Comment Les Riches Detruisent La Planete

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    DITIONS DU SEUIL 27, rue Jacob, Paris VIe

    ISBN : 978-2-02-089632-0

    ditions du Seuil, janvier 2007 Le Code de la libert intellectuelle ninterdit pas les copies ou reproductions destines une utilisation collective. Toute reprsentation ou reproduction intgrale ou partielle faite par quelque procd que ce soit, sans le consentement de lauteur ou de ses ayants cause, est licite et constitue une contrefaon sanctionne par un envoi de trois euro lauteur.

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    Lautobus me conduisait laroport dHeathrow, au terme dun reportage sur le soldat du futur . La radio diffusait les nouvelles. Le journaliste racontait que, selon des spcialistes sudois, un taux lev de radioactivit tait dtect dans le pays scandinave. Cela pourrait provenir de laccident dune centrale nuclaire.

    Nous tions le 28 avril 1986, le surlendemain de laccident de Tchernobyl. Cette nouvelle rveilla en moi, soudainement, un sentiment durgence oubli. Dix ou quinze ans auparavant, je lisais Illich, La Gueule ouverte, Le Sauvage, et me passionnais pour lcologie, qui me paraissait la seule vraie alternative une poque o le marxisme triomphait. Puis la vie mavait pouss sur dautres chemins. Journaliste, jtais alors immerg dans la rvolution micro-informatique : au moment o Time consacrait lordinateur homme de lanne , je dcouvrais avec mes camarades de Science et Vie Micro les arcanes du premier Macintosh, les messageries roses du Minitel qui prfiguraient les chats et forums dInternet, les aventures dun jeune type nomm Bill Gates qui venait de conclure un contrat fumant avec IBM.

    Subitement, Tchernobyl. Une vidence : lcologie. Une urgence : la raconter. Jai commenc le faire. Depuis, jai toujours t guid par deux rgles : tre indpendant, et produire de la bonne information, cest--dire exacte, pertinente, originale. Aussi me gardai-je du catastrophisme. Racontant, parmi les premiers, laffaire climatique, laventure des OGM, la crise de la biodiversit, je nai jamais forc le trait . Il me semblait que les faits, ports par une attention tenace pour des sujets si videmment prioritaires, suffisaient parler lintelligence. Et je croyais que lintelligence suffisait transformer le monde.

    Cependant, aprs avoir cru que les choses changeaient, que la socit voluait, que le systme pouvait bouger, je fais aujourdhui deux constats :

    la situation cologique de la plante empire une allure que les efforts de millions de citoyens du monde conscients du drame mais trop peu nombreux ne parviennent pas freiner ;

    le systme social qui rgit actuellement la socit humaine, le capitalisme, sarc-boute de manire aveugle contre les changements quil est indispensable doprer si lon veut conserver lexistence humaine sa dignit et sa promesse.

    Ces deux constats me conduisent jeter mon poids, aussi infime soit-il, dans la balance, en crivant ce livre court et aussi clair quil est possible de ltre sans trop simplifier. On y lira une alarme, mais surtout un double appel, sans le succs duquel rien ne sera possible : aux cologistes, de penser vraiment le social et les rapports de force ; ceux qui pensent le social, de prendre rellement la mesure de la crise cologique, qui conditionne aujourdhui la justice.

    Le confort dans lequel baignent les socits occidentales ne doit pas nous dissimuler la gravit de lheure. Nous entrons dans un temps de crise durable et de catastrophes possibles. Les signes de la crise cologique sont clairement visibles, et lhypothse de la catastrophe devient raliste.

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    Pourtant, on prte au fond peu dattention ces signes. Ils ninfluencent pas la politique ni lconomie. Le systme ne sait pas changer de trajectoire. Pourquoi ?

    Parce que nous ne parvenons pas mettre en relation lcologie et le social. Mais on ne peut comprendre la concomitance des crises cologique et sociale si on

    ne les analyse pas comme les deux facettes dun mme dsastre. Celui-ci dcoule dun systme pilot par une couche dominante qui na plus aujourdhui dautre ressort que lavidit, dautre idal que le conservatisme, dautre rve que la technologie.

    Cette oligarchie prdatrice est lagent principal de la crise globale. Directement par les dcisions quelle prend. Celles-ci visent maintenir lordre

    tabli son avantage, et privilgient lobjectif de croissance matrielle, seul moyen selon elle de faire accepter par les classes subordonnes linjustice des positions. Or, la croissance matrielle accrot la dgradation environnementale.

    Loligarchie exerce aussi une influence indirecte puissante du fait de lattraction culturelle que son mode de consommation exerce sur lensemble de la socit, et particulirement sur les classes moyennes. Dans les pays les mieux pourvus comme dans les pays mergents, une large part de la consommation rpond un dsir dostentation et de distinction. Les gens aspirent slever dans lchelle sociale, ce qui passe par une imitation de la consommation de la classe suprieure. Celle-ci diffuse ainsi dans toute la socit son idologie du gaspillage.

    Le comportement de loligarchie ne conduit pas seulement lapprofondissement des crises. Face la contestation de ses privilges, linquitude cologiste, la critique du libralisme conomique, il affaiblit les liberts publiques et lesprit de la dmocratie.

    Une drive vers un rgime semi-autoritaire sobserve presque partout dans le monde. Loligarchie qui rgne aux tats-Unis en est le moteur, sappuyant sur leffroi provoqu dans la socit amricaine par les attentats du 11 septembre 2001.

    Dans cette situation, qui pourrait conduire soit au chaos social, soit la dictature, il importe de savoir ce quil convient de maintenir pour nous et pour les gnrations futures : non pas la Terre , mais les possibilits de la vie humaine sur la plante , selon le mot du philosophe Hans Jonas, cest--dire lhumanisme, les valeurs de respect mutuel et de tolrance, une relation sobre et riche de sens avec la nature, la coopration entre les humains.

    Pour y parvenir, il ne suffira pas que la socit prenne conscience de lurgence de la crise cologique et des choix difficiles que sa prvention impose, notamment en termes de consommation matrielle. Il faudra encore que la proccupation cologique sarticule une analyse politique radicale des rapports actuels de domination. On ne pourra pas diminuer la consommation matrielle globale si les puissants ne sont pas abaisss et si lingalit nest pas combattue. Au principe cologiste, si utile lpoque de la prise de conscience Penser globalement, agir localement , il nous faut ajouter le principe que la situation impose : Consommer moins, rpartir mieux.

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    CHAPITRE I La catastrophe. Et alors ?

    La nuit avait t longue. puisante, mais palpitante. Dans un ultime rebondissement, la Russie avait pos un obstacle majeur au compromis quune semaine dpres ngociations avait fini par faire merger. Le protocole de Kyoto allait-il chouer, aprs avoir triomph de lobstination amricaine ? Mais, au fil des tractations nocturnes habilement menes par les diplomates canadiens et anglais, la Russie retirait sa demande, dailleurs incomprhensible, et laccord tait scell : la communaut mondiale dcidait de prolonger le protocole au-del de son terme de 2012 et les nouveaux gants, la Chine et lInde, acceptaient mots couverts cette discussion qui les engagerait invitablement dans les dfis de lavenir.

    Ces ngociations internationales ressemblent une caravane cosmopolite, compose de figures chatoyantes, dintrts divers, de passions et dgosmes, mais aussi anime, derrire le choc des intrts, par le sentiment commun de la ncessit dun accord universel. Sous les rituels obscurs et les textes sotriques se met en uvre lidal dune politique pour toute lhumanit. Et, toutes et tous, traits tirs, yeux gonfls, membres gourds, dans cette salle de Montral en dcembre 2005, nous avons applaudi et ri la bonne nouvelle.

    Oublieux que la nuit pourrait tre blanche, javais pris un rendez-vous dans la matine luniversit avec un scientifique minent, pour parler de tout autre chose : la biodiversit. Je marchais dans lair froid de la mtropole qubcoise, port par lenthousiasme des heures prcdentes, inconscient de ma fatigue, guilleret, pour tout dire.

    Par la fentre du bureau troit de Michel Loreau, nous apercevions les hauts btiments de la cit, un univers totalement artificiel. Et dans ses mots prcis, sans une once dexagration ou dmotion, avec le calme qui sied au directeur du Programme international de recherche Diversitas, le chercheur belge ma racont ce que je savais dj, mais qui prenait, dans lair cristallin de lhiver canadien, un sens dramatique que je navais jusqualors jamais peru dans sa pleine mesure. La plante Terre connat en ce moment mme la sixime crise dextinction des espces vivantes qui lui soit advenue depuis que la vie, il y a trois milliards dannes, a commenc transformer sa surface minrale. Aujourdhui, me dit-il, on estime que pour les groupes les mieux connus les vertbrs et les plantes , le taux dextinction est une centaine de fois plus lev que ce quil tait en moyenne dans les temps gologiques, en dehors des crises dextinction massive. Il marqua une pause. Cest dj beaucoup, mais ce nest rien par rapport ce qui est prvu : ce taux va sacclrer et tre de lordre de dix mille fois plus lev que le taux gologique.

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    James Lovelock est presque inconnu en France. Ce fait ne tmoigne que de

    linculture cologique qui rgne dans notre pays, parce quen Grande-Bretagne, mais aussi au Japon, en Allemagne, en Espagne, aux tats-Unis, le grand savant anglais jouit dune notorit mrite. Cest quil a f