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Bonzon P-J 01 Les Six Compagnons Les Compagnons de La Croix-Rousse 1961

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PAUL JACQUES BONZON Les Six Compagnons 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 1961 1963 1963 1963 1964 1964 1964 1965 1965 1966 1966 1967 1968 1968 1969 1969 1970 1970 1971 1971 1972 1972 1973 1973 1974 1974 1975 1975 1976 1976 1977 1977 1978 1978 1979 1979 1980 1980 Les Compagnons de la Croix-Rousse Les Six Compagnons et la pile atomique Les Six Compagnons et l'homme au gant Les Six Compagnons au gouffre Marzal Les Six Compagnons et l'homme des neiges Les Six Compagnons et la perruque rouge Les Six Compagnons et le piano queue Les Six Compagnons et le chteau maudit Les Six Compagnons et le petit rat de l'Opra Les Six Compagnons et l'ne vert Les Six Compagnons et le mystre du parc Les Six Compagnons et l'avion clandestin Les Six Compagnons et l'metteur pirate Les Six Compagnons Scotland Yard Les Six Compagnons et les agents secrets Les Six Compagnons et le secret de la calanque Les Six Compagnons et les pirates du rail Les Six Compagnons et la disparue de Montlimar Les Six Compagnons et la princesse noire Les Six Compagnons et les espions du ciel Les Six Compagnons la tour Eiffel Les Six Compagnons et la brigade volante Les Six Compagnons et l'il d'acier Les Six Compagnons en croisire Les Six Compagnons et les voix de la nuit Les Six Compagnons se jettent l'eau Les Six Compagnons dans la citadelle Les Six Compagnons devant les camras Les Six Compagnons au village englouti Les Six Compagnons au tour de France Les Six Compagnons au concours hippique Les Six Compagnons et la clef-minute Les Six Compagnons et le cigare volant Les Six Compagnons et les piroguiers Les Six Compagnons et la bouteille la mer Les Six Compagnons et les skieurs de fond Les Six Compagnons et les bbs phoques Les Six Compagnons dans la ville rose

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TABLE DES MATIRESI. II. III. IV. V. VI. VII. VIII. IX. X. XI. XII. XIII. XIV. XV. XVI. XVII. XVIII.

Kafi La grande ville L'accident Le toit aux canuts La bande du gros-caillou Quai Saint-Vincent Le rcit du chauffeur La mme nuit Un chien qui ressemblait a Kafi. Mady Le carrosse Un jour, au bord du Rhne La nouvelle piste Une maison grise Derrire les murs d'un jardin Deux petites valises jaunes Une vieille dame aux cheveux blancs Du soleil pour Mady

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PAUL-JACQUES BONZON

LES COMPAGNONS DE LA CROIX-ROUSSEILLUSTRATIONS D'ALBERT CHAZELLE

HACHETTE

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A tous les enfants qui ont eu le bonheur daimer un chien

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CHAPITRE PREMIER KAFI

Ce jour-l, je ne l'oublierai jamais. C'tait la fin de septembre. On avait encore l'impression du plein t, avec sa grande lumire, ses cigales qui frappaient des cymbales dans les oliviers. Au dbut de l'aprs-midi, nous tions partis, Kafi et moi, grappiller dans les vignes les raisins oublis par les ciseaux des vendangeurs. Kafi tait mon meilleur camarade, mon meilleur ami. Nous avions grandi ensemble, moi sur deux pieds, lui sur quatre pattes, car Kafi tait un chien, le plus beau des chiens, le plus intelligent... pas seulement parce qu'il m'appartenait, mais parce que c'tait vrai. Son poil avait7

le luisant de la soie; quand on caressait son dos, d'un beau noir de suie, on aurait dit du velours. L'extrmit de ses pattes tait du roux le plus vif comme si, un soir d't, il s'tait jet dans le grand brasier d'un feu de Saint-Jean. Quand il se dressait pour me poser ses pattes de devant sur les paules, il me dpassait de toute la tte. Aprs ses courses folles, dans la campagne, il revenait toujours se coucher mes pieds, haletant, et tirait une langue ros aussi longue qu'une feuille de mas. Il s'appelait Kafi, du nom d'un vieil Arabe qui me l'avait donn, six ans plus tt, pas plus gros qu'une pelote de laine. Ce vieil Arabe, un marchand ambulant, tait pass un soir, Reillanette, charg de tapis et d'objets de cuir et accompagn d'un chien-loup, ou plutt d'une chienne qui il confiait la garde de sa marchandise. L'homme avait demand coucher dans une grange, prs de chez nous. Dans la nuit, la chienne avait eu deux petits dont l'un tait mort en naissant. Le vieil Arabe ne pouvait emmener l'autre, mais il aimait les btes et ne voulait pas le supprimer. Il nous l'avait offert, ne demandant rien en change, proposant mme son plus beau tapis si nous gardions le petit animal. mue, ma mre, qui savait combien j'aimais les btes, avait accept le chien pour moi... et refus le tapis, pour elle. Alors le vieil Arabe tait reparti soulag, disant que nous pourrions appeler le petit chien Kafi, comme lui-mme, parce que, dans son pays, on donnait volontiers aux animaux qu'on aime bien le nom de leur ancien matre.

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Ainsi, Kafi tait rest chez nous; il avait t lev au biberon, comme un enfant, et nous tions devenus insparables. Ce jour-l, donc, nous tions partis dans les vignes. Plus vif que moi, Kafi me devanait et happait les plus beaux raisins grands coups claquants de mchoires. Mais je n'tais pas aussi joyeux que d'ordinaire. Je savais qu'un vnement se prparait et que, peut-tre, tout l'heure, quand papa rentrerait... Au lieu de suivre toutes les ranges de vignes jusqu' la dernire, je sifflai Kafi et nous revnmes sur nos pas, vers le village; je m'assis sur le talus qui borde la rivire. Kafi se coucha mes pieds me jetant un regard interrogateur qui semblait dire : Qu'as-tu, Tidou?... Tu es si press de rentrer? Tu vois bien que le soleil n'est pas encore tomb derrire la terre!... Non, je n'tais pas press; pourtant, une force irrsistible m'attirait vers Reillanette o, tout l'heure, mon pre allait descendre de l'autobus. Je pris dans mes mains la tte de Kafi et le regardai dans les yeux, pour une confidence. Tu le sais, Kafi, que nous attendons papa. N'as-tu pas compris pourquoi il s'est lev si tt ce matin, pourquoi il a mis son complet du dimanche? Il va rentrer de Lyon. Lyon! ce nom-l ne te dit rien, c'est une grande ville au bord du Rhne, comme Avignon, une ville o nous irons peut-tre vivre bientt... Kafi m'coutait, les yeux brillants, et on aurait dit qu'il comprenait. Pour me manifester son amiti, il me donna,

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sur la joue, de petits coups de sa truffe noire et froide, selon sa manire. Bien sr, Kafi, si nous quittons Reillanette, nous n'aurons plus toute la campagne nous, tu n'entendras plus les cigales, tu ne sauteras plus aprs les papillons, mais je te sortirai souvent; nous irons nous promener au bord du Rhne. Bien avant l'arrive du car, je vins m'asseoir sur le banc de pierre de l'unique place du village, une place si petite que, pour tourner, l'autobus devait s'y prendre en deux fois. Kafi devinait mon moi; il me regardait d'un air pench, comme lorsque lui-mme tait inquiet. Je le caressai sur la tte, chiffonnant ses oreilles pointues tout en jetant un coup d'il vers l'horloge du clocher. A mesure que le temps passait, mon impatience devenait presque de l'angoisse, sans que je susse pourquoi. Depuis longtemps mon pre voulait quitter le village. Oh! non parce qu'il ne s'y plaisait pas! Mais le pays tait pauvre, la vie de plus en plus difficile. Le petit atelier de tissage, le seul existant dans la rgion et o travaillait mon pre, menaait de fermer ses portes. Si, encore, ainsi que beaucoup de gens de Reillanette, nous avions possd un peu de vigne ou quelques rangs d'oliviers... Mais nous n'avions rien. Alors, un jour, papa avait crit un ancien camarade, fix Lyon, en lui demandant si, l-bas, tu pouvais me trouver du travail et un logement... . Pour le travail, c'tait sans doute facile; mon pre tait un bon gareur ainsi qu'on nomme l'ouvrier charg de rparer les mtiers... mais le logement?

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Enfin, l'ami de mon pre avait fini par dnicher un appartement d'une maison ancienne du quartier de la Croix-Rousse, le quartier des canuts ou, si vous voulez, des tisserands. Hlas! ce logement n'est pas fameux, avait crit le Lyonnais, avant de le retenir, je prfrerais que tu le voies. C'est pour se rendre Lyon que mon pre tait parti de grand matin. Il faisait presque nuit quand on entendit ronfler le car sur la route d'Avignon. Kafi, le premier, avait dress l'oreille. Il se prcipita au-devant de la voiture, mais au lieu d'accueillir mon pre par des aboiements joyeux, il se contenta de lui lcher la main. Moi aussi, je remarquai l'air soucieux de papa. Je demandai : Alors, ce logement, tu l'as vu?... Comment est-il? Oui, mon petit, je l'ai vu..., je l'ai vu. II n'ajouta rien. Je n'osai le questionner davantage; je voyais bien qu'il n'avait pas envie de parler. Nous rentrmes tous trois en silence la maison. Maman qui nous guettait, avec mon petit frre Geo qui n'avait que quatre ans, s'avana et, comme moi, demanda : Alors, ce logement? Mon pre eut un petit haussement d'paules qui en disait long. Oui, je l'ai vu...

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Il s'tait laiss tomber sur une chaise, devant la table, o le couvert attendait. Maman le regarda, anxieuse, les mains jointes sur son tablier de cuisine. Oui, reprit mon pre, je l'ai vu,... ce n'est pas fameux; la maison est vieille; elle doit mme tre abattue, dans quelque temps; quand on rebtira le quartier,... c'est pour cela que le propritaire ne fait plus de rparations... Trois petites pices, au cinquime, presque sous les toits. C'est tout ce que mon camarade a trouv... et encore, il parat que c'est une chance; une chance prendre ou laisser. On ne m'a pas donn le temps de rflchir,... c'est fait. Ma mre soupira. Trois petites pices alors que nous en avions quatre grandes Reillanette, et au cinquime, nous qui vivions depuis toujours devant un jardin et toute la campagne.12

Bien sr, fit-elle, ce n'est pas le rve, mais puisqu'un jour ou l'autre il fallait que nous partions. Plus tard, nous chercherons quelque chose de mieux. Tu gagneras davantage; nous mettrons Geo l'cole maternelle, pendant ce temps je ferai quelques heures de mnage; dans une ville comme Lyon a doit se trouver, les mnages. Ds que nous serons plus l'aise nous verrons,... tu as bien fait. Mon pre se fora sourire pour remercier maman d'accepter si courageusement d'tre mal loge dans une maison sale, elle qui tenait si bien la ntre, mais, presque aussitt, ses sourcils se froncrent de nouveau. Ce n'est pas tout, ajouta-t-il, il y a autre chose qui m'ennuie,... qui m'ennuie beaucoup. - Mon Dieu! quoi donc? Mon pre me regarda, puis regarda le chien. Nous ne pourrons pas emmener Kafi. Sur le coup, je crus avoir mal compris puis, brusquement, mon cur se serra, dans ma poitrine, si fort, qu'il me fit atrocement mal. Oh! Kafi!... il ne pourr... Je ne pus achever; les mots s'arrtrent dans ma gorge. Je me mis trembler comme une branche d'amandier dans le mistral. Je regardai maman, la suppliant des yeux de parler ma place. Oui, fit-elle, pourquoi? Je sais bien qu'un chien de la taille de Kafi tient la place d'une personne, mais Kafi fait partie de la famille, nous ne pouvons pas l'abandonner. Nous nous arrangerons.

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En entendant son nom, Kafi s'tait lev. Il vint frotter son museau contre la main de maman, comprenant, au ton de la voix, qu'elle prenait sa dfense, qu'elle voulait le protger d'un danger inconnu. Je sais, dclara mon pre, nous y sommes tous attachs, cependant c'est impossible, absolument impossible. Pas de chiens dans la maison, la concierge a t catgorique, elle m'a mme fait signer un papier. En entendant maman prendre la dfense de Kafi, j'avais repris espoir. Un sanglot me secoua. Je me jetai terre, treignant mon chien. Il y eut un lourd silence puis mon petit frre, lui aussi, se mit pleurer. Alors mon pre se leva, posa la main sur mon paule. Tu le vois, je n'y puis rien, Tidou; je savais que tu aurais beaucoup de peine... Comment faire autrement? Je me redressai, 'indign. II ne fallait pas!... Devant maman consterne, qui n'osait plus rien dire, mon pre essaya de me raisonner. Ecoute, Tidou, tu es grand, toi, tu peux comprendre... Non, je ne pouvais pas comprendre. Kafi tait mon ami, l'abandonner serait un crime. Pourtant, au fond de moi, je sentais que je ne serais pas le plus fort. C'en tait fait, nous allions partir et Kafi ne nous suivrait pas. J'tais dsespr. Quand, deux heures plus tard, je montai dans ma chambre, mon chagrin ne s'tait pas apais et je sentais qu'il ne s'en irait jamais. D'ordinaire, Kafi couchait au pied de mon lit sur un vieux paillasson recouvrant le14

carrelage rouge et il ne bougeait plus jusqu'au lendemain, mon rveil. Alors il se levait, posait sa tte sur le drap en poussant de petits grognements touffs, attendant sa premire caresse. Ce soir-l, au lieu d'ouvrir mon lit pour me glisser entre les draps, je m'tendis tout habill sur le paillasson prs de mon cher Kafi, pour ne pas le quitter et, passant mes bras autour de son cou, je murmurai au creux de ses oreilles velues : Kafi, si on nous spare, je te retrouverai...

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CHAPITRE II LA GRANDE VILLE Nous quittmes Reillanette les premiers jours d'octobre. Maman avait espr que nous partirions plus tt, pour que je ne manque pas la rentre des classes, mais les locataires de la Croix-Rousse venaient seulement d'vacuer le logement. Depuis le jour o j'avais su que Kafi ne nous suivrait pas, mon chagrin ne m'avait plus quitt. Ma peine tait comme ces chardes qui s'enfoncent toujours plus profondment dans la chair et qu'on ne peut plus retirer.16

Je n'en voulais pas mon pre ni ma mre qui, je le voyais bien, taient trs ennuys pour moi. Ma rancur, je la reportais sur cette horrible concierge d'o venait tout le mal, et que je dtestais avant de la connatre, sur cette ville de Lyon aussi qui, pourtant, au dbut, m'avait fait faire de si beaux rves. Pour transporter notre mobilier, mon pre ne s'tait pas adress une entreprise de dmnagements d'Avignon, mais un maon du voisinage qui possdait une camionnette et demandait moins cher. Si la voiture n'tait pas grande, notre mobilier, lui non plus, n'tait pas encombrant. Nous n'aurions l-bas ni cave, ni grenier, ni jardin, et il avait fallu se dbarrasser de beaucoup de choses. J'avais t pein en voyant disperser tous ces objets familiers, tmoins de mon enfance, c'tait peu de chose ct de mon chagrin de perdre Kafi. Pauvre Kafi! Certainement, il avait compris qu'on ne l'emmnerait pas. Les derniers jours, quand maman empilait la vaisselle dans des caisses, il ne quittait pas ses talons. Il refusait mme d'aller comme d'habitude chercher le journal au bureau de tabac, craignant sans doute de trouver la maison vide son retour. Il avait une faon si lamentable de pencher la tte en me regardant, que les larmes me montaient aux yeux. On avait dcid qu'il resterait chez Aubanel, le boulanger. C'est moi qui lui avais trouv cette nouvelle famille. Frdric, le petit Aubanel, qui allait l'cole avec moi, aimait les btes. Avec lui, Kafi ne manquerait pas de caresses. C'tait ma consolation; mais j'esprais surtout qu'aussitt Lyon, maman trouverait un nouveau17

logement, comme elle me l'avait promis, et qu'alors nous pourrions le reprendre. Pourtant, je ne me faisais gure d'illusions. Cela pouvait demander des semaines, des mois. Le jour du dpart, un mistral fou balayait la valle, courbant les cyprs, donnant au ciel cette belle couleur bleu lavande que j'aimais tant. La camionnette arriva de grand matin et le chargement commena aussitt. Le maon n'entendait pas perdre plus d'une journe et voulait rentrer le soir mme. A huit heures et demie, tout tait prt, la grande bche tendue sur le mobilier. Mais, au dernier moment, le malheureux Kafi, qui n'avait cess de me suivre dans mes alles et venues, avait disparu. J'explorai la maison, de la cave au grenier. Il n'tait nulle part. Pour cacher sa peine, s'tait-il blotti dans un coin, comme font les btes qui souffrent? Tant pis! fit le maon, on ne peut tout de mme pas perdre du temps pour un simple chien. J'tais dsespr de quitter Reillanette sans dire adieu mon chien. Je repartis en courant dans la maison. Toujours rien! Au diable! ton chien, lana le chauffeur, excd; en route! Et il grimpa dans la voiture pour mettre le moteur en marche. A peine s'tait-il laiss tomber sur le sige qu'un gmissement sortit de sous la banquette. Profitant d'un moment d'inattention, Kafi s'tait gliss l pour partir en cachette. On eut beaucoup de mal l'extirper de son refuge, plus mort que vif. Conscient d'avoir commis un18

acte dfendu, il baissait l'chin, s'attendant un chtiment. Conduis-le la boulangerie, dit vivement mon pre, et qu'on l'y enferme pendant un bon moment pour qu'il n'ait pas la tentation de suivre la voiture. Mon pauvre Kafi se laissa entraner sans rsistance... mais pas une seule fois ses yeux intelligents ne se levrent vers moi. Frdric l'enferma dans la gloriette , la petite pice obscure o on fait lever la pte en hiver, aprs que je l'eus encore une fois serr trs fort contre moi. Soigne-le bien, Frdric!... et quand il sera triste, parle-lui de moi ! Dehors, le maon s'nervait. Je grimpai dans la cabine, sur les genoux de mon pre, tandis que maman tenait Geo. La voiture dmarra. Pendant un long moment, personne n'osa dire un mot. Nous avions presque l'air de mauvais parents qui fuient en abandonnant un enfant... On arriva Lyon vers midi. Nous avions laiss le soleil loin derrire nous, du ct de Valence. En mme temps que le mistral faiblissait, le ciel s'tait peu peu couvert. Le chauffeur avait mis en marche son essuie-glace; il pleuvait. C'est sous ce voile de pluie que m'apparut la grande cit, grise et triste, si diffrente d'Avignon o j'tais all plusieurs fois. Je me penchai en avant pour la dcouvrir, travers l'ventail que dessinait, sur la vitre, l'espace balay par l'essuie-glace. Comme nous traversions un pont, mon pre tendit le doigt. Vois-tu, Tidou, l-bas, c'est la Croix-Rousse.

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La Croix-Rousse!... Le nom tait joli. Je m'tais imagin un quartier roussi de lumire et je n'apercevais qu'un entassement de maisons toutes pareilles, en forme de cubes, perces de fentres toutes pareilles elles aussi. Comme j'tais loin de Reillanette !. Aprs avoir suivi de grandes artres trs animes, la camionnette s'engagea brusquement dans des rues trs troites. Nous attaquions la colline de la Croix-Rousse. La pente tait si raide que le chauffeur dut, par deux fois, changer de vitesse. Dans ce quartier embrouill, compliqu, mon pre ne se reconnaissait plus et le chauffeur, contraint de fausses manuvres, ne cessait de maugrer. Il fallut demander son chemin. Enfin la camionnette s'arrta. Notre rue s'appelait rue de la Petite-Lune , peut-tre parce qu'elle tait courbe comme un croissant de lune. Tout le long du chemin je n'avais cess de penser la concierge, ce que j'allais lui dire, car j'tais bien dcid lui crier mon indignation. Quand elle apparut, je restai muet. Elle n'tait pas aussi dpeigne, aussi sale que je me l'tais reprsente, mais son air glac, sa voix surtout, me paralysrent. En guise de souhaits de bienvenue, elle dclara : Surtout, pas d'raflures dans mes escaliers... et quand le dballage sera fini, faudra m'enlever la paille et les paniers devant l'immeuble!... Elle avait dit mes escaliers comme si la maison lui appartenait, et elle avait une faon qui me paraissait curieuse de prononcer le mot immeuble en tranant sur

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eu , ce qui tait, je devais bientt l'apprendre, l'accent lyonnais. Le chauffeur dclara qu'on allait tout de suite casser la crote , dans le plus proche caf, pour revenir aussitt commencer le dchargement. Mais, plus que de manger, maman avait hte de voir notre nouveau logement. Tandis que mon pre et le maon allaient commander le repas et prendre l'apritif, elle demanda la clef la concierge. Je voulus l'accompagner avec Geo, pour me rendre compte si vraiment il n'tait pas possible de trouver une place pour Kafi. Jamais de ma vie, je n'avais mont autant de marches. Au quatrime tage, mon petit frre refusa d'aller plus loin. Je le pris califourchon sur mon dos et c'est ainsi que nous arrivmes au dernier palier de cette immense btisse. Maman ne put retenir un cri de dception. Comme c'est petit!... encore plus petit que je l'imaginais! Elle osait peine entrer. La cuisine tait minuscule, les deux autres pices peine plus grandes. Mon cur se serra en pensant Kafi. Non, vraiment, il n'y avait pas de place pour lui dans cette maison. Pauvre Kafi! Que faisait-il cette heure? l'avait-on fait sortir de la gloriette?... n'tait-il pas sur la route, courant perdre haleine pour essayer de nous rejoindre?... Dans cet appartement si troit, on avait l'impression d'touffer; je m'approchai de la fentre. Hlas! pas de ciel comme devant ma chambre Reillanette, rien que des murs, des toits aux tuiles ternes. Je me penchai pour21

regarder en bas dans la rue. Et tout coup mon cur se mit battre grands coups. Sur le trottoir d'en face, un passant, cach par son parapluie, tenait en laisse un gros chien. Mme dans ce quartier il existait donc des gens heureux qui pouvaient possder un chien et dont la concierge tait moins froce que la ntre?... Mon indignation me reprit avec toute sa force. Je me penchai plus avant pour suivre, jusqu'au bout, le passant et son compagnon. Oh! Tidou , s'cria maman, me croyant prt basculer dans le vide. Je me retournai et me raidis pour ne pas laisser voir mes larmes, car maman, elle aussi, avait les yeux humides, et je ne voulais pas accrotre sa peine, mais ma rsolution tait prise. Malgr l'appartement trop petit, malgr la concierge, Kafi viendrait...

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CHAPITRE III L'ACCIDENT Trois jours plus tard, je faisais mes dbuts d'colier citadin. La veille, j'tais venu, avec maman, me faire inscrire dans cette cole de la Croix-Rousse, une cole qui m'avait tout de suite paru laide et triste, avec ses murs trop hauts, sa cour trop petite sans arbres et sans vue. Mais j'allais enfin avoir de nouveaux camarades! Ce matin-l, je quittai de bonne heure la rue de la Petite-Lune de peur d'tre en retard. Quand j'arrivai, le portail tait encore ferm. Bientt les gamins23

s'approchrent par bandes, je pntrai avec eux dans la cour qui se transforma, en quelques instants, en une grouillante fourmilire. Je me sentis subitement affreusement dpays. Oh! si j'avais eu Kafi, avec moi, comme Reillanette! L-bas, mon brave chien m'accompagnait souvent jusque sous le prau pour recevoir les caresses de tout le monde. Vraiment, ces visages inconnus taient trop nombreux. Personne ne songeait s'occuper de moi, alors qu' Reillanette, un nouveau venu l'cole tait aussitt entour et questionn. Quand la cloche sonna, personne ne m'avait encore adress la parole. Cependant, me voyant dans l'embarras, un gamin me lana : T'es nouveau, toi?... quelle classe?... Je montrai la petite fiche que m'avait remise le directeur, la veille. Troisime B , fit l'autre..., tiens, l-bas, avec le barbu! Le barbu, c'tait mon nouveau matre. Il tait grand et jeune, avec un collier de barbe noire (la mode cette poque-l), et une blouse blanche. Du geste, le barbu me fit signe de me mettre au bout du rang. Nous grimpmes un escalier aux marches uses par des milliers de chaussures, suivmes une longue galerie qui conduisait la classe. Tandis que les autres s'installaient, je restai prs du bureau, pensant que le matre, comme Reillanette, allait devant tout le monde, en manire de prsentation, me demander mon nom, mon ge, le pays d'o je venais. Rien. Il se contenta de jeter un coup d'il24

sur la fiche que je lui tendais puis de regarder vers le fond de la salle, pour me chercher une place. L-bas! droite... prs du radiateur... Ce fut tout. Le pupitre deux places qu'il me dsignait tait occup par un seul lve qui avait pris ses aises et utilisait les deux casiers livres. Le garon fit la grimace en dmnageant ses affaires pour librer mon casier. La classe commena. J'tais si dsempar que j'coutais peine. Plusieurs fois, je me tournai vers mon voisin, en souriant, pour m'excuser d'avoir restreint son espace. Puis, je m'enhardis lui demander son nom, esprant que nous ferions connaissance, et pour commencer, je lui donnai le mien. Je m'appelle Tidou. - Moi, Corget, fit-il,... simplement, avec un t la fin.

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Il n'ajouta rien; le silence retomba entre nous. Je pensai : Le matre est peut-tre trs svre pour les bavardages, mais tout l'heure, la rcration... Non, la rcration, Corget retrouva ses camarades et, pas plus que le matin, les autres lves de ma classe ne vinrent vers moi. Ils avaient leurs jeux et continuaient de m'ignorer. Pourtant, ils n'avaient pas l'air mchant; c'tait de l'indiffrence. Toute la journe ce fut ainsi. Le soir, la sortie, j'tais si malheureux que, malgr moi, je m'approchai d'un groupe de garons qui discutaient, parmi lesquels je reconnus mon voisin Corget. Quand ils. me virent avancer, ils se turent et s'loignrent. J'eus envie de courir aprs eux, de leur dire mon chagrin d'tre seul. Je n'osai pas. Alors, je rentrai chez nous, l-haut, au cinquime, dans le minuscule appartement o, depuis que nous tions arrivs, maman continuait chercher de la place pour ranger toutes nos affaires. Le soir, dans mon lit, j'eus beaucoup de peine retenir mes larmes. Je pensais : Bien sr, ici, ce n'est pas comme Reillanette. Nous sommes trop nombreux dans cette cole; il faut du temps pour se connatre. Certainement, demain, ils me parleront; Corget ne m'en voudra plus d'avoir pris la place ct de lui. Mais le lendemain, j'tais toujours un tranger, celui qui vient de loin, qu'on n'accueille pas volontiers, qui on n'a pas envie de parler.26

Cela dura plusieurs jours. Un soir, j'tais si triste qu'au lieu de rentrer aussitt chez nous, je fis un dtour, au hasard, avec l'espoir de rencontrer peut-tre un gamin de mon ge avec qui je pourrais parler. Et, en marchant, je pensais Reillanette, Kafi qui m'aurait tenu compagnie s'il avait t l, mes cts. Je lui aurais racont mes ennuis, et il aurait compris. Je me serais assis sur ce banc; il m'aurait cout, dressant ses oreilles. Tout coup, comme je passais devant une grande btisse d'o sortait le cliquetis rgulier de mtiers tisser, je m'arrtai, la respiration suspendue. Sur le coussin du sige avant d'une auto arrte au coin de la rue, se tenait un chien..., un chien qui ressemblait tant Kafi que pendant quelques secondes je crus que c'tait lui. Boulevers, je restai plant l, fascin par l'animal qui, assis la place de son matre, les oreilles tendues, me regardait. Inquiet de me voir ainsi immobile, devant l'auto, l'animal dcouvrit ses crocs et grogna sourdement. Je connaissais assez les chiens pour savoir que, mme les plus doux, deviennent froces quand on leur confie la garde d'une voiture qui est, pour eux, une petite maison. Cependant, je lui parlai, essayant de lui faire comprendre, par la douceur de la voix, que je ne voulais pas prendre l'auto de son matre. Il se tut. Enhardi, croyant l'avoir mis en confiance, je m'approchai de nouveau, parlant plus doucement encore, si doucement que le chien pencha la tte pour mieux entendre. Nous restmes ainsi un long moment, les yeux dans les yeux, et je crus qu'il voyait

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dans les miens que j'tais un ami. Alors, j'tendis la main pour le caresser. Cela se passa si vite que je compris peine ce qui m'arrivait. Je ressentis une violente douleur au poignet, je poussai un cri. Le chien avait happ ma main et enfonc ses crocs profondment dans ma chair. Pendant quelques instants, je restai hbt, les yeux fixs sur mon poignet o perlaient des gouttes de sang. Puis je me mis courir pour rentrer chez nous. Malgr la douleur qui grandissait, je pris le temps de m'arrter devant la porte de l'immeuble, pour m'envelopper la main dans mon mouchoir, afin de ne pas rpandre de sang dans l'escalier; tant la concierge me faisait toujours aussi peur. Quand je parvins au cinquime tage, mon mouchoir tait tout rouge.

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Mon Dieu! s'cria maman, en devenant blme,... un accident?... tu es bless?... une auto?... A peine dans la cuisine, je m'effondrai sur une chaise, bout de souffle, la tte pleine de vertiges. Par petits bouts de phrases, j'expliquai ce qui m'tait arriv. Un chien, fit maman affole, un chien qui t'a mordu?... De frayeur, mon petit frre Geo se mit pleurer. Elle l'envoya dans la chambre, pour qu'il ne voie pas la blessure puis, lentement, effraye elle-mme, enleva le mouchoir. Je rptais : Ce n'est rien, maman, presque rien... Devant mon poignet couvert de sang, elle recula. Vite, Tidou, il- faut aller chez le mdecin, la pharmacie! Si ce chien tait enrag?... Elle jeta vivement son manteau sur ses paules, passa le sien mon petit frre qu'elle n'osait laisser seul dans l'appartement, cause de ses fentres si hautes au-dessus de la rue. Sur le coup, quand le chien m'avait mordu, j'avais ressenti une douleur aigu, puis, presque aussitt, plus rien. A prsent, la douleur revenait, plus sourde, mais continue. Cependant, je n'osais me plaindre. Heureusement, le pharmacien n'tait pas trs loign de la rue de la Petite-Lune. En enlevant le mouchoir serr par maman autour de mon poignet, il fit la grimace. C'est un chien, dis-tu, qui t'a fait cette sale blessure?... je vais panser la plaie, provisoirement, mais il faut aller voir un mdecin... et sans tarder. Tandis qu'il nettoyait la dchirure avec un liquide qui me brlait comme du feu, il indiqua maman l'adresse29

d'un mdecin, sur le boulevard de la Croix-Rousse. Comme j'tais trs ple, il me donna boire quelque chose de trs fort, qui devait tre du rhum. Alors, on sortit pour aller chez le mdecin. A cette heure tardive, celui-ci n'tait pas chez lui. Heureusement, tandis que la servante prenait notre nom et notre adresse sur un carnet, pour lui demander, son retour, de passer chez nous, un homme entra, une serviette de cuir la main. C'tait le docteur. Il commena par dire qu'il n'avait pas le temps, que nous devrions revenir... ou plutt qu'il passerait chez nous, plus tard dans la soire, vers huit ou neuf heures; mais, devant la mine de maman et ma pleur, il jeta sa serviette sur un meuble et nous fit entrer dans son cabinet. Ayant dfait le pansement tout neuf, il eut la mme grimace que le pharmacien. Pas beau, a, pas beau du tout,... mon bonhomme, ce n'est srement pas un simple roquet qui t'a mordu. II me posa toutes sortes de questions, sur la faon dont l'animal s'tait jet sur moi, sur l'endroit o cela s'tait pass. Je ne me souvenais plus de rien, sauf que c'tait un gros chien-loup qui ressemblait Kafi. De toute faon, dclara le docteur en se tournant vers maman, que le chien soit enrag ou non, il faut mener cet enfant l'hpital, pour la piqre. - A l'hpital?... Le plus tt sera le mieux. Maman s'affola. Elle connaissait encore si mal la ville. Et comment faire avec Geo? Le docteur, qui, au fond, devait tre un brave homme, comprit son embarras.30

Au fait, dit-il brusquement, je devais descendre dans la soire, l'hpital, voir un client. Un peu plus tard, un peu plus tt!... Et il nous embarqua dans sa voiture. Mon petit frre, rassur prsent, tait ravi; il aimait tant monter en auto! Moi, tout le long du trajet, je ne cessais de regarder le gros pansement qui entourait ma main gauche. J'avais toujours trs mal mais ce n'tait rien ct de mon chagrin de voir maman si inquite.

Heureusement, l'hpital, ce fut vite fait... si vite, mme, que dix minutes aprs notre arrive, nous tions de nouveau dans la petite salle de l'entre, attendant le mdecin qui nous avait promis de nous remonter la Croix-Rousse. Il tait dj tard, trs tard, maman31

commenait s'inquiter, non plus pour moi, puisqu'on l'avait rassure, mais cause de papa qui allait rentrer et trouverait la porte ferme. Il tait plus de sept heures quand le mdecin reparut. Un quart d'heure plus tard, nous arrivions dans la rue de la Petite-Lune. En haut, sur le palier du cinquime, mon pre nous attendait, inquiet. Ayant trouv porte close et aperu quelques gouttes de sang sur les marches, il avait tout de suite pens un accident et avait dgringol les cinq tages pour questionner la concierge qui n'avait rien pu lui dire. Alors, il tait remont, anxieux, et attendait. Ce n'est rien... rien de grave , fit tout de suite maman. A ma place, elle raconta ce qui m'tait arriv, en essayant de rduire l'affaire un simple coup de dent d'un chien que j'avais voulu caresser, en passant, dans la rue. Soulag de voir qu'en effet, ce n'tait pas trs grave, mon pre se contenta de hocher la tte mais, pendant le souper, en apprenant qu'il avait fallu aller la pharmacie, puis chez le mdecin et finalement l'hpital, il s'emporta presque.

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A ton ge! Tidou, comme si tu ne savais pas qu'on ne doit jamais caresser un chien inconnu. Ma parole, on dirait que tu le fais exprs. Nous n'avons donc pas assez de frais, en ce moment, avec notre installation?... et tout a, bien sr, cause de Kafi. Et il se mit frapper du poing sur la table, jurant que c'tait ridicule et, que jamais, mme si les concierges tolraient les btes, un chien n'entrerait chez nous. Je baissai la tte et ne rpondis pas... Ce soir-l, dans mon lit, ce ne fut pas ma main endolorie qui m'empcha de dormir. Plus jamais je ne reverrais mon cher Kafi; c'tait pire.

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CHAPITRE IV LE TOIT AUX CANUTS Je dus rester deux jours sans aller en classe, cause de mon bras douloureux. Quand je revins l'cole, avec ce gros pansement qui dpassait ma manche gauche, je me sentis gn, honteux. Qu'allais-je dire mes camarades s'ils me demandaient une explication? Car je ne voulais pas avouer que je m'tais fait mordre par un chien; c'tait trop stupide. J'avais tort de me tracasser. Quand j'entrai dans la cour, presque tous les lves jetrent un coup d'il sur ma main, mais aucun d'eux ne me questionna et le matre,35

lui-mme, quand nous entrmes en classe, se contenta de dire : Encore un maladroit qui se tape sur la main, au lieu d'enfoncer le clou. Dieu merci, c'est la main gauche, tu pourras tout de mme crire. Et je retrouvai ma place, bien chauffe par le radiateur prs du pupitre, mais qui, pour moi, demeurait glace. Est-ce que toute l'anne ce serait ainsi? Oh! que je dtestais cette ville sans soleil, si hostile, qui se refermait devant moi comme, Reillanette, se refermaient certaines plantes sauvages ds qu'on les effleurait. Pourtant, plusieurs reprises, je vis bien que mon pansement intriguait Corget qui jetait, sur ma main, des regards curieux. Le matre venait d'expliquer un problme et nous prenions nos cahiers quand il me demanda : Comment t'es-tu fait cela?... avec un marteau? J'eus envie de dire : oui. Quelque chose me retint. Aprs tout, pourquoi avoir honte? Non, pas avec un marteau,... c'est un chien qui m'a mordu. Alors, Corget, qui m'avait peine regard en posant sa question, se tourna vers moi avec un air bizarre. Un chien?... Que lui avais-tu donc fait? Rien, je voulais seulement le toucher, je ne le croyais pas mchant. Corget n'ajouta rien. D'ailleurs, ce moment, le matre tournait la tte de notre ct. Le silence retomba entre nous... et il dura jusqu' la sortie. Mais en rentrant, l'aprs-midi, comme s'il reprenait une conversation36

interrompue depuis quelques instants, Corget se tourna vers moi: Les chiens... tu ne les aimes pas? La question me parut si trange, de la part de ce garon qui ne s'intressait pas moi, que je le regardai mon tour. Pourquoi me demandes-tu a? Parce que, les chiens, quand on les aime, ils ne mordent pas; tout le monde le sait. Je ne rpondis pas, car Corget avait parl presque haute voix, sans s'en rendre compte, et le matre nous regardait de nouveau. Au bout d'un moment, je repris : C'est vrai, mais celui-l tait assis sur le sige d'une auto qu'il gardait... C'est pour a. Ma rponse parut satisfaire mon voisin qui eut un soupir, comme un soupir de soulagement. Il ajouta : Comment tait-il? Un chien-loup. Je m'tais approch pour le caresser... parce qu'il ressemblait celui que j'ai laiss l-bas, Reillanette. O donc? A Reillanette, mon village, prs d'Avignon. Tu avais un chien-loup? Il s'appelait Kafi. Je l'aimais beaucoup, mais la concierge, ici, ne voulait pas de chiens dans l'immeuble; il a fallu le laisser l-bas. Je n'en dis pas plus, le matre venait d'ouvrir son livre et commenait la lecture de la dicte. Mais j'tais heureux; Corget m'avait parl, il s'tait intress ce que je disais, je ne me sentais plus tout fait un tranger. Du37

coup, cet aprs-midi de classe me parut beaucoup moins long que les prcdents. Le soir, je rangeais mes affaires dans mon casier quand Corget, qui ne m'avait plus rien dit, se pencha vers moi. Tout l'heure, la sortie, tu m'attendras... J'en restai tout tonn, ne pouvant croire encore qu'il voulait bavarder avec moi. Je bouclai mon cartable la hte. Pendant quelques instants, sur les galeries et dans les couloirs ce fut la bousculade habituelle et, malgr mes efforts pour ne pas perdre Corget de vue, il disparut, happ par le tourbillon. Je l'attendis dehors, sur le trottoir, le cherchai parmi les petits groupes de gamins qui discutaient avant de se sparer. Avait-il oubli?

Enfin, je le vis se dtacher d'une bande, celle dont j'avais voulu m'approcher, le premier jour.38

Viens ! dit-il. Nous marchmes un moment, silencieux, lui sifflotant, moi, me demandant toujours ce qu'il me voulait. Alors, tu aimes les chiens? fit-il. - Oui. Moi aussi. J'en ai eu un autrefois, il y a quatre ou cinq ans, pas un gros chien comme le tien, a mange trop,... un petit chien mais intelligent,... je lui avais appris toutes sortes de choses, se tenir sur les pattes de derrire, sur celles de devant, passer dans un cerceau... et puis, un jour, il s'est fait craser... oh! btement, pas par une auto, par un sac de charbon tomb d'un camion, juste au virage de la rue Pilate... Je l'ai pleur longtemps... et encore maintenant quand j'y pense... En parlant, il m'entranait le long de petites rues qui s'loignaient plutt de la mienne. Je lui demandai : O allons-nous? Tu ne connais pas le Toit des Canuts? - Non! C'est une petite place, plutt une terrasse. On a une vue formidable sur toute la ville. Il parat qu'autrefois les canuts du quartier, qui n'avaient pas le droit de fumer dans l'atelier, venaient l, de temps en temps, bourrer une pipe, en regardant la ville, au-dessous. C'est pour cela qu'on l'appelle le Toit aux Canuts... Je regardai Corget; pendant une semaine, il ne m'avait rien dit et voil qu'il devenait presque bavard, que son visage ferm se faisait souriant. Tout coup, au bout d'une monte, comme on appelle Lyon ces nombreuses ruelles, faites par moiti d'un escalier et d'une pente39

glissante comme un toboggan, nous arrivmes sur un petit tertre bord d'une murette. C'est l, fit Corget, regarde! La nuit tombait; la ville entire s'illuminait sous nos pieds. Mon camarade tendit le bras, me montra le Rhne et la Sane, ou plutt les couloirs d'ombre qui marquaient leur place entre les lumires, puis pronona des noms... des noms qui pour moi ne disaient pas grand-chose. C'est beau, hein?... srement plus beau que le patelin d'o tu viens ! Je le regardai encore, surpris de cette joie qu'il prouvait me faire dcouvrir sa ville. tait-ce pour cela qu'il m'avait fait venir jusqu'ici?... Hlas! je ne pouvais pas partager son plaisir. Vu de la colline qui domine la rivire, Reillanette, avec ses oliviers d'argent, ses grands cyprs noirs, me paraissait mille fois plus beau que ce paysage infini de toits et de chemines que les lumires ne parvenaient pas pour moi rendre moins triste. Mais je ne voulais pas faire de la peine mon nouveau camarade; je murmurai : Oui, c'est grand, beaucoup plus grand que mon pays. Alors Corget vint s'asseoir sur le rebord du petit mur, ses jambes pendant dans le vide, et je l'imitai. Encore

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une fois il promena son doigt devant nous, s'arrtant sur des grappes de lumires, prononant d'autres noms. Puis, tout coup, il pencha la tte en avant, comme s'il regardait le bout de son pied battant le vide et demeura silencieux. J'attendis. Enfin, mi-voix, il dit : Si je viens souvent ici, ce n'est pas seulement parce que c'est beau; les gens y promnent leurs chiens; a me rappelle celui que j'avais, quand j'tais petit... Le tien, comment s'appelait-il? - Kafi! Un drle de nom! C'est celui du vieil Arabe qui me l'a donn. Qu'en as-tu fait avant de partir?... donn quelqu'un? Non, pas donn, seulement laiss en garde,... il est toujours moi. 41

Corget frona les sourcils, se gratta le menton et se tut un long moment. Puis, brusquement, il se tourna vers moi. Et tu n'aimerais pas le retrouver? Je te l'ai dit; notre concierge ne veut pas de chiens dans la maison... et puis chez nous, c'est si petit. Corget se frotta encore le menton. Je voyais bien qu'il rflchissait quelque chose mais je ne pouvais pas deviner. Et si nous trouvions un moyen, fit-il, un endroit pour le garder. Moi aussi j'aime les btes. Tu le ferais venir, nous le soignerions, il serait un peu nous deux. Mais o le cacher? C'est un gros chien, il a besoin d'une grande niche, de beaucoup de nourriture. - Pour la niche ce ne sera pas difficile, je connais un endroit patant, un sous-sol abandonn... Viens voir, c'est prs du Toit aux Canuts. II sauta bas de la murette. Nous descendmes une ruelle; il me dsigna une vieille btisse. C'est l, la maison n'est plus habite; elle sert d'entrept un soyeux , mais au sous-sol on ne met rien par crainte de l'humidit... pourtant, ce n'est pas humide, tu vas voir. Ce sous-sol abandonn n'avait pas de porte; il entra ttons. Bien sr, de nuit, tu ne peux pas voir grand-chose, mais ce n'est pas la place qui manque... et tu peux sentir, pas -la moindre odeur de moisi. Et pour le nourrir?

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On s'en occuperait tous,... je veux dire ceux de la bande. - Quelle bande? Ah! oui, tu ne sais pas,... on est une dizaine de bons camarades dans le quartier, nous nous entendons bien. Les autres nous appellent la bande du Gros-Caillou ... mais tu ne sais peut-tre pas non plus ce qu'est le GrosCaillou? Si, je connaissais dj, sur le boulevard de la CroixRousse, cette curiosit de Lyon, une norme pierre transporte l, parat-il, par les glaciers des Alpes, il y a des milliers d'annes. Oui, continua Corget, on nous a donn ce nom parce que, le jeudi, il nous arrive souvent de nous donner rendez-vous, l-haut, sur le boulevard, pour jouer au ballon ou faire du patin roulettes,... un ballon et des patins qu'on s'est achets nous-mmes, en se cotisant, parce que a cote cher. Avec toute la bande, ton chien ne manquerait de rien. Tu crois vraiment? J'en suis sr... Tiens, si tu veux, demain, je leur en parlerai. L'ide tait merveilleuse; cependant, j'hsitai. D'abord, cette bande qui m'avait tenu l'cart m'effrayait un peu... et puis, Kafi avait toujours t mon chien moi, rien qu' moi. Je n'avais pas envie de le partager avec d'autres. Je crois que Corget comprit la raison de cette hsitation. Il n'insista pas.

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Bien sr, fit-il, c'est simplement une ide qui m'est passe par la tte, comme a ce matin... mais ce serait si chic d'avoir un chien, dis, Tidou! C'tait la premire fois qu'il m'appelait Tidou. Cela me bouleversa. Je le regardai. Ses yeux brillaient. Il aimait les btes, comme moi, il pouvait devenir mon ami. Il m'tait difficile de ne pas accepter pour lui... et pour moi aussi. Je serais si heureux de retrouver mon brave Kafi. Tout coup, je m'aperus qu'il tait tard, que maman m'attendait, se demandant s'il ne m'tait pas encore arriv un accident. Je serrai la main de Corget, trs fort. Oui, ce serait si chic s'il venait!... Et je partis en courant.

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CHAPITRE V LA BANDE DU GROS-CAILLOU J'tais si boulevers que, ce soir-l, pendant le repas, mon pre me demanda plusieurs reprises pourquoi je ne tenais pas en place sur ma chaise. Je cachai mon embarras en parlant de ma blessure qui me cuisait. C'tait d'ailleurs vrai; en se cicatrisant, la plaie me donnait des dmangeaisons, mais celles-ci taient supportables. En ralit, je ne pensais qu' Kafi. Mon nouveau camarade avait ranim en moi une lueur d'espoir. Sur le coup,45

j'tais rest indcis, prfrant garder mon chien pour moi seul mais, je le comprenais bien, c'tait impossible. Alors j'accepterais. Le soir, quand maman vint me dire bonsoir, dans mon lit, j'eus envie de tout lui dire, j'tais sr qu'au fond d'ellemme sa joie de revoir Kafi aurait t presque aussi grande que la mienne, mais l'emportement de mon pre, l'autre soir, m'avait affol. Mme si Kafi ne devait jamais pntrer dans la maison, papa me gronderait peut-tre? Alors, je me tus et j'en eus beaucoup de peine. Le lendemain, je partis pour l'cole, non plus triste comme les autres jours, mais tout de mme un peu inquiet. Comment allais-je retrouver Corget? La veille je l'avais quitt assez brusquement. Avait-il chang d'ide durant la nuit?... Avait-il parl de moi et de mon chien devant la bande du Gros-Caillou ? Quand j'arrivai devant la porte de l'cole, Corget n'tait pas encore l. Je ne l'aperus pas non plus dans la cour. Il tait pourtant vite reconnaissable avec son gros pull-over de laine chine, rouge et vert. Il arriva en courant, juste au moment o nous nous mettions en rang. Je tournai les yeux vers lui mais, malgr l'insistance de mon regard, il ne parut pas faire attention moi. Nous nous retrouvmes cte cte, en classe, notre banc. Il me sembla qu'il avait repris son air des premiers jours, son air de garon qui ne s'intresse gure ce qui se passe autour de lui, mais tout coup, il se pencha vers moi. Alors... tu as rflchi? - Oui!46

Nous sommes d'accord? D'accord! II poussa un lger soupir de satisfaction et ajouta : Alors, tout l'heure, nous en reparlerons. Et le travail commena, ainsi que d'habitude, comme si nous ne nous connaissions pas, mais la rcration (je me demande encore comment il s'y tait pris pour avertir les autres) toute la bande des' Gros-Caillou se trouva runie, sous le prau, autour de moi. Ils taient une bonne dizaine, presque tous des gamins de mon ge, srement pas des gosses d'e familles riches, rien qu' voir leurs vtements et surtout leurs chaussures. Je vous amne Tidou, le nouveau, fit Corget, je le connais, hier soir nous avons parl tous deux sur le Toit aux Canuts... Vous ne savez pas qui lui a fait cette blessure la main? Tous les yeux s'abaissrent sur mon pansement puis remontrent vers le visage de Corget pour y trouver une explication. C'est un chien qui lui a fait a, un gros chien-loup... pareil au sien qu'il a laiss dans son patelin quand il est venu Lyon, un chien qu'il voulait caresser parce que, justement, il ressemblait l'autre. Ah! firent deux ou trois voix un peu dues,... et alors? Alors, reprit Corget, nous avons pens, Tidou et moi, qu'on pourrait peut-tre faire venir son chien. Il s'appelle Kafi et il n'est pas mchant. J'ai trouv un endroit o on le nicherait, dans une vieille maison, au bas de la Rampe des Pirates... Seulement, un chien47

comme celui-l ne grignote pas que des miettes, vous pensez. Il faudrait tous nous en occuper... Qu'en pensez-vous? Cette fois, les visages s'panouirent. Un chien!... un chien qu'on emmnerait en promenade, qu'on soignerait, qui deviendrait un ami! L'ide tait magnifique. Qui est d'accord? demanda Corget. Toutes les mains se levrent. Je ressentis un petit pincement au cur en voyant ainsi, par avance, Kafi partag entre de si nombreux matres, mais je savais bien que, malgr tout, je serais toujours son prfr... et puis, surtout, je sentais qu'il ne serait pas malheureux. Ainsi, grce lui, je me trouvais admis dans cette bande qui, prsent, puisqu'elle aimait les btes, me paraissait sympathique. Mais comment trouver le moyen de faire venir Kafi Lyon? Sur le moment, personne n'avait pens aux difficults. Plusieurs Gros-Caillou proposrent de vendre le ballon et les patins roulettes. Ainsi, on pourrait payer mon voyage Reillanette. Mais, pour moi, c'tait chose quasi impossible. Je devais partir trs tt, le matin, rentrer trs tard, le soir, si mme le voyage tait faisable dans une seule journe. Quant envoyer un autre Gros-Caillou , c'tait dlicat. Kafi aurait-il voulu le suivre? C'est vrai, reconnut Corget, quand on se retrouva sur le Toit aux Canuts, a paraissait tout simple... Pourtant, je suis sr qu'il y a un moyen. Ce moyen, je le trouverai dans mon lit, avant de m'endormir. Frquemment, de gros camions de lgumes48

ou de primeurs, venant du Midi et montant vers Lyon, passaient Reillanette. Souvent, les chauffeurs de ces poids lourds s'arrtaient au caf, chez Costellou, qui avait t poids lourd lui aussi, avant son accident. J'crirais mon camarade Frdric Aubanel, je lui demanderais (puisque le caf est proche de la boulangerie) de parler un de ces chauffeurs qui se chargerait peut-tre de prendre Kafi son bord. Il me suffirait de savoir l'endroit o la voiture s'arrtait, Lyon, afin que je puisse venir attendre Kafi. Oui, c'tait simple, et cela ne nous coterait rien, ou presque rien, seulement le pourboire glisser au chauffeur. Le lendemain, j'crivis donc Frdric une longue lettre, la seconde depuis que j'tais arriv Lyon, mais celle-ci n'tait plus triste comme l'autre. Je lui parlai de l'cole, des Gros-Caillou , lui expliquai en dtail comment il devrait s'y prendre : Ds que tu auras trouv quelque chose, Frdric, cris-moi vite. Oh! si tu savais ma hte de retrouver mon brave chien. Par exemple, grand fut mon embarras au moment de lui dire o il devrait m'adresser sa lettre. Je ne voulais pas qu'elle arrive chez moi. Oh! non, je n'avais pas l'impression de faire quelque chose de mal. Je suis sr, mme, que maman aurait compris et peut-tre que mon pre, lui aussi, n'aurait rien dit; mais puisque, de toute faon, Kafi ne devait pas entrer dans la maison, inutile de les contrarier. Avant d'expdier ma lettre, je dus attendre d'avoir revu les Gros-Caillou . L'un d'eux, nomm Gerland, qui49

avait perdu son pre et dont la mre travaillait dans une usine, dclara que c'tait toujours lui qui ouvrait la bote aux lettres en rentrant de classe. Je n'avais qu' donner son adresse. Alors, pour moi et pour la bande des Gros-Caillou, commena une attente qui parut interminable. Au bout de trois ou quatre jours on se mit guetter avec impatience, chaque rentre de l'aprs-midi, l'arrive de Gerland, qu'on appelait Gnafron parce que, au rez-de-chausse de sa maison, se trouvait une boutique de cordonnier. Mais Gnafron secouait la tte; il n'avait encore rien trouv dans sa bote aux lettres. Pour nous, Kafi tait devenu une sorte de personnage extraordinaire dont la venue allait bouleverser la vie de la bande du Gros-Caillou. Aux rcrations, la sortie, on me posait toutes sortes de questions sur lui : quelle tait sa taille, son poids, la couleur de ses oreilles, de sa queue, les os qu'il prfrait, s'il aboyait la nuit, s'il poursuivait les chats, et beaucoup d'autres choses encore, auxquelles j'tais parfois embarrass pour rpondre. Cela aurait d me rendre jaloux. Eh bien, non; je me sentais au contraire rassur pour Kafi. Je pardonnais aux petits Lyonnais leur indiffrence et leur froideur des premiers jours. Ils ne ressemblaient pas aux gamins de Reillanette mais, prsent, je sentais que je pouvais rellement devenir leur camarade. Ce qui me mettait l'aise aussi, c'tait de constater qu'ils n'taient pas des enfants de riches. A Reillanette, je m'tais fait des ides sur la ville. Je croyais que dans une ville, dans une grande ville surtout, tout le monde tait riche. Hlas ! les Gros-Caillou habitaient50

de grandes btisses dlabres, comme la mienne, et mme, souvent, ils n'avaient personne pour s'occuper d'eux la maison... C'est peut-tre pour cela qu'ils taient si heureux d'avoir un chien dont ils pourraient s'occuper, eux, en manire de compensation. Enfin, un jour, Gnafron arriva triomphant, brandissant une lettre. En un clin d'il la bande se prcipita. Tu ne l'as pas lue, au moins? demanda Corget. Gnafron frotta sa tignasse qui ne devait pas souvent passer chez le coiffeur. Il rougit. Mais les Gros-Caillou avaient jur de ne jamais se mentir entre eux. Si, avoua-t-il, je n'ai pas pu m'empcher... mais j'ai tout de suite recoll l'enveloppe. II me tendit la lettre, et, la voix tremblante, je lus. Frdric expliquait qu'il n'avait pas voulu rpondre avant de savoir si le projet tait ralisable; il ne pouvait faire disparatre Kafi, ainsi, sans en parler son pre. Celui-ci avait trouv notre ide amusante et il avait consenti. Alors, Frdric avait attendu le passage d'un poids lourd et il en avait trouv un qui voulait bien se charger de prendre Kafi son bord. Tu sais, expliquait-il, il s'agit de celui qui, l'an dernier, avait perdu sa blague tabac, sur la place; tu te souviens, nous la lui avions retrouve au pied d'un

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platane. Il a accept. Il monte Lyon chaque semaine avec un chargement de lgumes. Il dcharge sa marchandise quai Saint-Vincent. Il parat que c'est au bord de la Sane, pas trs loin de la Croix-Rousse, tu parles d'une chance! Donc, la semaine prochaine, mercredi, je lui confierai Kafi. Tu retrouveras ton chien en bon tat; je l'ai bien soign, tu sais... et mme a me fait de la peine, prsent, de m'en sparer... Le camion sera Lyon entre cinq et six heures du soir, plutt six si la route est mouille, mais srement avant sept. Tu n'auras qu' te trouver quai Saint-Vincent devant les Entrepts du Sud-Est . Le chauffeur a dit que c'tait crit en grosses lettres rouges sur la porte. Si, par hasard,

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tu ne pouvais tre l, il laisserait Kafi au patron du caf, ct. Frdric avait donc tout prvu, tout arrang. On tait vendredi. Dans cinq jours, donc, Kafi serait l. La bande devint folle de joie. Le soir mme, elle se retrouva au bas de la Rampe des Pirates o l'installation de Kafi tait prvue. Des camarades avaient apport des planches, des morceaux de contre-plaqu, des scies, des clous, des vis, de la paille. Il y avait assez de bois pour construire un chalet et assez de paille pour faire une meule, tout cela pour une simple niche. On fabriqua aussi une porte avec un ingnieux systme de fermeture que personne d'autre que nous ne pourrait manuvrer. Si tu veux, dclara Corget, nous ne t'accompagnerons pas, mercredi, pour chercher ton chien. Nous t'attendrons ici. Rien ne pouvait me faire plus plaisir que d'tre seul pour retrouver Kafi, lui faire comprendre que, dsormais, il aurait plusieurs petits matres avec lesquels il devrait se montrer trs gentil. Je sus plus tard que les Gros-Caillou en avaient dcid ainsi ensemble pour que je voie bien qu'ils n'avaient pas l'intention de l'accaparer compltement. Mais cinq jours c'tait long. Chaque matin, j'avais peur de voir le petit Gnafron apporter une nouvelle lettre de Frdric, disant que sa combinaison ne pouvait se raliser. Le soir, dans mon lit, je me faisais toutes sortes d'ides : Kafi ne voudrait pas partir avec le chauffeur... ou bien le chauffeur ne passerait pas Reil-lanette... ou encore le camion aurait un accident en route, et j'en avais des cauchemars pendant toute la nuit. Presque chaque53

soir, pendant que maman tait occupe par le souper et par mon petit frre, je descendais sur le quai SaintVincent comme si cela pouvait faire arriver le camion plus tt, et je lisais et relisais la pancarte en grosses lettres rouges Entrepts du Sud-Est . Enfin, mercredi arriva.

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CHAPITRE VI QUAI SAINT-VINCENT Ce matin-l, je m'veillai plus tt que d'habitude. Aussitt je pensai : Aujourd'hui!... c'est aujourd'hui qu'il arrive! En mme temps, regardant par la fentre, je me sentis inquiet. Dans le ciel, encore obscur, le jour semblait ne jamais devoir se lever. Le brouillard!... Oui, le brouillard, j'en avais dj entendu parler, mais je ne le connaissais pas. A Reillanette, personne n'avait jamais vu de

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brouillard. L-bas, on disait que le mistral le guettait dans le dfil de Donzre pour le chasser vers la mer. Dehors, je restai saisi. Quelle trange chose que le brouillard! Je reconnaissais peine le chemin de l'cole. A travers ce voile gris, les hautes maisons, dont on ne distinguait plus le toit, paraissaient deux fois plus hautes et les rues n'avaient plus de fin. Les autos passaient, phares allums, pareils de gros yeux jaunes, et roulaient sans bruit, comme sur du coton. Sur les trottoirs, les gens emmitoufls, le cache-nez remont jusqu'aux yeux, surgissaient et s'vanouissaient brusquement, ainsi que des ombres. C'est souvent comme a, ici, en novembre, m'expliqua Corget, quand je le retrouvai l'cole. Mais, le camion, crois-tu qu'il va venir, malgr tout? - Ne te tracasse pas, quand le brouillard tombe, c'est seulement sur la ville... Ce sont les fumes qui l'attirent. Cette explication ne me rassura qu' demi. Vingt fois, dans la journe, je levai les yeux vers le haut de la fentre pour voir si les chemines, de l'autre ct de la rue, devenaient plus nettes. A la sortie du soir, hlas! le brouillard tait toujours l, pais, gluant, glac. File vite, dit Corget, nous t'attendrons tous au bas de la Rampe des Pirates. Je rentrai la maison en courant. Maman, descendue en ville avec Geo pour lui acheter une culotte, n'tait pas encore rentre. Tant mieux! Je trouvai la clef de l'appartement sous le paillasson. Mon cartable jet sur56

une chaise, je repartis en courant... Je dbouchai sur le quai. On ne voyait plus l'autre rive de la Sane. Je n'aperus l'enseigne rouge des Entrepts du Sud-Est qu'au moment o j'arrivais devant. Aucune voiture le long du trottoir. Les portes de l'entrept taient grandes ouvertes. Un homme soulevait des caisses pour les ranger. Je lui demandai si le camion tait arriv. Quel camion? Celui qui vient du Midi. C'est que, mon petit gars, il y en a parfois plusieurs. Celui qui arrive tous les mercredis, entre cinq et six heures. Ah! tu veux parler de Boissieux, qui vient de Chteaurenard... Non, mon gars, pas encore l... mais il ne tardera pas. Ces gens-l, le brouillard ne les gne gure, ils ont l'habitude. Rassur, je m'loignai et me mis faire les cent pas, le long du quai. L'humidit du brouillard me pntrait. Je remontai le col de mon manteau qui ne me tenait plus trs chaud; je le portais depuis deux ans et il m'arrivait peine au genou. Tant pis, j'allais retrouver Kafi, j'tais heureux, et la ville, pourtant si triste, me paraissait presque souriante. Je me voyais dj, remontant vers la Croix-Rousse avec mon chien qui gambadait de joie, sautant aprs moi pour me lcher le visage. Tout en arpentant le quai, je surveillais le trafic, tressaillant au passage de chaque gros camion. Non, pas encore lui! J'avais emport une montre, une vieille montre que m'avait prte un Gros-Caillou , mais

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inutile. Tout prs, j'entendais l'horloge d'une glise perdue dans le brouillard. Six heures! Pas encore l! Je continuai de faire les cent pas le long du parapet, en m'loignant chaque fois de moins en moins. Six heures et demie!... Je commenai m'inquiter. Pourtant, avec ce brouillard, un retard n'avait rien d'tonnant, je voyais bien que toutes les voitures roulaient plus lentement. Au lieu de continuer battre la semelle sur le trottoir, je restai plant contre le parapet ruisselant d'humidit, face aux entrepts et au caf qui avait comme enseigne Au Petit Beaujolais. Sept heures ! Cette fois, mon inquitude devint de l'angoisse. Soudain, mon cur se mit battre, non pas de joie mais de peur. Le gardien de l'entrept tait en train de fermer les portes du magasin. Je traversai le quai en courant et le rejoignis au moment o il fixait une barre de fer pour assurer la solidit de la clture. Oh! M'sieur! vous fermez dj? L'homme me regarda en riant. II est sept heures, ma journe est finie! Mais... le camion? Ne t'inquite pas. Boissieux aune clef. Il en sera quitte pour dcharger seul sa cargaison... Bonsoir, mon petit gars! II fourra la clef dans sa poche et s'loigna. Je restai atterr. Il fallait que je rentre. Avant de m'en aller je voulus voir le patron du caf, lui expliquer que le chauffeur des Entrepts du Sud-Est devait m'amener un

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chien, lui demander de me le garder en attendant que je revienne le chercher. Mais, juste ce moment-l, Corget et Gnafron dbouchrent d'une petite rue. Ils avaient attendu, l-haut, avec les autres, jusqu' sept heures. Ne voyant rien venir, ils avaient dgringol vers le quai. Vivement, je leur expliquai ce qui se passait. Ne t'inquite pas, dit Gnafron, je pourrai rester ta place. Chez moi, personne ne m'attend, ma mre est partie cet aprs-midi pour Trvoux, l'enterrement d'une tante. Elle ne rentrera que demain soir. Je peux demeurer l jusqu' neuf heures... et mme dix, s'il le faut. Tu penses qu' ce moment-l Kafi sera arriv. Pour me rassurer compltement, il promit, lorsqu'il remonterait vers la Rampe des Pirates avec le chien, de passer par la rue de la Petite-Lune et de m'avertir. Tiens, fit-il, comme a! II enfona deux doigts dans sa bouche et lana un coup de sifflet strident percer les oreilles d'un sourd. Avant de remonter chez moi, je tendis Gnafron quelques morceaux de sucre qu'il donnerait Kafi pour le mettre en confiance. Je partis en courant, laissant aussi Corget, qui tiendrait compagnie Gnafron, un moment, jusqu' huit heures. Occupe par Geo qui souffrait d'une rage de dents, maman ne s'aperut pas que j'tais en retard et, par chance, mon pre n'tait pas encore rentr. Il arriva quelques instants plus tard et on passa table. J'avais beaucoup de peine cacher mon motion.

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.Est-ce le brouillard qui t'nerve ainsi? fit mon pre. A chaque bruit montant de la rue, je sursautais. Un moment, croyant avoir reconnu le sifflet de Gnafron, je me levai pour aller la fentre. Ce n'tait qu'une vieille voiture ferraillante qui descendait la rue grinant des freins. Je me remis table, penaud; mon pre me fixa dans les yeux un long moment et haussa les paules, mais ne dit rien. Sitt dans ma chambre, je me dshabillai mais, la tte sur l'oreiller, on entend mal. Je restai assis sur mon lit. Chaque minute qui passait augmentait mon dsarroi. Neuf heures sonnrent au coucou de la cuisine, puis neuf heures et demie, puis dix heures. Mes parents taient60

couchs prsent, tout tait silencieux dans l'appartement. Alors, je me levai, entrebillai ma fentre pour tre sr d'entendre l'appel de Gnafron. Au lieu de me recoucher, je restai l, en chemise de nuit, grelottant, dans le froid et le brouillard qui entraient. Onze heures sonnrent une glise de la Croix-Rousse. Transi, je me .dcidai regagner mon lit. Pour me rassurer, je me dis que Gnafron avait d passer au moment du repas, pendant que Geo tapait le fond de son assiette avec sa cuiller, mais je sentais bien que je n'y croyais gure. Par la fentre reste entrebille, je continuai de tendre l'oreille aux bruits du dehors, car je ne voulais pas m'endormir, mon cur tait trop serr. Couch sur le ct, la tte sur le poing, recroquevill sous mes couvertures, j'attendais toujours, luttant de toutes mes forces contre le sommeil. Mais j'tais trop las, je m'endormis comme une masse; il tait plus de minuit. ... Quand je m'veillai, je vis tout de suite, la lueur qui pntrait dans la chambre, qu'il tait plus tard que d'ordinaire. La tte lourde, je cherchais rassembler mes souvenirs quand maman entra, m'apportant mon caf au lait comme elle faisait chaque jeudi. Oh! Tidou!... tu as dormi ainsi, la fentre grande ouverte, par ce temps de chien. Dans mon cerveau encore tout embrouill je n'entendis que le mot chien . Je me dressai sur mon oreiller. Le chien?... Kafi?... o est-il?... Maman sourit, pensant qu'en rvant je m'tais encore cru Reillanette.

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Mon pauvre Tidou, c'est le froid qui t'a fait faire des cauchemars. Ah! ces fentres qui ferment mal... Tu n'as pas pris froid, au moins? J'avale vivement mon djeuner et me lve. Le jeudi matin, c'est toujours moi qui fais les commissions. Il m'est facile de descendre en mme temps sur le quai. .Mon sac bout de bras, je dgringole l'escalier, manquant de renverser la concierge qui monte au troisime, mais j'entends peine les injures qu'elle me lance, je suis dj en bas. A peine dehors, j'aperois Corget qui monte la rue de la Petite-Lune, venant sans doute me rassurer. De loin, je crie : Kafi?... . Corget fait un signe de la main et secoue la tte. Kafi n'est pas arriv hier soir. Gnafron, que Corget vient de voir, est rest sur le quai jusqu' onze heures. Le camion n'tait toujours pas l. Gnafron aurait pu l'attendre davantage encore mais il avait si froid, si faim, qu'il est rentr chez lui. Ne te tracasse pas, fait Corget en me donnant une tape sur l'paule, si le camion n'est pas arriv, c'est sans doute qu'il n'est pas parti; il viendra peut-tre aujourd'hui. Corget a raison, j'ai eu tort de me tracasser. D'ailleurs, nous serons vite fixs. Si Kafi n'a pas quitt Reillanette, Frdric m'aura srement crit hier soir, avant la leve de la poste, sept heures, et une lettre, partie hier de l-bas, doit arriver aujourd'hui.62

Pourtant, j'ai hte de savoir. En courant, nous dvalons vers le quai. C'est trange, mesure que nous approchons, je sens nouveau ma poitrine se serrer, comme si je pressentais une catastrophe. Deux camionnettes, devant la porte des entrepts, embarquent des cageots de lgumes; je ne reconnais pas le gardien de la veille. Celui-ci est moins accueillant que l'autre. Nous lui demandons pourquoi le camion de Chteaurenard n'est pas arriv hier soir. Pas arriv? fait l'homme. Tenez, regardez. II dsigne, dans un coin, plusieurs grandes caisses claire-voie sur lesquelles, en effet, nous lisons, en lettres noires : Chteaurenard. Mon sang se glace. Et mon chien? Quel chien? Le chauffeur, M. Boissieux, devait m'amener mon chien, je l'attendais hier soir. Tout ce que je peux te dire, c'est que ce matin, en ouvrant, je n'ai pas trouv de chien dans la baraque... Heureusement, car moi, je n'aime pas les cabots, je l'aurais fait filer. Corget et moi, nous nous regardons, consterns. Il ne nous reste plus qu'un espoir : le patron du PetitBeaujolais. Nous le trouvons, dans sa salle de caf, en train de balayer sous les tables. Lui, au moins, a une bonne tte, une tte toute ronde, presque chauve, et une petite moustache noire, pointue aux deux bouts. Je lui demande si, par hasard, hier, tard dans la soire, un certain M. Boissieux ne lui aurait pas laiss un chien en garde, en disant que quelqu'un viendrait le chercher.63

Un chien?... Non, je n'ai rien vu. Boissieux n'a pas d venir. Je le connais bien, vous pensez, chaque fois qu'il arrive, il boit son petit verre de rouge au comptoir. Le gardien des Entrepts dit pourtant qu'il a dcharg ses cageots. Le bonhomme ouvre des yeux tonns. Alors, c'est qu'il est pass trs tard, aprs la fermeture du caf... c'est--dire aprs dix heures et demie. De plus en plus dsempar, je regarde de nouveau Corget, cherchant comprendre. Ne te tracasse pas, fait mon camarade, cela veut dire tout simplement que Kafi est encore l-bas. Qui sait, il n'a peut-tre pas accept de suivre quelqu'un qu'il ne connaissait pas... ou alors, Frdric n'a pas voulu le laisser partir.

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Non, je suis sr qu'il y a autre chose. Nous remercions le patron du caf et sortons, mais sur le trottoir, je ne peux pas aller plus loin. Une force irrsistible me retient l, comme si, tout coup, mon brave Kafi allait surgir, sauter aprs moi, me caresser de sa langue ros. Instinctivement, je le cherche, autour de nous. Soudain, mes yeux s'arrtent sur une sorte de petit retrait que fait l'alignement des maisons entre l'entrept et le caf, je m'avance et, brusquement, je sens mon sang se figer dans mes veines. Oh!... Corget s'est approch, lui aussi et, comme moi, il a vu. A un piton de fer, plant dans la muraille, pend quelque chose,... un bout de corde,... non pas de la corde, un bout de cuir jaune. Je plis et me mets trembler. Corget!... ce cuir,... je le reconnais,... un bout de la laisse de Kafi... on l'a attach l... et il s'est sauv! Mon pauvre Kafi!... perdu dans Lyon,... une si grande ville! C'est fini, jamais plus je ne le reverrai. Oh! pourquoi l'avoir laiss l, tout seul? Les sanglots me montent la gorge. A grand-peine je me retiens de pleurer. Tandis que je reste l, au bord du trottoir, dsespr, promenant mon regard brouill de larmes le long des quais, Corget essaie de dtacher le bout de lanire solidement fix au piton par un double nud. Tout coup, mon camarade revient vers moi, me prend par le bras.

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Tidou, regarde,... regarde de prs! parole de GrosCaillou , ton chien ne s'est pas sauv tout seul,... on a coup la laisse avec quelque chose de tranchant, un couteau!... Tout tremblant, je me penche sur le bout de cuir tress. Une corde, une lanire qui se rompent sous l'effort s'effilochent, se dchirent. Ici, la coupure est franche, parfaitement nette. On a coup la laisse de Kafi. Qui?... pourquoi? Bouleverss, nous revenons vers le caf. Le patron, trs intrigu lui aussi, sort son tour, veut voir le piton o pendait le bout de cuir. Il ne comprend pas davantage. Pourtant, cette nuit, je n'ai rien entendu... Il est vrai que je suis un peu dur d'oreille. Notre seule chance d'claircir ce mystre est de voir le chauffeur. Nous revenons l'entrept. Le gardien, qui commence tre agac par toutes nos questions, ne nous rassure gure. Tout ce que je peux vous dire, fait-il, c'est qu'il habite dans le quartier de la Guillotire, pas loin du garage des camions de son entreprise : le garage des Bombes... Allez, cartez-vous, vous nous gnez. Nous nous retrouvons sur le trottoir. Je demande Corget : La Guillotire, c'est loin? - A l'autre bout de Lyon. II est dj dix heures et je n'ai pas encore fait mes commissions. Il faudra attendre l'aprs-midi pour aller lbas.

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Dommage, fait Corget, il faut, moi aussi, que je rentre maintenant et, cet aprs-midi, je ne serai pas libre, je dois garder ma petite sur. Ensemble, nous remontons vers la Croix-Rousse, sans dire un seul mot, et je sens bien que Corget a presque autant de peine que moi...

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CHAPITRE VII LE RCIT DU CHAUFFEUR A table, j'eus beaucoup de peine cacher mon dsespoir. Il me semblait que maman devinait ce qui me tourmentait. Pourtant je ne voulais pas encore croire Kafi perdu pour toujours. Je partis aussitt aprs le repas. Heureusement, aprs le brouillard glac de la veille, le ciel s'tait dgag; on aurait mme dit que le soleil voulait se montrer. Je ne savais pas trs bien o se trouvait ce quartier de la Guillotire, mais Corget m'avait dit : De l'autre ct du69

Rhne, en le descendant, prs de la voie ferre. C'tait la premire fois que je traversais ainsi, seul, toute la ville; cela ne m'effrayait pas. Que n'aurais-je pas fait pour retrouver mon chien? Je prfrais mme tre seul, pour n'avoir pas cacher mes larmes. J'avais un peu d'argent dans ma poche, assez pour prendre l'autobus, mais j'avais peur de me tromper, peur surtout, je ne sais pourquoi, que l'employ me demandt o j'allais, comme si je faisais quelque chose de mal. Je traversai le Rhne sur un grand pont et suivis longtemps l'autre rive. Des monceaux de feuilles mortes et mouilles jonchaient les quais. Tout en marchant, je ne cessais de penser Kafi. Chaque fois que j'apercevais un chien, sur un trottoir, je tressaillais. La ville me paraissait plus grande encore que vue du haut de la Croix-Rousse, presque effrayante. Si vraiment Kafi s'y tait perdu, comment le retrouver?... mais non, il n'tait pas perdu. Je m'tais dj invent toute une histoire. Le chauffeur avait attach Kafi contre le mur du caf pendant qu'il dchargeait ses caisses; il avait voulu le reprendre pour l'emmener chez lui, mais le nud tait trop serr, alors press, il avait coup la laisse. Voil ce que j'avais trouv et, peu peu, malgr moi, je finissais par me sentir sr que cela s'tait pass ainsi... Enfin, j'aperus un pont sur lequel passaient non pas des autobus mais des trains. J'tais la Guillotire. Cependant, aprs avoir questionn plusieurs passants, je finis par apprendre que le garage des Dombes se trouvait beaucoup plus loin. Je le dcouvris dans une rue pleine d'entrepts et d'ateliers. C'tait un grand garage.70

Heureusement, un employ qui distribuait l'essence, l'entre, put tout de suite me renseigner. Boissieux! oui, il n'habite pas loin d'ici... Tiens, au bout de la rue qui coupe celle-ci, l-bas, droite. Je ne sais pas le numro, mais il y a un bureau de tabac, c'est au-dessus... Tu le trouveras srement, il est rentr ce matin six heures, juste comme je prenais mon service, il m'a dit qu'il tait fourbu. Je trouvai sans peine la maison. Au moment de sonner, mon cur se serra. Il me semblait que, derrire la porte, j'entendais gratter Kafi, comme il faisait Reillanette, quand il demandait sortir. Au moment d'appuyer sur le bouton, je crus qu'il allait se mettre aboyer. Non, j'entendis seulement le pas press de quelqu'un qui venait ouvrir. Je me trouvai devant un visage de femme, un visage inquiet qui cachait mal sa surprise ou plutt sa dception. Oh! je croyais que c'tait le docteur!... Que dsirestu, mon petit? - Je voulais voir M. Boissieux... cause de mon chien... Je ne l'ai pas trouv. Il n'est pas chez vous? - Quel chien?... Je compris tout de suite que l'histoire que je m'tais raconte tait trop belle et je baissai la tte. Mais au mme moment, un homme apparut, dans le couloir de l'appartement, je reconnus le chauffeur, dont nous avions retrouv la blague tabac, Frdric et moi, Reillanette. Oh! m'sieur!... mon chien?... Le chauffeur frona les sourcils, trs tonn. Comment?... tu ne l'as pas trouv ce matin?71

Je sortis de ma poche le bout de laisse, tout ce qui me restait de Kafi. Voil ce que j'ai dcouvert, un piton, contre le mur du caf. L'homme poussa un soupir, prit le bout de cuir et l'examina. Vous voyez, m'sieur, il a t coup net, avec un couteau... Je croyais que c'tait vous, que vous aviez ramen Kafi chez vous parce que le caf tait ferm. Toute cette scne s'tait droule sur le pas de la porte. L'homme me poussa vers la cuisine en me faisant signe de parler mi-voix, comme si quelqu'un dormait, dans une pice voisine. Il se laissa tomber sur une chaise et se gratta la joue, longuement. Je ne comprends pas... , fit-il. Alors, il m'expliqua : comme convenu, il avait pris Kafi son bord, au dbut de l'aprs-midi, Reillanette. Kafi avait bien un peu protest, au dpart, mais une fois dans la cabine, s'tait montr parfaitement calme. Jusqu' Vienne, aucun incident; mais partir de cet endroit sur la route mouille, d'abord, puis verglace, la voiture avait d rouler lentement. Malgr tout, le camion serait arriv Lyon avant sept heures si, brusquement, dans un virage, il n'avait drap. Oh! rien de grave, juste une petite glissade vers le foss. Le camion ne s'tait mme pas renvers, mais impossible de trouver immdiatement ni Vienne, ni Lyon tout proche, une grue de dpannage, A cause du verglas, elles taient toutes occupes sur les routes.

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Quand je suis reparti, continua le chauffeur, il tait trois heures du matin. Docilement, ton chien avait attendu pendant tout ce temps dans la cabine, sans mme s'impatienter. A quatre heures, nous arrivions enfin quai Saint-Vincent. Il me fallut une heure pour dcharger mes caisses. C'est ce moment-l que j'ai fait descendre ton chien, me demandant ce que j'allais en faire puisque le caf, bien entendu, tait ferm. Le laisser dans l'entrept?... Je savais que l'homme de service, ce matin, serait Junod, un drle de type, brouill avec tout le monde, capable de laisser filer ton chien, rien que pour le plaisir de mal faire. Amener Kafi ici?... J'y ai pens... et c'est bien ce que j'aurais d faire, en effet. J'ai hsit, cause de ma fillette, malade depuis trois jours, au lit, avec une forte fivre. Je craignais que le chien n'aboie, en entrant, et la rveille ou lui fasse peur. D'ailleurs, tu te serais toi-mme inquit de ne pas le trouver. Alors, comme il tait cinq heures et que le caf ne tarderait pas ouvrir, j'ai pens qu'il ne pourrait rien arriver de fcheux la bte pendant si peu de temps. Je l'ai attache dans une encoignure et j'ai griffonn ce mot que le patron du PetitBeaujolais a d trouver. - Un mot? Comment?... il ne t'a rien dit? S'il l'avait trouv, il m'en aurait certainement parl... Il croyait que vous n'tiez pas venu. Le chauffeur se gratta encore la joue. Ah! a, alors!... J'ai dchir une page de mon carnet, je me souviens trs bien de ce que j'ai crit : Prire de73

garder ce chien, il n'est pas mchant; un jeune garon doit venir le prendre. J'ai sign et, mme, ensuite j'ai soulign de deux traits pas mchant . Puis j'ai pos la feuille sur la petite table de fer, ct de la porte, et pour qu'elle ne s'envole pas, j'ai mis dessus un vieux boulon trouv le long du trottoir. - Non, le patron du Petit-Beaujolais n'a rien vu... Alors, on a pris le papier en mme temps que Kafi? Il faut le croire... mais vraiment, je ne comprends pas. Le chauffeur avait l'air navr. Je lui demandai : Dites, m'sieur! est-ce que a existe, les voleurs de chiens? II soupira. Bien sr, a existe... et ton chien tait un beau chienloup, mais pareille heure, il n'y avait personne sur les quais; non, je ne m'explique pas, mon pauvre petit, si j'avais su... Je ne pouvais lui en vouloir; ce n'tait pas sa faute ; il avait cru bien faire. La malchance s'acharnait sur moi. Pour me rassurer, il me dit que je ne devais pas dsesprer. Aprs tout, il avait pu s'chapper des mains de celui qui l'avait emmen et alors on le retrouverait la fourrire. La fourrire?... qu'est-ce que c'est? - Un endroit o on rassemble les chiens errants. Des chiens qui se perdent, cela arrive tous les jours, dans une ville comme Lyon. Et qu'en fait-on?

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On les nourrit un certain temps et puis, ma foi, si personne ne vient les rclamer, on les abat. Je sursautai. On va tuer mon Kafi?... Le chauffeur essaya encore de me rassurer. Non, un beau chien comme le tien ne restera certainement pas sans matre. Qui sait si, un jour, tu ne l'apercevras pas tenu en laisse, par une belle dame... et alors, j'en suis sr, il te reconnatra. ... Quand je quittai le chauffeur, j'tais dsempar. Je me sentis tout coup si las que je me demandai si j'aurais le courage de refaire tout le chemin qui me sparait de la Croix-Rousse. Il faisait presque soleil, pourtant je trouvais la ville plus sombre que la veille, dans le brouillard du quai Saint-Vincent, quand j'attendais le cur joyeux. Malgr ma fatigue, je voulus repasser par le quai pour revoir le patron du Petit-Beaujolais. Non, il n'avait pas trouv le papier; je dcouvris seulement le boulon quelques pas plus loin, dans le ruisseau, mais ce petit morceau de fer ne pouvait pas parler, dire ce qu'il avait vu. En remontant vers la rue de la Petite-Lune, je fis un crochet par la Rampe des Pirates, pour revoir la niche que nous avions prpare pour Kafi, comme si j'allais le trouver l. Presque tous les Gros-Caillou y taient; ils avaient devin que je repasserais par l. En apprenant que Kafi tait perdu, ils furent consterns. Cela ne leur paraissait pas possible. Mais presque aussitt, cette consternation succdrent l'indignation, la colre.75

Nous le retrouverons, il faut que nous le retrouvions, s'crirent-ils, nous irons la fourrire et tous les jours nous rderons sur les quais, et il faudra bien que celui qui l'a pris le rende... Leur confiance me rconforta. Serait-elle assez forte pour m'aider supporter cette terrible sparation?

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CHAPITRE VIII LA MME NUIT Toute la nuit, je rvai de cette fourrire dont avait parl le chauffeur. Je voyais un endroit sinistre o Kafi, enferm dans une cage, sans nourriture, avec d'autres chiens qui s'entre-dchiraient, m'appelait dsesprment, cauchemar affreux. Le lendemain, l'cole, je retrouvai les Gros-Caillou . Tous taient tristes comme moi, mais ils gardaient quand mme confiance. L'un d'eux me dit : Moi, je connais une dame du boulevard de la CroixRousse, chez qui ma mre fait des mnages; son chien,

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qu'elle avait perdu depuis plus de quinze jours, a bel et bien t retrouv la fourrire. Oui, la fourrire, c'tait mon dernier espoir. Un camarade savait o elle se trouvait, dans la banlieue, au bord du Rhne, c'est--dire loin de la Croix-Rousse. J'y allai le surlendemain, un dimanche, avec Corget et le petit Gnafron, devenus mes meilleurs camarades. Il faisait gris cet aprs-midi-l. Aprs avoir march longtemps, trs longtemps, on arriva devant une sorte de terrain vague, au bord du fleuve o avait t amnag un enclos avec de hauts grillages. Les animaux, presque tous des chiens, taient parqus l, les gros spars des petits par une palissade, pour viter sans doute les batailles. Ces pauvres btes efflanques, hirsutes, faisaient piti. Elles ne songeaient pas se battre et au contraire promenaient le long des grilles un regard inquiet et lamentable. Des gens allaient et venaient, devant les cages, de vieilles dames surtout, qui prononaient des noms,... des noms qui restaient sans cho. Moi, j'avais dj vu que Kafi n'tait pas l. Il n'y avait d'ailleurs qu'un seul chien-loup, moins grand et moins beau que le mien. Un gardien passait; je lui parlai de Kafi, lui fis son portrait. Un beau chien, avec le bout des pattes comme du feu. Le gardien secoua la tte. Non, je ne l'ai pas vu... D'ailleurs nous n'avons pas souvent de chiens-loups, ce sont des animaux intelligents, ils retrouvent facilement leur maison.

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Le cur serr, je demandai encore combien de temps on gardait les btes que personne ne rclamait. a dpend, fit le gardien; le rglement prvoit quinze jours, mais quand ils ne sont pas trop nombreux, comme en ce moment, par exemple, on prolonge un peu. Et, malgr moi, je ne pus m'empcher de poser la mme question qu'au chauffeur du camion : Et aprs, qu'en fait-on? Le gardien haussa les paules. Aprs... eh bien, que veux-tu, mon petit gars, on ne peut pas les nourrir ternellement; a cote cher; il faut bien s'en dbarrasser... Je n'osai demander de quelle faon, mais l'ide que les malheureuses btes runies l allaient mourir, me serra le cur. Allons-nous-en, dirent Gnafron et Corget, nous reviendrons... Nous rentrmes la Croix-Rousse, sans dire un mot. Plusieurs jours passrent. Comme convenu, presque chaque soir, nous descendions dambuler sur les quais du Rhne et de la Sane. J'avais tant parl de mon chien, donn tant de dtails que mes camarades taient certains de le reconnatre si, un jour, ils le rencontraient. A plusieurs reprises, ils crurent l'apercevoir, mais le chien n'avait pas rpondu l'appel de son nom; ce n'tait pas Kafi. En classe, Corget avait repris son air des anciens jours, parlant peu, ne s'occupant gure de moi. Un matin, pourtant, sa faon de me regarder, je compris qu'il avait appris quelque chose. A la rcration, il sortit de sa poche79

un vieux journal qu'il ouvrit la deuxime page devant les Gros-Caillou runis. coutez a! Il lut : Important cambriolage rue des Rouettes. La nuit dernire, d'audacieux malfaiteurs se sont introduits dans un appartement situ au troisime tage d'un immeuble portant le numro 4 de la rue des Rouettes. En l'absence de la locataire, actuellement en villgiature sur la Cte d'Azur, il est impossible d'valuer le montant du vol, sans doute trs important. D'aprs des tmoignages, le cambriolage n'aurait pu avoir lieu que trs tard dans la nuit, entre quatre et sept heures du matin. Corget s'arrta et nous regarda. Voila ! fit-il, a ne vous dit rien?... Non, moi, cet article ne disait rien. Quel rapport avec la disparition de Kafi? Mais un autre Gros-Caillou remarqua : La rue des Rouettes?... Est-ce que, par hasard, elle ne se trouverait pas derrire le quai Saint-Vincent? Exactement!... et voyez la date du journal: 29 novembre! 29 novembre! le lendemain du jour o Kafi avait disparu. Mon cur se mit battre. La concidence tait troublante.

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Mme jour, mme quartier, mme heure! Bien sr, fit Corget, a ne veut pas dire grand-chose. Cependant, en froissant ce vieux journal pour allumer le feu, quand mes yeux sont tombs sur cet article, j'ai immdiatement pens Kafi. Les Gros-Caillou furent unanimes. Le soir mme, nous irions faire un tour dans cette rue des Rouettes. Toute la journe je me demandai si je devais me rjouir de cette dcouverte. On ne sait jamais, me rptait Corget, il faut d'abord se rendre compte. Les jours taient devenus si courts, le ciel demeurait si bas, qu'il faisait dj nuit quand on dboucha sur le quai. La bande du Gros-Caillou tait au complet. Corget ne s'tait pas tromp, la rue des Rouettes se trouvait prs du quai Saint-Vincent, parallle la Sane, comme lui, et 81

cent mtres, peine, des Entrepts du Sud-Est. C'tait une voie tranquille, peu anime, pas trs large, borde de maisons anciennes, des maisons bourgeoises d'autrefois, pour la plupart, mais en assez mauvais tat. L'une d'elles pourtant, qui portait le numro 4, avec sa faade refaite, paraissait presque neuve. Posts sur le trottoir d'en face, nous levmes les yeux vers le troisime tage, l o avait eu lieu le cambriolage. Naturellement, il n'y avait rien voir. On pourrait demander la concierge, proposa un Gros-Caillou . - Lui demander quoi? - C'est peut-tre elle qui a expliqu la police que le vol devait avoir eu lieu entre quatre heures et sept heures du matin... Elle a pu voir les cambrioleurs se sauver, apercevoir un chien!... On se hasarda dans le couloir. A notre vue, la concierge s'emporta, ne nous laissant pas achever nos questions. Elle n'avait rien vu, ni voleurs, ni chien et elle en avait assez de toute cette histoire. Nous nous retrouvmes dans la rue, penauds et dus. De toute faon, fit Corget, les voleurs ne sont pas venus jusqu'ici en auto; c'tait trop dangereux pour eux. Dans des petites rues comme celle-l, un ronflement de moteur s'entend et se remarque, surtout la nuit. - Probable, approuva Gnafron, leur voiture, ils l'ont plutt laisse sur le quai avec quelqu'un dedans pour donner l'alarme. Corget nous entrana sur le quai.

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Voyez, fit-il, l'auto attendait peut-tre l, prs du caf du Petit-Beaujolais, l'homme aurait alors pu voir Kafi attach dans l'encoignure. Oui, c'tait possible, mais pourquoi aurait-il dtach Kafi? En gnral, les chiens-loups ne se laissent pas approcher par n'importe qui. L'homme pouvait supposer que Kafi tait mchant... Aurait-il donc aperu le papier pos sur la petite table de fer? De toute faon, cela ne changeait pas grand-chose pour moi. Kafi tait bien perdu, pour toujours sans doute. Mais Corget s'enttait. Aprs tout, pourquoi ne pas se renseigner, la police. La police! ce mot m'effrayait. Je n'tais pas encore habitu aux agents. Leur uniforme m'en imposait, le kpi surtout. A Reillanette, bien sr, il n'y avait pas d'agents, seulement le vieux garde champtre qui, lui, tait un homme semblable aux autres, simplement charg de coller les affiches, tandis que les agents!... Si, fit Gnafron, le plus petit de la bande mais le plus dcid, il faut y aller... Pas tous ensemble, je les connais, moi, les agents, ils n'aiment pas les gamins de Lyon, les gones comme on nous appelle, ils nous flanqueraient la porte. Trois seulement, Tidou, Corget et moi. Justement, il connaissait un commissariat, pas trs loin, prs de la place des Terreaux, une belle place de Lyon avec sa grande fontaine et ses pigeons. Tout le long du chemin, j'tais si impressionn que je marchais le dernier. Devant la porte, j'hsitai. Ils ne vont pas nous avaler, fit Gnafron; tout de mme, les cambrioleurs, ce n'est pas nous! 83

On poussa une porte. Nous nous trouvmes dans une salle sentant le tabac et pleine d'uniformes. Les agents nous regardrent d'un air plutt moqueur. Tiens, fit l'un d'eux, encore des clients qui ont perdu leur porte-monnaie avec vingt-cinq centimes dedans... Non, pas un porte-monnaie, rectifia gravement Gnafron, un chien,... son chien lui, un beau chien-loup qui a disparu la nuit du cambriolage de la rue des Rouettes. Les agents s'esclaffrent. Quel rapport? Dsempar par le ton de l'agent, Gnafron se tut. Corget reprit : J'ai encore le journal; voyez, le vol a eu lieu entre quatre heures et sept heures du matin, tout prs du quai Saint-Vincent; ce moment-l, le chien tait attach prs du Petit-Beaujolais, en attendant que lui, Tidou, vienne le chercher. Et alors? qu'est-ce que a prouve? Corget se tait son tour, mais le petit Gnafron, lui, a retrouv son aplomb. Trs vite, de peur qu'on ne l'coute pas, il raconte l'aventure de Kafi. C'est bon, c'est bon, font les agents, cette histoire dormir debout ne nous intresse pas. Vous vous imaginez peut-tre qu'on va mettre toute la police de Lyon en branle pour un simple chien... D'ailleurs, de toute faon, quoi cela vous avancerait, puisque les cambrioleurs de la rue des Rouettes courent toujours... Allez, ouste!... dguerpissez. Nous nous retrouvons dans la rue.84

Tous les mmes, les agents, fait Gnafron en soupirant, ils ne comprennent jamais rien. C'est fini, l'espoir allum ce matin par Corget vient de s'teindre.

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CHAPITRE IX UN CHIEN QUI RESSEMBLAIT KAFI Les semaines passrent, de longues semaines froides et humides. A l'cole, les Gros-Caillou avaient repris leurs habitudes. Leur dception tait grande, mais elle ne ressemblait pas la mienne. Eux, n'avaient pas connu Kafi; ce n'tait pas la mme chose. Ils pouvaient oublier, se consoler, moi non. Il m'arrivait nouveau de me sentir parmi eux un tranger.86

Mon pauvre Tidou, me disait parfois maman, tu n'es plus comme avant, est-ce le soleil de Reillanette qui te manque? Elle parlait de soleil; je voyais bien qu'elle pensait autre chose, Kafi, qu'elle croyait toujours l-bas. On tait au dbut dcembre. Au lieu de jouer sur le boulevard ou de se runir sur le Toit aux Canuts, les Gros-Caillou prfraient, prsent, descendre en ville, sur la place des Terreaux, prs du thtre, se coller le nez aux devantures des magasins dj pares et illumines pour les ftes de fin d'anne. Allons, Tidou, viens! insistaient-ils. Je descendis plusieurs fois avec eux, mais les magasins ne m'attiraient pas, je ne r