Briant 2002-2003 Alexandre 1

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    Histoire et civilisation du monde achmnide

    et de lempire dAlexandre

    M. Pierre BRIANT, professeur

    Alexandre le Grand aujourdhui (i)

    Le cours ouvert cette anne sinsre dans la continuit de celui de lan dernieret de ceux qui ont prcd depuis le printemps 2000. Il avait en effet t annoncau dbut du cours de lan dernier consacr la mmoire des temps achmnidesau cours de lpoque hellnistique (Annuaire 2001-2002, pp. 763). Ce cours lui-

    mme venait aprs une srie de deux cycles successifs consacrs la vision deDarius III et de son empire par les sources grco-romaines et par les sourcespersanes et arabo-persanes 1. Lon a donc dj trs frquemment voquAlexandre, mais lon na pas, jusquici, abord de front les problmes historiqueset historiographiques que soulve aujourdhui une telle enqute.

    Au demeurant, il est possible que le choix du sujet de cette anne soulveplus dinterrogations, voire de remarques sceptiques. Est-il encore bien nces-saire, utile et profitable dintroduire un sujet qui a t ouvert depuis si longtemps,et qui a donn lieu des flots darticles et de livres en toutes langues, voire de

    films et de documentaires

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    ? Une telle relecture est-elle justifie par un accroisse-ment et/ou une modification sensible du corpus documentaire, ou/et par un boule-versement significatif des grandes tendances historiographiques ? Ce sont cesquestions que lon voudrait introduire, en offrant une rponse trs prliminaireet trs ouverte : oui, les corpus documentaires se sont toffs et modifis, maisles rsultats de leur publication sont moins spectaculaires que ce que lon pourraitpenser ; et, sur le plan global, lhistoriographie la plus rcente na pas apport devision vraiment nouvelle 3. Apporter du neuf sur lhistoire dAlexandre suppose la fois de lier plus intimement Alexandre et histoire achmnide, et de tenter de

    1. Voir dsormais Darius dans lombre dAlexandre , Paris, Fayard 2003.2. La consultation de lentre Alexandre le Grand sur Internet est cet gard tout fait clairante.3. Sur ces deux points, voir (du point de vue de lhistoire de Darius) Darius dans lombre

    dAlexandre , chapitres 1 et 2 et notes complmentaires correspondantes.

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    comprendre, par lhistoriographie, comment les interprtations sur Alexandre sesont succdes les unes aux autres, et quand, comment et pourquoi elles ont pristour tour la prminence sur dautres. Programme trs vaste, voire sans fin,tant la production a t abondante depuis lAntiquit jusqu nos jours, et tantelle reste abondante, jour aprs jour. Personne ne peut prtendre avoir tout lu,et, au demeurant, on peut douter que lexhaustivit en la matire soit absolumentindispensable, car, si la production est abondante, elle est galement abondam-ment rptitive 4.

    Il nest pas question, de toute faon, de suivre pas pas la construction desimages dAlexandre, il nest surtout pas question danalyser un un des dizaineset des dizaines de titres, souvent peu novateurs. Il sagit plutt de dgager les

    grandes tendances de la recherche et de la production, y compris les publicationsdestines au grand public 5.

    - 1 -

    Lune des caractristiques les plus durables de lhistoriographie est la discus-sion polmique qui sest depuis toujours dveloppe autour des mrites et bien-faits de la conqute. Alexandre mrite-t-il dtre salu comme un civilisateur oucomme un destructeur ? Par exemple, en 1974, Eugen Borza ditait un livreintitul Limpact dAlexandre le Grand, ainsi sous-titr : Civilisateur ou destruc-teur? Le titre tait dailleurs quelque peu trompeur, car il sagissait dun recueildarticles (dats entre 1897 et les annes 60 du XXe sicle) qui nabordaientpas ncessairement de front cette interrogation : nanmoins, laccent tait missur la manire dont une quinzaine dhistoriens, majoritairement amricains (ga-lement deux auteurs de langue allemande), staient reprsent globalement lesconsquences des conqutes : alors que tous ou presque en font un gnie militaire,les uns exaltent sa vision humaniste et civilisatrice, dautres au contraire ne sontpas particulirement impressionns par la trace laisse par le Macdonien danslhistoire. Bien entendu, la question est de savoir sur quelle documentation et

    sur quelles argumentations les diffrentes interprtations ont t soutenues, et lesont encore.

    Lon citera simplement, titre dexemple particulirement significatif, unepolmique rcemment change entre deux auteurs, Ian Worthington et FrankHolt 6. Le premier auteur admet au dpart que son tude est impressionniste ,car il touche de nombreux problmes, quil ne discute que brivement (p. 40).

    4. Il est vrai aussi que la rptitivit elle-mme constitue un marqueur historiographique que lonaurait tort de ngliger.

    5. Voir analyse prliminaire dans Imprialismes antiques et idologie coloniale dans la Francecontemporaine : Alexandre le Grand modle colonial (1979), repris dans Rois, tributs et paysans (Paris,1982), pp. 281-290.

    6. Ancient History Bulletin 13/2-4, 1999, pp. 39-55 ; 111-117 ; 136-140 (voir quelques remarquesdans Darius, pp. 567-568).

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    Nanmoins, ajoute-t-il , il le juge utile car, toujours pour le citer , il y a aujourdhui un gouffre entre lAlexandre mythique, image trs rpanduede nos jours, et lAlexandre historique . Lauteur pose nouveau la questionde savoir pourquoi Alexandre est rgulirement appel Grand . Il sen tonne,et il rejette lpithte (et donc linterprtation sous-jacente), car il estimequAlexandre a failli, en sa triple qualit de roi, de gnral et dhomme dtat,pour les raisons suivantes : Cependant, est-ce que mrite le titre de Grandun homme qui fut responsable de la mort de dizaines de milliers de ses soldatset de linutile (unnecessary) massacre massif de peuples indignes (native) ?Comment dire dun roi quil est grand alors quil prfre mener constammentla guerre plutt que de consolider les territoires conquis et ladministration sur

    le long terme ? Ou encore le roi qui, en raison de sa propre imprudence, mitsouvent en danger sa propre vie et la vie de ses hommes ? Ou le roi dont letemprament violent loccasion le conduisit au meurtre de ses amis, et le roiqui, vers la fin de sa vie, tait alcoolique, paranoaque, mgalomane, et quicroyait en sa propre divinit ?

    Ace point, lauteur rpond une objection quil devine : Ce sont des ques-tions poses en fonction de nos propres normes daujourdhui, videmment, maisnanmoins, elles sont lgitimes, tant donn linfluence quAlexandre a exerce travers lhistoire, une influence qui sans nul doute continue de sexercer .

    Puis viennent les arguments susceptibles de fonder une telle argumentation : (i)ses conqutes allaient contre les intrts de la Macdoine proprement dite ; enraison des pertes considrables, flot constant de recrues envoyes depuis la Mac-doine, qui est ainsi dpeuple, et soumise aux dangers extrieurs ; (ii) les opposi-tions se manifestrent lintrieur de sa propre arme, comme le montrentplusieurs mutineries, en 326 en Inde, en 324 Opis. Lors de la premire, un deses officiers, Koinos, soppose directement lui, en prenant la parole au nomdes soldats. Lauteur suppose que la mort de Koinos, peu aprs, est suspecte,indiquant par l quAlexandre la fait assassiner. Les pertes continuent au retourde lInde, en raison du choix dune route difficile, o les hommes tombent

    comme des mouches ; (iii) dautre part, mme si lauteur souligne lampleur desqualits de chef dAlexandre, il juge galement quil a commis nombre derreursdans ce domaine galement : aprs Issos, il prend la route du sud au lieu depoursuivre Darius, il laisse donc son adversaire le temps de reconstituer unearme ; nombre de siges de villes furent longs, coteux et dintrt douteux : ilest guid uniquement des objectifs personnels (la volont de remporter la victoire,quel quen soit le prix). De plus, nombre de ses victoires sont dues la chance ;par exemple Issos, Darius prit la fuite et, pour parler franchement, il taitun chef mdiocre : la bataille aurait pu se drouler tout autrement si Alexandre

    avait eu face lui un gnral plus comptent, tel Memnon par exemple... Il futchanceux galement la bataille du Granique, car son arme tait plus nombreuseque les contingents perses levs la hte, et le Grand roi ntait pas prsent demanire exhorter et de mener ses troupes en personne... ; (iv) Il commit

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    galement nombre derreurs en tant que roi et homme dtat : lemprunt de rglesde la cour achmnide, telle la proskynse, tait pure stupidit de sa part, silavait pens que de telles rgles seraient acceptes aisment par ses soldats ;(v) il se conduit en mgalomane (sa volont de se considrer comme un dieu),et naccepte aucune contradiction : il tue ceux qui sopposent lui (Philotas etParmnion, Kleitos, Callisthne) ; (vi) finalement, juge lauteur, Alexandre semontra incapable de mener une vraie stratgie de conqute : il nobit qu sespulsions, prenant des risques inconsidrs, la guerre comme la chasse ; (vi)en conclusion : Il est donc ais de voir, dun ct, pourquoi Alexandre a tconsidr comme grand, mais aussi, dun autre ct, pourquoi sa grandeur, etdonc lpithte, doit tre soumise dbat dans lintrt de lexactitude historique

    (in the interests of historical accuracy) (p. 56).La vision dveloppe par Worthington fut vivement conteste par Frank Holt

    dans la mme revue. Il rappelle quune telle vision se situe dans le droit fil delcole habituellement dnomme cole rvisionniste (Badian, Bosworth), ence quelle a voulu ragir contre une vision idaliste dAlexandre et des conqutes(dveloppe en particulier par Tarn). Holt ragit contre ce quil appelle lanouvelle orthodoxie (p. 112), ou le nouveau consensus