,bienprofond, jesuisridiculisé.Puis, le ridiculene tuantpas toujours, l’affaire se tasse. Je tourne, commeà

chaque fois, allègrement la page.La rancœur fout le camp, progressif. Je suispromul’annéed’aprèsetvoguelagalère!Etquandnousreviendronsauxaffaires,ledirecteurd’opérettesera,deuxans

plustard,grâceàl’extrême–coupable?Oui,d’unecertainemanière,jelecroiset l’ai dit – bienveillance du trop gentilministreBérégovoy, nomméTrésorierPayeurGénéralderégiondansunedesplusbellesrésidencesdelaRépublique.Il n’empêche que je n’ai jamais oublié ma première humiliation

professionnelle, une injustice purement gratuite, une saloperie, une indignité,justeme faire payer le fait d’être de gauche, de travailler avec les socialistes.C’estpurementscandaleux,honteux!«Uneinjusticefaiteàunseulestunemenacefaiteàtous»avaitécrit,lucide

etpertinent,legrandMontaigne.Vingt-sept ans après, Robert Adrien Grandmoux, est un ancien Trésorier

PayeurGénéralenretraite.Ilaoccupépendantvingtpigesdespostessuperbienpayés, dans les plus belles résidences de la République. Il n’a pas beaucoup

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forcésontalent–maisenavait-il?-pendant toutescesannées, lesTPGétantsecondés par des adjoints, compétents, eux, issus des cadres duTrésorPublic.Depuis quelque temps, tout ça a été réformé, trésor et impôts fusionnés, TPGremplacés par des directeurs des finances publiques.Ca ne change pas grand-chose,fondamentalement,auschmilblickmaisçafaitquandmêmeunecouchedemoinsaumillefeuilleadministratif.Toujoursça!Aprèsl’effort,leréconfort!Grandmouxs’estretirédansunmanoir,enplein

cœurde laNormandie,qu’iloccupe seul laplupartdu temps.Divorce,grandsenfantstoujoursenvadrouille,jeunecompagnesouventretenueàParispoursonjobetpeut-êtred’autreschoses…Je suis pour l’occasion Cyrille Baldassari, vice-président de la maison

d’éditionDurèveàNeuillyet jeviensproposeruncontratpourunbouquindesouvenirsàMonsieurGrandmoux,danslecadredenotrecollection«LesgrandsserviteursdelaRépublique».Il a beaucoup aimé l’idée lors de notre conversation téléphonique de la

semainedernière.Savoixtremblotait«Pourquoiavoirpenséàmoi.Ahjesuisflatté,voussavez»…etmoi,toutensucreries,toutmielleux,hypocriteenplein«Onnousaparlédevous,devotremagnifiquecarrière,votresensdel’Etat,toutça…».Jesuissûrqu’ilbandochait,pépère,outoutdumoinsqu’ilenavaitl’idée!Iln’apasétécommodeàtrouverlemanoirdecevieuxcon.AprèsL’Aigle,je

me suis emmerdé comme un rat mort. Ca se ressemble tout, en automne, enNormandie, des prés verts, des prés verts, des prés verts et des pommiersmordorés…partout, partout ! Un paysan du coin, béret enfoncé jusqu’auxoreilles,yeuxinjectésettrufferougedumecquinecrachepassurlecalva,m’amontrélechemin…jusqu’aulieu-dit«Ravanel»,pastroploindumanoir,repérégrâce àma carteMichelin, leGPS ayant toutmélangé, le nul, depuis un bonmoment.PrudentleJulius,commed’habitude!J’aisuivisabétaillèrepourrie,àl’autochtone au béret, pendant au moins dix bornes, dans des endroitsimprobableset je suisarrivéàRavaneloù j’ai remercié leploucnormandà latrufferouge.«C’étaitpasbiendurdetrouver,hein?Vousauriezquandmêmepu vous débrouiller tout seul !» m’a-t-il dit, en guise d’adieu. J’ai garédiscrètement ma verdine de location, un peu plus loin, au milieu d’un petitbosquetauxarbresrouxpuisj’aigagnépédibus,attachécaseenpogne,costardgristroispièces,lecasteldecevieuxschnockdeGrandmoux.Ilsevoitdeloince manoir, bâtisse prétentiarde, dégoulinante de mauvais goût, avec fenêtresimitant les vitraux d’église, tout faussement rustique, fer forgé noir partout,

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réellementmoche.Passons,jenesuispasvenupourl’architecture,vousvousendoutez,maisquandmême,ilyadeslimitesaumauvaisgoût,nomd’unepipe!Ilm’accueillesursaterrasse,leTPGàlaretraite.Ilatoujourslamêmegueule

defauxdercheintégral,detraitredecinéma,decollabocommeonenvoitdansles livresdeModiano, tronchechafouine,yeuxglobuleux, lèvresminces, styleZemmour, vous voyez le genre,mais énarque, lui, grand, lui, plutôt beau, lui,cheveux blancs encore drus. C’est le même mec qu’autrefois, costard bleu,cravaté,maisdevenuvieux,trèsvieux.C’enestpresquegênant.Jesuismedéguisé,biensûr,lentillesmarron,perruqueetbarbichettepoivreet

sel,grosseslunettesenécaillenoire.Il me tend la pogne et la laisse pendouiller, sans serrer la mienne, comme

autrefois, toujours aussimou, toujours aussi faux cul.Came dégoûte.Depuistrentepiges,cemecmedégoûte.Dans le salon «m’as-tu vu », on croule sous lesmeubles sombres chargés,

tarabiscotés, les tableaux de chasse à courre auxmurs, les bibelots disparatesposéssurlestables.Dansdesfauteuilsrustico-ringardsàgrossesrayuresvertesetrouges…etpatati,etpatata…oncausedetoutetderien,delaNormandie,desvaches, du lait, du cidre, des problèmes des paysans, du temps qu’il fait, del’automne.Ils’impatienteunpeu,legrandcon,jelevoisaulégertressautementdesajambedroite,commeautrefois.Ilévoquenotreconversationtéléphonique,le livre de souvenirs auquel, depuis, il a réfléchi, les droits d’auteur, lacouverture,putain,toujoursaussicon,aussiégoïste.Jefaisminedenepasvoirsonimpatience,lelaisserunpeumariner.—Ilestbeauvotremanoir,monsieurGrandmoux.Vousmefaitesvisiter,s’il

vousplait?—Sivousvoulez.Suivez-moi…dit-ild’unairunpeusurpris,déçu,las.Onmonteparunescalier intérieurenbois,deuxétages.Onarrivedansune

grande bibliothèque qui donne sur un balcon d’où l’on domine le paysagenormand,desbocagesvertsàpertedevue.Onvasurlebalcon.—Attention,nevousappuyezpas,s’ilvousplait,larambardeestàréparer.Décidémentlaprovidenceestavecmoi,jedoisavoirlefionbordédenouilles,

ilfaudraquejevérifie…Enattendant,jevois,biennet,larambardefissuréeendeuxendroits,aubeau

milieu. On s’approche. Grandmoux cause, cause, cause, cause en faisant degrandsgestes,lagueuleenamouréepourlui-même,lesyeuxquibrillent,sabellecarrière, son beau manoir, le superbe paysage de la Normandie. Il est à dix

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centimètresdelarambardefissurée,prisparsondiscours.Ils’écoute,ah,ilaimes’écouter,jen’existeplus.Ilestseul,danssasatisfaction,sagloire.Décidément,cetindividuestuncon,unvrai!Je me glisse derrière lui, enfile mes gants de chirurgien et, sans vergogne,

pendant qu’il pérore, balance ce grandmollasson dans le vide, en le poussantdansledosdetoutesmesforcesàtraverslarambardequicèdeillicoetj’hurle:—JuliusPérignon,lahorsclasse,tuterappellesgrandcon?Crèvefumier!Iln’apastropletempsd’apprécier,lepèreGrandmoux,ilmoulinedesbrasen

beuglant,telungoretàl’abattoirets’écrasecommeunemerdesurlecarrelagedesabelleterrasse,deuxétagesplusbas,latroncheenavant.Putain,çafaitungrand«splatch!»,çacraquedepartout,osetcartilages,latroncheexplose,dela cervelle se fait lamalle et se répand, blanchâtre, sur le carreau.Capisse lesang,c’estdégueulasse…Jeplainsceuxquivontnettoyer!Jeredescendsl’escalieretquittesansregretscetendroitàlanoix.Arrivéàla

voiture, tranquillement, je cambute les plaques minéralogiques, ôte mondéguisement,changedevesteetenroutepourParis,missionaccomplie,vitefait,bienfait.Pasdemobileapparent,pasdetraces,pasdetémoin,lerougeaudàlabétaillère m’ayant guidé jusqu’à un lieu-dit éloigné du manoir, j’avais undéguisementetdesfaussesplaquessur labagnoledonc jesuispeinardcommed’habitude.OnpenseraqueGrandmouxauraitdûfaireréparersarambardeavantdesepenchersursonbalconmaisondiraaussiqu’ilétaittrèsseul,cethomme,unpeuabandonné,unpeudésemparé.Peut-êtremêmes’est-iljeté?Allezsavoir,monadjudant…Voilàpourmonpremier énarque.Pas trop compliqué, pasplusquepour les

autres,dupareilaumême,cesontdesconscommelesautrescertainsénarques!Ehbentantmieux,parcequej’enaiencoreàdessouder,desénarquesetunsacrépaquet!Dans la Renault Mégane gris anthracite passe partout, la tronche dans les

volutesbleutéesd’unminiDavidoff,jedéclameàtue-têteunpetitpoèmequimevient,espiègle,àl’esprit:

Ilesttombéfaux-culEtsesbrasbattentl’airMoulinetsridiculesDeuxsecondesdemisèreNepourrontlesauverLuiquifutnuletcon

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InutilemessagerDésolantparangonBon, évidemment, comme à chaque fois, ce n’est pas du Rimbaud ou du

Charlesd’Orléans,onestbiend’accord,maisçafaitplaisir.Cettepetiteoraisonfunèbre,aprèstout,envautbiend’autres.

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CHAPITREDOUZELeprochainénarque,surmaliste,normalement,estMariusMeunier.Ilaété,

cetteenflure,nommégrâceàPierreBérégovoy,directeurdupersonnelàlaplacequimerevenaitdedroit,dumoinslepensé-je,lerevendiqué-je.J’avais été humilié à l’époque, sans trop le montrer, natürlich, style haut

fonctionnaireau-dessusdeça,pasdejalousie,écoleanglaise,montourviendraetpuisMeunierestunmecbien…c’estunami.Lefaux–culismehabituel,quoi!Lesénarquesappellentçadelaprisededistance…Mais,bon,en réalité, j’avaismorflédur, jen’avaispasaimé,maisalorspas

aimédutout!Jesuisunpeuemmouscailléaujourd’huidedevoirbuterceMariusMeunier,

d’abord parce qu’il ne m’a pas fait de mal directement, ensuite parce que jel’aimaisbien,oui,pourdevrai,onfaisaitpartiedumêmecabinetministériel,ilétait simple et gentil, il bossait avec conscience et loyauté, était compétent,respectaitleministre…Cen’estpastoutàfaitrien,dites,etc’estplusquerare.Béré l’appréciait beaucoup, le Marius, ce qui créait envers lui de terriblesjalousiesde lapartdescollègues,voirdeshaines tenacesmais ilne lesvoyaitpas,nevoulait pas lesvoir, s’en foutait complet, traitait tout çapar lemépris,par-dessuslajambe,avecunenthousiasmejuvénilecommedisaitleministre,quis’enamusait.Meunier est à l’origine de l’enquête de 2013 qui a coûté la vie à l’ex

commissairedepolicedevenudétectiveprivéAlbertDurantonetàsacompagneindienne,LisdiniaMoucoul.Grâceàeuxetàquelquesautres,lamortdePierreBérégovoy a pu être élucidée et l’on sait désormais que c’est un assassinatpolitique.ToutestdanslepetitpolarIlsontbutélePetitChoseécritparAlbertDuranton.Maisbon,sijecommenceàfaiblir,sijenesuispasdanslaplustotalefermeté,

sijesauveteloutelparcequ’ilseraitplusoumoinsinnocent,oùva-t-on?Aprèstout,Dieun’est-il pas chargéde reconnaitre les siens ?Cen’est pas àmoidefairesonboulot!Ceseraittropfacile,déjàqu’ilnes’occupepasdesmassesdenous,Dieu!Vousnetrouvezpas?Jen’aiaucuneraisondeluifaciliterlatâcheàceguignolàbarbeblanchequitrône,lointain,sursonnuage.Qu’ilsedémerde!AlorstantpispourMeunier.Pardon,cherMarius,maistun’avaisqu’àpasme

piquermaplace,tun’avaisqu’àpasêtrelà!Voilà,c’estça!Tufuslà–commePierre–aumauvaismoment,àlamauvaiseplace,àmaplaceetçacen’estpas

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pardonnable,rienn’estpardonnabled’ailleurs,strictementrien,àpersonne…Il est retraitédepuisquelquesannées,Marius et il habiteParis. J’ai, comme

pourGrandmoux,retrouvésonadresseetses téléphonesgrâceà l’annuairedesanciensélèvesdel’ENAquejereçoischaqueannée.Jepaiemacotisation,alors,j’yaidroit.C’est«labible»desénarques.Toutestdedansouàpeuprès.Marius Meunier avait quitté son poste de directeur, il y a une vingtaine

d’années, à cause d’ennuis de santé. « Affection cardio- vasculaire sévère »,avait-ilditàl’époque,avait-ilmêmeécritdansunelettreplutôtémouvanteàsescollaborateursetauxagentsdesadirection. Il avait reprisduservicequelquesmois après, sa santé à peu près rétablie, divers postes, puis préfet de régionquelques années, viré par la droite, puis hors cadre, puis président d’unétablissementpublicassezprestigieux,puislaretraite.Capassesiviteunevie,énarqueoupas…Meunier m’a donné rendez-vous chez Ernestine à Boulogne-Billancourt,

l’aubergeoùilasouventbrifféavecRabouretetDurantonlorsdel’enquêtesurlamort du Petit Chose. Il est devenu un familier de lamaison, un ami de lapatronne.Jeluiaidit«jet’inviteoùtuveux».Iln’apashésitéuneseconde.Ilsortpeu,Marius,pourainsidirejamais.Illuifautunebonneraison.Jel’aiharponnéavecRenéFallet,undesesauteurspréférés.Jesavaisdepuis

vingt-cinqansqu’il rêvaitd’écrireunebiographiede l’auteurdeLeBeaujolaisnouveau est arrivé, en allant sur ses lieux d’enfance et de vie dans leBourbonnais, là où il pêchait, les pieds dans l’eau, dans la rivière Besbre, enrefaisant les routes où il faisait duvélo, là où il eut, plus tard, unemaisondecampagne, à Dompierre, à Jaligny – là où se passeLa soupe aux choux – etailleurs.Ilenparlaitsouventautrefois.Ilvoulait,Marius,écrirecebouquindèssaretraitearrivée,avecsonfrèreainé,grandadmirateurdeBrassensetdeFallet.Hélas,lefranginapassélespiedsoutre,sanscriergare,unbeaumatind’hiver,sursonvélo,ilyaquelquesannées,danslaDrôme,enmontantàBarbières?Uncourt-circuitbrutaldanslebuffet…descendezonvousdemande…impossibledeleranimer!Meunier en fut très affecté, meurtri, prostré, trouvant la mort de son vieux

frangintrèstristeettrèsinjuste.Àl’heuredelaretraite,iln’eutplusgoûtàécrirequoi que ce soit. Il s’emmerdait un peu. Mon coup de fil, inattendu, l’arasséréné. L’aventure Fallet l’intéresse à nouveau. Jeme suis tout simplementprésenté comme JuliusPérignon. Il fut heureux dem’entendre et s’estmontréravidemerevoir.Ilfautdire,jemerépète,quenousétionsplutôtamisautrefois,chezBérégovoy, certes concurrents,mais amis, ce qui est plus que rare, je le

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proclameunenouvellefois!Madame Ernestine est une fort belle femme d’une cinquantaine d’années,

généreusenature,bienenchair,beauvisagemutin,habilléedenoir,commesesyeux, grands et lumineux. Elle est éclatante, cette Ernestine, impressionnantemême, jen’avaispasremarquéàcepointdans lespolarsdeDuranton.Putain,c’estpromis,jereviendrai…Jemeprésente.Ellemesourit,superbe,lesmainssurseslargeshanches.— Bonjour monsieur. Monsieur Meunier est déjà là. Il vous attend. J’ai

apportéunebouteilledeCondrieu.Meunier est assis àune tabledevant la fenêtre, sa table. Il est telqu’en lui-

même,blazerbleu,chemiseciel,cravetousebordeauxfinementrayée,débardeurRalph Lauren, comme autrefois, lunettes cerclées d’or agrandissant ses yeuxverts.Biensûr,l’hommeaprisdescaratsetiladésormaislestifsraresetgris,lasilhouettes’estunpeuempâtée,maistoujoursungentilsourire,unepoignéedemainferme,commej’aime.—Jesuiscontentdetevoir,Julius.Cafaisaitlongtemps.—SalutMarius,moiaussi jesuisheureuxdetevoir.Quinzeans,aumoins,

Vingtpeut-être.LeCondrieuestparfait,pastropfraispournepasgâcherlessubtilsarômesde

fleurs blanches et d’abricots bienmûrs, les gougères sont tendres,moelleuses,rondesenbouche.Onévoquenosviesactuelles,nospetitesviesderetraités.La terrine de lièvre préparée par madame Ernestine himself est fabuleuse,

délicate et puissante enmême temps,mise en valeur par la fine compotée depetitsoignonsrouges.LeCondrieuestunmerveilleuxrévélateurdegoût.Suivent des perdreaux, cuits à la goutte de sang comme il se doit,

accompagnésd’uneembeurréeauxchouxbienlisse.UnsuperbeCôteRôtiefaitvalserl’ensembleavecclasse.C’estvraiqu’onmangesuperbien,chezErnestine.Cavautfastocheunebelle

étoile au guide du pneu, mais parfois, elle oublie, cette chère Bible rouge,certainsétablissementsparcequ’ilsnesontquesimplementconfortables.C’estdommage.On fait le tour avecMeunier des camarades et des copains d’autrefois dont

certains,biensûr,ne sontplusdecemonde,ça fait si longtemps.Alorsonencause, comme un dernier hommage, l’appel aux morts en quelque sorte.D’autres,enrevanche,sontencoreauxaffaires,àleurâge!Onlesrailleunpeu,lescons,incapablesdedételer,lespauvresforçats,lesmalheureuxexploités…

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On est bien, là, tous les deux. Le pinard fait son petit effet. On parle,complices, de Pierre Bérégovoy qui nous avons aimé et qui nous a beaucoupmanqué,descirconstancesdesamort,del’enquêtedeDurantonetdeRabouret,j’ailulepolar,quej’aiapprécié,jesaistout.Onverseunepetitelarmesurtoutça,surlasaloperiedumonde,surcesfumiersdefachos,surGilberteBérégovoy,si malheureuse, morte dans le plus atroce des doutes. On pleure un peu,nostalgiques,surnotrejeunesse…Puisonenvientaufait.J’airencontrérécemment,unpeuparhasard,unmecquiabienconnuRené

Fallet:leprofesseurSourdine,spécialistedelapêcheàlamouche,originairedeVilleneuve Saint-Georges, comme Fallet, avec lequel il était ami depuis trèslongtemps. Ils pêchaient et faisaient du vélo ensemble. Cet homme est prêt ànous raconter des tas de choses. Il trouve excellente l’idéed’unebiographie àpartirduterrain,enpartantdelasource,enrefaisant,initiatiques,lesparcoursdel’auteurdeLespiedsdansl’eau.— Ilnous inviteàdéjeuner jeudimidià laTourdeMontlhéry,chezDenise,

ruedesProuvaires,siçateva.C’estunpeusacantinesij’aibiencompris.—Unpeu,monneveu,queçameva.C’estbonchezDenise,bonetabondant.

LemeilleurtartaredeParis,peut-être…etjeteparlepasdelatêtedeveau!Lecuisinierquiofficieàmidi,BernardNoël,estunpêcheurdetruitepassionnéquiprésentaitnaguère,chaquemois,unerecettedepoissondanslarevueLapêcheetlespoissonsdont j’étaisunfanassidu…putain,çanenousrajeunitpas,cherJulius!EtMariusnote,avecgourmandise,lerendez-vous,auqueliln’irajamais,sur

sonpetitcalepin.—Jemesuisrappelé tonprojetdebiographieavec tonfrangin.Tuenavais

beaucoupparlé, autrefois. Je t’ai téléphoné.Came ferait plaisir de vivre cetteaventureavectoi,tusais.Jenepourraipasremplacertonfrangin,biensûr,maisonpourrafaireunpeusemblant!—GénialJulius,tuesgénial.Cavaêtreformidable.Mercidufondducœur.Ilenaleslarmesauxmirettes,lepetitpèreMeunier.Oncommandeuneautre

boutanchedeCôteRôtie,pourfêterça.—Jetepriedem’excuserquelquesminutes,cherJulius,maiscommedisait

Charasse«C’estbiendeboire,maisaprèsilfautpisser!»—Jet’enprie,jesaiscequec’est!Dès qu’il a quitté la table, je sors dema poche une petite fiole pleine d’un

liquidejauneclairet,sansvergogne,verse,enmêmetempsquejeleremplisde

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vin,unebonne lichettedans leverredemon invité.Personnenepeutmevoir.Ernestine s’affaire dans sa cuisine, je l’entends et Pépita, l’ibère brune jolieserveuse,estoccupée,hilare,avecdesclientsaufonddelasalle.Meunierrevient.Ontrinque.Onparledenotreprojet,desdates,desendroits

oùonvaaller,desgensàrencontrer.Ondiraitdeuxadolescentsquipréparentlesprochainesvacances.Onsefinitàlafameusecrèmebruléeauxgriottes.Aprèsledeuxièmecafé,je

vais payer à la caisse, puis j’embrasse Marius qui me remercie, les yeuxhumides. Je saluemadameErnestine qui tient, amicale, àme faire la bise, enlaissanttraineruninstantmeslèvressursajoue.Jeluidisquejereviendrai,ellemeditquetoutleplaisirserapourelleetjerentrepeinardchezmoi,enrêvantàlabellesilhouettedenotretenancière….Leproduit jaune clair de la petite fiole fera son effet d’ici quelques heures.

C’est un poison mortel, avec « effet retard », appelé Trépassol, utilisénotamment en Russie, où il a été mis au point, pour éliminer les opposantspolitiques. Une femme, officier du contre-espionnage, avait réussi à s’enprocurer pour faire des analyses. C’était, l’officier en question, la grandeJacqueline,unesuperbonnecamaradedebaise,déluréeetappliquée.Ellem’enavait parlé, enamourée, après une séance de bête à deux dos particulièrementréussieetjeluienaichouraveunefiole,unsoir,commeça,enpassant.Nivuniconnu.On ne sait jamais, ça peut toujours servir, ce genre de chose. Je lui aipiqué quelques autres babioles d’espion. Elle en avait un plein placard. Ellefaisaitminedenepaslevoir.Marius Meunier sera victime, ce soir ou cette nuit, d’une crise cardiaque

fatale,infarctusdumyocardeouautresaloperiedumêmegenre.LeTrépassolnelaisse pas de trace, c’est là son côté exceptionnel, magique, scientifiquementmystérieux,quimotivedesrecherchesenlaboratoire,danslesplusgrandspaysdelaplanète,depuisplusieursannées,sansaucunsuccès.Aprèslesennuisdesantéd’autrefoisdececherMarius,quil’avaientobligéà

quitter son poste de directeur, je me rappelle très bien, spasme coronarien,affectioncardiovasculairesévère, tout lemonde trouverasamortparfaitementnaturelle, si je puis dire, dans son entourage et partout ailleurs. Sonmédecin,sansl’ombred’undoute,délivreraipsofactolepermisd’inhumeretletourserajoué!Meunier sera enterré, quelques jours plus tard, dans le cimetière du petit

villagedesonenfance,làoùilapassélesvingtpremièresannéesdesavie,trèsheureusesdisait-ilsouvent…

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Ilyauradanscecimetièreperchéentouréderuinesmédiévales,encematindebrume,quinzeouvingtmembresde sa familleautourducaveau, saveuve,hébétée,lesyeuxrougis,sesenfants,levisageauxtraitstirés,leregardfixe,l’airgrave, ses petits-enfants, pauvres gamins égarés dans ce lieu. Il n’y aurapersonnepour représenter l’Etatqu’ilapourtant servi,Marius,avecpassionetloyautépendantplusdequarantepiges.Àpartmoi,iln’yauraaucunancienducabinet de Bérégovoy, tous retenus, les malheureux, par leurs impérieusesoccupations. Aucun collègue d’autrefois, aucun collaborateur, aucun officield'aucune sorte. Le vieux contrôleur général Rabouret sans doute, à titrepersonnel,madameErnestineetquelquesfournisseurspeut-être…Unhautfonctionnaireàlaretraitecen’estplusrien…pourpersonne…Cesera leretouranonymeoupresquedeMeunierà la terre,àsa terre,dans

uneboiteenchêneclair,soussixpiedsdeglaise,lecœurencharpie…descendez,monsieur,onvousdemande…Ehoui,c’estcommeçaqueçasepassera,exactementcommeça.Fallaitpasmepiquermaplace,Meunier,fallaitpas!Tantpispourtoi!C’estbienfaitpourtonmatricule!Dansmatroncheembrumée,unepetitemusiquebrèlienne…AdieuMarius,jet’aimaisbienAdieuMariusjet’aimaisbientusaisTun’asfaitdemalàpersonneMaiscommetum’aspiquémaplaceIlafalluquejebastonneAdieuMariusj’aidûsévirAdieuMariusj’aidûsévirtusaisJen’ensuispasfierpourautantJet’apporteraisouventdesfleursJusqu’aucimetièredeséléphants

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CHAPITRETREIZEBon,toutçaestparfaitsijepuisdire.J’aiavancé,bravement,sanstropd’état

d’âme,cettefoisencore,malgrémonamitiéancienneetàpeuprèssincèrepourlavictime.J’ai réalisé, en quelque sorte, un crime sacrificiel. C’est un bien grandmot

pourexprimerunechoseaufondtrèssimple.Monpuzzle de vengeance, unemanière de jeu de patience du règlement de

compte, commence sérieusement à ressembler à quelque chose, à avoir unecertaineallure.Ilmanqueencorequelquespièces,c’estvrai,ilmanqueunpointd’orgue, bien entendu, un sommet, mais déjà il a de la gueule, du chien, uncertainstyle…C’estuneœuvrequicommenceàprendreforme,sansnullevanité.Jen’aipas le tempsdem’accorder lemoindrerepos.Peut-être lefaudrait-il,

pourtant, quand je vois, lucide, l’état dans lequel je me trouve. Je suis usé,fatigué,fébrile…Maisjedoisallervite,resterperformant.Buterdestasdegenssurunelongue

période, par étapes, avec desmois entiers de calme, de confortables zones derepos,estàlaportéedupremiercriminelvenu,dumoindremeurtrierenherbe,s’ilestuntantsoitpeuorganiséetintelligent.Maisdessouderlemêmenombred’individusendeuxoutroismois,c’estune

autre paire de manches ! Pas le temps de vraiment se reprendre, de sereconstruireentredeuxcrimes,deserefairelacerise,voiredesecroireinnocent.C’estabsolumentépuisant,jevousdis.Unetelleperformancedemande,enplusd’unminimumd’intelligenceetd’organisation,de l’à-propos,de l’habileté,ducran et une résistance hors du commun, physique et mentale, comme lescoureurs du Tour de France, la plus difficile, et de loin, épreuve sportive dumonde.Moi, l’ancien espoir cycliste, brisé en pleine ascension, je suis en train de

gagner le Tour de France du crime. Je suis, lumineux, le maillot jaune de lavengeance!Jedoisdoncpoursuivresansdiscontinuer,monterlescols,l’unaprèsl’autre,

enchainer Vosges, Jura, Alpes et Pyrénées…sans souffler, sans repos, sansrelâche,commel’antéchristquejesuisdésormais.Unénarque,detoutefaçon,normalementçanelâchepas,çanelâchejamais,

c’estprogrammépour, çadevientunpitbull.Yaqu’àvoir tousceuxsortisde

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l’ENAquifontdelapolitique,àdroitecommeàgauche!Yapasdehasard!

*Le journaliste Renaud Doulos est la prochaine pièce du puzzle…c’est écrit

dansmon«conducteur».Depuisle1ERseptembre,j’airédigéavecminutieleconducteurdemamission,commeonlefaitpouruneémissionderadiooudetélé. Jusqu’à présent j’ai respecté à la lettre les prescriptions du document, aujourprès.C’esttrèsimportantderespectersesengagements,surtoutceuxvis-à-visdesoi-même,carilssontd’unecertainemanière,sacrés!Doulos est journaliste depuis de longues années maintenant, même s’il n’a

aujourd’huiqu’environquarante-cinqpiges.Plutôtbeaumec,habillémoderne,blousondecuirmarron,jeannoir,pataugasdetoilebeige.Ilsouritpresquetoutle temps, petit sourire gentil, sympathique du mec ouvert, un peu ironiqueparfois. Quand il interviewe il rigole moins, Doulos. Au contraire, il regardel’interviewé avec force et l’écoute gravement. Il sait faire. C’est un bonjournaliste.Je l’ai connu lorsque j’étais conseiller-maitre à laCour desComptes. Je ne

vousaipasencoreracontécommentj’airejointlemouroirdelarueCambon?Jenesaisplustrop.J’aitellementàfaire!Bon,alorsjevousnarrelachose,vitefaitsurlegaz.Après ma terrible déception d’avoir raté le poste de Directeur que je

convoitais et qui devaitme revenir de droit, dumoins le pensé–je –Meunier,monami,vientd’enpayerleprix–jedusmerésoudreàtrouverunautreposte,en compensation, pas rester sur un échec, jamais être ridicule, jamais être àplaindre!Leministre,magnanimeetgénéreux,meproposalaCourdesComptesavec,

compte tenu de mon ancienneté, immédiatly le grade de conseiller-maitre.Putain,c’estprestigieuxlaCourdesComptes.Onpeutresterjusqu’àsoixante-huitpigessionveut,c’estungrandcorpsdel’Etat.Alorsonadesavantagesetdes privilèges, plein d’avantages et plein de privilèges, que les gens del’extérieurnepeuventpasimaginer!On s’emmerde,bien sûr, à fairedes rapports absconsdont tout lemonde se

branleplusoumoins.LaCourdesComptesc’estunesortedemouroirdoré,quel’on pourrait supprimer d’un trait de plume, à condition de ne pas le dire etpersonneneverraitladifférence!C’estleconseiller-maitreBernardAttali,monboncollègue,quim’asortiça,unjour,enriant.

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Mais, rueCambon, on a du temps libre, on est très correctement rémunéré,grâce aux primes versées parBercy.On peut faire, en plus, « desménages »,comme on dit pudiquement, c’est-à-dire des cours à l’ENA, à Sciences Po, àl’écoleduTrésor,àcelledes impôts,danslesfacs, lesécolesdecommerceouautres,bienpayés,trèsbienpayés.Bref,l’essentieldecequiconvientàunhonnêtehomme!Toutbienconsidéré,aprèsunecourteréflexion,j’aiacceptélapropositiondu

ministreetm’ensuisparlasuitebiensouventfélicité,saufàlafin…Dans les vieux, nobles et exigus locaux de la rue Cambon, j’ai fait

normalement mon boulot, sans zèle excessif, ni rébellion, sans enthousiasme,certes,maissansnonplustrainerlespieds.Cour des Comptes, 2ème chambre, défense, énergie, industrie, artisanat,

professions libérales. J’ai fait plancher les jeunes référendaires sur des tas desujets plus oumoins intéressants, j’ai mismoi-même la pogne à la pâte, trèssouventesfois,rédactiondeslourdsetaridesquestionnaires,dépouillementdestechnocratiquesréponsesdesautoritéscontrôlées,rapportoraldevantlachambreréunie lors de l’audition des responsables publics…un bon tiers des collèguesroupille, ce qui, après tout, est normal dans une chambre…un autre tiers fait,plus ou moins discrètement, son courrier…le reste, ironique, vous épie enespérantquevousvouscassiezlagueuleetquelecontrôlévousbouffetoutcru.Ilfauts’habituer,prendredeladistance,s’encontrefoutre,l’airsupérieur.C’esttout un monde, la Cour des Comptes, c’est toute une culture, toute unetechnique,toutuneméthode,toutunemanièred’être.C’estlourdetcoûteux,laCourdesComptes.C’estunluxedansunedémocratie,ungrandetpresqu’inutileluxe…J’ai souffert mille morts en face de professions libérales, cabrées devant la

moindre critique, qui ne veulent jamais rien lâcher de leur bout de gras, lesmédecins…ah,leschiens!Lesnotaires…ah,lesconservateurs!Lesliquidateursjudiciaires…ahlesrapaces!Les rapports, parfois accablants, jusque-là ignorés, serviront peut-être…plus

tard…un jour…sait-on jamais…àmettre « d’équerre » ces privilégiés, à forced’àforce!Monsieurleministredel’économie,oncomptesurvous!Mais il faut bien admettre que la vieille dame de la rue Cambon, qui

s’arcboutesursonquantàsoi,danssonsuperbeisolement,n’insistejamaistrop.Faire des vagues, ce n’est pas trop son truc, rouspéter, résister, se rebeller,menacer,sûrementpas.Lecombatne luisemble jamaisdigne, lapugnaciténefaitpaspartiedesonADN.C’est,aufond,unesortedePoncePilatedelachose

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publique,laCourdesComptes!Unjour,voyantquejecommençaisàbienpigerletopoetquejebossaisavec

abnégation, lePrésidentde la2ème chambre, unvieuxkroumirblanchi sous leharnais,pasplusantipathiquequelesautres,malgrésesmanièresdevieuxbeauqui m’exaspéraient, m’a branché sur le secteur nucléaire, le saint des saints,commissariat à l’énergie atomique, entreprise publique Cauchemara et sesfiliales, le gros truc, des contrôles de très haut niveau, secteur stratégique,beaucoupdepognonpublicen jeu,secretdéfenseetcompagnie.J’étaischargédesuperviseretcoordonnertoutletoutim.Enormeaffaire.Cauchemarac’estlaseuleboiteaumondequitraitedel’ensembledelafilière

atomique : extraction de l’uranium, fabrication et transport des combustiblesnucléaires,constructiondesréacteursettraitementdescombustiblesusés.Toutela filière, vous dis-je ! Des dizaines de milliers de salariés présents dans lemondeentier.Desmilliardsdechiffred’affaires…bref,letopdutop.CefleurondelaFrance,cejoyauinestimable,estdirigéalors,d’unemainde

fer,parmadameBertheRavageon,«AtomicBerthe»,lamadonedunucléaire,laZénobiedel’atome,unedesfemmeslespluspuissantesdumonde.Encensée,que dis-je, vénérée partout, adorée, mise en avant, presse économique,magazinesféminins,canards«pipôle»,radios,télés,partout.Jenevousapprendrairiendeprécissurlescontrôlesopérésetleursrésultats,

je n’ai pas le droit, secret défense, secret professionnel, chasse gardée, raisond’Etat,mêmetoutescesannéesaprès,rienderien.Déontologiepersonnelle,biensûr.Et surtout je tiens àmapeau, jen’ai pas enviemais alorspasdu tout, depassersousuncamion,pasenviedechoperuneballedanslatroncheenrentrant,lesoir,tard,àlamaison!Parcequelenucléairec’estunturbinaveclequelonnerigole pas.C’est comme les armes et le pétrole, pas fait pour les comiques…pognonetraisond’Etat…totalementexplosif…pointàlaligne!Cequejepeuxrévéler,quandmême–c’estunminimum,jevousdoisbiença

–c’estquelescontrôlessesontdéroulésdansunclimatdetensionpermanente,plus ou moins savamment orchestré par « Atomic Berthe », son mignondirecteur de cabinet et une boite spécialisée dans la communication, véritableofficinededéstabilisation,lesdeuxd’ailleursgrassementpayéspourleursbienminces et pernicieux talents. Colères vraies ou simulées, refus affiché decollaborer, organisation systématique de l’opacité, circulation de faussesinformations, sorties d’articles circonstanciés dans les grands journaux,opportunesapparitionstélévisées,organisationdepressionsdetoutesnaturessurles jeunescontrôleurs.Toutypassa, jedisbienTout !MissAtomeallamême

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jusqu’àmenacer,demanièreàpeinevoilée,lePremierPrésidentdelaCourdesComptes d’une plainte en diffamation – son arme favorite dès la moindrecritique–sidesinformationsnégativesétaientrenduespubliques!Hallucinant!Bref,desméthodesdignesdecellesdesgangsters,desvoyous,desmafieuxet

toutçaavec,indirectement,l’argentdescontribuables.Bravolesartistes!Ces gens,malgré leursméritoires efforts, ne purent pas complètement nous

empêcher de faire notre boulot, lequel mit en lumière de terribles zonesd’ombresdanslagestiondel’entreprise,cachantàl’évidencedescorruptionsdetousordres,avecgrossesrétrocommissionsàlaclé,pardesfilialesbidoncréesspécialementenAsiedeSud-Est,descomplaisancesdetousniveauxetdetoutesnatures,desmanipulationsdetoutesespèces,l’arrosagemassifdesassociationsécolos,unegestiondispendieuse,desdélitsdefavoritisme,desconflitsd’intérêtsmajeursdontunenNouvelleCalédonieétait–esttoujours?–uncasd’école,degraveserreurs stratégiques,des risquesmassivement sous-estimés, enFinlandeou ailleurs et une insupportable personnalisation du pouvoir qui faisait peur àtout le monde, à l’Etat lui-même, directoire et conseil de surveillance biencadenassés,bienmisencondition,commeonditdanslemilieu!Bref,unesortedejoliepetitedictaturepourtenirenmainsuneorganisationcommecelled’Elfautrefoismaisenplusopaqueet,autotal,enbeaucoupplusdangereux!Je demandais, indigné, ulcéré, en colère, à mes supérieurs la saisine de la

justice, jesommaisleparquetdelaCourdeporterplainteauprèsduprocureurdelaRépublique,enapplicationdel’article40ducodedeprocédurepénale,legrandjeu,certes,maisilfallaitfairehonnêtementsonmétier,secomporteraveccourage,avoiruncomportementpourunefoiscitoyen,lanceurd’alerte,quoi!Caltezvaletaille!Circulez,yarienàvoir!Lesrapportsrestèrentengrandepartiesecrets.Ilsfurentpassésaurabot,àla

moulinette, lessivés, édulcorés, aseptisés, par les patrons de la Cour et lesresponsablespolitiques, réunis pour l’occasiondansune sorted’associationdemalfaiteurs,malgrémesprotestationsindignées.Onnegardaaurapportpublic,quedes broutilles, des peccadilles, des vétilles, des détails, de la bibine, de lapisse de chat, de l’eau de rose…une misère ! Une scandaleuse misère, unehonteusemisère…Pendant cette période, je fus approché puis quasiment harcelé par le

journaliste Renaud Doulos. Il travaillait alors au journal bien- pensant LeCapitalismeRadieuxetétaitchargédusecteurdesindustriesdel’énergie.Unjour,unpeuàboutd’arguments,j’aiacceptédedéjeuneravecluipourlui

direquejen’avaisrienàluidire,saufexpliquercommentfonctionnaitlaCour

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desComptesetquelétaitmonrôle.Ce garçon était sympathique et connaissait son job. Il savait mettre en

confiance.Jeneluiai,évidemment,jamaisriendévoilésurlefonddeschoses,sur les comptes deCauchemara, sur nos critiquesmais lui ai appris, je crois,l’essentiel sur le fonctionnement de l’Etat et des entreprises publiques, sur lesméthodes de la rue Cambon, sur nos procédures. De son côté il m’a un peuévangélisésurlescoulissesd’unjournaléconomique,cequi,entreparenthèses,«nepissepasbienloin!».L’échange était ainsi intéressant, équilibré, sans aucun problème

déontologique,nipourlui,nipourmoietnousétionsdevenusunpeudesamis,dumoinslecrus-je…Parunbeaumatin radieux, des informations très confidentielles sont parues

dansunarticleduCapitalismesignéRenaudDoulos,avecgrostitreenpremièrepage, soulevant la plupart des problèmes connus par l’entreprise publique etévoquantavecprécisionlescontrôlesdelaCour,lesdifficultésdeCauchemarapouryrépondre,citantunemultitudedechiffresparfaitementexacts,évoquantnosgravesaccusations.L’article, clair, bien écrit, compact et convaincant était ravageur pour

l’entrepriseetsapatronneetilfitgrandbruit.Jen’entrepasdanslesdétails,ceseraittroplongetdepeud’intérêt.Bercy,la

CouretCauchemera déclenchèrent alorsdesenquêtes internes.Tousvoulaientsavoir,à juste titre,quiétait le«corbeau», le traitre,celuiquiavaitdonnélesinfossecrètesàRenaudDoulos.Vousavezdéjàbiencompris,chers lecteurs,quec’estvotreserviteurquifut

accusé, oui, moi, le conseiller-maitre de la Cour, le contrôleur en chef, moil’emmerdeur qui proposait des rapports accablants, le souleveur de problèmesqui dénonçait l’impéritie de la gestion et le pouvoir personnel de madame latsarine « Atomic Berthe », l’ayatollah, l’empêcheur de corrompre et demagouillerenrond…Par la grâce de laméthode dite des « cercles concentriques » –ressortie du

petitStalineillustrépourlacirconstance–madameRavageondéclara,telleunebateleusedefoire,quelecorbeau,mesdamesetmessieurs,jedisbienlecorbeau,ne pouvait être…roulements de tambour…ne pouvait être…nous en avons laferme intuition…ran ran ran…ran ran ran…le corbeau ne peut être que leconseiller-maitrePérignon!Bercy et le Commissariat à l’énergie atomique, véritables propriétaires de

Cauchemaraetladroitealorsauxaffaires, toustropcontentsdesedébarrasser

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d’unpéniblegêneurmaquéaveclessocialos,prirentimmédiatementlarouedela madone du nucléaire, pédalèrent dare-dare à l’amble avec icelle et enrajoutèrent, ignobles,dans l’acted’accusation…Ahlesgestapistesdesalon, lesstaliniensauxpetitspieds!JefusconvoquéparlePremierPrésidentdelaCour,«monsieurlePremier»,

qui se comporta, dans son bureau aux sombres boiseries et aux tentures develours grenat, en inquisiteur aveugle et sourd, glaçant, injuste, malgré maprotestationet tousmesarguments,procureur inflexiblequimeretira illico lescontrôlesdeCauchemara,mecolladansunplacard,sansriend’utileàfaire,mesucramesprimes,metrainadanslaboue,meclouaaupilori.Jen’ai,à l’époque, trouvépersonne, jedisbienpersonne,pourcroireàmon

innocence, seulementmêmepourm’écouter, entendremonpointdevue.Non,j’étaisdevenu,d’uncoupd’unseul,unparia,unpestiféré,jepuaislegaz,unpeucomme, en 1942, un yéniche à Dachau, comme certains de mes pauvresmalheureuxancêtres…À Bercy comme au Commissariat à l’Energie Atomique, pas moyen de

m’expliquer, aucune oreille, amicale ou pas, tout le monde contre moi. Tousinsultants et humiliants,mêmepasgênéspour la plupart.Haro sur le baudet !SusàJulius!DesgnonssurPérignon!Et c’est là que l’on fait étrangement, paradoxalement, un beau et soudain

complexesocial.Onconstatequ’aufond,onn’ajamaisvraimentétéacceptéauseinde l’élite, jamaisfaitpartiedu«club»,pasdesubstrat,pasdepassé,pasd’antécédents familiaux qui comptent.Vous n’êtes rien, qu’unmec venu d’enbas, en passant, un bohémien, un tzigane, un gitan, pour faire bien,démocratique, ouvert, social, y en faut bien un de temps en temps, pour faireaccroire, donner l’illusion mais c’est bidon, totalement bidon. À la moindredifficulté,on s’en rendbiencompte.Au lieud’être solidaire,de fairebloc,onvous rejette, on ne vous connait plus, on vous renie, on vous nie, on vousconchie…Pasdumêmemonde…unyéniche,quoi!Ahmaispourquijemeprenais?Unpeu,aufondettouterévérencegardée,

commePierreBérégovoy,restéàjamais,pourtouscesgens,lePetitChose,quoiqu’il fasse,quelquepostequ’iloccupe,quelsque soient sesgrandsmérites auservicedelaRépublique…Plus tard, bien trop tard, j’ai su la vérité, de la bouche même de Renaud

Douloshimself,quim’aappelésurmonportable–j’étaisàlacampagne,danslejardin aux fleurs,mon souvenir est très précis – pourme dire qu’il avait lui-même livré mon nom aux chiens, parce qu’il avait dû impérativement se

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dédouanervis-à-visdeCauchemara,pour lequel, lepetit saligaud, il travaillaitparallèlement en rédigeant des articles publicitaires très bien payés. Il était eninstance de divorce et avait besoin de pognon, le pauvre, le malheureux, jedevaislecomprendre,Julius,jet’enprie…Ne pouvant dénoncer celui qui avait réellement organisé les fuites, le

vrai«corbeau»,unhaut responsabledeCauchemara, adversaire férocede sapatronne,avidedeluisuccéder,ilfallait,questionvitalepourlui,presquedevieoudemort,qu’ilbalancequelqu’unà«AtomicBerthe».Ilfallaitunepersonneextérieure à Cauchemara, quelqu’un de crédible, un gros poisson mais sansrisquepourquiquecesoit.Je fus l’heureux gagnant de cette tragique tombola, de cette sombre

mascarade,dececomplotsinistreetveule.Onm’avaitvuaveclejournalisteàplusieursreprises,jesavaispleindechoses,j’étaisdegauche,jen’avaisaucunvrai pouvoir, aucune réelle capacité de nuisance, je ne faisais pas partie du« club », plein de gens n’aimaient pas mon indépendance d’esprit, ni surtoutmonintégrité.Bref,jereprésentaislecoupableidéal!

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CHAPITREQUATORZEIl n’était pas fier au téléphone, ce sagouin de journaleux, ce traitre, ce

dénonciateurcalomnieux,ceDoulos.Ilavaitététourmentélongtempsdisait-il,ilregrettaitdem’avoirfaitdumal,ilquémandaitmonpardon,lavoixtremblante.Tuparles,fumier!Ceseraittropfacile!Jel’aivouéauxgémonies,luiaiditqueje ne connaissais pas le pardon, que seul Dieu pouvait pardonner mais quemalheureusementilétaitmort.Jel’aiagonidereprochesetluiaimissonsalepifdans son propre caca, journaliste d’opérette puis lui ai raccroché à la gueule,sansunmot,méprisant.Jeneluiaiplusjamaisparlé.Cettetrahisonm’arendutristeettaciturne,pendantlongtemps,trèslongtemps…Après avoir écrit un bouquin –mauvais le bouquin, pédant et littérairement

pauvre – et continué ses petites affaires, Doulos s’est retrouvé à servir lessocialistes…mais oui !...après l’élection de Fanfan la Tulipe à la présidence.Matignon,servicedecommunication,rienqueça,avec,hélas,lesuccèsquel’onsait, son patron JeanMarkéro viré pourmollesse, indécision et incompétence,parce qu’il ne savait pas communiquer, mais alors pas du tout ! Bravo lesartistes!Depuis,ceRenaudotdepacotillebricoledeci,delà,faisantdespigesplusoumoinshonorablespourgagnersacroûte.Jenesaispass’ilesttoujourslarbindeCauchemara,maisjen’enseraipasétonnéplusqueça…Ceque jesais,enrevanche,depuisnosdéjeunersd’autrefois– j’ai toujours,

malgré mon âge, une excellente mémoire – c’est que Doulos éprouve unepassion pour le jazz, une grande passion. Il a souvent rédigé des critiquesmusicales dans son journal ou même dans d’autres, plus spécialisés. Je doisadmettreque,danscedomaine,ilaunassezjolitalent.C’est donc avec ça que je l’ai appâté, avec lamusique. Je veux fonder une

revuede jazz, luxueuse,dehaut standing,moiNathanPerson, riche rentierderetour d’Amérique et j’ai pensé à lui, admirateur de ses critiques brillantes etpertinentes,pourdirigerlamanœuvreetfaireaboutirmonprojet.Ilnese faitpasprier, leDoulos,etaccepte immédiatementmon invitationà

déjeuner.Restaurant avenueRapp où il a ses habitudes, cuisine bistrotière de qualité,

bons pinards. Le repas se déroule nickel. Il n’a pas des masses changé, leRenaud, toujours beau gosse, sapé moderne, toujours finaud, malin, sachantécouteretmettreenconfiance.Ilnepeut,lui,enaucuncasmereconnaitre.J’airéussimon déguisement, je trouve. Tout à l’heure, avant d’arriver, jeme suis

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bien plu dans le miroir d’une vitrine. Perruque discrète poivre et sel, petitesmoustache et bouc comme on fait aujourd’hui, style Johnny, vous voyez,lentilles marron foncé, lunettes épaisses aux verres sombres, costard noir etchemisegrisefinementrayée,chapeaugrisperle,desbagousespleinlesdoigts.Onparledesonmétier,desonexpérienceàMatignon,desonbouquin,desa

vie d’aujourd’hui. Il est un peu « haut le pied » en cemoment d’où le grandintérêtpourmaproposition.Iladmetquelecôtépécuniairedel’affaireneluiestpasindifférent.Onparledepolitique,demusique,dejazz,biensûr,onparledeprestidigitation,iladoreça,Houdinilegénialfondateuretcompagnie,saufDaniLary qu’il ne peut pas le blairer…il trouve qu’il ressemble à Timsit, lecomique…qu’iln’apasd’allure. Jem’en fouscomplètement. Ilme fait, sur latableunpetittourdemagieavecdespiècesdemonnaie,bravo,ilauraitdûfaireçaàMatignon, leprestidigitateur, et transformer sonmentorencador, c’auraitétéplusutileà tout lemonde ! !Onévoqueaussimesséjoursauxstateset jedoisimproviserdumieuxpossible.Onparle,enfin,denotreprojet,ilalesyeuxquibrillent…On bouffe bien, le foie de veau épais, avec un dauphinois crémeux, est

excellent,roséàcœur,onboitbien,mêmesilemalheureuxn’aimequelesvinsdeBordeaux.Décidémentcemecabiendeslacunes!Lorsqu’il s’éloigne, enfin, pour aller aux toilettes, je m’assure

scrupuleusement que personne ne peut me voir et je sors ma petite fiole deTrépassol,quivientdepasser trois joursaufrigo.JeversedélicatementcequirestedeproduitdansleverredeSaint-EstèphedeRenaudDoulos.IlfautbienlefinirceTrépassol,sinonilvasegâter,ladatedepéremptionseradépasséeetceseraitbiendommage…Poiresauvind’ailleursexcellentes,café,addition…Onsesépareaprèsavoirdécidéd’unedatederendez-vous.Dans quelques heures, quelques jours peut-être, il cannera, cette enflure de

journaleux,d’unesuperbecrisecardiaque,aussiviolentequesoudaine.Ah!Lessoucis professionnels pas simples à résoudre, l’échec de Matignon, lesproblèmes personnels difficiles à vivre, auront eu raison de ce cher Renaud,pauvre garçon, si jeune, avec un fils encore adolescent dont il avait la gardechaqueweek-end.Saloperiedevie,c’est lesmeilleursquipartentlespremiers,sanglotslongsdesviolonsdel’automne…J’ai bien travaillé. Je suis content. J’ai éliminé un traitre, sans foi ni loi,

journalistequinerespectaitaucunedéontologie,quibouffaitàtouslesrâteliers,unchienquiafoutuenl’air,poursesauverlui-même,l’honneurd’unhomme…

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lemien…Quelleveulerie!Bienfaitpourtapomme,Renaud!Crèvesalaud!J’ai un regret : je n’ai pas pu lui dire qui j’étais, comme pour Meunier

d’ailleurs. Ils ne sauront pas, l’un comme l’autre, que c’est moi qui les faitcanner. Eh, les gars, c’est Julius qui vous assassine, c’est Pérignon qui vouscrève, qui vous ôte la vie, qui vous balaie de ce monde. Les malheureuxignoreront la vengeance de Julius Pérignon. C’est vraiment dommagemais jen’aipaspufaireautrementavecceTrépassoletsonfameux«effetretard».Jen’aipas eu le choix.Bah, cen’estpas trèsgrave.L’essentiel, après tout, c’estqu’ilssoientmortsdemamain!

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CHAPITREQUINZEBertheRavageon, depuis qu’elle a été virée deCauchemara, n’est plus aux

affaires, malgré le retour au pouvoir des socialistes. Ils se méfient d’elle, lesmecs de la rue de Solférino ayant bien vu dans quel état elle avait laissé sonentreprise,avecune imagegravementdégradée,decolossalespertescumulées,desaffairespénalesencours,des rumeursde tousordres.On–quiestunconcomme chacun sait – avait évoqué l’idée qu’elle puisse être ministre del’industrieoudesfinancesdeFanfanlaTulipe,rienqueça!J’imagined’icilesrésultatspournotrecherpays.Nousl’avonséchappébelle!La Cour des Comptes, toujours aussi lucidement courageuse, a profité du

vidaged’«AtomicBerthe»pourluitombersurlerâble,sévèrement,ensortantun rapport cinglant qui épingle lamauvaisegestiondeCauchemara etmet enlumièreunabyssaldétournementdepognon–prèsdetroismilliardsd’euros!-lors de l’acquisition d’une entreprise canadienne d’extraction d’uraniumpossédantdesminesquasimentfantômesenNamibie,auNigeretenRépubliqueCentrafricaine. Cette fabuleuse manipulation a permis à un paquet de pontes,Africains et Français – dont le coupleKannibal – de s’enrichir grave, à coupd’énormesrétrocommissions.C’est,sansconteste,unedesplusbellesarnaquesdel’histoire!Commedebien entendu, laCour n’incrimineque les comptes depuis 2007.

Onsegardebien,chezmesbonsamisdelarueCambon,deparlerdesannéesquiprécèdent,cellesque j’avaiscontrôlées, jusqu’en2006, làoù ilyavaitdesaffairesaussicrapuleuses…maisoùtoutfutallègremententerré!Bon,aprèstout,c’esttoujoursmieuxquerienet,commediraitl’autre«vieux

motardquejamais»!Depuis, la pauvre ex madone du nucléaire, la malheureuse ex « Atomic

Berthe»,latzarinedéchue,lareinedePalmyrevaincuesurlechardetriomphe,fait presque peine à voir, se battant bec et ongles pour se faire verser uneconfortable et illégale – quelle femme de fric ! – indemnité d’éviction, sedéfendant de façon navrante dans les journaux et sur les radios… « Je suisattaquée parce que je suis une femme…une femme qui a formidablementréussi…unefemmedanslalumière…unefemmedevenuecélèbreenAmérique,enChine,auJaponetpartout,ouipartoutdanslemonde…onm’attaquedoncadmulierem…exclusivement ad mulierem ! D’où des haines terribles à monendroit…mais je vous le dis, j’ai travaillé de la façon la plus parfaite…

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toujours…sur tous les dossiers…d’une honnêteté absolue…d’une compétenteexceptionnelle…d’une totale loyauté envers mes actionnaires, envers mesautorités de tutelle, envers les institutions politiques…toujours avec le soucid’une rigoureuse gestion… sincère…désintéressée…performante…dans latransparencelaplustotale…lapreuve,j’aicrééuncomitédedéontologieauseindeCauchemara!»Quand on sait la violence avec laquelle cette virago a régné sur le secteur

nucléairependantdesannées,quandonavu,commemoi,àmaintesreprises,cetyranneaumentiravecunaplombàcouperlesouffle,quandonsaitsonaviditépour le pouvoir, le pognon et la gloire, quandon sait que ceuxqui créent descomités de déontologie sont, sans exception, les plus corrupteurs et les pluscorrompus–c’estmêmeàçaqu’onlesreconnait–onsaitàquois’entenirsurcettegerce,définitivement.Et quand on voit aujourd’hui la gueule des comptes de Cauchemara, les

prévisions 2015-2016 avec un chiffre d’affaire qui s’écroule, les pertes quis’accumulent, l’effondrement de l’action à la bourse de Paris, l’agence denotationStandardetPoor’squifaitdelasociétéun«emprunteurspéculatif»,lebesoin de recapitalisation estimé à peut-être 5 milliards d’euros, ça veut direl’Etatquivapayer,c’est-à-dire lecontribuable,vousetmoidirectementverserdupognonàCauchemara…ehoui,jen’inventerien,vouspouvezvérifier,lireleCapitalismeradieux– là jevousdemandebeaucoup, je l’avoue– toutestbienexact,biencertain,toutparfaitementétabli.Quandonvoit ça,on seditque tous les responsables,AtomicBertheet ses

zélés collaborateurs, les membres du directoire et du conseil de surveillance,actuelsetanciens, lespatronsdes tutellesàBercy, lesconseillersdeministres,les directeurs de cabinet et les ministres eux-mêmes…j’ai très précisément laliste…tous devraient êtremis en examen, tous pour association demalfaiteursayant détourné l’argent public et tous devraient prendreminimumcinq ans deplacard.Jesaisbienquejefantasme,quejemefaisdumal,quelaRépubliqueases

propreslimites,queladémocratieadesdérivesquel’onnepeutempêcher,quesinon,ceseraitladictature,qu’onn’apaslechoix.Jesaistoutça.Maisjesaisaussiqueçasuffit,lesconneries,lessaloperies,lesturpitudes,les

détournementsdepognon,lesbassesses,lestraitrises…Esgenugt!Jesaisquelesgensenontmarredepayerpourtoussessaligaudscorrupteurs

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etcorrompus,quesinon,bientôtçavatoutpéteretquemaisoixante-huit,àcôtédecequivaseproduire,c’étaitdesmomeries!

*

QuandetcommentBertheRavageonest-elledevenuelamaitressedeBenoit

Bouillard, le joufflu poupin directeur desmanipulations financières publiques,undesreprésentantsdeBercyauconseildesurveillancedeCauchemara?Personnen’apume ledire et çan’a, au fond, aucune espèced’importance,

mêmes’il estmarrantd’essayerd’imaginer lesdébutsde la liaisonamoureuseentrelagrandeblondechevalineausourirecarnassieretlegrosravibedonnantàlabilledeclown.Quiacommencéàdraguerl’autre?Jemeforceàimaginerlepremierrendez-vous,lepremiereffleurementdesmains,lepremierbaiseraveclalangue,lepremierflattagedecroupe,lapremièremiseenbouche,lapremièrelevrette,lapremière«ducd’Aumale».Pouah,jepréfèrepenseràautrechose!CamedonneunpeuenviededégueulermonVanHouten.Jen’oseimaginerlatronche de leur gamin, si le hasard et les préservatifs faisaient, sait-on jamais,malleurboulot.Bouillard fait partie de ces gens qui en ont rajouté lors de mon procès en

sorcellerie,lorsdemadisgrâce.UnpeuFouquier-TinvillependantlaRévolution,letalentenmoins!Leplusnavrant,c’estqu’iln’avaitpasderaisondelefaire.Aucune raison. On se connaissait assez bien et on s’appréciait plutôt, chacundansnotrerôlemêmesionn’était,enfait,d’accordsurriend’essentiel.Jemesuis toujoursunpeuméfiédecemec, tropgraspourêtrevraimenthonnête, letrouvanttropmielleux,tropfaussementobséquieux,tropfaux-cul,tropimbudelui-même, avec des raisonnements purement intellos, totalement imbitables,anormalementalambiqués.PolytechniqueplusENA,c’estunmélangedétonnantàlacon,jevousledis!C’estbeausurlepapelard,iln’yaaucundoute,maisçadonne des résultats calamiteux. Ca doit leur faire des nœuds énormes et trèsserrésdanslatroncheetiln’ya,hélas,aucuneexception,jepuisl’affirmerpouren avoir croisé, lors demon long parcours, un bon pacson de ces espèces demonstres,hommeset femmes, tousdescaricaturesde technocratesméprisants,qui creusent le fossé avec les vrais gens. Tous des malfaisants qu’il faudraitimpitoyablement éliminer, avant qu’ils ne ruinent, définitif, notre belle maisfragileRépublique!Bref,cegrospaternedeBouillards’estmalconduitavecmoietm’aéconduit

desonbureau,demanièretoutàfaitmalpolieetdésobligeante,n’osantpasmeregarder, un soir, à Bercy, sans même prendre cinq petites minutes de son

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précieux temps pour m’écouter, alors que j’étais en difficulté, humilié,malheureuxàcrever.J’aieuhontepourlui,desoncomportementdepetitstalinien!Ildevaitêtre

déjà maqué avec « Atomic Berthe », je subodore, approuvant illico et sansréserve son atroce accusation, entrainant tout Bercy dans son sillage et enrajoutant àmort, tenant surmoi,m’avait-t-on rapporté, des propos totalementinfondés.C’étaitvraimentdégueulasse,dignede lacollaborationpétainiste,oudesprocèsdeMoscou.Unebelletrahison,quoi…unedeplus!Mesdeuxdénonciateurs,cesdeuxorduressansfoini loi–àl’exceptiondes

leurs – baisent toujours ensemble, toutes ces années après si j’en crois les« gazettes », vous savez bien, ces bonnes et braves gens toujours si bieninformées.Il faut dire qu’ils sont probablement liés par quelque pacte secret sur les

affairesdeCauchemara, concluautrefoisetdontBouillard le joufflu,plusquejamais aux affaires, lui – on en voit tous les jours, hélas, les catastrophiquesrésultats!–estdésormaisleseuldépositaireetlegarant.Peut-êtreaussi,soyonsjustes, s’aiment-ils, cesdeux individus,mêmesiaimer sembleà l’évidenceunbiengrandmotpourcesdeux-là,tellementégocentriques,tellementcyniques.Ilssesontpeut-êtretoutsimplementreconnus,faitsdelamêmepâte,façonnésdanslamêmeglaise,celledesintrigants!Lesamantsdemesdeuxsedonnentrendez-vousauboisdeBoulogne,chaque

samedietchaquedimanche,vershuitheures.Mariéschacundeleurcôté,ilssontcensésfaireleurfooting,s’occuperdeleursanté.S’agissantdeBertheauxpetitspieds, on la voit mal avec un survêt et des Adidas aux nougats, bourgesnobinardecommeelleestmaisbon,aprèstout,chacunaledroitd’êtreridicule.Quant augrosBouillard, il courrait unpeu, envrai, ilme l’avait dit, avant saliaisonpouressayerdeperdrequelqueskilos sur lesvingtaumoinsqu’ilaentrop!LespectacledevaitêtreétonnantauboisdeBoulogne,decetteespècedepachydermetrottinantàtroisàl’heure,soufflantcommeungrosbœufobèseetsuant,probable,commevachequipisse.J’ai suiviBouillard la semainedernière, samedi et dimanche et j’ai pu ainsi

prendreconsciencieusementmes repères.D’abordenbagnole,dès sa sortieduparking, puis à pied, toujours exactement le même horaire : arrivée aucroisementdel’alléedelaReineMargueriteetdel’avenuedel’hippodrome,àhuitheurespile.Cedimanchematin,j’aifaitexactementpareil.Àhuitplombes,lecoupésport

Mercédès gris métallisé de l’ex madone du nucléaire est déjà là, garé

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discrètement,unpeuplusloin,souslesarbres.LagrandeBerthedescendalorsdesonvéhiculeet,aprèss’êtreassuréequ’il

n’yavaitpersonnealentour,visageàmoitiécachéparunchâlenoirentourantlatête,rejointlegrosBouillardquil’attendensouriantbenoitement…etilsbaisentillico dans le quatre-quatre Audi noir du joufflu, dont les vitres lourdementteintées, permettent des ébats que les éventuels passants ne peuvent pas voir,même s’ils pourraient, les pauvres, tout à fait les entendre. En effet, BBressemble dans le déduit à une baleine en rut dans unmagasin de porcelaine,gesteslentset lourds,ahanementsdebûcherondugrandnord,borborygmesdeplaisiranimal,cequifaitbougerlacaissedanstouslessens,commesionétaitauCamelTrophee,cependantquesablondecamaradeparait,àl’oreilleentouscas,passive,indolenteetsilencieusesouslescoupsdeboutoirdéterminésdesonimposantpartenaire.Leur petite affaire finie, vite fait, bien fait…l’ABC du baisage, en quelque

sorte…le survêt bien ajusté,BCBG…ABetBBvont se balader aubois,maindanslamain,enévoquant,guillerets,leursexploitspassésdontlesdeuxfleuronsdupalmarèssont, sansconteste, la ruinedeCauchemara et l’effondrement, ensontemps,deFranceTélécom,touscesmilliardsd’argentpublicdisparus,toutce pognon subtilisé, envolé en fumée dans lesmines fantômes d’uranium, enFinlande et ailleurs, manipulation magique des comptes, prestidigitation…t’asvulesbellesprovisions…pfutt,yenaplus!Tuvasvoir,Bercyvarecapitaliser,jem’enoccupe…aveclasueurdescontribuables,cesconnardsdontunepartiecontinuedevoteràgauche.«Tuterendscompte,Benoit,onaquandmêmedubol que les gens soient si cons ! »…«Oh oui, jeme rends bien compte,maBerthe…etcen’estpasfini,crois-moi…cen’estpasfini!».Bref, deux amants heureux, joyeux et complices, petits baisouilleurs mais

grands magouilleurs, médiocres amoureux, mais bandits de grands chemins,EloïseetAbélarddepacotillemaisBonnyandClydeencolblancdéjàpresquelégendaires…Aujourd’hui,c’estle2novembre,ledimanchedelafêtedesmorts.Catombevraimentbien!Jen’aipasquittédesyeux,depuis leurarrivée, lesamants terribles,planqué

derrièrelesarbresdepuistôtcematin.IlfaituntempsclairauboisdeBoulogne,paisible,agréable.Onsecroiraitplutôtenseptembresaufquelesarbres,ocresetjaunes,ontdéjàétédépouillésd’unebonnepartiedeleursfeuilles,quijonchent,entasuniformes,leborddesroutesetlesalléesdusous-bois.Lepaysageaprisainsi une belle teinte rousse, un peu comme le sépia de certaines photos des

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revuesd’autrefois.C’estbeauetçameplait.Je sors demaplanque, enfile des gants, visse lentement le silencieux sur le

petitpistolet7,35quin’attendqueça,bienauchaudàmaceinture.Cafaittrèslongtempsqu’iln’apasservicepetitpétard,desdizainesd’années.Jel’aitrouvédanslefondsecretdutiroird’unsecrétairedeboissombre,chezmonpère,justeaprèssamort, lorsquejefaisaisunpeul’inventairede lamaison.Lehasard.Ilétait là avecdeuxboitesdeballes etun silencieux, le tout entouré,bien serré,dansunegrosse toile noire, bien épaisse. J’avais gardé le paquet, sansne riendireàpersonne, je l’avaiscachéaufondd’unmeubleet j’aipenséà lui, ilyaquelques jours, fort àpropos. Jecherchai lemoyendedessouderensemble lesdeux diaboliques. Ce n’était pas évident et puis j’ai trouvé le moyen le plussimple:lesflingueràl’ancienne,manièreartisanale.Jemeglissevitefaitdanslesous-boiset,parlagauche,contourneàgrandes

enjambéesl’alléecentralesurplusieurscentainesdemètres,puisrevienssurmadroitepourmeretrouverfaceauxdeuxmarcheurs,qui,eux,n’avancentpasvite,ralentis par leur passionnante conversation. Ils sont bizarres vus de loin, unesilhouette grande et élancée qui tient la main d’une espèce de gros tas quimarche.Laurel etHardi !Voilà la dernière imageque jegarderai de cesdeuxfumiersvivants.On se rapproche le couple et moi. Ils ne font pas attention, tout à leur

discussion,elle riant fort,grandebringuechevaline, luicausant sucréetpincé,saleconsardonique.Jesuismaintenantàquelquesmètres,aubeaumilieuduchemin.Ilsmevoient

approcher, ils me regardent, semblent me reconnaitre, ce n’est pas si vieuxquelqueannéesenarrière. J’ai lesmainsdans lespoches, serein, souriant.Paseux.—Pérignon,mais…mais…qu’est-cequetufaislà?LegrosBenoit, lucide,sembled’uncoup inquiet, les traitsdesonvisagede

bébéobèse se raidissent, il nepigepas et, bien sûr, rationnel comme il est, lepolytechniciendemesburnes,ilprendpeur,brutalement,commenceàtremblerdespognesetsapeurgagneimmédiatementlagrandeblondassequipigepeuàpeuledangerterribledelasituation.Tout ça se passe en cinq ou six petites secondes. Je n’ai pas bougé d’un

centimètre,plantésurlesentier,lesmainsdanslesfouilles,levisagedésormaisdur,leregardalternativementsurl’unpuissurl’autre.—Salutlesamoureux.Jesuisbienaisedevousvoirensemble.Danslemêmetempsquejeparle,jesorsdemapochelepétardquejetiensen

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maindroiteetlepointesureux,calmement.—Arrête,Julius…qu’est-cequisepasse?…Tuesfou…onnet’arienfait…

arrête!C’est elle qui cause, affolée, les deux mains tendues vers moi. Le gros se

planquederrièresabelle,ondirait,muparunesortederéflexepavlovien.Jenesuispasétonné,c’estunegrosselavette,unegrosselarve.—Vousm’avezfoutumavieenl’air,toietlui,deuxsalaudsquevousêtes…

aveclacomplicitédeDoulos,letraitre…ilestentraindecrever,Doulos,votreami…vous allez tous trois vous retrouver en enfer…c’est la fête des mortsaujourd’hui…alorsbonnefête,lesamis!Je lâche, impassible, sansvergogne, uneballe sur la grande, dans le thorax,

bienaumilieu.Elles’effondresansunbruitetserépandsurlechemin,envrac,latroncheenavant,lenezdanslesfeuillesmortes,lescheveuxblondséparpilléssur le sol. Le gros Benoit est terrorisé, visage éburnéen aux traits d’un coupfigés, pas très longtemps, rassurez-vous. Grand seigneur, j’abrège sessouffrancesparuneballedanslegrasdubide,quileplieendeux.Iljetteuncrirauqueduplusbeleffet,unpeucommeunporcàl’abattoiretvient,auralenti,s’entasser,commeunénormeétron,surlecorpssansviedesacamarade.Pfutt…Pfutt…Je colle sans vergogne une bastos dans la tronche des

amoureux…lecoupdegrâce…pasqu’ilyaitlemoindredoutesurleurmort…onnesaitjamaisavecdepareillesempeignes!Je rejoins ma bagnole en sifflotant. Je cambute vite fait les plaques

minéralogiques, puis je rentre chez moi en déclamant ce petit poème tout ensavourantundélicieuxCohiba,dontlafumée,légère,m’enveloppedesonarômeàlafoisépicéetmiellé.DansleBoisdeBoulogneinondédesoleilArbresrouxalléesjaunesàmonâmepareilsAidonnésouriantpasseportpourl’enferÀdeuxsalaudsignoblesetjesuisLuciferFallaitpasmetrahirmetrainerdanslabouePasderépitpourmoipointdesalutpourvous

*Quelquejoggerouquelquepromeneursolitairetrouverad’iciquelquesheures

lescorpsdemesvictimes.Ilneserapasfacilepourlesflicsdelacriminelledesavoircequis’estpassé,l’armedesmeurtresimpossibleaprioriàidentifier,pasdetémoinoculaire,rien,lemobilepasévidentàdéterminer.Ilscreuserontlavie

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des deux amants, morts l’un sur l’autre, s’orienteront peut-être vers unevengeance mais de quel ordre ? Les magouilles financières ? La jalousieamoureuse?Ilsaurontl’embarrasduchoix.Qu’ilssedémerdent.Aprèstout,ilssontpayéspourça,leslimiersduquaidesOrfèvres!Je pense, en tous cas, que je n’ai aucun souci àme faire. Je remiseraimon

armeet sesaccessoires, toutà l’heure,bienà l’abridansundescoffresque jelouedansplusieursbanques,àcôtédesdossiersquej’aiconstituéslorsdemonpassagerueCambonetquipourront,euxaussi,m’êtreutilesunjour.Jesuisunhommeprudent,trèsprudent.J’aidubiscuitdecôté,unsacrébiscuit…Lamissionsacréetoucheàsafin.Le«conducteur»,cedocumentquejecontinuedesuivrescrupuleusement,ne

prévoit plus aucun crime individuel.Tout ce que j’avais envisagé, tout ce quej’avaisimaginé,aétéaccompli,selonlescénarioetlecalendrierprévus.Ilfautpasser maintenant à l’acte final…au point d’orgue…au chef d’œuvre…à lacerisesurlesgâteux…

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CHAPITRESEIZELesorganismesdecontrôlefinancierontcrééilyadixansleCCC,uncabinet

commun de coordination, des chiottes communes en quelque sorte, avecInspectiongénéraledes finances,Courdescomptesetcontrôled’Etat. Ilsvontfêter l’anniversaired’iciquelquesemaines,engrandespompes,belles toilettes,dans les salons huppés de Bercy, avec discours lèche-cul des responsables,réponsedémagogiqueduministre,grandraoutavecchampagnemillésimé,petitsfoursdechezPoteletChabot,toutlebataclanpayéparlesgentilsconnardsdecontribuables,enprésencedetouslesmembresenactivitéetmêmelesretraités.Ilsonttousreçuunesuperbeinvitationsurbristolparcheminédoubleépaisseuretécritureàl’orfin.Putain,ilvayavoirdutrèpe!Dusacrébeaulinge!Maisauparavant,pourmettreaupoint la luxueusebrochurecommémorative

surpapierglacéqui seradistribuéeàcetteoccasion, leCCCdoit se réunir, enprésencedetouslesanciensresponsablesdestroiscorps.Cavafaireunesacréebelle brochette de hauts fonctionnaires, une vingtaine peut-être, qui vont seréunir,jeudi6novembre15heures,rueCambon,dansunesalled’audiences,audeuxièmeétage.Mespetitstalentseninformatiquem’ontpermisfastochedepiraterlessitesde

cestroishonorablesmaisonsetdedisposerainsidetouslesrenseignementsdontj’aibesoin.J’aigardé,pasfou,unecartetricoloredemapériodedeconseiller-maitre,ainsiqu’unbadged’entréerueCambon.Toutseprésentedonc,commedanslabonnevilledeBeaune,sousdeparfaits

auspices.

*Jesuisfatiguépartousmescrimes,biensûr.Capeutsecomprendre.Ungentil

garçoncommemoi, si sensibleet sidélicat,bienveillant, aimant sonprochain,toujoursàl’écoutedelamisèredupauvremonde,nepeutpasassassineràtourdebrasdepuisplusdedeuxmois, sans éprouverunpeude lassitude, sansmesentirunbrinflapi.Maisc’estbientôt laquille,çacommenceàsentir l’écurie.Alorsilfautréussirlasortie,defaçonbrillanteetspectaculaire,detellemanièreàcréerlalégende,malégende,laseulechosequivailleencorepourmoi.Jepréparecetévènementavecminutie, toutbienprogrammerendétail, tout

efficacementpenserafind’assurerlaréussiteàcoupsûr.J’airessortidemonplacardàmalicesuneboitedeFunestine,piquéecomme

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leresteàmacamaradedebaise,lagrandeJacqueline,celledesservicessecrets,voussavezbien,jevousenaidéjàparlé.Ceproduitseprésentecommeunepâteépaisse, blanche, un peu style pâte à modeler des écoliers. Il est étonnant :lorsqu’onouvrelaboite, laFunestinese transforme,aucontactde l’air,petitàpetit,enungazincoloreetinodorequidevientmortelpourceluiquil’arespirépendant au moins une ou deux heures. Jacqueline était formelle sur le côtémortel de la Funestine, mais était restée assez floue sur la durée minimaled’ingestion.Vousvoyez le topo. Ilmefaudraenfermerdans lasalled’audiences tous les

pontesquiserontprésentsàlaréunionduCCCetfaireagirlaFunestinejusqu’àl’extinctiondes feux,si jepuisdire,plusexactement jusqu’àcequemort s’ensuive, pour tout le monde. Pas si simple. Il faut trouver le moyen de placerincognito la boite magique dans un endroit utile, puis de l’ouvrir, tout enmaintenantlasallefermée.Jem’yemploieaveccalmeetconcentration.Une fois encore, Dieu, ou celui qui en joue si mal le rôle depuis le début,

devrasedémerderpourreconnaitrelessiens.Jenevaispasfairedansledétail.Tousceuxquiserontlàserontbonspourl’au-delà,jeunes,enfinpresque,vieux,voiretrèsvieux,enactivitéouàlaretraite,cequiestàpeuprèslamêmechosepourbeaucoupd’entreeux,soi-disantinnocentsouprésuméscoupables,gentilsnaïfsouméchantssalauds,propressureuxousalescommedespoux,hommes,femmesouautres…JevaisorganiserlaSaintValentindescorpsdecontrôle,laSaintBarthélémy

desinutiles.Essayonsdevoirunpeuclairdans tout cela,dansmamotivation.Ceuxqui

serontàlaréunionreprésentent,peuouprou,toutcequejedétestedanslahautefonctionpublique,despostesquineserventàrien,oupasgrand-chose,dèslorsqu’ils sont détenus par des gros nuls, sans courage et sans ressort, postesessentiellement bons à caser des tocards plus oumoins sur le retour, fort bienrémunérés,beaucouptroppourl’utilité,sansaucuneresponsabilités,sansaucunevaleurajoutée,maisquicoûtentcheràlacollectivité…L’archétype de ces institutions, devenues hélas sans aucun intérêt, est le

contrôlegénéraléconomiqueetfinancier,l’anciencontrôled’Etat.Vousvousenfoutez commede votre première chemise de cemachin à la con et vous avezbienraison.Maisjedoisexpliquerunpeuquandmême.Cebouquinvaêtrelu,ça sepourrait,pard’ancienscollègues, ceuxqui sont encoreenvieet ilsvontessayer de se reconnaitre, c’est couru d’avance, ne pourront pass’empêcher«Dites,j’yétaisàl’époque…jesuisdanslelivredePérignon…»…

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tousdespetitsNarcisse,rassurésquejeparled’eux,mêmeenmal,entrèsmal,tousdesmaladesdel’ego,pauvrespetitshumainsàlagomme.Naguère,lescontrôleursd’Etatavaientcommeboulotd’éviterlesdérivesdans

les entreprises ou établissements publics au sein desquels ils étaient lesreprésentants du ministre des finances, des sortes d’ambassadeurs de Rivoliinstallésdans lesmursetquiprocédaient,avecdespouvoirsdeblocage,àdescontrôlesmultiplesetvariés,desplansstratégiques,desdécisionséconomiquesetfinancières,desmarchéspublicsouprivés,desrémunérationsdesdirigeants,desrecrutementsdescadressupérieurs.C’étaitsimpleetdansl’ensembleplutôtefficace.J’avaispleindecopainsdansceturbin,desgensplutôtpasmal,unoudeuxmêmetrèsbien…Aufildesannées,lecorpsasurtoutserviàcaserdeshautsfonctionnairesde

Rivoli arrivanten findecarrière,mêmes’ils étaient amortis complet,puisdeshauts fonctionnaires issus des ministères intégrés aux Finances, commel’industrieou l’artisanat,mêmesansaucunecompétencepour lepostepuis,cefut le pompon, de hauts fonctionnaires issus d’autres ministères, au nom del’ouverture.N’importequoi,delapuredémagogie!Et ce fut le début de la fin.On recruta à peu près n’importe qui, n’importe

comment, le filsd’unancienmairedeParis, par exemple etd’autres fleursdenavedumêmetonneau,pourdesraisonsn’ayantqu’untrèslointainrapportaveclescompétencesfinancièresetéconomiques.Bien sûr, en parallèle, les organismes, lucides et pertinents, contestèrent les

pouvoirs des contrôleurs, ces derniers de moins en moins soutenus par lesFinances. On assista alors à une vertigineuse décadence, transformant lescontrôleurs en spectateursmuets et sourds, d’autant plus appréciés àBercy etailleurs s’ils ne soulevaient aucun problèmes, ne faisaient pas de vagues, necontrôlaientrien,àquelquesbricolesprès,dormaienttranquillesenfermantleurgueuleetentouchantleurjoliepaie.De la décadence à l’agonie, il n’y a pas loin et le pas fut franchi lors de la

transformation, il y a quelques années, en contrôle général économique etfinancier,producteurdeméthodessoi-disantmodernes,d’audits,d’évaluations,de mesures de performance, d’appréciation des risques, de théories demangement, bref, de tas de bidules et de trucs fumeux produits par de fauxintellectuels en mal de reconnaissance, de vrais minables, fallait voir lestronches,aboutissantàlamortdéfinitivedescontrôlesàl’ancienne,lesseulsquivaillent,bienentendu.Entreprises et établissements publics sont désormais libres d’exercer leur

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gestioncommebon leur semble. Il suffitdevoir,parexemple, l’explosiondesrémunérations de leurs dirigeants depuis dix ans, pourmesurer l’incroyable etcoupable dérive de tous ces secteurs. On comprend mieux les augmentationsscandaleusesetsansfindestarifspratiquésparlaSNCF,laRATP,EDF,GDFoulaPoste,lagabegiedanslagestiondeCauchemara,deFranceTélévision–dixmillions de déficit, malgré la redevance et la pub ! – de l’AFPA…et de biend’autres…Et,commedisaitColuche,c’estnousquipaie!Pourgérercettelourdeetcoûteuseusineàgaz,ilafallu,natürlich,designer

deséquipesdemédiocresfalots,coordonnéesparleplusfadeetleplussoumisd’entreeux.Lafoireauxcancres,enquelquesorte.Ilsuffitdevoirlenomdesheureuxgagnantsquisesuccèdentdepuisunedizained’années!Rienquedestocards,jelesconnaistous!Navrant,désespérémentnavrant!C’estdukif à la têtede l’InspectionGénéralesdes finances,oùmollassons,

nullosetcompagnieoccupentlesbellesplaces,nickel,desgenssansvaleurdontleseulobjectifestdefairerégnersilenceetcalmedanslesrangs.Ahlesbeauxserviteursdel’Etat!Ahlesbonsrépublicains!Ils sont bien les dignes cousins germains des magistrats de la Cour des

Comptes,mêmesparadrapsurlesyeuxetlesoreilles,mêmeprudencecoupable,mêmeinutilité,mêmeimpéritie,globalementmêmerôlepernicieux,néfaste.Ca vous éclaire la comprenette, j’espère, sur mon projet ! Il y aura jeudi,

autourdelatable,unesuperbellebrochettedemalfaisantsdebasétage,bouffantàtouslesrâteliers,sansfoiniloi,sansriendanslebide,riendanslefutal.Desombresnullitésquicouvrentlespiressaloperies,àCauchemaraetailleurs,aunomdelaRépubliquequ’ilssontpayéspourservir,alorsqu’ilsprotègentceuxquilapillent!Elleestpasbellelavie?JevousparieunrepaschezmadameErnestine–avecgibier,CondrieuetCôte

Rôtie,s’ilvousplait–qu’aucund’entreeuxn’abougéuneoreille,autempsdemonprocèsensorcellerie,aucunn’aprismadéfense,mêmeduboutdeslèvres,mêmeavecdespincettes,sinonilauraitétéviré,ledangereuxanarchiste,séancetenanteetradiédu«club»àtoutjamais.Aucunn’apriscerisque,neserait-cequ’enlevantdiscrètementlepetitdoigtpours’indignerunpetitpeu,direqueçan’étaitpasbien.Aucun!Alors,pasdepitiépourcesfumiers,pasdeclémence,pasdequartiers,pasde

prisonniers, pas de survivants. Ils chassent en meute, ces messieurs-dames,habituellement. Cette fois, la proie solitaire, seule, vamassacrer lameute. Lepetit bohémien, comme Jack Beauregard dans Mon nom est Personne, va

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décimerlaHordeSauvage!JevaisenrepéragerueCambon.Pasdeproblèmeàl’accueiloùjepasseavec

monbadge, toujoursactif. Jemesuis toutdemêmecolléunebellemoustachegriseàlaBrassens,chausséletarindelunettesfoncéesetmisunfeutrenoirsurla tronche, bien me gaffer des caméras de surveillance. Je me dirige vers ledeuxièmeétage,personnedanslescouloirs,salled’audienceouverte.Jerepèrevitefaitladispositiondeslieuxetimaginecommentjevaisopérerjeudi.Puisjevaispasserdeuxheuresàlabibliothèquepourdonner,éventuel,lechangemaisjem’emmerdedeuxplombespourrien,enfaisantsemblantdeliredesbouquinsqui me tombent des pognes, personne neme reconnait ! La Cour est un lieuquasimentmagique, tellement feutré, tellement ouaté, qu’on le dirait irréel. Ilfautlevoirpourlecroire.

*

LesjournauxdumatinévoquentledoubleassassinatduboisdeBoulogne.Un

joggeradécouvertlesdeuxcorpscriblésdeballes,l’unsurl’autre,peudetempsaprèsleurmort.Brigadecriminelle,policescientifiqueettoutleSaint-Frusquin,allez-y jeunes gens, cherchez, creusez-vous la cervelle. Il n’y a pas demobileapparent,pasdetracesd’aucunesorte,pasdetémoins,desbastosimpossiblesàrelieràunearmeidentifiable.Vous pouvez toujours courir, bande de nases. Julius peut dormir comme un

loir,sursesdeuxoreilles.Ilvayavoir,enrevanche,dusprounzdanslesfamillesdes deux macchabées, mari et femmemis au supplice en découvrant l’atroceadultère.Amusez-vousbien,messieurs-dames!LasalopettegrisbleudelasociétéSécuritum,dontleblaseestécritenjaune

vifsurlapoitrine,meva,sijepuisdire,commeungant.Lacasquettedemêmecouleuraussi.Cafaitdesannéesquej’aipiquéceshabitsquitrainaientdansunesallederéunionetquej’avaisplanqués,machinalement,dansmoncartable.LasociétéSécuritumtravailletoujourspourlaCourdescomptesquiadepuis

longtemps,elle,modèledel’institutionpublique,symboledel’Etat,privatisésasécurité, surveillance de jour et rondes de nuit. J’ai vu deux individus avecl’uniforme,l’autrejourverslamachineàcafé.Je rentre sans problème dans l’immeuble de la rue Cambon, mon badge

fonctionnenickel,commeavant-hieretmonuniformeestunsésameefficaceàl’accueil.Jemedirigeillicoverslasalled’audiencedudeuxièmeétage.Ilest14h30et

les premiers participants à la réunion ne vont pas tarder. Je dois faire vite. Je

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rentredans lagrandepièce, sort laboitedeFunestine etvais laposer suruneimposantemaisjoliecrédence,invisiblederrièreunepilededossiers.J’ouvrelecouvercle.Jesorsetvaismeposterderrièreunpilierpoursurveillerlesentrées,justeaumomentoùunappariteursepointepourfaireentrerlesarrivants.Jelesreconnais tous, en particulier mes collègues, les conseillers-maitres AbelLemanche, Dany Hourriel, Jacquotte Fauderche, Géraldine Louravi, AngeTrouducci…les inspecteurs généraux des finances Barnabé Chémamy, BertheAllais, Stanislas Gropêde, Julie Sagouin, Aline Gradoube…les contrôleursgénéraux Charles Lanny, Marcelle Caudèle, Vincent Copeau, Blaise Crevard,JulietteSalicon…lesprésidentsdechambresGildasWatteau,YvetteMangetout,AchilledesOrnières,hommesetfemmesréunis.Ilsentrentenparlant,souriants,décontractés, heureux, l’air dégagé. Ils font semblant d’être fiers de ce qu’ilsfont, de ce qu’ils sont, aucun n’est dupe pourtant mais personne n’en parlejamais.Ahlabelleassemblée!J’attends que l’appariteur en tenue sorte, ferme la lourde et rejoigne son

bureau,mission accomplie, pour buller tout l’après-midi. Je patiente quelquesminutes,desretardatairespeuventencorearriver,onnesaitjamais.J’aibienfaitpuisque la contrôleuse générale Annie Chauduron, la belle Nini, arrive encourant,essoufflée,enretard,commed’habitudepourleboulot…maisjamaisenretard,celle-là,pourunepartiedebaise,croyez-moi!Je sors de ma poche un petit écriteau blanc en épais carton où figure en

grosseslettresnoiresladoubleformule«Mercidenepasdéranger.Nodistrurb,please».Avecduscotchdoubleface, jelefixebienaumilieudelabelleporteouvragée etme barre, tranquillement, sans vergogne. Je sais que personne neviendraemmerderlesparticipantsàlaréunion.Personnen’osera.C’estsimpleetefficace,danscettemaisonoùlemoindredésirdesmagistratssetransformeipsofactoenunordreradicalquidoitêtrerespectéàtoutprix.Jevaisauxtoilettesdel’étage,enlèvelasalopetteetlagapetteSécuritumque

jerangedansmasacoche,remplacemeslentillesnoirespardeslentillesbleuesciel,enlève labarbiche,mecolleuneperruquepoivreet seletquitte,quiet, laCourdesComptes.LarueCambonestanimée,pleinedetouristeslenezauventet de parisiens affairés. Le soleil est magnifique. Je n’ai jamais vu un 15novembrecommeça,leréchauffementclimatique,peut-être,entouscas,ilestlebienvenuencetteoccurrence.Les vieux et vieilles canailles du deuxième étage vont tous s’endormir en

mêmetempspourlesommeildujuste,d’iciuneheureoudeux,sansbruit,sansostentation, seuls. Ils iront tous ensemble en enfer où ils pourront, à l’aise, au

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milieu des brasiers rouges d’où sortent des flammes tordues, expier à jamaistoutes leurs fautes et leur coupable veulerie en s’infligeant de terribles etéternelles souffrances… « Apportez-moi ma hère avec ma discipline…»pourront-ilsalorsdemander,pitoyablesetpathétiquestartuffes!Les appariteurs commenceront à se faire du souci en fin d’après-midi, iront

auxnouvelles,mettrontl’oreilleàlaportedelasalleetn’entendrontquesilence.Alors, ils entrebâilleront l’hui avec précaution et découvriront, horrifiés, lespectacle étonnant de ces grands personnages à jamais endormis, ensuqués, lagueuleouverte,lesyeuxdanslevague,lenezécrasésurlespupitres.On retrouvera la boite vide de Funestine, nue, sans indications, sans

empreintes, on cherchera, on enquêtera, on investiguera, on interrogera, onanalysera,onvisionneralesbandesmagnétiquesdescamérasdesurveillancedel’entrée.Onseperdra,comme toujours,enconjectures, flicsdebaseetgrandspontesdelapoulailleparisienne,commissaireduquartieretchefsdebrigadesdu36.Onouvrirauneinstruction,ondéposeraplaintecontreX…MaisXs’enfoutratotalement,partisedétendredanssamaisondecampagne,

encompagniedesfaisanschatoyantsquicriaillentdanslessous-bois,desperdrixrougesapeuréesquis’enfuientaumoindrebruitetdesbrochetszébrésauxdentsderequinsquiseprécipitentsurlesvifsargentésauxnageoiresrouges.On s’interrogera dans les rédactions sur cet effroyable assassinat collectif.

Lesendormisdéfinitifsconstituaient-ilsunesectequiadécidé,commenaguèrele Temple du soleil, de son propre suicide ? Des fondamentalistes religieux,probablement salafistes, ont-ils voulu saper un des piliers de l’Etat ? Desennemis intérieursde laRépubliqueveulent-ils terroriser lesdémocrates?A-t-onàfaireàdesvengeursmasqués?Est-celediableenpersonnequiafrappé?Allezsavoir,mabravedame,nousvivonsunesiterribleépoque!Dansmatêtesereine,unepetitemusiqueetdesversdemirliton…LescorpsdecontrôleursdécimésàleurtêteQuelhorriblegâchispourl’EtattoutentierDesépéesdeshérostousinstallésaufaîteDenotreRépubliquedontilsétaientmortierOnferacediscourslorsdelamiseenterreOnoserabiendiretoutescesconneriesMaismoijeserailàpetitdiabledepierreSurveillantdetoutprèschaquecérémoniePourcréerdesfousriresetdebeauxincidents

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OsantmettrepartoutpagailleetridiculeDescendantautombeaulemortensemoquantHonteàvouscontrôleursvivelabiteàDudule

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CHAPITREDIX-SEPTBientranquilledansmapetitemaisondeSologne,missionaccomplie, jeme

metsàl’écriture,quej’aiunpeudélaisséedepuisuncertaintemps.Engénéral,l’actionetlarédactionnefontpasbonménagelorsquel’onveutlesmenerdanslemêmetemps.Ilconvientdecomprendrequ’ilyauntempspourtoutetqu’ilnefautrienattendredebond’untelmélangedesgenres.J’aiagi.Maintenantjepeuxécrire.Enme remettant àma tablede travail, devantmonordinateur, ilme revient

que cette activité d’écriture, à la réflexion, ne m’a pas apporté beaucoup desatisfactionsjusqu’àaujourd’hui,cen’estriendeledire.J’aiduplaisiràécrire,même si c’est difficile l’écriture, un plaisir un peu masochiste, il faut bienl’avouer.J’aicommisdepuisunevingtained’annéespasmaldemanuscrits,autotalune

quinzaine.Jelesaitous,unefoisre,re,relus,réécrits,peaufinés,passéscommeFlaubert « au gueuloir », envoyés par la Poste à des éditeurs parisiens ouprovinciaux.Ilsn’ontjamais,mesmanuscrits,retenul’attentiond’unseuldeceséditeurs. J’ai reçu, lorsque l’onabienvouluprendre lapeinedeme répondre,deslettresderefusstéréotypéesm’informantquemonbouquinnecorrespondaitmalheureusementpasàlaligneéditorialedelamaison,maisqu’ilnemanqueraitsûrementpasd’intéresserd’autreséditeurs.Généralementonmesouhaitaitboncourage, avec une politesse louable et, semble-t-il, un peu indifférente. Aprèsavoir lu, sans surprise, cesmissives dont seule l’en-tête différait les unes desautres, je lesaiclasséesavec toutescellesdumême type,quicommençaientàsérieusementépaissirlegrosdossiercartonnédanslequelellessontconservées.Unmatinduprintempsdernier,venantderecevoiruneenveloppeàen-têtedes

éditionsParisiennesTranquilou,alorsquejenem’attendaisàriendenouveau,jesuis tombé sur le derrière. En effet, non seulement on refusait d’éditer monmanuscrit–c’étaitdevenuunetraditionàlaquellejem’étaispeuouprouhabitué– mais, en plus, on se permettait de le critiquer avec une méchanceté et unemorgue auxquelles j’étais nullement préparé. Que mon manuscrit n’intéressâtpas,soit!Maisqu’ildéchainât,souslasignatured’unecertaineCarolineAlbert,untorrentd’injuresécritàlamain,j’enfustourneboulé.«Nousavonsluvotremanuscrit,quin’amalheureusementpasretenunotreattention.Uneécriturebientrop orale qui rend l’ensemble assez grossier et inesthétique à cause de vosinnombrables points de suspension. Sous couvert de parler d’écriture, de

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littérature, vous vous permettez des libertés qui desservent irrémédiablementvotre prose… ». Tout en lisant ce poulet, j’ai pensé immédiatement « Je suisdésolé de vous contredire,madame,maismonmanuscrit a visiblement retenuvotreattention!Enmal,certes,maisvousl’avezluetilaentrainéuneréaction,cequiétaitdéjàbeaucoup…ettotalementnouveaupourmoi.»Alors j’ai pris la plume pour répondre à cette Caroline Albert et, furieux,

outragé,j’ai tournédumieuxpossibleunelettremanuscritecaustique,ironiqueetcruelle.Jen’eus,biensûr,aucuneréponse– lesgensdescomitésde lecturesontrarementcourageux–etonenrestalà.Jemerendscompteaujourd’huiquej’aialorsagisottement.Parmafougueà

répondresurlemêmetonquel’onm’avaitécrit,j’aibêtementlaissépasseruneoccasion de créer un échange utile avec une collaboratrice d’une maisond’édition.Ce genre d’occasion est rare et je l’ai gâchée. Je vais donc prendrecontactavecCarolineAlbertqui,certes,avaitinsultémonmanuscritmaisyavaitportéintérêtenconsacrantunpeudesontempsàenfairelacritique.Jeverraiàquij’aiàfaireetaviseraienconséquence.Peut-êtrealorsquecettedameviendracompléterlalonguelistedemesvictimes.Nousverronsbien.J’appelle donc madame Albert chez les éditions Tranquilou.Après un peu

d’hésitation au bout du fil et une lourde insistance de ma part, on me passel’intéressée.—BonjourmadameAlbert.JesuisCharlesBrimont,avocatd’affaires.Vous

nemeconnaissezpasmaisj’aientendubeaucoupdebiendevous.Jesuissurlepointdecréerunenouvellemaisond’éditionetj’aimeraivousavoiràmescôtéspourladiriger.—Bonjourmaitre,pardon,maisjesuissurpriseetjenesaisquoivousdire…

répondunejolievoixunpeutroublée.—C’estnaturel,madame.Jeveuxcréeruneentrepriseambitieusesurleplan

artistique mais qui réussisse. Mon objectif est une littérature de qualité maispopulaire…—Jepense,monsieurBrimont,quec’estl’objectifdelaplupartdeséditeurs,

voussavez.—Bien sûr,madame,maismoi je suis prêt àmettre beaucoup demoyens,

énormémentdemoyensetdevousdonnerlespleinspouvoirspourlechoixdesœuvres à éditer. Vous serez la directrice. Je suis un homme d’affaires etn’interviendrait aucunement dans le domaine artistique. J’ai besoin de vous,vouslecomprenezetvotreprixseralemien.—Votrediscoursm’impressionne,maitre,maisonneseconnaitpasetjene

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saispas…—Connaissons-nousmieux, si vous voulez bien. Je vous invite à déjeuner.

Quandêtes-vouslibre?Demain?Aprèsdemain?Dites-moi.—Demain,jesuisd’accord.—13heuresaurestaurantTaillevent,rueLamenais?Celavousconvient-il?—C’estparfait,maitre.J’yseraiavecplaisir.Àdemain.—ÀdemainmadameAlbert.UndéjeunerauTailleventesttoujoursungrandmomentlorsque,commemoi,

on aime la gastronomie. L’endroit, en outre, est très beau, luxueux sansostentation.L’accueil est chaleureuxet lacuisinede trèshautniveau,à la foissophistiquéeetpleinedebellessaveurs,avecdescuissonsparfaitesetdessaucesarachnéennes.J’arriveunpeuavant13heuresetm’assiedsà la tablequim’aété réservée,

justederrièrelesdeuxgrandesoiesenstatuettesquitrônentsurunedesserte,aumilieude lasalle.Commetoujours, le restaurantestquasimentpleinetanimé.Nous sommes dans une grande maison mais l’atmosphère n’est en riencompassée.Auxtables,oncause,ondéguste,onboit,onapprécie,onrit.Quelquesminutesaprès13heures–unlégerretardestunsignedepolitesse

desdames–approchedematable,derrière lemaitred’hôtel,unebellefemmebrune d’une « quarante–cinquaine » d’années, si je puis dire, souriante et,quoiqueplutôtdécontractée,fortélégammentvêtuedemauve.Onseprésenteetonsemetàpapoter,du tempsqu’il faitsurParis,de l’actualité littéraire,de lasituationdusecteurdel’édition.Jecommandeduchampagneenguised’apéritif,quel’onserticiaccompagnédemoelleusesgougèrestièdes.JeregardeCarolineAlbertpendantqu’elleboitsonPommeryàpetitesgorgées.Elleest jolie,avecunvisageclair,biendécoupéetdebeauxyeuxmarronfoncélégèrementirisésdejauneocre.Elleboitbienetapprécielesgougères.Parfait.JemetslamaindanslapochedemavesteetvérifiequelafioledeTrépassolneserenversepas,toutensouriant, le regarddansceluidemoninvitée.Elleestbienenchair, lamissAlbert,soncorsagesouffrantunpeusouslapousséed’unemagnifiquepairedeseins.J’adorelesseinsdesfemmes,dumoinslorsqu’ilssontbeauxetlàjesuisgâté.Ellevoitbienquejecontemplesondécolletémaisnes’enoffusquepas;ilmesemblemême,aucontraire,qu’elleenestravieetunpeutroublée.Lorsquelefoiegrasarrive,jelancelaconversationsurmonprojet.Ladame

mangeavecapplication,meregardeetécoute,trèsattentivement.Jeprendsmontemps,partagéentreceque j’aiàdireet ladégustationd’unfoiegrasduGerssuperbementonctueux.Nouscontinuonsnotrerepasavecunenouvellebouteille

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dechampagne.Avec le turbot au caviar, modèle d’équilibre entre des saveurs complexes,

madameAlbertcommenceàmeposerdesquestionssurleprojet,lecalendrier,les actionnaires, les collaborateurs à recruter. Elle parait de plus en plusconvaincueparmonentrepriseetl’enthousiasmeaveclequeljeluienparle.Avec lemillefeuille praliné, craquant etmoelleux enmême temps,Caroline

estencoreplusenthousiastequemoi,d’autantquelechiffredesonsalaire,quej’aiécritsurunecarteaunomducabinetBrimontetqueluifaitpasser,aumilieudesverres,lafaitpâmerd’aise.Bien,lavoilààmapogne,sijepuism’exprimerainsi,s’agissantdequelqu’unàqui,pourlemoment,jen’aifaitqueparler.Après le café et les petits fours, nous sommes comme deux complices,

estomacs satisfaits et projet commun en tête. Je fais appeler un taxi et luiproposedelaconduireoùellesouhaite.Ellemeditqu’ellepréfèrerentrerchezelle, dans le 12ème arrondissement, compte tenu du beau repas et de tout lechampagne,quiinterdisentdetravaillercetaprès-midi.Àlabonneheure.Le taximan conduit avec douceur. Caroline, à mon côté, n’est pas loin de

s’assoupir, lesyeuxmi-clos, unpetit sourire aux lèvres.Ellepose samain surmonbras,meregardeetdit«j’aimevotreparfum».Jemetsmesyeuxdanslessiensetnerépondpas.Nous arrivons devant son immeuble, le chauffeur ralentit et commence à se

garersurlecôté.Jemetourneetm’apprêteàsaluerCaroline,maisavantmêmequeletaxines’arrête,ellemedit«vousvenezboireundernierverre?».Jeluiréponds « volontiers », paie le taxi, fais rapidement le tour pour lui ouvrir laportière et la suit. Un petit hall clair au carrelage noir et blanc conduit àl’ascenseur. Nous entrons dans la cabine vide qui nous conduit au septièmeétage. À peine la porte refermée, Caroline s’approche demoi, met sesmainsautourdemonvisageetposeseslèvressurlesmiennes.Jesuisunpeusurprismaisréagitvite,etnosdeuxlanguess’entremêlentavechardiesse.C’estchaud.C’estbon.Nosbouchesnesequittentguèrelorsquenoussortonssurlepallier,puisentronsdansl’appartement,puisdanslachambreoùnousnousdéshabillonsmutuellement,puissurlelitoùnosdeuxcorpsincandescentss’abouchentavecbonheur, comme s’ils s’étaient toujours connus. Nous faisons l’amourlongtemps, alternant des moments de douceur avec des séquences effrénées.Toute la gamme des classiques est ainsi passée en revue, duc d’Aumale,missionnaire, levrette.J’ajoutequelques-unesdemesspécialitésdontcertaines,comme les délices de Capoue, paraissent inconnues de ma partenaire et laravissentcommeentémoignentsespetitsgloussementsd’extasequicontribuent

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àencoreplusm’exciter.Caroline,desoncôté,n’estpasenrestedesavoir-faireet me fait découvrir une ou deux choses auxquelles je ne m’attendais pasvraiment.J’ensuisfortsatisfaitetlefaitsavoirparquelquesgrognementsàmacamaradequisefaitunplaisirdeprolongerl’exercicejusqu’àcequejedemandegrâce.Bref, nous venons de participer, Caroline Albert et moi, à une magnifique

partie de baise, au cours de laquelle nous avons pris un grand plaisir. Noshormonesseplaisentbeaucoup.C’esttout.Enmerhabillant,assissurlelit,jem’aperçoisquejen’aipaspenséuneseule

secondeauTrépassoletjem’enfaisunpeulereproche.MaisCarolinedoit–elleêtreintégréeàla listedesgensquim’ontfaitdumal?Jen’ensuispassûrdutout.Etlà,depuisplusd’uneheure,c’estdubienqu’ellem’afait.Ilmesembletout de même, que comme pour Gina, je suis tout à fait hésitant à conclurelorsqu’ils’agitdusexefaible.Carolineremarquelesérieuxdemonvisage.—Vousavezl’airsoucieux,Charles?— Je suis souvent comme ça, après l’amour, Caroline. Avec vous, j’ai

beaucoupaimé,énormémentaimé,alorsçamerendgrave.—Moiaussij’aibeaucoupaiméCharles,maismoiçamerendplutôtgaieet

heureuse.—Commequoi,machère,onpeutêtretrèsdifférentslesunsdesautres.C’est

lavie.Carolinemeregardeenfaisantlamoue,déçueparmaréflexionordinaire.Jemelève,unefoishabillé.Elleestencoreallongéedanslelit.Jem’approche

etluidéposeunbaisersurlajoue.—ÀbientôtCaroline.Jevoustiensaucourantdel’évolutionduprojet.—AurevoirCharles.Voussavez,jecroisbienquejevousaime.CarolineAlbertmefixe.Jedétournelesyeuxet,sansrienrépondre,jequitte

prestementl’appartement.

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CHAPITREDIX-HUITJesuisrevenuenSolognedèsl’épisodeCarolineAlbertterminé.Ellem’afait

peur,missTranquilou,avecsonairénamouréetcetaveudeladernièreseconde.Ducoup,j’enaioubliéd’utiliserleTrépassolrestéinutilement,toutelajournée,danslapochedemaveste.Onverraplustardaveccettedonzelle.Onverra.Enattendant,jemerefaislacerise,peinard,toutàlajouissanced’avoirenfin

accomplimonœuvre,d’avoirsivitebouclélaboucle,fieretcomblé.Jesavourela vie. Je vais enfin pouvoir m’installer un peu dans cette douce quiétudecampagnarde.Enfin!Mon dieu, comme je suis resté pur et naïf ! Innocent comme l’agneau qui

vient de naitre, pour reprendre un bien commode cliché. Jem’en étonnemoi-même.Etbiennon,lenirvanan’apasdurébienlongtemps.C’était, en effet, sans compter sur ce vieux policier, que l’on disaitmalade,

que je croyais plus ou moins au rencard, cette ancienne épée de la maisonPoulagadevenuinspecteurgénéral.BigLouisRabouret,LouislePreux,Louislelégendaire.Jel’avaiscroisélorsd’unesoiréeàTripoli,àl’ambassadedeFrance,ilyaseptouhuitans.Ilétaitalorsministreoupresque,secrétaired’Etatauprèsduministrede l’intérieur, chargéde lutter contre les terroristes, quelquechosecommeça.IlétaitcoincéenLybieavecDuranton,unconseillerdesoncabinet,unmecbrun et ténébreuxqui écrivait despolars à succès.Onavait passéunesacréesoirée,trèsdrôleetfortbienarrosée.Marius Meunier m’en a parlé de Rabouret lors de notre déjeuner du mois

d’octobre, avec des trémolos dans la voix. Il l’aimait beaucoup, le vieux pèreRabouretetilavaitpourluiunegrandeadmiration,belleintelligence,patience,professionnalisme,courage.Aprèsledécèsd’AlbertDuranton,mort,commejel’ai écrit plus avant, en même temps que sa compagne indienne, LisdiniaMoucoul,dansl’explosiondeleurvoiture,enpleinParis,ilyaquelquesmois,BigLouisapassédebiensalesmoments.AlbertetLisdiniaétaientdevenus,aufildesannées,lesenfantsqu’iln’avaitpaseus.Iladoncvécuunhorribledrame,dontgénéralementonneseremetpas.Leministreenpersonnel’afaitpromouvoirInspecteurgénéral,puis,sixmois

après,ilaprissaretraite,BigLouis.Pourluttercontreunegrossedéprimeetlapresquesolitude,ils’estfaitnommerconseillerauprèsdudirecteurdelapolicenationale.LamortbrutaledeMeuniern’apasdûarrangersesbidonsàcepauvre

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homme.

*Noussommespiledeuxsemainesaprèsmonchefd’œuvredelarueCambon–

nous sommes le jeudi 20novembre2014, jour dubeaujolais nouveauque j’aid’ailleurspasséseulpourlapremièrefoisdemavie–chefd’œuvrequejefinisderelateravecsoinsurmonordinateur,mettantladernièremainàmonbouquinquicontemesexploits,baselittérairedemafuturelégende.J’écris, en effet, chaque jour, pour bien avoir tout présent en tête, tous les

détailsmaisaussipourmedébarrasserdetoutça,commeunesortedethérapie.Dès le manuscrit – le tapuscrit plus exactement – terminé, les faits relatésdeviennentcommeextérieurs,commeracontésparuntiers,commesic’étaitunautrequilesavaitréalisés.Pratiquecommeméthode!Camedédouaneillicoetplutôtfastoche.C’estpareilpourbeaucoupd’écrivainssemble-t-il, j’aientenduplusieurs d’entre eux parler de choses de ce genre sur le plateau de FrançoisBusnel,àlatélé,dontModianoenpersonne.Messagevocalsurmonportable«BonjourmonsieurPérignon.JesuisLouis

Rabouret, conseiller du directeur général de la police. Je souhaite vous parler.Mercidemerappelerdèsquepossible.C’esttrèsimportant.»Oh là, il me fait suer, pépère. Qu’est-ce qu’il me veut ce monsieur ? Je

m’inquiètequandmêmeunpeu,connaissantlaréputationduvieuxflic.Enréfléchissant,unverredebeaujolpif-villagesdechezDubœufàlamain,je

nevoispasbiencequ’ilauraitputrouverquimemettraitencause,cetancienpolicieraurencard.Jemecreuselecigare,jenevoisrien.Bien sûr, j’ai déjeuné chezErnestine avecMariusMeunier, son récent ami.

Mais bon, il n’y a rien de répréhensible là-dedans. Je ne me suis pas caché.Mariusétaitunanciencamaradedecabinetministériel,unvieuxcopain. Il estmort,danslanuitquiasuivi,d’unecrisecardiaquefoudroyante,luiquiavaiteudegravesproblèmescoronariensnaguère.Jen’ysuispourrien,merde!Mêmesic’estl’émotiondemerevoirquil’atué–cequejen’oseimaginer–quipuis-je?Je ne vais quandmême pas culpabiliser. Il y a demalencontreux hasards, demalheureusescoïncidences,c’esttout.Jerappelle,faussementcalme,lepèreRabouretet tombeimmédiatementsur

lui,enlive.—MonsieurLouisRabouret?—Oui,c’estlui-même,bonjour…— Jules-Louis Pérignon, vous avez laissé un message sur mon portable et

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demandéquejevousrappelle…—Ah,monsieurPérignon,oui,mercibeaucoupd’avoir faitvite. Jevoudrai

quevouspassiezmevoiràmonbureauplaceBeauvau,dèsquepossible,demainmatin 9 heures, par exemple. Si vous êtes disponible, bien sûr. Vous medemanderezàl’accueil…—D’accord,monsieur,pasdeproblème,demainà9heures,j’yserai.Puis-je

savoircequimotivecetteconvocation?—Jevouslediraidemain,monsieurPérignon…aurevoir…—Àdemain,monsieur…Il raccroche avantque jepuisse seulement finirmaphrase.Ouh la, la, il ne

pinaillepas,BigLouisRabouret!Ildonnesesordresavecsagrosseetbellevoixdevelours.Et jem’exécutepoliment.Ai-je lechoix?Entouscas, ilnedonnepasl’impressiond’êtreaurencardlemoinsdumonde,pépère.Déprimé?Putain,illecachesacrémentbien!Malade?Canes’entendpas,maisalorspasdutout!Etcomments’est-ilprocurémonnumérodeportable?Petitmystère.Attention,cethommeestdangereux!

Je remonte dare-dare à Paris. Je n’aime pas trop rouler la nuit, même sur

autoroute, avec l’âge on voitmoins bien, c’est comme ça,mais pour être à 9heureschezlepèreRabouret,placeBeauvau, ilnefautpasmollir.Jedoisêtrefraisetdisposlorsdel’entretien.Meunierm’aditquecemecétaituntrèsgrandprofessionnel,unvraiteigneuxsoussonairgentil,bienveillant,unpeubonasse.Jedoisdoncêtreprêt.Jen’airienàmereprocher,biensûr,maisaveclesflics,onnesaitjamais.Etpuis,jen’aipasl’habituded’allerchezlesflics.Unefoisseulementaucoursdemavie,jemesuisretrouvédansleslocauxde

la police.C’était au commissariat demon quartier.Ma bagnole, garée dans larue, avait un pneu crevé et je ne m’en étais pas occupé pendant toute unesemaine, aumoins, ayant probablement d’autres chats à fouetter.Convocationofficielle bleu-blanc-rouge sur le pare-brise. Je file au commissariat, meprésente, carte d’identité et papelards de la bagnole à la main, le toutim.«Monsieur,ilfautallerfaireréparercetterouerapidement.Sinon,lavoitureseraconsidérée commeune épave et nous la feront enlever.Merci de revenir nousvoir très vite avec la facture de la réparation ». La jeune inspectrice, jeanmoulant, cheveu dru, flingue au côté, embusquée derrière son burlingue, nerigolait pas. Putain, non. Elle pointait le doigt sur moi, accusatrice ! C’estmarrant mais moi qui avait côtoyé pendant des années des ministres et despontesde tous acabits,desprésidents,desdirecteurs,despréfets,moiqui suis

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officierdelaLégiond’Honneuretdel’OrdreNationalduMérite,chevalierduMériteAgricoleetchevalierdegrâcemagistraledel’OrdredeMalte–ehoui,jevous raconterai un jour peut-être – j’avais ressenti confusément un certainmalaise,commeungitanprislamaindanslesac,avecunepoulevoléedanssabesace.J’avaisfermémagueule,unpeupéteux,rapidementfaitlaréparationetportédanslafouléelafactureacquittéedugarageàmissfliquetteenpersonne,vouspouvezmecroire!Profiltoutàfaitbas.Le complexe du yéniche, quoi ! Le complexe du gitan…le syndrome du

bohémien…Ilsnem’ontenfaitjamaisvraimentquitté.Alors, dès potron-minet,me retrouver chez un des plus grands policiers du

pays, « une pointure de la rousse » comme disaitMeunier, vous pensez ! Jemouilleunpeu,j’aiunpeulesfoies,jefouetteuntantinet,jefaisunpeud’huile,j’aiunbrinlapétoche,c’estcommevousvoulez,commevouspréférez.Ilestconnucommeleloupblanc,placeBeauvau,l’inspecteurgénéralLouis

Rabouret.Leflicdel’accueilenuniformesemetd’instinctaugardeàvous,rienqu’en entendant prononcer son blase. « Une épée, je te dis » m’avait assuréMariusMeunier.J’enailapreuve,là,souslesyeux.Jen’aipas longtempsàattendredansunpetithall sombreetmaldécoréoù

l’onm’aconduit. Iln’yamêmepas lemoindre journal, lapluspetite revue,àligoter,rienquedesdocumentssurlesbienfaitsdelapolice,avecbandeaubleublancrouge.Unpeuégocentrique,lamaisonpoulaga!LouisRabouretvient lui-mêmemechercher.C’estunvieuxmonsieur, jene

m’attendaispasàcepoint.Iln’estpastrèsgrandmaislourd,massif,imposant.Cequimefrappe leplus, là,enuneseconde,c’estsonregardd’aigleà la foisbrillantetprofond,presquegênant,misenvaleurpard’épaissourcilsblancs.Etpuissabelletronched’empereurromaindécritedanslespolarsdeDuranton,pasmalvieilli,unpeudécadent.Dansunepièce,engénéral,c’estlegenredetypequi tient toute la place. On ne voit que lui, comme Jules Maigret dans lesbouquins de Simenon.Mais bon, moi aussi j’ai de la présence, on me le ditsouvent.Allez,pasdecomplexeJulius!—MonsieurPérignon,bonjour.Suivez-moi,s’ilvousplait.—BonjourmonsieurRabouret,jevoussuis.Lebureaun’estnibeaunilaid,jem’enfous,jen’aipasletempsd’apprécier,

ni surtout la disposition d’esprit. Rabouret s’assied, pesant, derrière sonburlingue, me désigne le siège en face de lui et, en me regardant bienintensément,mebalanceunmissilealorsquejen’aimêmepasencorelesfesses

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surlefauteuil.—VousavezdéjeunéavecMonsieurMariusMeunier,hautfonctionnaireàla

retraite, au restaurant chez Ernestine, à Boulogne-Billancourt, le 24 octobredernier.MonsieurMeunierestdécédéd’unecrisecardiaquedanslanuitdu24au25 octobre. Par acquit de conscience et avec une curiosité qui m’est assezhabituelle,j’aifaitfairequelquesrecherchessurvous.Avecinternet,c’estfacile.Vous avez connuMariusMeunier au cabinet de Pierre Bérégovoy.Meunier asuccédéàRobertAdrienGrandmouxcommedirecteuràBercy.J’ai,hélaspourvous,unepetitemaisondecampagneenNormandieetjelislesjournauxlocaux.Il y a quelques semaines, le Bouseux Libéré faisait état de la mort de cemonsieur,tombé,unpeumystérieusement,dubalcondudeuxièmeétagedesonmanoir. Le 2 novembre dernier, le jour de la fête desmorts, un promeneur adécouvert, au bois de Boulogne, les corps de Berthe Sauvageon, anciennepatronnedeCauchemara etBenoitBouillard,haut fonctionnairedesFinances,criblésdeballes.Vouslesconnaissieztrèsbien,l’uncommel’autres,notammentlorsquevousétiezconseiller-maitreàlaCourdescomptes.—Oùvoulez-vousenvenir,monsieurRabouret? Jenecomprendspas…en

quoisuis-jeconcerné?Je commence àme faire du souci et, naturellement, je réagis. Le conseiller

spécial, commeunacteurquidit sa tirade, superbe,gabinesque,voixdebasseonctueuse, a entamé un singuliermonologuemais, putain, il neme dit pas çatoutàfaitparhasard,lepèreBigLouisRabouret!—Laissez-moifinir,s’ilvousplait!Letonesttrèsfermeetjedoisbattreenretraite.C’estpéniblemaisjen’aipas

lechoix.—Vousnemeconnaissezpas,monsieurPérignon,mêmesions’estcroiséà

Tripoliilyaquelquesannéesdansunesoiréeàl’ambassadedeFrance,maisj’aiunflairdechiend’arrêt,unnezdepointer.Jen’aiaucunmérite,c’estcommeça.Jesens lesaffaires tordues,àpleinnezet là, jemesuismisà l’arrêt, toutseuldansmonbureau,unbrasetunejambelevés,commeunclébarddechasse.J’aidemandé, avec l’accord du procureur général qui est un ami, d’avoir accès àvotre ordinateur personnel. Avec l’aide d’un collaborateur informaticien degrand talent, qui se nomme JustinBridur – eh oui, c’est son vrai nom– noussommesdonc,hiermatin,entrésdansvotreintimité,votreordinateurpersonnel.Nous avons immédiatement découvert unmanuscrit intituléSans vergogne ouLa mystérieuse affaire Pérignon racontant minutieusement chacun de voscrimes.Nousl’avonsimpriméetjel’aitransmisauProcureur.Etes-vousl’auteur

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decemanuscrit,monsieurPérignon?La voix de velours, à l’instant mélodieuse, se fait d’un coup, âpre et rude,

agressive.Jesuissousuneterriblepression.Mais,làencore,jen’aipaslechoix.—JemerappelletrèsbienlasoiréeàTripoli,monsieurRabouret.C’étaitily

a longtemps.Vousétiezministre.Pouren resterànotreaffaire,oui, c’estbienmoi l’auteur de ce manuscrit. J’écris depuis quelques semaines une sorte depolar,avecdescrimesfictifs,poursoi-disantmevengerdesgensquim’ontfaitdumal.Maisc’estunlivre,avecunpersonnagequisenommeJuliusPérignon,commemoimaisquin’est,naturellement,pasmoi.C’estdelalittérature.Jemesers de la réalité, je m’appuie sur elle, pour en faire une fiction. Je n’ai,évidemment,tuépersonne,jamais!MonsieurRabouret,jevousenprie,cen’estqu’unprojetdelivre!Jeme dis qu’il va tout de suite piger le truc, intelligent comme il est…une

épéedelarousse…Ehbennon!Pasdutout!Ilnecomprendrien!— Je ne vous suis pas, monsieur Pérignon. Je vois bien votre moyen de

défense:cenesontpasdesaveux,c’estunlivre.Benvoyons!D’ailleurs,entrevousetmoi,chermonsieur,vousn’enavezpasbeaucoupd’autres,demoyensdedéfense,hein?Bien,continuons,s’ilvousplait.Vousreconnaissezêtrel’auteurdumanuscrit,nousavonsbienavancé,énormémentavancé.AvecBridur,nousavonspoursuivinosrecherches,enlesélargissant,àpartirdevoscamaradesdel’ENA,de ladirectiondes impôts,de la facultédedroit,puisde lycéepuisdecollège.Nousavons recherché,parmi touscesgens, ceuxquiétaientmortsdemanière plus ou moins suspectes depuis quelques années et, après bien desheures,nousavonsdécouvertquemonsieurJulienBurry,camaradedeterminaleau lycéeSaintExupéry àLyonétaitmort, brûlédans savoiture, il a plusieursannées, que monsieur Georges Soubise, autre camarade de terminale, s’étaitnoyé dans la Saône il y a six mois environ, que l’ancien boucher GuillaumeDavout,camaradeaucollègedeMontribeldans leDépartementde l’Ain,étaitmort, enfermé dans une chambre froide, il y a environ cinq ans, que l’ancienprofesseur de sport Maurice Ridelle s’était suicidé, dans le même village,quelques mois avant, que votre copain de collège Guy Lecoeur était mortempoisonné,àLamotteBeuvron,ilyabientôtunan…brefquevotremanuscritreposaitsuruneétonnanteeteffroyableréalité!Encontinuantd’élargir,pardescerclesconcentriques,votrepassé,nousavonsvuquevousétiez,ilyaquaranteans,ungrandespoirducyclismedelarégionlyonnaise…enmêmetempsqu’uncertainBernardBlansky…tombé dans un ravin duBeaujolais à la fin de l’été

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dernierettoujoursdanslecomaaujourd’hui.—Mais,monsieur, je peux tout expliquer. Si je puisme permettre, je vais

commencerparvousdirequevotreméthodeditedescerclesconcentriquesn’estqu’unefumisterie,quin’aaucunsens,aucunevaleur.C’estuneméthodeutilisée,avant l’historienBraudel, par les staliniens pour éliminer leurs adversaires. Jesuisbiendéçudevousvoirfairelamêmechose,biendéçu.Vousêtesunhommed’expérienceetraisonnable,bonsang,monsieurRabouret.Réfléchissezs’ilvousplait. Et vous constaterez que je me suis précisément servi de tous ces faitsdivers,pourbâtirmonpolar.Lavéritéestdoncexactementlecontrairedecequevoussuggérez…Prenezlafindumanuscrit,parexemple…Est-cequemonsieurDoulos, le journaliste, est mort récemment ? Y a-t–il eu un empoisonnementcollectifàlaCourdesComptes?— À ma connaissance le journaliste Doulos est, en effet, toujours de ce

monde, ainsi que lesmagistrats de laCour, les inspecteurs des finances et lescontrôleurs dont vous parlez dans votre manuscrit. Mais ça ne prouve rienpuisque vous évoquez vous-même « l’effet retard » des produits utilisés. J’aid’ailleurs contacté ou fait contacter la plupart de ces personnages. Tous serappellentplusoumoinsprécisémentvosdéboireshumiliantslorsdescontrôlesde Cauchemara. Tous ou presque ont en mémoire, bien gravés, votreacharnement et votre obsession, à faire tomber madame Sauvageon…àn’importe quel prix. Elle vous appelait l’ayatollah, à ce qu’on dit. Vous vousdétestiez. Ainsi, monsieur Pérignon, la thèse de votre manuscrit est-elle, enlogiquedesituation,totalementaccréditée…àquelquesmeurtresprès,biensûr,àquelquedatesprès,évidemment,defaçonparfaitementvolontaire…pourfausserlejugement…entrainersurdefaussespistes…semerledoute…Vousêteshabile,monsieurPérignon…mais,autotal,leProcureurgénéralpense,commeBriduretmoi,quevousêtesenréalitéundangereuxtueurensériequisoignesamaladiementale en écrivant. Vous avez reconnu être l’auteur du manuscrit, là devantmoi. C’est un élément accablant, monsieur Pérignon, terriblement accablant.Pourlereste,jevaisvousfaireconduireauquaidesOrfèvresoùvousserezmisengardeàvueetinterrogé.Lasuitenem’appartientplus.Jesuisnavrédevousavoirrevudansdetellescirconstances.Jesuisabasourdi,hébété,incapablededireunmot.Moninquisiteur,blême,selèveavecdifficulté.Ilal’airépuisé.Ilsortdeson

bureauetfaitentrerdeuxgardiensdelapaixenuniforme.—Messieurs,merci demettre lesmenottes à cemonsieur et de l’emmener

chezlecommissaireDemesdeux,Brigadecriminelleau36,quaidesOrfèvres.Il

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estaucourant.Louis Rabouret ne me regarde pas et retourne s’assoir avec lenteur à son

bureau. Un flic moustachu qui pue la transpiration me passe les bracelets,cependant que son collèguem’empoigne avec force par le bras et m’entraineverslasortie.—MonsieurRabouret,vousvoustrompez.C’estaffreux.Jen’aituépersonne,

personne!Jesuisinnocent!J’ai à peine le tempsde gueulermon innocence.L’inspecteur généralLouis

Rabouret lève les yeux surmoi.Sonvisagedevieux flic est dur, terrible, têted’empereurromain,certes,maispassidécadentqueça!Putain,ilmefaitpenserau sombre inspecteur Javert dans les Misérables. La grosse porte capitonnéed’épaiscuirnoir se renferme, lentement,derrièremoi,commeunepagequisetourne.Lasuiteestassezclassique.Unevoiturepleinedeflicsmeconduitau36quai

desOrfèvres, lieumythique où crèche la police criminelle, chez lesmeilleurslimiers de France. Nom d’un chien, c’est comme dans les bouquins, dans lesromansnoirs.J’étaisentraind’écrireunmanuscritetmevoilàenpleinmilieud’un vrai polar, non pas comme auteur, comme un écrivain, mais comme unassassinensérie,unhorribletueur,unsérialkiller,sousprétextequej’airelatémes crimes dans unmanuscrit, destiné à devenir un roman noir. Putain, c’estincroyable,onsemordlaqueue.C’esthallucinantcequim’arrive.Quelleironiedusort!Jepenseà toutçadans labagnolequi filepleinpotdansParis,Parisque je

regarde à fond, concentré, les yeux très grand ouverts, des fois que ce soit ladernièrefois,vasavoir.Leslumières,lespassantsauxpaspressés,lestouristesenpèrespeinards,unappareilphotoàlamain.AvenuedeMarignytrèschicos,lesChampsElysée,magnifiques,vivants,classieux,avecbientôtlesdécorationsdeNoël,çavaêtrebeau,laConcorde,placesomptueusemarquéeparl’Histoire.OnprendlequaideSeine,j’aibientôtlesTuileriesàmaingauche,laSeinegrisesurmadroite,bondieu,c’estchouetteParis.Ralentis,s’ilteplait,chauffeur,onn’estpasbienpressés,aupointoùonenest,merde.Iln’entendpasmapensée,biensûr.OnprendlePontNeuf,ondescendsurl’IledelaCité,onarrive.OnsecroiraitdansunépisodedeBoulevardduPalais,àlatélésurla2…Onmontedesétagesparderaidesescaliersdebois,onfiledansdescouloirs

étroitsoù lapeinturedesmurs s’écaille,onpassedescorridorsmaléclairés, àgauche,àdroite,encoreàgauche,çan’enfinitpas,toutlemondeestessoufflé.

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Onmefaitentrer,enfin,dansunegrandepièceavecunetableovaleaucentresurlaquelleilyadesmicros,unecamérasurunsupportaccrochéaumur,unmiroirdeverreteintédenoiraufondetonmefaitassoirsurunechaise.C’estlasalledesinterrogatoires,tellequ’onlavoitdanslesfilmspoliciers,aveclaglacesanstainettoutlebataclan.Jesuistrèsangoissé.Jem’attends à voir débarquer le commandantRovère-Balmer, bada cabossé

surlesommetdelatronche,gueuledetraviole,voixtrainantedumecàmoitiébeurré, accompagné du capitaine Dimiglio, le fils de rital, qui gueule déjàcommeungoretalorsqu’ilestencoredanslecouloir.Ehbiennon,c’estlecommissaireDemesdeux,lacinquantaineenjouée,crâne

enpeaudefesses,carruredetroisièmelignederugby,vieillevestedetweedbienrâpée, col de chemise pas très net, cravetouse en queue de cochon, accent dumidisurprenantdanscetendroit.J’espèrequeçavadonnerunpeudegaitéàlascènedupremiercontact.—Monsieur Jules-Louis Pérignon, magistrat de la Cour des Comptes à la

retraite,soixante-sixans,habitantParis7e,3rueJacquesAnquetil,vousêtesengardeàvuepourvingt-quatreheuresàcompterdecetteminute.Ilest10heures22.Pourlagaité,jerepasserai,yapasdedoute!Onprendmesempreintesdigitalesdansunpetitlocaldelapolicescientifique

situépas très loin.Mesdoigtsvontpuer l’encrependant trois jours. Je reviensm’assoirensalledestortures.Lecommissaire,carré,s’installeenfacedemoietposeungrosdossier,surla

table,devantlui.Unhommeetunefemmeviennents’assoirdechaquecôtédeleurpatron.—LecapitaineHenriPolinetlelieutenantReskiaAmrouchevontparticiperà

votreinterrogatoire.Le capitaine a une grosse tronche burinée, cheveux bonds en brosse, style

militaire et des yeux qui se forcent àme darder avec férocité. La lieutenante,elle,estunebellebeurettebruneauregardbleu,stylekabyleetaupetitsourirequiseveutdésarmant.Endeuxsecondesettroisdixièmes,j’aipigéquej’auraiaffaireàunegentilleetàunméchant,sousl’arbitragedeleurboss,commedanslespolars,àlatélé,aucinocheetdanslesbouquins.Jesuisdonctrèsfamiliariséavectoutça,saufquec’estlapremièrefoisqueçameconcerneenvrai!Alors,forcément,ç’est impressionnantet jesuis très«émotionné»commedisaitmagrand-mère.Demesdeux s’adresse à moi avec son accent chantant, qui surprend

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énormémentdanscecontexte,jeleconfirme.—Monsieur,vousavezledroitdefaireprévenir,partéléphone,unparentou

quelqu’unquivitavecvous,vouspouvezvousfaireexaminerparunmédecin,vouspouvezdemanderl’assistanced’unavocatetvouspouvezgarderlesilence.Quedemandez-vous?Caenfaitdesquestionsenmêmetemps.Putain,quatrechosesàdécider, là,

séancetenante.Catecolled’embléelapressionsurlesendosses.Cacommencedur.Can’estpasrienlagardeàvue!—J’aibesoindequelquesminutesderéflexion,s’ilvousplait.—Pasdeproblème,nousattendons.Lecommissaireetlecapitainesortentdelasalle,melaissantseulaveclajolie

fliquette.Jenedoispasfaired’erreuretbienprendrelesdécisionsadéquates.Jemeconcentreàfond,malgrélestressetmaterribleangoisse.Eh,l’énarque,dis,tunevaspasflancherdevantdespoliciers?Tuasétéhautfonctionnairependantplusdetrentepiges,tuascôtoyédesgrandspersonnagesdelaRépublique,tuasétéconfrontéàdespointures.Alorsmerde,tutienslecoup,c’esttout!—Combienai-jedetempspourréfléchir,mademoiselle,s’ilvousplait?—Vousaveztroisheures,monsieur,maisd’iciquelquesminutesnousavons

ledroitdecommencerl’interrogatoire.Jevoisletopo.Jecroisquej’aiintérêtàchoisirmesoptionsavantledébutdes

questions.Après,danslefeudel’action,jen’auraiplusletempsdelaréflexion.—Jesuisprêt,mademoiselle.—D’accord, je vais venirmes collègues.Appelez-moi lieutenant, s’il vous

plait.C’estmieuxadaptéàlasituation.—Ouilieutenant.Lajolieetlesdeuxmâlesreviennents’assoir.—Nousvousécoutons,monsieurPérignon.—Jen’aipersonneàfaireprévenir.Jen’aipasbesoindemédecin.Jesouhaite

être assisté parmaitreDroopy-Molleton et je répondrai à toutes vos questionsavantmêmesonarrivée.SimaitreDroopynepeutpasouneveutpasm’assister,jevouspriededésignerunavocatd’office.Je crois avoir fait les bons choix. Je ne connais absolument pasAcquitator,

sauf de réputation, mais je sais que ça va impressionner tout le monde ici.J’espèrequ’ilacceptera.Ilaimetellementlesfeuxdelarampe,cechermaitre.Moncasdevraitl’intéresser.Sinon,j’aidescopainsavocats,maisjeneveuxpasqu’ilsm’assistent,surtoutpas,ilfautvoircommeilsselapètent,cescons!Je

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veuxmaîtrisertoutpersonnellement.Unjeunecommisd’officesuffirasilastardubarreauneveutpasdemoi.Demesdeux est impatient d’en découdre. Je le sens. Il plante alors ses yeux

danslesmiensetmedit:—Bon,nouscommençonsl’interrogatoire.MonsieurPérignon,oùétiez-vous

ledimanche2novembreà8heuresdumatin?Facilelapremièrequestion.Commeauconcoursdel’ENA.—Le2novembredernierj’étaisàMontribeldansl’Ain,àl’hôtell’Auberge

desDombes.À8heures,jepensequejefaisaismatoilette.Ensuitejesuisalléaucimetièreporterdesfleurssurlatombedemesparents.C’étaitlejourdelafêtedesmorts.—Destémoinspourraient-ilsleconfirmer?—Oui,sansaucundoute.J’aipayél’hôtelavecmacartebancaire.Etpuis,j’ai

croisépasmaldegensaucimetière.Enplus,jesuisrentréàParisparl’autoroutequejesuisalléprendreaupéagedeDagneux-LaValbonne.JesuisabonnéàBip&Go.Demesdeux est emmouscaillé, il ne peut le cacher. Il fait la moue puis se

reprendvite.—Bien,lieutenant,mercidefairevérifiertoutcela,s’ilvousplait.Labeurettesortdelasalle.Elleaunjolicul,missKabylie,bienmoulédansle

jeanserré,bienrebondi.— Monsieur Pérignon, lorsque vous avez déjeuné avec monsieur Marius

Meunier, le vendredi 24 octobre, au restaurant chez Ernestine à Boulogne-Billancourt, avez-vous remarqué quelque chose dans son attitude qui pouvaitlaisserpenserqu’ilallaitdécéderlesoirmême?—Mondieu,c’esttrèsdifficileàdire,aprèscoup.Jen’avaispasvumonami

Meunier depuis des années, quinze ans peut-être. Bien sûr il a vieilli, commemoi,commenous tous.Mais ilavait l’airenforme.Ilétaitgai. Ilabienbuetbienmangé,madameErnestinepeutvousleconfirmer.D’ailleurs,ellepourraitrépondresûrementmieuxquemoiàvotrequestion.Jenevoispasbienoùilveutenvenir.Luinonplus,visiblement.Ilpatauge

gravelecommissaireDemesdeux.Ilmeregarde,commes’ilétaitconvaincuparmesréponses.Jemarqueunautrepoint,mesemble-il.LecapitainePolin,pendantcetemps,litledossierqu’ilapiquéàsonpatron.

Ilredresselatêteetmelance:—VousnepouviezpasleblairerGrandmoux,hein?—Vousavezraison,capitaine,jel’aitoujoursdétesté.C’étaituntypeveuleet

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sans beaucoup de talent. Un grand con, en quelque sorte ! Mais de là à lesupprimer, ilyaunénormepas,voussavez.Siontuait tous lesgensquel’ondéteste, ce serait une hécatombe, un vrai génocide, vous ne croyez pas ? Cegrandpas,jenel’aijamaisfranchi,commelaplupartdesgens,commevous,jesuppose?—Quandmême,jevoisbien,enlisantvotremanuscritquevotredétestation

n’estpasordinaire,pourGrandmouxetpourbiend’autres.Pour ladétestation,vousavezdesdons,Pérignon…c’estdanslemanuscrit!Ilrit,Polin,ilritetjenepeuxpaslevoirenpeinture.MissKabylie,lajolielieutenante,revenueàlatable,s’ycolleaussi:—Nouspouvons trèsbiencomprendre,monsieurPérignon,quevous soyez

passéàl’acte.Unhommecommevous,unénarque,ungrandcommisdel’Etat,avec laLégiond’honneur…onpeutbiencomprendrequevousn’acceptiezpasd’êtrehumilié,parpersonne.Jepensemêmequeçavousaideraitdel’avouer.Cavousferaitsûrementdubien,beaucoupdebien.Vousdevezvoussentirtrèsmalencemoment,laculpabilité,lesremords…Nonmais, lamiss,pourquielleseprend?Ellecroitpeut-êtrem’attendrir?

Elle s’y prend plutôt bien, d’ailleurs, avec son regard doucereux, sa voixd’hôtesse de l’air et son gentil sourire blancheur Colgate. Mais, je n’ai tuépersonne,jelesaisbien,toutdemêmealors,lapetitepisseuse,ellepeutallerserhabiller.— Lieutenant, je n’ai par définition aucun remord, puisque je n’ai tué ni

monsieurGrandmouxnipersonned’autre.Demesdeuxestsortidelasalle.Iln’apasl’airtrèsconcernéparmonaffaire.

Sûrementdestasd’autreschatsàfouetter,destasd’affairesdifficilesàrésoudreetlepèreRabouretquiluicollesurlesbrandillonsuneaffaireàlacon,avecunVIPbardédemédaillesetdifficileàcoincer.—RevenonsaudébutdevotremanuscritetaumeurtredemonsieurDavout.

Pasmal le coup de la chambre froide. Il a dû en baver. Ce fut votre premiercrime,leplusdifficile,peut-être.Dansquelétatétiez–vousjusteaprès?Putain,ilssontcons,lesflics,cetteannée,ouquoi?Ilcroitquejevaistomber

danssonpanneau,groscommeunemaison?—Capitaine, il suffit de lire lemanuscrit pour voir l’état dans lequel est le

personnageJuliusPérignon.Moi,leconseillermaitreenretraite,jen’aipastuémonsieurDavout.Jemepermets,d’ailleurs,devoussignalerqueDavoutavaitplusieurs années de plus quemoi et que je ne l’ai, je pense, jamais croisé aucollège. L’histoire des chaussures jaunes est exacte mais ne concerne pas

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Davout.Cedoitêtrefaciledelevérifier.C’estendécouvrantsonmeurtre,toutesces années après, que j’ai eu l’idée de lemettre dansmon livre en le faisantassassiner par mon personnage…même collège à quelques années près…unemort spectaculaire.Mais sonvéritablemeurtrier est toujoursenprison si jenem’abuse.Jen’aistrictementrienàvoirlà-dedans.NidanslamortdemonsieurRidelle,l’ancienprofdesportducollège…—Àcepropos,l’histoiredu60mètresdeGerland,çavousestbienarrivé?—Oui,capitaine,çam’estarrivéexactementcommejeleraconte.Etj’enai

beaucoupvouluàRidelle,c’estexact.Maisc’étaitilyasilongtemps.Jenel’aijamaisrevudepuis.Ils’estsuicidé,cebravehomme,surlelieuoùilcaressaitlespetitesfilles.J’ensuissûr,c’étaitunvieuxdégueulasse!—C’étaitunsalaud,eneffet.Lespauvrespetitesécolièresnepouvaientque

subir, en silence.Unprofesseur, vouspensez.Quelles souffrances elles ont dûendurer, ces petites. Ca mérite un dur châtiment. Vous avez bien fait de lesvenger,monsieurPérignon,trèsbienfait.— Pas moi, lieutenant, mon personnage. Il se sert du fait divers pour

fantasmer,c’esttout.C’estdelalittérature.Lecommissaires’estassisànouveauenfacedemoi,ledossierdevantlui.Il

mefixeet,avecsonbelaccentdumidi,mesauteà lagorge, toutdumoins lecroit-il.—PourlamortduProfesseurLecoeur,entouscas,l’assassinn’ajamaisété

retrouvé et certains témoignages sont troublants. Je viens d’appeler lagendarmerie de Lamotte-Beuvron. La secrétaire de Lecoeur a vu passerl’assassin justeaprès lecrime. Il avaitunpeuvotrecorpulence. Idempour lespatronsdel’hôtelTatin.Nousallonscreusertoutcela…—Creusez,commissaire,biensûr.Mais,voussavez,j’aiunecorpulencetout

à fait moyenne. Un mètre soixante-treize, soixante-dix-huit kilos…comme lamoitiédeshommesdecepaysquiont àpeuprèsmonâge, jepense…celanenousapprendrien.Etpuis,vousavezlumonmanuscrit,alorsjevaisvousdireun petit secret, commissaire. Lecoeur n’a jamais truqué les notes du derniertrimestrede troisième,contrairementàceque j’écrisdans lemanuscrit. Je l’aiinventé ça, pour ajouter une histoire de plus et construire la légende de monpersonnage.J’aidécouvertdans lapresse lamortdeGuyLecoeur,quiétaitentroisièmeavecmoiaucollège,çac’estparfaitementexact.Alors j’aibâtimonhistoireàpartirdelà.J’aidécouvertsesdémêléspassésaveclajustice,l’affaireSaintLouf,toutça.J’aiinventélasuite.IlsuffitderegarderladatedumeurtredeLecoeuretdevoiroùj’étaisàcemoment-là.Jenerappelleévidemmentpas.

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Maisondoitpouvoirleretrouver.C’estvotremétier.Etilyagrosàparierquej’étaisailleursqu’àLamotteBeuvron.Vousverrez!— L’instruction permettra, en effet, de vérifier votre emploi du temps,

monsieurPérignon.—Commentça?J’espèrebienqu’iln’yaurapasd’instruction,commissaire

etquejesortirailibredemainmatin.—Nousn’ensommespaslà!Continuons!Le ton est dur.Demesdeux ne s’en sort pas,mais alors pas du tout. Je suis

calmeetpondéré,précisdansmesréponses.Sûrdemoi.C’estvisiblementcequilesemmerdeleplus, luietsesdeuxacolytes.Jedis leschosesavecsérénitéetj’aiconfianceenmoi.— Venons-en à monsieur Soubise. L’histoire de votre cagnotte du lycée,

ratiboisée pour acheter des fleurs, ça vous a dégoûté, mais alors énormémentdégoûté. Parce que c’était injuste. Et vous haïssez l’injustice. C’est bien ça,monsieurPérignon?—Vousavezraison,capitaine,cettehistoirevraiem’avaitdégoûté,vraiment.

EtBurryetSoubise,noscamaradesdeterminalequin’ontpaseulecouragedesedénoncer…—Etaientdessalaudsqu’ilfallaitpunir,mêmetoutescesannéesaprès,c’est

biença,monsieurPérignon?—Maisnon,onnetuepaslesgenspouruneinjustice,surtoutsiellen’estpas

considérable. Et, au lycée, ce fut, tout bien pesé, une petite injustice. Ca sesaurait,dites,siontuaitpourça!Vousêtesbienplacépourlesavoir.J’aisuqueSoubise s’était noyé dans la Saône un jour de tempête. Alors j’ai mis cetévènementdansmonpolar,c’esttout.PourBurry,j’enaiàpeineparlé.Samort,pourtantatroce,nem’apasinspiré.— Il nous reste le cas Blansky, celui qui a brisé votre carrière de cycliste.

C’est peut-être la pire chose qu’on vous ait faite. Je fais du judo au niveaunational,doncjepeuxvouscomprendre.J’espèrebienunjourêtreenéquipedeFrance et aller aux jeux olympiques. Je suis sûre que je pourrai tuer celui oucellequibriseraitvolontairementcerêve…mevengerdeceluiquifoutmavieenl’air.Commevous l’avez fait vous-même,monsieurPérignon. Je vous admired’êtrealléauboutdevous-même.D’avoireulecran!Lapetitebeurettearepris leflambeau,avecuncertainpanache, je l’admets.

Elle veut semettre en empathie avecmoi. Elle essaie en tous cas.On ne saitjamais.Natürlich,jenetombepasdanslepiège,maisjevaisunpeum’amuser.Ilscommencent,leslimiersduQuaidesOrfèvres,àmecasserlesroustonsavec

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leurs questions banales, sans intérêt, ridicules. Ils ne savent absolument pascomment me coincer, alors ils égrènent le temps de la garde à vue avec desconneries. Je me mets à leur place. Ils ont découvert mon affaire ce matin,probablement. Rabouret leur a passé « la patate chaude » avec l’ordre deconclureàmaculpabilité,quoiqu’ilarrive.Jesuissûrdeça.Maisilssontàpoil,comme on dit ici, ils n’ont rien dans leur dossier, à part lemanuscrit…qu’ilsdécouvrentpetitàpetit,enlisant.Ilsn’ontstrictementrien!Alors,forcément,ilspataugent et font passer le temps comme ils peuvent. Je fais semblant deréfléchir.Jeprendsdutempsetjeréponds,lagueuleenfarinée:—Jevois,lieutenant,quevousmecomprenezàlaperfection.Lesétudes,le

métier,toutça,c’étaientdeschosesquicomptaientdansmavie,biensûr,maislevélo, c’était autrement important pour moi. C’était mon rêve, vous aveztotalement raison. Vous vous rendez compte ? Gagner un jour Milan-SanRemoouParis-Roubaix?Devenirchampiondumonde?Etce fumierquimefait tomber, volontairement.Le tuer, ce salaud, c’est bien normal, non ?C’estallerauboutdesoi,c’estavoirducourage,d’unecertainemanière.J’aieu,enquelquesorte,raisondetuercesalaud,oui,raison…—Vous le reconnaissez,monsieurPérignon.Vousavouezavoir tuéBernard

Blansky!Parlez,jevousenconjure,çavousferadubien…Lestroismeregardentbrusquementavecleplusgrandintérêt,pensantqueje

vais craquer et m’allonger. La jolie lieutenante au beau petit cul me souritbéatement.Je respire un grand coup, me prend la tête entre les mains, fait silence

quelquessecondes–c’estlongunblancdansdetellescirconstances–leslimiersduquaidesOrfèvresattendent,impatients.—Oui,lepersonnageJuliusPérignonabienfaitdefoutreenl’aircefumier

deBlansky,lebriseurdesonrêve…jedisbienlepersonnage…maismoi,jen’airienfaitdutout.Jesupposequ’ilest tombé,cecondeBlansky,dansunravin,sans casque sur la tête, commeundébutant, point à la ligne. J’ajoutequ’àmaconnaissance il est toujours dans le coma et qu’il pourra raconter ce qui s’estpassé, dès son réveil. Il vous suffit d’attendre. Et vous verrez que je n’y suisstrictementpourrien.Ilsenontmarremes interlocuteurs. Ilsontcomprisque jenecraqueraipas,

quejelesbaladais.Ilsontpeut-êtreaussipigé,jel’espèrevraiment,quejesuisinnocentdescrimesdont leconseillerRabouretm’accuse.Pour lemoment,entouscas, ilsontquedalleàsemettresousleschailles,quecouic,nada,nibdecheznib.

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—Bon,onvafaireunepause.Vousvoulezuncafé,monsieur?—Oui,volontiers.Puis-jefumer,s’ilvousplait?—Oui,biensûr,venezverslamachineàcafé,ceseraplussympa.Onsortdelasalledestortures–surtoutpoureux,jusqu’àprésent–etonva

dans un petit local où trônent unemachine CocaCola et unemachine à caféJacquesVabre.Bien.Ilyadesfauteuilsensimilinoiretdestablesbasses.J’aipurécupérermavesteoùj’aitrouvémesclopes.J’enoffreàmesinterrogateurs.Seule miss Amrouche est fumeuse. Je lui offre uneMarlboro, qu’elle se metdélicatemententreleslèvres.Ahlajoliemiseenbouche!Elleesttrèssexy,lelieutenant, décidément !Demesdeuxm’offreun caoua, on s’assied, le café estbon,on secroirait entrevieuxpotesheureuxd’êtreensemblepourdiscuterdutempsqu’ilfait.Jerestetoutdemêmesurmesgardes,c’estlecasdeledire,unpeu surmon quant-à-soi. Je suis depuis 10H 22 en garde à vue au quai desOrfèvres,pourunesériedecrimesaffreuxquel’onm’impute.Rabouretadonnél’ordre deme déférer, j’en suis presque sûr et je risque ni plus nimoins queperpète,ilnefautpasl’oublierquandmême!Un flic en uniforme vient parler au commissaire, en lui chuchotant quelque

choseàl’oreille.—MonsieurPérignon,votreavocatvientd’arriver.—MaitreDroopy-Molleton?— Oui, Acquitator en personne. Finissez votre cigarette et votre café. Il

attendrabiendeuxminutes,cechermaitre—Vousnesemblezpasl’apprécierénormément,dites,commissaire?—Maissi,maissi.Seulement,c’estunavocattrèscélèbreettrèsfortdansla

procédure. Il nenouspasse rien. Jamais.Alors, forcément, il nous fait unpeupeur.Trèspeurmême.—Jevaispouvoirluiparlerseulàseul?—Oui,toutdesuite.Vousavezunedemi-heureentêteàtêteaveclui.C’estle

codedeprocédurepénale.MaitreDroopy-Molleton est debout dans le couloir. Il fait la gueule comme

d’habitude,barbededixjours,mouedégoûtée,paupièrelourde.Ondiraitl’oursBrunö,lapeluchetristounetteauxgrosyeuxquibougent.Demesdeuxseprésenteàluietmeprésente.—Bonjourmonsieur,neperdonspasdetemps…—Bonjourmaitreetgrandmercid’êtrelà…Onnousemmènedansunepetitepièceetonnouslaisse tous lesdeux,pour

unedemi-heure.

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—Maitre,jesuisinnocentdescrimesdontonm’accuse…—Jem’enfous,monsieur,sivouspermettez.Vousêtesunancienconseiller-

maitre de la Cour des Comptes, habitué à la précision. Alors, s’il vous plait,racontez-moiendétail,commentvousêtesarrivéicicematin.Ohlà,iln’estpascommodeAcquitator!Ilesthyperdirectif!C’estvraique

nousn’avonsquetrenteminutesdevantnous.Maistoutdemême,ilmelesbriseunpeusurlecoup!JeluinarrenéanmoinsendétaillecoupdefildeRabouret,la convocation place Beauvau, mon entretien avec l’inspecteur général, sadécouverte dumanuscrit, les certitudes deBig louis,mon arrivée cematin auquaidesOrfèvres,mamiseengardeàvue,lesquestionsauxquellesj’airépondu.—Magnifique,magnifique.Jevousferaiacquitter!—Commentça,acquitter,maitre!Maisjeneveuxpasdeprocès!Vousallez

mefairelibérerleplusvitepossible.Jeveuxsortird’icidèslafindemagardeàvue!Jesuisinnocent,jevouslerépète!—Cherami,écoutez-moi.Non,vousnesortirezpaslibredecettegardeàvue,

parce qu’il ne le faut pas.Vousm’entendez ?Dans votre intérêt, il ne le fautpas !Vousserezdéférédevant leprocureurde laRépubliquequidésigneraunjuged’instruction,puisquevousêtesaccusédecrimes.Comptetenudelagravitédes faits reprochés, le juge vous fera immédiatement incarcérer. Puis, après ledélailégaldedixjoursàdeuxmois,vousserezconvoquéauxfinsdepremièrecomparution,enmaprésenceetmisenexamen.L’instructionsuivraensuitesoncours, d’une audition l’autre…jusqu’au procès…jusqu’aux assises. Et là, auxassises,devant lapressede toute laFrance,deL’Europeetpeut-êtremêmedumondeentiersi jem’yprendsbien…jevousferaiacquitteret jeferaiacquittervotremanuscritsi jepuisdire…jeferaisacquitterledroitabsoludelacréationlittéraire…cher monsieur…devant le monde entier, je ferais d’une certainemanièreacquitterlalittérature!—Maisjeneveuxpasallerenprison,maitre.Jen’airienfaitdemal!—Lefondimportepeu,chermonsieurPérignon.Voussavez,jen’aivudans

macarrièrequedesassassinsinnocents,vouscomprenez!Alorsmaintenant jem’enfous,jem’encontrefous!Cequicomptec’estlaforme,c’estlaprocédure,c’est le respect des droits de la défense et là, pour votre affaire, j’ai l’armeabsolue.Suivez-moibien.MonsieurRabouretestàlaretraite.Iln’estdoncplusofficierdepolicejudiciaire.Iln’apasagisurcommissionrogatoiremais,sij’aibienretenuvotrerécit,surunevagueautorisationduprocureurdelaRépublique.L’obtentiondumanuscritenpiratantvotreordinateuradoncétéréaliséeparuneviolationducodedeprocédurepénale.Votregardeàvuereposelà-dessus.Elle

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estdoncillégale.Toutcelaparaitparfait.Maisjevousdisnon,nonetnon!Eneffet, si vous sortez libre cet après-midi ou demain matin, pour un vice deprocédure,monsieurLouisRabouret,jeleconnaisdepuislongtemps,continueradepenserquevousêtesunassassinet il trouverabien lemoyendevous fairearrêterune foisprochaine, sur labasedeson intimeconvictionetcelledesonamiprocureur.Idemsivousêtesdéféréetqu’aprèsinstructiononvousaccordelenon-lieu.Lesquestionsdefondsurvotreculpabilitéresteraientpendantesetvous auriez sur la tête, en permanence, une vraie épée de Damoclès…tout lereste de votre vie…l’enfer, cher ami, croyez-moi !Alors qu’une fois acquitté,auxassises,ilnepeutplusjamaisyavoird’autreprocèssurlabasedesmêmesaccusations…toute la liste des accusations…celles fondées sur lemanuscrit…cellesfondéessurvotrecréationlittéraire,survotreinvention...Nosadversairessebattrontpourvousfairecondamnersurlabasedumanuscrit.Ilsn’aurontriend’autre, si je vous crois innocent. Ils feront donc d’une certaine manière leprocèsdelacréationlittéraire…leprocèsdelalibertéd’écrire…leprocèsdelelittérature,enquelquesorte…etceprocès,ensemble,devant lemondeentier…cherami,ceprocèsnouslegagnerons…nousprouveronsqu’unmanuscritc’estdelafictionpure…etquechacunestlibred’ymettrecequ’ilveut…toutcequ’ilveut…sansaucunelimite…mêmedes’accuserdecrimes…etquepersonne,dansune démocratie républicaine, ne peut être inquiété pour cela…personne, vousm’entendez ?Lemanuscrit, votre livre, sera donc à la une. Il se vendra aprèsl’acquittementàdesmillionsd’exemplaires,jevousenfichemonbilletetvousdeviendrez célèbre…Moi, sans nulle vanité, je m’en fous un peu, je le suisdéjà…Ilestdanssabulle,maitreDroopy-Molleton.Ilnemeregardeplus,depuisun

bonmoment.Ilplanecomplètement,leregardhalluciné,lesmainsjointes.Ilsecroit déjà au procès. Il plaide, seul dans un autremonde, avec emphase, avecconviction,avectalentetilmeconvaincséancetenante.—Caveutdire,maitre,quejedoisêtreenprisondèsdemainmatin,quoi,si

j’aibiencompris?—Pourquoiattendredemain,cherami?Vousallezàcompterdemaintenant

garder le silence. Je vais demander moi-même que l’on accélère lesprocédures…leprocureurdésigneraunjuged’instructiondèscetaprès-midi…ethop,ceseral’incarcération…enattendantvotremiseenexamenpuis,plustard,le procès, votre procès aux assises…d’ici quelquesmois peut-être…si tout vabien…—Plusieursmois en prison, quandmême,maitre !Ce n’est pas tout à fait

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rien,dites?Surtoutpouruninnocent!—Vousêtesunepersonnalité,monsieurl’exconseiller-maitredelaCourdes

comptes.Vous serez au quartier desVIP à la prison de laSanté, je vaism’enoccuper.Vousserezbien,vousverrez.Commeuncoqenpâte…mieuxquechezvous, peut-être. Et puis votre sacrifice ne sera pas vain. Il débouchera sur unspectaculaireacquittement,surunacquittementsymbolique,emblématique…suruntriomphe!—Arrêtez,maitre,arrêtez.J’aidéjàhâted’yêtre!Jeplaisante,biensûr,mais

jesuisd’accordavecvous.Vousm’avezconvaincu.J’iraienprisonpuisqu’illefaut…pour ensuite avoir la paix. J’ai bien compris. Je vous fais confiance. Jen’aipasvraimentlechoix!Jedemandetoutefoisunefaveur,s’ilvousplait.Jeveuxpouvoirécrirependantmadétention,surunordinateur…jeveuxfinirmonmanuscrit…—C’est bien lemoins, cher ami. Je le demanderai dès que vous serez à la

Santé.Noussommesassisdanscettepetitepièce,l’unenfacedel’autre,tousdeux

calmesetsilencieux,aprèscedélugedeparolesetd’adrénaline.Onseregarde,désormaiscomplices.Cemecesthabité,unpeuilluminé,unpeubargemaisilaune énergie extraordinaire et une terrible foi en lui. Il m’a insufflé, ce grosnounours triste, un peu de sa force, de son envie, de son inexpugnabledétermination.Onvient frapper à la porte.La demi-heure légale est écoulée.Le lieutenant

Amrouchenous conduit dans le bureaudu commissaire.Elle a décidément untrèsjolicul,missKabylie,jeconfirme!Mondéfenseur,deboutaumilieude lapièce, lavoix forte, le regard féroce,

déclame que je vais désormais garder le silence et que le respect le plusélémentairedesdroitsdeladéfenseconduitàfaireaccélérerlesprocéduresmeconcernant.Vite leprocès-verbaldegardeàvue,vite leprocureur,vite le juged’instruction…vite,vite,vite…Demesdeux est estomaqué mais il obéit sagement, sans piper mot. Il doit

penser que je me suis confessé auprès de Droopy-Molleton et que je suis unhorribleassassin.Ildonnelesordrespourquel’onpréparelePVdemagardeàvue,sansattendre.

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CHAPITREDIX-NEUFLe « quartier des particuliers » de la prison de la Santé est grosso modo

commejel’imaginais.C’estl’endroitquelapresseappellele«quartierVIP»oùl’onemprisonnelesgenscélèbresetceuxdontl’affaireesttrèsmédiatisée,brefles personnalités. Dans le passé, on a vu ici JeanGenet ou LéonDaudet, lesécrivainssulfureux,TapieouKerviel,lesfaiseursdepauvres,Papon,l’orduredecollaboetministredeGiscard,undesfilsMitterrand,JoeyStarrlerappeurrâpé,Mesrine le justicier assassin,BernardBonnet, lepréfetdeCorsequimettait lefeuauxpaillotesenfaisantcroirequec’étaitlesnationalistes!Je l’ai connu, Bonnet, à la fac de droit à Lyon, en première année, sur le

campusdelaDouaàVilleurbanne,ilyabientôtcinquantepiges.Ons’installaittoutenhautdel’amphi.Onparlaitderugby,desfrèresCambérabéro,duclubdeLaVoulte où ils jouaient. Il était timide et gentil,Bonnet. Puis il est parti, encoursd’année,augréd’undéménagementdesesparents.Ilafaitl’ENAaussi,quelquesannéesavantmoi.Jenel’aijamaisrevu,saufàlatélé,bienplustard,aumomentdesesexploitscorses.Personnen’auraitpu,ilyaundemi-siècle,ennousvoyantsurlesbansdelafacdedroitàLyon,sedouterqu’ildeviendraituncélèbre paria de la République, le gentil Bonnet et moi le premier hautfonctionnairesérialkillerdel’Histoire,dontlapressefaitaujourd’huiseschouxgras!Mondéfenseur, lecélèbreavocatDroopy-Molleton,m’avaitditque j’yserai

peut-êtremieuxquechezmoi,auquartierVIPdelaSanté.Onvoitbienqu’iln’yvitpas,àlaSanté,l’oursBrunö,qu’ilhabitedansunbeauquartierdeParis,unappartementvaste,chicetclair,avecvueplongeantesurlaSeine!Bien sûr,ma cellule est dix foismoins pourrie que les cellules habituelles,

cellesdesgensnormaux, lesprisonniersdebase,des taulardssansimportance.Ils sont à troisouquatredansunepièce,promiscuité terrible,obligésdechierdevantlesautres!Mais,putain,pourautant,monespacedevie,cen’estpasleRitz!Septouhuitmètrescarrésavecunplumardendurquivouscasselesreins,unetableenboispeintpourboufferetécrire,unechaiseenmétalquifaitmalaufion,unéviersommairepourfairesatoiletteàl’eaufroideetdeschiottesdansunespaceséparéparunrideau.Pointàlaligne!Et,lepire,l’horreurabsolue,onne voit pas dehors. Que dalle. La cellule est très haute, avec, pour donner lalumièredujour,deuxvasistasinaccessibles,mêmeenmontantsurlachaiseoulatable.C’estça, leplusdurpourmoi.Onnepeutpasvoir l’extérieur,àpartun

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toutpetitmorceaudeciel.C’estunterribleenfermement,uneaffreusepunition.Jenemedoutaispasdumalaiseaffreuxqueçapeutcréeraufildutemps.Nepasvoirdehorspendantdesmois,putain,çafoutenl’air,çarenddingue,çachangeunhomme!QuartierVIPoupas,jesuisauchtar, jesuisencabane,jesuisuntaulard,c’estbienclair!Déjàquandonarrive, lepremierjour,onvérifievotreidentité,onprendvos

empreintesdigitaleset,dansunpetitréduitsombre,desphotosdevotretronche,de face et de profil, pour les archives. On vous trimballe ensuite dans descouloirs,onouvredesportes,onlesreferme.C’estlongetpénible.Danslapièceditede la« fouille»,onvérifie tousvoseffetspersonnels,valise,portefeuille,montre,baguesetonlesconfisque.Onvousdépouille.Onvousdérobe,minederien,unepartiedevotrepersonnalité.Onvousmetàpoil.Onvousfileunsavon,unmaillot de corps et un caleçon blancs, une couvrante en espèce de lainagemarron, dans laquelle on plie ses habits et, avec ce pauvre baluchon dans lespognes, on suit comme on peut le gardien qui vous emmène dans votre soitdisanthavredepaix.Descouloirs,descoursives,descellulesnumérotéesdepartetd’autre.Undrôledevoyage,croyez-moi,unvoyagepresqu’auboutdelanuit.Àforced’àforce,onarriveàlamiennedecellule,lenuméro221.Lematon,

petitrâblérenfrogné,quimedrive,m’explique,sansmêmemeregarder,destasdetrucssur lamarchedeschoses.Commentjedoisfairepourappeler,pourlelinge,labouffe,toutça.Ildébitesonpetitsketchapprisparcœur.Jenel’entendspas.Jem’enfous.Onverraplustard.Ilsebarresansunmotetfermelalourdeàdoubletour.Lagrandecléfaitclicclacdanslaserrure.Ceclicclacmefaitfroiddans le dos,me glace les os, pardon pour ces clichés,mais ils disent bien leschoses.Jesuisuntaulard,cettefois,c’estfait.Putain,jen’enmènepaslarge.Jesuisangoissé.Jesuisprisonnier.C’estuneterriblesensation!Il y a des gens qui ont osé écrire ou dire que se retrouver au chtar c’était

comme si on les avait violés !AlainBoublil, l’ancien directeur de cabinet deBérégovoyàBercy,que j’aibienconnu, incarcéréà laSantépourde sordidesmagouillesfinancièresàlanoix,aécritçadansunbouquin.Ahlescons,ah,lecon!Onvoitbienqu’ilsnesaventpascequ’estunviol,unvrai,uneimmondesaloperie qui fout en l’air la vie, sans recours, définitif, femmes ou hommes,salisàtoutjamais.L’enfermementc’estdur,biensûr…maisc’esttout.JemedisqueDroopys’estquandmêmebienfoutudemagueule.«Comme

uncoqenpâte»,«mieuxquechezmoi»,«quartierdesVIP»,m’avait-ildit.Tuparles!Jesuisencabane,dansungranddénuementphysiqueetmoral.Point

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àlaligne!Et puis la vie reprend progressivement le dessus. Je m’organise. Avec du

pognon on peut sérieusement améliorer l’ordinaire. J’ai une bonne retraite,mêmesielleestscandaleusementgeléedepuisdesannées,jel’aidéjàdit,maisputain,çamegonfleparcequetoutaugmente!Jen’aipasdefamille.Jepeuxmepermettre.Ducoup,encantinant–grâceauxbonsdecommandepasséssousla porte – je bouffe plutôt bien. J’améliore énormément les repas frugaux quesertl’administrationpénitentiaire,avecdesextrasdetousordres.Jemepaiedesgâteaux, des biscuits, du chocolat, des confitures, des conserves, des pâtés detoutessortes,ducassoulet,desraviolis,descornichons.Jefaisveniraussi–alorsquec’estsoi-disantinterditàl’intérieurdesprisons–desboutanchesdepinard,Beaujolais,Bourgueil,Chablis,PouillyFumé,que l’onmemetaufrais !AvecmesMarlboroetmesmini-Davidoff,franchement,jenemanquederien.J’aifaitinstallerunordinateurportable,avecWorld,pourpouvoirécrire–je

n’écris plus à lamain depuis des années – commeDroopyme l’avait promis,pour finir mon manuscrit, terminer le bouquin qui fait déjà couler beaucoupd’encre. Je m’y tiens du mieux que je puis, un peu chaque matin mais,enfermementoupas,putain,c’estdurd’écrire.Onnecroiraitpas,àcepoint!J’aifaitlivreraussiunvélod’appartementhautdegammeensalledesport.Il

yenadéjàunmais,sansaucunementmepousserducol, ilest tropsommairepourmoi.Droopyadûpasmalinsisterauprèsdudirecteuret,pugnacecommetoujours,ilyestarrivé.Jemedéfoncelagueule,entranspirantcommeunebête,troisouquatrefoisparsemainesurcetengindetorture,quej’adoremartyriser.Jegardeainsiàpeuprès la formeetçamepermetsdem’évaderunpeu, si jepuisdire.Pour le reste, j’ai la télé payante avec Canal plus et Eurosport. Nickel. Je

croise dans la cour – une sorte de préau entouré de murs d’au moins quatremètresdehautenbriquesrougespournepasvoirl’extérieur–lesautresVIPduquartier.Onseparlesansdéplaisir.Ilyalàdeshommesd’affairesplusoumoinsvéreux,unoudeuxbanquiersplusoumoinsmalhonnêtes,deuxoutroisdéputéset sénateurs plus oumoins corrompus, un ancien acteur plus oumoins givré,bref,dubeaulingeencolplusoumoinsblanc.Ondiscutebien.Ilssontplutôtsympas.Desvoyoussympathiques,quoi!Ilssaventmaintenantquijesuis.Depuis ma récente mise en examen, mon célèbre avocat a pris

spectaculairementleschosesenmain,journaux…radios…télés…iln’arrêtepas.EtlescandalePérignonparcietl’affaired’EtatPérignonparlà.Etleprocèsdela création littéraire…et on a enfermé un écrivain innocent…et la justice

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liberticide…La prison de la Santé devenue Guantanamo…Il hurle maitreDroopy-Molletonfaceauxcaméras,ilgronde,iltempête.Ilfautlevoir,masquedecolère,barbedequinzejours,paupières lourdes,baveauxlèvres,haranguerlesjournalistes,vociférer,éructer,accuser…ledossierestdésespérémentvide,àpartunmanuscrit,jel’affirme…lesecretdel’instructionestunecalamité…monclient, innocent comme le bébé qui vient de naitre, est au supplice…vit uncalvaire…unvéritablechemindecroix…danslepaysdesdroitsdel’homme!Il met ainsi, ce cher maitre, le juge d’instruction et les policiers sous une

pressioninfernale.Quelleénergie,queltalent!Cafaitmarrermescollèguesduquartier,quimevoientchaquejourenpleine

bourre,sourireauxlèvres,boufferaveceuxmesbountydanslacour,enbuvant,tranquille,unboncafé.Ilvientmevoirrégulièrement,mondéfenseur,metientaucourantdudossier.

Les flics ne trouvent rien de concret contre moi, pas de témoins, pasd’empreintes sur les scènes de crimes. Toutes leurs pistes s’effondrent, l’uneaprèsl’autre.Àpartmes«confessions»danslemanuscrit,ilsonttoujoursquedalle,malgréunelongueetminutieuseenquêtecequirenforceparadoxalementleuridéedes’accrocheràcedocumentqui,poureux,constituedesaveux.C’estleurseulbiscuit,alorsilsytiennentcommeàlaprunelledeleursmirettes!IlstombentainsiàpiedsjointsdanslepiègequeGrosNounoursleuraaimablementtendu. Pas si forts que ça lesmecs de la criminelle ! Pas des épées, loin s’enfaut ! On peut tout se dire secrètement dans le « parloir des avocats », danslequel,enprincipe,nousnepouvonsêtrenientendus,niregardés,c’estlecodedeprocédurepénalequienfaitobligation.JecroisquemaitreDroopy-Molletonn’enaipaspleinementconvaincuetqu’ilpensemêmelecontraire,ilmel’aditmais, par principe, il s’en contrefout ! Personne, en effet, ne pourrait utiliserd’une quelconque manière le moindre élément de nos juridiquement secrètesconversations, sauf à encourir les foudres de sa colère et les pires ennuisjudiciaires,onpeutluifaireconfiance,àGrosNounours!Alors il m’a présenté petit à petit, au fil de son avancée, le projet de la

plaidoirie qu’il fera en clôture de mon futur procès. Dans la petite pièce duparloirquin’ajamaisconnupareilspectacle,ildéclamesontexteàhautevoixetlejouecommeuncomédiensurscène.Aprèschaquetirade,ilmesollicitepourque jedonnemonavis,que jeproposedescorrections,des retouches,d’autresidées. On travaille dur et on se marre bien. On se croirait au théâtre, à unerépétition. C’est un acteur extraordinaire, Droopy. Je vous donne quelquesextraitsdesafutureplaidoirietelsquejelesairetenus.

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«Mesdamesetmessieurslesjurés–ilnes’adressequ’àeuxseuls,jamaisauprésident,jamaisauprocureur–jesuisaujourd’huibienaisepourvousprésenterma plaidoirie et pour envisager sereinement l’acquittement de mon client…puisquesondossierestvide,totalementetdésespérémentvide!Désespérémentvidepourl’accusation,jem’empressedelepréciser,mesdamesetmessieurslesjurés, pour le juge d’instruction et pour les services de police qui n’ont purecueillir, malgré des mois d’enquête, le moindre indice de la culpabilité demonsieurJules-LouisPérignon.Non seulement ils n’ont strictement rien contre lui après desmois d’inutile

instruction,maisilsont,aucontraire,malgréqu’ilseneussent,accumulémoultpreuves de son innocence. Ils possèdent, en effet, une palanquée d’indicesmatériaux, des relevés de carte bancaires et de péage d’autoroutes, de trèsnombreux témoignages, prouvant que mon client était en Bretagne lors del’assassinatduprofesseurLecoeuràLamotteBeuvronenSologne.Elleaaussi,l’accusation, accumulé les témoignages prouvant que mon client achetait descigarettes,payaitsonjournal,prenaituncaféetparlaitàdesamis,rueJacquesAnquetil,àParis,làoùilhabite,àl’heuredel’assassinatparballes,auboisdeBoulogne, de madame Sauvageon et de monsieur Bouillard. Et tellementd’autrespreuvesdanslacolonne«innocence»quevouslesénumérertoutes,iciet maintenant, serait particulièrement long et fastidieux. Tous ces élémentsconcrets,toutescespreuves,sont,augranddamdenosaccusateurs,rassemblés,innombrablesetirréfutables,dansledossier.Et que trouve-t-on en face, concrètement, matériellement, dans la colonne

« accusation » ? Hé bien mesdames et messieurs les jurés, en face, dans lacolonneaccusation,onnetrouverien,absolumentrien,pourunebonneetsimpleraison…c’est qu’il n’y a rien à trouver ! Mon client est innocent des crimesabominablesdontonl’accuse.Pointàlaligne!Alors,medirez-vous,pourquoimonsieurPérignonest-il là, dans leboxdes

accusés,telquevouslevoyezdepuisplusieursjours,accabléetdésespéré?Onne traine tout demême pas en cour d’assise, en France, le pays des droits del’homme,auvingtetunièmesiècle,uncitoyenquin’arienàsereprocheretàquionnepeutrienreprocher.Unancienetbrillanthautfonctionnaire,conseiller-maitreà laCourdesComptes,quiaservi l’Etatpendantplusdequaranteans,avecpassionet intégrité, sondossier administratif enestunepreuveéclatante,mesdamesetmessieurslesjurés.Hébiensi!Détrompez-vous!DansnotrebeaupaysdeFrance,lapatriedesdroitsdel’Homme,en2014,onatrainéquelqu’unjusqu’àcettecourd’assise,nonpasparcequ’onalamoindrechargeconcrèteet

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irréfutable contre lui…oh non, pas du tout…on l’a trainé devant ce tribunalparce qu’il a écrit, le malheureux, sur son ordinateur, un projet de livrepolicier…ilaeu l’audace, lecriminel,decommettreunmanuscrit !Etpour lapoliceetlajustice,cemanuscritseraitlapreuveaccablantequemonsieurJules-LouisPérignon,l’auteur,l’écrivain,lecréateur,s’estrenducoupabledeplusieurscrimes effroyables…au motif qu’avec l’âge il serait devenu acariâtre etatrabilaire.Desmotssurunordinateur,pourl’accusation,voilàlespreuves,voilàles aveux et voilà le mobile. Alors, je vous le demande, solennellement,mesdames et messieurs les jurés, de qui se moque-t-on ? Eh bien, je vousréponds:onsemoquedemonclient,biensûr,onsemoquedemoi,assurément…maissurtout,vousl’avezbiencompris,onsemoquedevous!»Droopys’arrête,haletantetmedemande,lavoixunpeucassée:—Cavacommeça,dites-moi?—Vousêtesimpressionnant,maitre,vraiment.Ons’ycroirait!—Merci,cherami,maissurlefond?— Ah, vous êtes très convaincant et, d’ailleurs, vous m’avez totalement

convaincu!—Heureusement,ditesdonc.Sivousn’étiezpasconvaincudevotrepropre

innocence,bon,onpourraitarrêterlà!—Jeplaisantais,monchermaitre,jeplaisantais.Unpeud’humour,çafaitdu

bien,voussavez.—D’accord,d’accord,maisl’humourcen’estpastropmontruc,niceluides

coursd’assise,engénéral.Bon,allez,jecontinue.D’accord?—Attendezmaître,ilyajusteunepetitechosequinevapas.Vousditesavoir

destémoinsm’ayantvuprèsdechezmoi,rueJacquesAnquetilàParis,lejourdelafêtedesmorts.Or,j’étaisàMontribelcejour-là,véritablementetjel’aiditauxpolicierslorsdemagardeàvue.Vouslesavezsoudoyévostémoins?—Ahbon…bon…d’accord, je lenote, jevaiscorrigerça,nevousenfaites

pas. Les témoins, monsieur Pérignon, vous savez, ah les témoins. Il y auraittellement àdire.Bref, j’ai trouvédes témoinsparcequ’on trouve toujoursdestémoins!Maisjevaislesdécommander.Nesoyezpasinquiet.Allez,jecontinuemaplaidoirie?—Avecplaisir,maitre,avecplaisir.EtDroopy,pareilàl’oursBrunö,lapaupièremiscloseetletraitombrageux,

reprendsonformidablenumérodemusic-hall,devantunpublicimmédiatementconquis.«Ehoui,mesdamesetmessieurslesjurés,onsemoqueallègrementdevous!

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Caressayerdevousfairecroirequ’unprojetde livrepolicier,unmanuscritdepolar,desmots surunécrand’ordinateur,pouvaientconstituer lespreuves, lesseules preuves, de ces crimes affreux pour lesquels nous sommes ici…c’estvraimenttenterdevousfairepasserpourdesdemeurés,desnaïfs,dessots!Orvous ne l’êtes en rien, naïfs, sots ou demeurés. Vous savez qu’un livre delittérature,un roman,cen’estpas la réalité.Voussavezparfaitementquec’estmême lecontrairede la réalité…c’estde la fictionetde la fiction romanesquepardéfinition.L’auteurpuisedanssonimagination.C’estunécrivain.Cen’estpas un reporter, ce n’est pas un journaliste. Lui, l’écrivain, il invente, il crée.C’estcequ’afaitmonsieurPérignonencréantlepersonnagedumanuscrit,quiporte lemêmenomque lui,pourdonnerplusdevraisemblance,enpermettantd’utiliserle«je»narratif,facilitantlerécit…maisquin’estqu’unpersonnagedefiction.Àpartirdefaitsréelsconcernantdesgensqu’ilaconnu,l’auteuracréédetoutespiècesunehistoiretotalementoriginale,purementimaginaire.C’estlemystère de la création littéraire. L’écrivain Pérignon fait une œuvre dedéconstruction de la réalité, un peu comme le ferait le philosophe JacquesDerrida…ildéconstruitdesfaitsdiverslusdanslesjournauxettransformecetteréalité déconstruite en littérature, en la structurant, en la restructurant un peucommele feraitunRolandBarthesouunJacquesLacan.Pourquoivousdis-jetoutcela?Parcequemonclientestunintellectueletquesonmanuscritn’estpasqu’unesimpleetplatechroniqueoulacompilationimpulsived’onnesaitquelsaveux.Non, il s’agit biende littérature, de création artistique, dans laquelle lalibertédel’écrivaindoitêtreabsolue.Toutcommemoi,vouslecomprenez,vousl’appréhendez, vous le ressentez. C’est pour vous, comme pour moi, uneévidence.C’estuneévidencepourtoutlemonde,ouic’estuneévidencepourlaterre entière…sauf pour l’accusation qui nous présente un raisonnement depremierdegré,debasétage,minimaliste,étriquéetquiessaiedevouslevendrecomme à des gens incultes, comme à des rustres, des moins que rien. Voilà,mesdamesetmessieurs les jurés, c’est ça…l’accusationvousprend, jevous ledis,pourdesmoinsquerien!»Nouvel arrêtdeDroopy. Il est impressionnantdecalmeetdemaitrise,mais

aussiderigueur.C’estRaimudanslesVisiteursdusoir.—Génial,maitre.DerridaetBarthes,putain,çadépiaute!— Je crois en effet qu’il faut tirer ce procès vers le haut, qu’il faut le

transcender.Etpuislaculture,çaimpressionnelescons!Jecontinue.Droopyécartelesbras,mainsouvertestenduesversmoietsavoixterriblefait

tremblerlesmursduparloir.

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« L’accusation, dont le dossier est vide, d’un vide abyssal vous l’avezdésormais bien compris, essaie de s’en sortir par une sorte de manœuvre debasse besogne, par une manière de crime contre la création littéraire, enassimilantunlivreàdesaveuxdeculpabilité,encomparantunmanuscritàunprocès-verbal de garde à vue, en niant purement et simplement son côtéartistique, son aspect transcendantal. Là, mesdames et messieurs les jurés, jevous le dis avec solennité, avec gravité, nous sommes véritablement dans unesituationcritiquetotalementinédite.Eneffet,l’accusation,pourlapremièrefoisde l’histoire peut-être, voudrait ainsi nier à un écrivain, donc nier à tous lesécrivains,ledroitd’écrirecequ’ilsveulentsansenêtreinquiétés.Ilnes’agiraitpasseulement,commeellel’afaitnaguèrepourlemarquisdeSade,JeanGenetoud’autres,des’enprendreauxaspectsprovocateursde la littératureoude lavie des auteurs, contraires au droit et aux mœurs d’une époque, pour fairecondamnerdesécrivains.Ils’agiraitlà,aujourd’hui,deprendreleslivresaupiedde la lettre et de les assimiler à de simples documents domestiques qui n’ontd’autre valeur que ce qu’ils sont.L’accusation s’appuie sur unmanuscrit pouraccuser l’auteur des crimes qu’il raconte, comme s’il les avait réellement etnécessairement commis. C’est nier la création littéraire, c’est nier latranscendancede l’art.L’accusation s’enprendà la littérature !La justicemetl’artenaccusation!Voilà,mesdamesetmessieurslesjurés,oùnousensommes.L’accusation tente ici,devantvous,de fairecondamnerunécrivainparcequ’ilest écrivain, dans ce qu’il a de plus précieux, de plus intime…sa créativité !C’est comparable, d’une certaine manière, à l’affaire Calas, Calas coupableparcequeprotestant.C’estidentique,quelquepart,àl’affaireDreyfus,Dreyfuscoupableparcequejuif!Vousavezlà,maintenantàjugerJules-LouisPérignon,coupableparcequ’écrivain!J’accusel’accusationdetentativedecrimecontrelalibertédecréeretjevous

conjure,mesdames etmessieurs les jurés, de ne pas vous rendre complice decetteépouvantableforfaiture!Je vous demande donc, comme une évidence, l’acquittement de Jules-Louis

Pérignon!»Droopy, en même temps qu’il déclame cette dernière phrase, frappe sur la

table d’un coup de poing rageur. Il est livide de l’effort accompli. Il estruisselant.Onlesentauborddeladéfaillance.Iltombesursachaise.—Maitre,c’estpeut-êtretrop.Calas,Dreyfus,c’estbeaucoup,non?—Plusc’estgrosetplusçapasse,jevousl’assure.Mais,bon,jevousécoute.

Jem’adapterailorsduprocès.Nevousinquiétezpas!C’estpromis.

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—Etiln’yariensurl’obtentionillégaledumanuscrit…vousvousrappelez,l’armeabsolue,maître?—Ah,ilmedemandesijemerappelle.Mais,cherami,dites-vousbienjene

pense qu’à ça !Ce sera le coup de grâce, le point d’orgue de la plaidoirie, lebouquet final, le feu d’artifice ! Et c’est le parquet lui-même qui, devantl’évidence, demandera votre acquittement. L’accusation s’effondrera alorsd’elle-même et vous serez acquitté après cinq minutes de délibération. Lavictoire,notrevictoirealorsseratotale!Droopyarépétéensuiteplusieursfoissaplaidoirie,enl’améliorantparpetites

touches,jusqu’àlatransformerenunextraordinairenumérod’acteur,passantdelaviolenceàl’apaisement,delapédagogieàlacolère,de«comprenez-moi»à« j’accuse».Bref,une tiradedehautevoltige,dehautevolée,dehaute tenue,aveclesspectaculaireseffetsdemanche,lesregardsdereprochepuiscomplices,lesmodulations de la voix de baryton et desmimiques allant parfois jusqu’auclownesque.Unartiste,ceDroopy,ungrand,untrèsgrandartiste!Je me suis régalé. Les gardiens, qui normalement ne devaient pas nous

écouter,nimêmenousentendre, se regroupaientderrière laportepourprofiterun peu de ces moments d’exception. On les entendait nettement faire descommentairesàvoixbasse,étonnésetséduits.Onseregardait,Droopyetmoi,ensefaisantdesclinsd’œil,amusés,commedeuxgamins.

Quelqu’und’autrevientaussimevoirdetempsentemps,maislui,auparloir

normaldelarueMessier:l’inspecteurgénéralLouisRabouret.Ilestgentilavecmoi,amical,presquechaleureux.C’estétrange.Ilpensepeut-êtrequ’ilafaituneconnerie en me faisant interpeller. Il s’est peut-être mis en tête que je suisinnocent mais ne me le dit pas. Je ne lui demande pas non plus. On évited’évoquer le sujet. Il vient surtout,BigLouis, pourme faire parler deMariusMeunieretdePierreBérégovoy,delapolitique,lecabinet,leministère,lagrèvedesservices financiersen1989, toutça.Luimeparled’AlbertDurantonetdeLisdinia, leursenquêteshéroïques, laPoste, leLiban, leConnemara, l’Aubrac,Lavalloise. Ilmeparleaussid’Amandine, sabellecompagneblonde,dont il al’impressionqu’elles’éloigneunpeudepuisqu’ilvamoinsbien…laviequoi!Nous sommes comme deux vieux survivants, se racontant leur passé, dans ceparloirsansâme,sousleregardindifférentdugardienquifaitlescentpas.Nous sommes presque des amis maintenant avec l’ex inspecteur général

Rabouret.LamèreSévignéavaitécrit«uneheuredeconversationvautmieuxque cinquante lettres ». Je ne sais pas trop si c’est toujours vrai, mais les

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quarante-cinq minutes que nous passons ensemble, avec Louis, j’avoue lesattendreavecimpatience,chaquemercrediaprès-midi.Jepensequeçaluifaitdubien de parler, à lui aussi. Il va un peu mieux, de semaine en semaine, jetrouve…lemoralmaisaussi lasanté…ilestplusvif,plusalerte,plussouriant.Amandineyestsûrementsensible,j’espère.

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CHAPITREVINGTDepuisque jesuisencabane, j’aidonc repris l’écrituredemonbouquin,au

chapitredix-sept.Jevousaiexpliquécommentjesuisarrivélà.Désormais,vousensavezautantquemoioupresque.Lessemainesetlesmois

ont passé, l’instruction n’est pas encore bouclée,malgré le formidable battaged’Acquitator. Nous attendons que le juge, excédé par tout ce remue-ménage,renvoierapidementl’affaireauxassises.

*

Jepense à toutemonhistoire, sans arrêt, dansmapetite cellule spartiatedu

quartier des particuliers où la vie n’est pas si marrante, j’y pense surtout lanuit… « Ferme les yeux et tu verras » avait dit le moraliste. Quel con, ceJoubert !Putain,enfermant leschasses, je laretournedans tous lessens,monaventure,chaqueépisode,chaquedétail,chaquegeste,chaqueimpression.Jenesaisplusbienoùj’ensuis.Parfoistoutsemélangedanslatronche,çafaitpleindenœuds,j’aidumalàdémêlerlevraidufaux,jen’arriveplusàm’yretrouver.Dois-jemecroiremoi-même?Jevisdesangoissesterribles,meposedestasdequestions,allongé,suant,tremblant,surmonplumarddemisère.PourGuillaumeDavout et Georges Soubise, je suis innocent, ilme semble

bien,j’aireprislesarticlesdujournalleProgrèsetm’ensuisservicommebase.Jecroisbien.PourMauriceRidelleaussipeut-être…ilmesemblemesouvenir…Maisletueurprofessionnelquej’aipayé,fortcherd’ailleurs,pourdessouder

lesdeuxfumiersauboisdeBoulogne,lejourdelafêtedesmorts,parlera-t-ilunjour?Aura–t–ildes remords sur son litdemort,Totor? Ilm’avait faitbonneimpression, ce type recommandé par un vieux copain un peu interlope, maisallezsavoiravecunepareilleengeance!…Toutcommelebravepéquenotaubéret,enNormandie,quim’aconduitprès

dumanoir deGrandmoux, avec sa bétaillère, et que j’ai dû arroser d’un beaupacson de gros biffetons, tellement il posait des questions, avec son airfaussement ingénu. Je lui avaismême fait signer une sorte de reçu, avec sonblase,sonadresseetsontéléphone,desfoisqu’unjourilaitdesremords…Lessavantsdulaboratoiredelapolicescientifiqueparviendront-ils,unjour,à

résoudre lemystèreduTrépassoletde laFunestine, cesdeuxmerveillesde lascience moscovite, dont le génial « effet retard » peut aller jusqu’à plusieurssemaines voire plusieurs mois, sur des gens en parfaite santé ? Les flics

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parviendront-ilsàremonterjusqu’àlagrandeJacqueline,macamaradedebaiseducontre-espionnage?Et la mort de cet enfoiré de Julien Burry, cramé sur l’autoroute, dans sa

bagnoletrafiquéeparunmécanoàquij’aiabondammentgraissélapatte–c’estlecasdeledire–livrera-elleunjoursonsecret?Etlafinatroce,dansledépartementdel’Ain,dufameuxdocteurGaubertet

desamoitié.Trouvera-t-onunjourdesindices,malgrétouteslesprécautionsquej’ai pu prendre à l’époque en organisant minutieusement l’incendie de labaraque?Et le gus au chômedu qui me ressemble un peu, même corpulence un peu

grassouillette,mêmeyeuxverts,mêmecalvitie,rencontréparhasarddanslarueàParis,quej’aipayégrassementpourallerpassertroisjoursenBretagne,dansun excellent hôtel, avec ma belle bagnole et l’une de mes cartes bancaires,pendantquePaulRemeyerœuvraittranquillementàLamotte–Beuvron,restera-t-iltoujourssilencieux?Etencored’autresquestions,s’ajoutantauxquestions…Qu’y a–t–il de réel dans tout ce fatras de questionnements ? Je tourne et je

vire, dans le noir, sur ma paillasse. Je ne sais plus. J’ai incontestablementdésormais perdu tous mes repères. J’ai, d’une certaine manière, viré louf,complètement chtarbé ! Enfin je crois bien. J’ai l’impression que je mélangetout,levrai,lerêvé,lefaux,lefantasmé.J’ailatroncheenfeu.Jenetrouvelesommeil qu’au petit jour, épuisé, au moment où cet enfoiré de maton vientvérifiersijedorsaujudasdelalourde,enfaisant,lefumier,unpotind’enfer.J’attendsdoncleprocès,désormaiscommeunedélivrance.Acquitator,letsar

dubarreau,leténordesprétoires,leZidanedeladéfense,ferasonshowhypermédiatisésurlalittérature,lacréationlittéraire,lalibertéabsoluedel’auteur,ledroit d’écrire sans limite la fiction que l’on veut, la valeur sacrée d’intimitéprivéequereprésenteunmanuscrit.Ilferatoutsoncirque,ils’ypréparecommeunerockstar,avecunsoinextrême.Ilaurabienraison,c’esttrèsimportantpourlesprincipesde liberté etde sécuritédescitoyensetpour tous les écrivainsettouslesartistes.Mais,moi,jevousledisbiennettement,bienposément,jem’entapedetout

ça,jem’enbasl’œil,jem’enfous,jem’encontrefous,jem’enbranlepuisqu’ilfaut tout dire. Qu’il n’oublie surtout pas, ce cher maitre, d’utiliser son armeabsolue, l’illégalité de la procédure quim’a conduit en garde à vue il y a desmoisetdesmoisetquimeferaacquitter…sansl’ombred’undoute…Etbastapourtoutlereste!

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Jemedemande ceque je vais pouvoir faire de tout le pognonquevontmerapportermesdroitsd’auteur.Desmillionsd’Euros,assurément !Jevaispeut-êtrefonderunemaisond’édition,tiens,ceseraitmarrant,ça!Ilyadescouillesenoràsefaire!

*

Enattendant, une arméed’éditeur, deParis et deprovince, les grands et les

plus modestes, les maqués avec de grands groupes et les indépendants, lescélèbresetlesignorés, lescourageuxetlespopulistes, lesbonsetlesmauvais,toussontl’armeaupied.Ilsm’écriventpardizainesàlaprisondelaSantépourmeproposer,gentiment,poliment, respectueusement,desortirmonbouquin. Ilfaut les voir, ces messieurs-dames, se consumer en compliments, enencouragements, en bassesses, en singeries, arguments de tous ordres, toutesnatures, confortables avances, plans de communication, prix Renaudot, prixGoncourtpeut-être,allezsavoir,plusnases lesunsque lesautres, toutçapouravoir l’insignehonneurdem’éditer, pourobtenir les droits surmonmanuscritdontilsn’ont,leschacals,pasencoreluuneseuleligne!IlestvraimentSANSVERGOGNE…Lemondeenchantédelalittérature…CarolineAlbert,quin’est jamaisvenuemevisiter,m’aécritégalementpour

me proposer les services des éditions Galipète où elle a été récemmentembauchée. Peut-être aura-t-elle la préférence si toutefois, bien sûr, lesconditions financières proposées s’agissant de l’avance à valoir et des droitsd’auteurmeconviennent.Jeseraitrès,trèsexigeant!Danssalonguelettre,missAlbertfaitréférence,biensûr,àCharlesBrimont–

elleabien toutpigéàpartirdesconfidencesdemonavocatquin’hésitepasàdonnerpubliquementdesdétailsdumanuscrit–maiselleneparlepasd’amouretj’enaiétéunpeudéçu,dois-jel’avouer.Nonobstant,c’estpeut-êtrebienellequidécrocheralegroslot.Onverra.Elleaquandmêmedesacrésargumentsàfairevaloir,labougresse!Jeviensd’écrireunlivreetnonpasdesaveuxCeseraitcrimineldeconfondrelesdeuxMonprocèsestiniquevéritablescandaleJuged’instructionetflicstouscommedesvandalesMonhonneurpiétinémalibertéd’écrireBafouéebâillonnéeniéeetmêmepireMaisDroopymonsauveurvamesortirdelà

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Dederrièrelesfagotsl’armeabsolueilaJedeviendraicélèbrejeseraiaduléDessouspleinmabesacemaislecœurempierréQuemerestera-t-ilàfairesurcetteterreLorsquetoutseraditjerejoindraimonpèreEtmesfranginsaussiquim’attendentlà-basEtmablondemamanquiouvredéjàlesbras