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Comtesse de Ségur L L e e s s p p e e t t i i t t e e s s f f i i l l l l e e s s m m o o d d è è l l e e s s BeQ

Comtesse de Segur 02 Les Petites Filles Modeles

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Comtesse de Segur 02 Les Petites Filles Modeles

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  • Comtesse de Sgur

    LLeess ppeettiitteess ffiilllleess mmooddlleess

    BeQ

  • Les petites filles modles

    par

    Mme la comtesse de Sgur ne Rostopchine

    La Bibliothque lectronique du Qubec Collection tous les vents Volume 206 : version 1.02

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  • Aussi, la Bibliothque :

    1. Les nouveaux contes de fes, 1857. 2. Les petites filles modles, 1857. 3. Les malheurs de Sophie, 1858. 4. Les vacances, 1859. 5. Mmoires dun ne, 1860. 6. Pauvre Blaise, 1862. 7. La sur de Gribouille, 1862. 8. Les bons enfants, 1862. 9. Les deux nigauds, 1863. 10. Lauberge de lAnge Gardien, 1863. 11. Le gnral Dourakine, 1863. 12. Franois le bossu, 1864. 13. Comdies et Proverbes, 1865. 14. Un bon petit diable, 1865. 15. Jean qui grogne et Jean qui rit, 1865. 16. La fortune de Gaspard, 1866. 17. Quel amour denfant !, 1866. 18. Le mauvais gnie, 1867. 19. Diloy le chemineau, 1868. 20. Aprs la pluie le beau temps, 1871.

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  • Les petites filles modles

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  • Prface Mes Petites filles modles ne sont pas une

    cration ; elles existent bien rellement : ce sont des portraits ; la preuve en est dans leurs imperfections mmes. Elles ont des dfauts, des ombres lgres qui font ressortir le charme du portrait et attestent lexistence du modle. Camille et Madeleine sont une ralit dont peut sassurer toute personne qui connat lauteur.

    Comtesse de Sgur,

    ne Rostopchine.

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  • I

    Camille et Madeleine Mme de Fleurville tait la mre de deux petites

    filles, bonnes, gentilles, aimables, et qui avaient lune pour lautre le plus tendre attachement. On voit souvent des frres et des surs se quereller, se contredire et venir se plaindre leurs parents aprs stre disputs de manire quil soit impossible de dmler de quel ct vient le premier tort. Jamais on nentendait une discussion entre Camille et Madeleine. Tantt lune, tantt lautre cdait au dsir exprim par sa sur.

    Pourtant leurs gots ntaient pas exactement les mmes. Camille, plus ge dun an que Madeleine, avait huit ans. Plus vive, plus tourdie, prfrant les jeux bruyants aux jeux tranquilles, elle aimait courir, faire et

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  • entendre du tapage. Jamais elle ne samusait autant que lorsquil y avait une grande runion denfants, qui lui permettait de se livrer sans rserve ses jeux favoris.

    Madeleine prfrait au contraire tout ce joyeux tapage les soins quelle donnait sa poupe et celle de Camille, qui, sans Madeleine, et risqu souvent de passer la nuit sur une chaise et de ne changer de linge et de robe que tous les trois ou quatre jours.

    Mais la diffrence de leurs gots nempchait pas leur parfaite union. Madeleine abandonnait avec plaisir son livre ou sa poupe ds que sa sur exprimait le dsir de se promener ou de courir ; Camille, de son ct, sacrifiait son amour pour la promenade et pour la chasse aux papillons ds que Madeleine tmoignait lenvie de se livrer des amusements plus calmes.

    Elles taient parfaitement heureuses, ces bonnes petites surs, et leur maman les aimait tendrement ; toutes les personnes qui les connaissaient les aimaient aussi et cherchaient leur faire plaisir.

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  • II

    La promenade, laccident Un jour, Madeleine peignait sa poupe ;

    Camille lui prsentait les peignes, rangeait les robes, les souliers, changeait de place les lits de poupe, transportait les armoires, les commodes, les chaises, les tables. Elle voulait, disait-elle, faire leur dmnagement: car ces dames (les poupes) avaient chang de maison.

    MADELEINE. Je tassure, Camille, que les poupes taient mieux loges dans leur ancienne maison ; il y avait bien plus de place pour leurs meubles.

    CAMILLE. Oui, cest vrai, Madeleine ; mais elles taient ennuyes de leur vieille maison. Elles trouvent dailleurs quayant une plus petite chambre elles y auront plus chaud.

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  • MADELEINE. Oh ! quant cela, elles se trompent bien, car elles sont prs de la porte, qui leur donnera du vent, et leurs lits sont tout contre la fentre, qui ne leur donnera pas de chaleur non plus.

    CAMILLE. Eh bien ! quand elles auront demeur quelque temps dans cette nouvelle maison, nous tcherons de leur en trouver une plus commode. Du reste, cela ne te contrarie pas, Madeleine ?

    MADELEINE. Oh ! pas du tout, Camille, surtout si cela te fait plaisir.

    Camille, ayant achev le dmnagement des poupes, proposa Madeleine, qui avait fini de son ct de les coiffer et de les habiller, daller chercher leur bonne pour faire une longue promenade. Madeleine y consentit avec plaisir ; elles appelrent donc lisa.

    Ma bonne, lui dit Camille, voulez-vous venir promener avec nous ?

    LISA. Je ne demande pas mieux, mes petites ; de quel ct irons-nous ?

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  • CAMILLE. Du ct de la grande route, pour voir passer les voitures ; veux-tu, Madeleine ?

    MADELEINE. Certainement ; et si nous voyons de pauvres femmes et de pauvres enfants, nous leur donnerons de largent. Je vais emporter cinq sous.

    CAMILLE. Oh ! oui, tu as raison, Madeleine ; moi, jemporterai dix sous.

    Voil les petites filles bien contentes ; elles courent devant leur bonne, et arrivent la barrire qui les sparait de la route ; en attendant le passage des voitures, elles samusent cueillir des fleurs pour en faire des couronnes leurs poupes.

    Ah ! jentends une voiture, scrie Madeleine.

    Oui. Comme elle va vite ! nous allons bientt la voir.

    coute donc, Camille ; nentends-tu pas crier ?

    Non, je nentends que la voiture qui roule. Madeleine ne stait pas trompe: car, au

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  • moment o Camille achevait de parler, on entendit bien distinctement des cris perants, et, linstant daprs, les petites filles et la bonne, qui taient restes immobiles de frayeur, virent arriver une voiture attele de trois chevaux de poste lancs ventre terre, et que le postillon cherchait vainement retenir.

    Une dame et une petite fille de quatre ans, qui taient dans la voiture, poussaient les cris qui avaient alarm Camille et Madeleine.

    cent pas de la barrire, le postillon fut renvers de son sige, et la voiture lui passa sur le corps ; les chevaux, ne se sentant plus retenus ni dirigs, redoublrent de vitesse et slancrent vers un foss trs profond, qui sparait la route dun champ labour. Arrive en face de la barrire o taient Camille, Madeleine et leur bonne, toutes trois ples deffroi, la voiture versa dans le foss ; les chevaux furent entrans dans la chute ; on entendit un cri perant, un gmissement plaintif, puis plus rien.

    Quelques instants se passrent avant que la bonne ft assez revenue de sa frayeur pour songer

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  • secourir cette malheureuse dame et cette pauvre enfant, qui probablement avaient t tues par la violence de la chute. Aucun cri ne se faisait plus entendre. Et le malheureux postillon, cras par la voiture, ne fallait-il pas aussi lui porter secours ?

    Enfin, elle se hasarda sapprocher de la voiture culbute dans le foss. Camille et Madeleine la suivirent en tremblant.

    Un des chevaux avait t tu ; un autre avait la cuisse casse et faisait des efforts impuissants pour se relever ; le troisime, tourdi et effray de sa chute, tait haletant et ne bougeait pas.

    Je vais essayer douvrir la portire, dit la bonne ; mais napprochez pas, mes petites: si les chevaux se relevaient, ils pourraient vous tuer.

    Elle ouvre, et voit la dame et lenfant sans mouvement et couvertes de sang.

    Ah ! mon Dieu ! la pauvre dame et la petite fille sont mortes ou grivement blesses.

    Camille et Madeleine pleuraient. lisa, esprant encore que la mre et lenfant ntaient

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  • quvanouies, essaya de dtacher la petite fille des bras de sa mre, qui la tenait fortement serre contre sa poitrine ; aprs quelques efforts, elle parvient dgager lenfant, quelle retire ple et sanglante. Ne voulant pas la poser sur la terre humide, elle demande aux deux surs si elles auront la force et le courage demporter la pauvre petite jusquau banc qui est de lautre ct de la barrire.

    Oh ! oui, ma bonne, dit Camille ; donnez-la-nous, nous pourrons la porter, nous la porterons. Pauvre petite, elle est couverte de sang ; mais elle nest pas morte, jen suis sre. Oh non ! non, elle ne lest pas. Donnez, donnez, ma bonne. Madeleine, aide-moi.

    Je ne peux pas, Camille, rpondit Madeleine dune voix faible et tremblante. Ce sang, cette pauvre mre morte, cette pauvre petite morte aussi, je crois, mtent la force ncessaire pour taider. Je ne puis... que pleurer.

    Je lemporterai donc seule, dit Camille. Jen aurai la force, car il le faut, le bon Dieu maidera.

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  • En disant ces mots elle relve la petite, la prend dans ses bras, et malgr ce poids trop lourd pour ses forces et son ge, elle cherche gravir le foss ; mais son pied glisse, ses bras vont laisser chapper son fardeau, lorsque Madeleine, surmontant sa frayeur et sa rpugnance, slance au secours de sa sur et laide porter lenfant ; elles arrivent au haut du foss, traversent la route, et vont tomber puises sur le banc que leur avait indiqu lisa.

    Camille tend la petite fille sur ses genoux ; Madeleine apporte de leau quelle a t chercher dans un foss ; Camille lave et essuie avec son mouchoir le sang qui inonde le visage de lenfant, et ne peut retenir un cri de joie lorsquelle voit que la pauvre petite na pas de blessure.

    Madeleine, ma bonne, venez vite ; la petite fille nest pas blesse... elle vit ! elle vit... elle vient de pousser un soupir... Oui, elle respire, elle ouvre les yeux.

    Madeleine accourt ; lenfant venait en effet de reprendre connaissance. Elle regarde autour delle dun air effray.

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  • Maman ! dit-elle, maman ! je veux voir maman !

    Ta maman va venir, ma bonne petite, rpond Camille en lembrassant. Ne pleure pas ; reste avec moi et avec ma sur Madeleine.

    Non, non, je veux voir maman ; ces mchants chevaux ont emport maman.

    Les mchants chevaux sont tombs dans un grand trou ; ils nont pas emport ta maman, je tassure. Tiens, vois-tu ? Voil ma bonne lisa ; elle apporte ta maman qui dort.

    La bonne, aide de deux hommes qui passaient sur la route, avait retir de la voiture la mre de la petite fille. Elle ne donnait aucun signe de vie ; elle avait la tte une large blessure ; son visage, son cou, ses bras taient inonds de sang. Pourtant son cur battait encore ; elle ntait pas morte.

    La bonne envoya lun des hommes qui lavaient aide avertir bien vite Mme de Fleurville denvoyer du monde pour transporter au chteau la dame et lenfant, relever le postillon, qui restait

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  • tendu sur la route, et dteler les chevaux qui continuaient se dbattre et ruer contre la voiture.

    Lhomme part. Un quart dheure aprs, Mme de Fleurville arrive elle-mme avec plusieurs domestiques et une voiture, dans laquelle on dpose la dame. On secourt le postillon, on relve la voiture verse dans le foss.

    La petite fille, pendant ce temps, stait entirement remise: elle navait aucune blessure ; son vanouissement navait t caus que par la peur et la secousse de la chute.

    De crainte quelle ne seffrayt la vue du sang qui coulait toujours de la blessure de sa mre, Camille et Madeleine demandrent leur maman de la ramener pied avec elles. La petite, habitue dj aux deux surs, qui la comblaient de caresses, croyant sa mre endormie, consentit avec plaisir faire la course pied.

    Tout en marchant, Camille et Madeleine causaient avec elle.

    MADELEINE. Comment tappelles-tu, ma

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  • chre petite ? MARGUERITE. Je mappelle Marguerite. CAMILLE. Et comment sappelle ta maman ? MARGUERITE. Ma maman sappelle maman. CAMILLE. Mais son nom ? Elle a un nom, ta

    maman ? MARGUERITE. Oh oui ! elle sappelle

    maman. CAMILLE, riant. Mais les domestiques ne

    lappellent pas maman ? MARGUERITE. Ils lappellent madame. MADELEINE. Mais, madame qui ? MARGUERITE. Non, non. Pas madame qui ;

    seulement madame. CAMILLE. Laisse-la, Madeleine ; tu vois bien

    quelle est trop petite ; elle ne sait pas. Dis-moi, Marguerite, o allais-tu avec ces mchants chevaux qui tont fait tomber dans le trou ?

    MARGUERITE. Jallais voir ma tante ; je naime pas ma tante ; elle est mchante, elle gronde toujours. Jaime mieux rester avec

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  • maman... et avec vous, ajouta-t-elle en baisant la main de Camille et de Madeleine.

    Camille et Madeleine embrassrent la petite Marguerite.

    MARGUERITE. Comment vous appelle-t-on ? CAMILLE. Moi, je mappelle Camille, et ma

    sur sappelle Madeleine. MARGUERITE. Eh bien ! vous serez mes

    petites mamans. Maman Camille et maman Madeleine.

    Tout en causant, elles taient arrives au chteau. Mme de Fleurville stait empresse denvoyer chercher un mdecin et avait fait coucher Mme de Rosbourg dans un bon lit. Son nom tait grav sur une cassette qui se trouvait dans sa voiture, et sur les malles attaches derrire. On avait band sa blessure pour arrter le sang, et elle reprenait connaissance par degrs. Au bout dune demi-heure, elle demanda sa fille, quon lui amena.

    Marguerite entra bien doucement, car on lui avait dit que sa maman tait malade. Camille et

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  • Madeleine laccompagnaient. Pauvre maman, dit-elle en entrant, vous avez

    mal la tte ? Oui, mon enfant, bien mal. Je veux rester avec vous, maman. Non, ma chre petite ; embrasse-moi

    seulement, et puis tu ten iras avec ces bonnes petites filles ; je vois leur physionomie quelles sont bien bonnes.

    Oh oui ! maman, bien bonnes ; Camille ma donn sa poupe ; une bien jolie poupe !... et Madeleine ma fait manger une tartine de confiture.

    Mme de Rosbourg sourit de la joie de la petite Marguerite, qui allait parler encore, lorsque Mme de Fleurville, trouvant que la malade stait dj trop agite, conseilla Marguerite daller jouer avec ses deux petites mamans, pour que sa grande maman pt dormir.

    Marguerite, aprs avoir encore embrass Mme de Rosbourg, sortit avec Camille et Madeleine.

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  • III

    Marguerite MADELEINE. Prends tout ce que tu voudras,

    ma chre Marguerite ; amuse-toi avec nos joujoux.

    MARGUERITE. Oh ! les belles poupes ! En voil une aussi grande que moi... En voil encore deux bien jolies !... Ah ! cette grande qui est couche dans un beau petit lit ! elle est malade comme pauvre maman... Oh ! le beau petit chien ! comme il a de beaux cheveux ! on dirait quil est vivant. Et le joli petit ne... Oh ! les belles petites assiettes ! des tasses, des cuillers, des fourchettes ! et des couteaux aussi ! Un petit huilier, des salires ! Ah ! la jolie petite diligence !... Et cette petite commode pleine de robes, de bonnets, de bas, de chemises aux poupes !... Comme cest bien rang !... Les jolis

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  • petits livres ! Quelle quantit dimages ! il y en a plein larmoire !

    Camille et Madeleine riaient de voir Marguerite courir dun jouet lautre, ne sachant lequel prendre, ne pouvant tout tenir ni tout regarder la fois, en poser un, puis le reprendre, puis le laisser encore, et, dans son indcision, rester au milieu de la chambre, se tournant droite, gauche, sautant, battant des mains de joie et dadmiration. Enfin, elle prit la petite diligence attele de quatre chevaux, et elle demanda Camille et Madeleine de sortir avec elle pour mener la voiture dans le jardin.

    Elles se mirent toutes trois courir dans les alles et sur lherbe ; aprs quelques tours, la diligence versa. Tous les voyageurs qui taient dedans se trouvrent culbuts les uns sur les autres ; une glace de la portire tait casse.

    Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! scria Marguerite en pleurant, jai cass votre voiture, Camille. Jen suis bien fche ; bien sr, je ne le ferai plus.

    CAMILLE. Ne pleure pas, ma petite

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  • Marguerite, ce ne sera rien. Nous allons ouvrir la portire, rasseoir les voyageurs leurs places, et je demanderai maman de faire mettre une autre glace.

    MARGUERITE. Mais si les voyageurs ont mal la tte, comme maman ?

    MADELEINE. Non, non, ils ont la tte trop dure. Tiens, vois-tu, les voil tous remis, et ils se portent merveille.

    MARGUERITE. Tant mieux ! Javais peur de vous faire de la peine.

    La diligence releve, Marguerite continua la traner, mais avec plus de prcaution, car elle avait un trs bon cur, et elle aurait t bien fche de faire de la peine ses petites amies.

    Elles rentrrent au bout dune heure pour dner, et couchrent ensuite la petite Marguerite, qui tait trs fatigue.

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  • IV

    Runion sans sparation Pendant que les enfants jouaient, le mdecin

    tait venu voir Mme de Rosbourg: il ne trouva pas la blessure dangereuse, et il jugea que la quantit de sang quelle avait perdu rendait une saigne inutile et empcherait linflammation. Il mit sur la blessure un certain onguent de colimaons, recouvrit le tout de feuilles de laitue quon devait changer toutes les heures, recommanda la plus grande tranquillit, et promit de revenir le lendemain.

    Marguerite venait voir sa mre plusieurs fois par jour ; mais elle ne restait pas longtemps dans la chambre, car sa vivacit et son babillage agitaient Mme de Rosbourg tout en lamusant. Sur un coup dil de Mme de Fleurville, qui ne quittait presque pas le chevet de la malade, les

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  • deux surs emmenaient leur petite protge. Les soins attentifs de Mme de Fleurville

    remplirent de reconnaissance et de tendresse le cur de Mme de Rosbourg ; pendant sa convalescence elle exprimait souvent le regret de quitter une personne qui lavait traite avec tant damiti.

    Et pourquoi donc me quitteriez-vous, chre amie ? dit un jour Mme de Fleurville. Pourquoi ne vivrions-nous pas ensemble ? Notre petite Marguerite est parfaitement heureuse avec Camille et Madeleine, qui seraient dsoles, je vous assure, dtre spares de Marguerite ; je serai enchante si vous me promettez de ne pas me quitter.

    MADAME DE ROSBOURG. Mais ne serait-ce pas bien indiscret aux yeux de votre famille ?

    MADAME DE FLEURVILLE. Nullement. Je vis dans un grand isolement depuis la mort de mon mari. Je vous ai racont sa fin cruelle dans un combat contre les Arabes, il y a six ans. Depuis jai toujours vcu la campagne. Vous navez pas de mari non plus, puisque vous navez reu

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  • aucune nouvelle du vtre depuis le naufrage du vaisseau sur lequel il stait embarqu.

    MADAME DE ROSBOURG. Hlas ! oui ; il a sans doute pri avec ce fatal vaisseau : car depuis deux ans, malgr toutes les recherches de mon frre, le marin qui a presque fait le tour du monde, nous navons pu dcouvrir aucune trace de mon pauvre mari, ni daucune des personnes qui laccompagnaient. Eh bien, puisque vous me pressez si amicalement de rester ici, je consens volontiers ne faire quun mnage avec vous et laisser ma petite Marguerite sous la garde de ses deux bonnes et aimables amies.

    MADAME DE FLEURVILLE. Ainsi donc, chre amie, cest une chose dcide ?

    MADAME DE ROSBOURG. Oui, puisque vous le voulez bien ; nous demeurerons ensemble.

    MADAME DE FLEURVILLE. Que vous tes bonne davoir cd si promptement mes dsirs, chre amie ! je vais porter cette heureuse nouvelle mes filles ; elles en seront enchantes.

    Mme de Fleurville entra dans la chambre o

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  • Camille et Madeleine prenaient leurs leons bien attentivement, pendant que Marguerite samusait avec les poupes et leur racontait des histoires tout bas, pour ne pas empcher ses deux amies de bien sappliquer.

    MADAME DE FLEURVILLE. Mes petites filles, je viens vous annoncer une nouvelle qui vous fera grand plaisir. Mme de Rosbourg et Marguerite ne nous quitteront pas, comme nous le craignions.

    CAMILLE. Comment ! maman, elles resteront toujours avec nous ?

    MADAME DE FLEURVILLE. Oui, toujours, ma fille, Mme de Rosbourg me la promis.

    Oh ! quel bonheur ! dirent les trois enfants la fois.

    Marguerite courut embrasser Mme de Fleurville, qui, aprs lui avoir rendu ses caresses, dit Camille et Madeleine :

    Mes chres enfants, si vous voulez me rendre toujours heureuse comme vous lavez fait jusquici, il faut redoubler encore dapplication au travail, dobissance mes ordres et de

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  • complaisance entre vous. Marguerite est plus jeune que vous. Cest vous qui serez charges de son ducation, sous la direction de sa maman et de moi. Pour la rendre bonne et sage, il faut lui donner toujours de bons conseils et surtout de bons exemples.

    CAMILLE. Oh ! ma chre maman, soyez tranquille ; nous lverons Marguerite aussi bien que vous nous levez. Je lui montrerai lire, crire ; et Madeleine lui apprendra travailler, tout ranger, tout mettre en ordre ; nest-ce pas, Madeleine ?

    MADELEINE. Oui, certainement ; dailleurs elle est si gentille, si douce, quelle ne nous donnera pas beaucoup de peine.

    Je serai toujours bien sage, reprit Marguerite en embrassant tantt Camille, tantt Madeleine. Je vous couterai, et je chercherai toujours vous faire plaisir.

    CAMILLE. Eh bien, ma petite Marguerite, puisque tu veux tre bien sage, fais-moi lamiti daller te promener pendant une heure, comme je te lai dj dit. Depuis que nous avons commenc

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  • nos leons, tu nes pas sortie ; si tu restes toujours assise, tu perdras tes couleurs et tu deviendras malade.

    MARGUERITE. Oh ! Camille, je ten prie, laisse-moi avec toi ! Je taime tant !

    Camille allait cder, mais Madeleine pressentit la faiblesse de sa sur : elle prvit tout de suite quen cdant une fois Marguerite il faudrait lui cder toujours et quelle finirait par ne faire jamais que ses volonts. Elle prit donc Marguerite par la main, et, ouvrant la porte, elle lui dit :

    Ma chre Marguerite, Camille ta dj dit deux fois daller te promener, tu demandes toujours rester encore un instant. Camille a la bont de tcouter ; mais cette fois nous voulons que tu sortes. Ainsi, pour tre sage, comme tu nous le promettais tout lheure, il faut te montrer obissante. Va, ma petite ; dans une heure tu reviendras.

    Marguerite regarda Camille dun air suppliant ; mais Camille, qui sentait bien que sa sur avait raison, nosa pas lever les yeux, de

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  • crainte de se laisser attendrir. Marguerite, voyant quil fallait se soumettre, sortit lentement et descendit dans le jardin.

    Mme de Fleurville avait cout, sans mot dire, cette petite scne ; elle sapprocha de Madeleine et lembrassa tendrement. Bien ! Madeleine, lui dit-elle. Et toi, Camille, courage ; fais comme ta sur. Puis elle sortit.

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  • V

    Les fleurs cueillies et remplaces Mon Dieu ! mon Dieu ! que je mennuie

    toute seule ! pensa Marguerite aprs avoir march un quart dheure. Pourquoi donc Madeleine ma-t-elle force de sortir ?... Camille voulait bien me garder, je lai bien vu !... Quand je suis seule avec Camille, elle me laisse faire tout ce que je veux... Comme je laime, Camille !... Jaime beaucoup Madeleine aussi ; mais... je mamuse davantage avec Camille. Quest-ce que je vais faire pour mamuser ?.. Ah ! jai une bonne ide : je vais nettoyer et balayer leur petit jardin.

    Elle courut vers le jardin de Camille et de Madeleine, le nettoya, balaya les feuilles tombes, et se mit ensuite examiner toutes les fleurs. Tout coup lide lui vint de cueillir un beau bouquet pour Camille et pour Madeleine.

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  • Comme elles seront contentes ! se dit-elle. Je vais prendre toutes les fleurs, jen ferai un magnifique bouquet : elles le mettront dans leur chambre, qui sentira bien bon !

    Voil Marguerite enchante de son ide ; elle cueille illets, girofles, marguerites, roses, dahlias, rsda, jasmin, enfin tout ce qui se trouvait dans le jardin. Elle jetait les fleurs mesure dans son tablier dont elle avait relev les coins, les entassait tant quelle pouvait et ne leur laissait presque pas de queue.

    Quand elle eut tout cueilli, elle courut la maison, entra prcipitamment dans la chambre o travaillaient encore Camille et Madeleine, et, courant elles dun air radieux :

    Tenez, Camille, tenez, Madeleine, regardez ce que je vous apporte, comme cest beau !

    Et, ouvrant son tablier, elle leur fit voir toutes ces fleurs fripes, fanes, crases.

    Jai cueilli tout cela pour vous, leur dit-elle : nous les mettrons dans notre chambre, pour quelle sente bon !

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  • Camille et Madeleine se regardrent en souriant. La gaiet les gagna la vue de ces paquets de fleurs fltries et de lair triomphant de Marguerite ; enfin elles se mirent rire aux clats en voyant la figure rouge, dconcerte et mortifie de Marguerite. La pauvre petite avait laiss tomber les fleurs par terre ; elle restait immobile, la bouche ouverte, et regardait rire Camille et Madeleine.

    Enfin Camille put parler. O as-tu cueilli ces belles fleurs,

    Marguerite ? Dans votre jardin. Dans notre jardin ! scrirent la fois les

    deux surs, qui navaient plus envie de rire. Comment ! tout cela dans notre jardin ?

    Tout, tout, mme les boutons. Camille et Madeleine se regardrent dun air

    constern et douloureux. Marguerite, sans le vouloir, leur causait un grand chagrin. Elles rservaient toutes ces fleurs pour offrir un bouquet leur maman le jour de sa fte, qui avait

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  • lieu le surlendemain, et voil quil nen restait plus une seule ! Pourtant ni lune ni lautre neurent le courage de gronder la pauvre Marguerite, qui arrivait si joyeuse et qui avait cru leur causer une si agrable surprise.

    Marguerite, tonne de ne pas recevoir les remerciements et les baisers auxquels elle sattendait, regarda attentivement les deux surs, et, lisant leur chagrin sur leurs figures consternes, elle comprit vaguement quelle avait fait quelque chose de mal, et se mit pleurer.

    Madeleine rompit enfin le silence. Ma petite Marguerite, nous tavons dit bien

    des fois de ne toucher rien sans en demander la permission. Tu as cueilli nos fleurs et tu nous as fait de la peine. Nous voulions donner aprs-demain maman, pour sa fte, un beau bouquet de fleurs plantes et arroses par nous. Maintenant, par ta faute, nous navons plus rien lui donner.

    Les pleurs de Marguerite redoublrent. Nous ne te grondons pas, reprit Camille,

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  • parce que nous savons que tu ne las pas fait par mchancet ; mais tu vois comme cest vilain de ne pas nous couter.

    Marguerite sanglotait. Console-toi, ma petite Marguerite, dit

    Madeleine en lembrassant ; tu vois bien que nous ne sommes pas fches contre toi.

    Parce que... vous... tes... trop bonnes,... dit Marguerite, qui suffoquait ; mais... vous... tes... tristes... Cela... me... fait de la... peine... Pardon... pardon,... Camille... Madeleine... Je ne... le... ferai plus... bien sr.

    Camille et Madeleine, touches du chagrin de Marguerite, lembrassrent et la consolrent de leur mieux. ce moment, Mme de Rosbourg entra ; elle sarrta, tonne en voyant les yeux rouges et la figure gonfle de sa fille.

    Marguerite ! quas-tu, mon enfant ? Serais-tu mchante, par hasard ?

    Oh non ! madame, rpondit Madeleine ; nous la consolons.

    MADAME DE ROSBOURG. De quoi la

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  • consolez-vous, chres petites ? MADELEINE. De..., de... Madeleine rougit et sarrta. Madame, reprit Camille, nous la consolons,

    nous... nous... lembrassons... parce que..., parce que...

    Elle rougit et se tut son tour. La surprise de Mme de Rosbourg augmentait. MADAME DE ROSBOURG. Marguerite, dis-

    moi toi-mme pourquoi tu pleures et pourquoi tes amies te consolent.

    Oh ! maman, chre maman, scria Marguerite en se jetant dans les bras de sa mre, jai t bien mchante ; jai fait de la peine mes amies, mais ctait sans le vouloir. Jai cueilli toutes les fleurs de leur jardin ; elles nont plus rien donner leur maman pour sa fte, et, au lieu de me gronder, elles membrassent. Mon Dieu ! mon Dieu ! que jai du chagrin !

    Tu fais bien de mavouer tes sottises, ma chre enfant, je tcherai de les rparer. Tes petites amies sont bien bonnes de ne pas ten vouloir.

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  • Sois indulgente et douce comme elles, chre petite, tu seras aime comme elles et tu seras bnie de Dieu et de ta maman.

    Mme de Rosbourg embrassa Camille, Madeleine et Marguerite dun air attendri, quitta la chambre, sonna son domestique, et demanda immdiatement sa voiture.

    Une demi-heure aprs, la calche de Mme de Rosbourg tait prte. Elle y monta et se fit conduire la ville de Moulins, qui ntait qu cinq kilomtres de la maison de campagne de Mme de Fleurville.

    Elle descendit chez un marchand de fleurs, et choisit les plus belles et les plus jolies.

    Ayez la complaisance, monsieur, dit-elle au marchand, de mapporter vous-mmes tous ces pots de fleurs chez Mme de Fleurville. Je vous ferai indiquer la place o ils doivent tre plants, et vous surveillerez ce travail. Je dsire que ce soit fait la nuit, pour mnager une surprise aux petites de Fleurville.

    Madame peut tre tranquille ; tout sera fait

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  • selon ses ordres. Au soleil couchant, je chargerai sur une charrette les fleurs que madame a choisies, et je me conformerai aux ordres de madame.

    Combien vous devrai-je, monsieur, pour les fleurs et la plantation ?

    Ce sera quarante francs, madame ; il y a soixante plantes avec leurs pots, et de plus le travail. Madame ne trouve pas que ce soit trop cher ?

    Non, non, cest trs bien ; les quarante francs vous seront remis aussitt votre ouvrage termin.

    Mme de Rosbourg remonta en voiture et retourna au chteau de Fleurville. (Ctait le nom de la terre de Mme de Fleurville.) Elle donna ordre son domestique dattendre le marchand lentre de la nuit et de lui faire planter les fleurs dans le petit jardin de Camille et de Madeleine. Son absence avait t si courte que ni Mme de Fleurville ni les enfants ne sen taient aperues.

    peine Mme de Rosbourg avait-elle quitt les

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  • petites, que toutes trois se dirigrent vers leur jardin.

    Peut-tre, pensait Camille, restait-il encore quelques fleurs oublies, seulement de quoi faire un tout petit bouquet.

    Hlas ! il ny avait rien : tout tait cueilli. Camille et Madeleine regardaient tristement et en silence leur jardin vide. Marguerite avait bien envie de pleurer.

    Cest fait, dit enfin Madeleine ; il ny a pas de remde. Nous tcherons davoir quelques plantes nouvelles, qui fleuriront plus tard.

    MARGUERITE. Prenez tout mon argent pour en acheter, Madeleine ; jai quatre francs !

    MADELEINE. Merci, ma chre petite, il vaut mieux garder ton argent pour les pauvres.

    MARGUERITE. Mais si vous navez pas assez dargent, Madeleine, vous prendrez le mien, nest-ce pas ?

    MADELEINE. Oui, oui, ma bonne petite, sois sans inquitude, ne pensons plus tout cela, et prparons notre jardin pour y replanter de

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  • nouvelles fleurs. Les trois petites se mirent louvrage ;

    Marguerite fut charge darracher les vieilles tiges et de les brouetter dans le bois. Camille et Madeleine bchrent avec ardeur ; elles suaient grosses gouttes toutes les trois quand Mme de Rosbourg, revenue de sa course, les rejoignit au jardin.

    Oh ! les bonnes ouvrires ! scria-t-elle. Voil un jardin bien bch ! Les fleurs y pousseront toutes seules, jen suis sre.

    Nous en aurons bientt, madame, vous verrez.

    Je nen doute pas, car le bon Dieu rcompensera toujours les bonnes petites filles comme vous.

    La besogne tait finie ; Camille, Madeleine et Marguerite eurent soin de ranger leurs outils, et jourent pendant une heure dans lherbe et dans le bois. Alors la cloche sonna le dner, et chacun rentra.

    Le lendemain, aprs djeuner, les enfants

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  • allrent leur petit jardin pour achever de le nettoyer.

    Camille courait en avant. Le jardin lui apparut plein de fleurs mille fois plus belles et plus nombreuses que celles qui y taient la veille. Elle sarrta stupfaite, elle ne comprenait pas.

    Madeleine et Marguerite arrivrent leur tour, et toutes trois restrent muettes de surprise et de joie devant ces fleurs si fraches, si varies, si jolies.

    Enfin, un cri gnral tmoigna de leur bonheur ; elles se prcipitrent dans le jardin, sentant une fleur, en caressant une autre, les admirant toutes, folles de joie, mais ne comprenant toujours pas comment ces fleurs avaient pouss et fleuri en une nuit, et ne devinant pas qui les avait apportes.

    Cest le bon Dieu, dit Camille. Non, cest plutt la sainte Vierge, dit

    Madeleine. Je crois que ce sont nos petits anges , reprit

    Marguerite.

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  • Mme de Fleurville arrivait avec Mme de Rosbourg.

    Voici lange qui a fait pousser vos fleurs, dit Mme de Fleurville en montrant Mme de Rosbourg. Votre douceur et votre bont lont touche ; elle a t acheter tout cela Moulins, pendant que vous vous mettiez en nage pour rparer le mal caus par Marguerite.

    On peut juger du bonheur et de la reconnaissance des trois enfants. Marguerite tait peut-tre plus heureuse que Camille et Madeleine, car le chagrin quelle avait fait ses amies pesait sur son cur.

    Le lendemain, toutes les trois offrirent un bouquet compos de leurs plus belles fleurs, non seulement Mme de Fleurville pour sa fte, mais aussi Mme de Rosbourg, comme tmoignage de leur reconnaissance.

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  • VI

    Un an aprs : le chien enrag

    Un jour, Marguerite, Camille et Madeleine jouaient devant la maison, sous un grand sapin. Un grand chien noir qui sappelait Calino, et qui appartenait au garde, tait couch prs delles.

    Marguerite cherchait lui mettre au cou une couronne de pquerettes que Camille venait de terminer. Quand la couronne tait moiti passe, le chien secouait la tte, la couronne tombait, et Marguerite le grondait.

    Mchant Calino, veux-tu te tenir tranquille ! si tu recommences, je te donnerai une tape.

    Et elle ramassait la couronne. Baisse la tte, Calino. Calino obissait dun air indiffrent. Marguerite passait avec effort la couronne

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  • moiti, Calino donnait un coup de tte : la couronne tombait encore.

    Mauvaise bte ! entt, dsobissant ! dit Marguerite en lui donnant une petite tape sur la tte.

    Au mme moment, un chien jaune, qui stait approch sans bruit, donna un coup de dent Calino. Marguerite voulut le chasser : le chien jaune se jeta sur elle et lui mordit la main ; puis il continua son chemin la queue entre les jambes, la tte basse, la langue pendante. Marguerite poussa un petit cri ; puis, voyant du sang sa main, elle pleura.

    Camille et Madeleine staient leves prcipitamment au cri de Marguerite. Camille suivit des yeux le chien jaune ; elle dit quelques mots tout bas Madeleine, puis elle courut chez Mme de Fleurville.

    Maman, lui dit-elle tout bas, Marguerite a t mordue par un chien enrag.

    Mme de Fleurville bondit de dessus sa chaise. Comment sais-tu que le chien est enrag ?

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  • Je lai bien vu, maman, sa queue tranante, sa tte basse, sa langue pendante, sa dmarche trottinante ; et puis il a mordu Calino et Marguerite sans aboiement, sans bruit ; et Calino, au lieu de se dfendre ou de crier, sest tendu terre sans bouger.

    Tu as raison, Camille ! Quel malheur, mon Dieu ! Lavons bien vite les morsures dans leau frache, ensuite dans leau sale.

    Madeleine la mene dans la cuisine, maman. Mais que faire ?

    Mme de Fleurville, pour toute rponse, alla avec Camille trouver Marguerite ; elle regarda la morsure et vit un petit trou peu profond qui ne saignait plus.

    Vite, Rosalie (ctait la cuisinire), un seau deau frache ! Donne-moi ta main, Marguerite ! Trempe-la dans le seau. Trempe encore, encore ; remue-la bien. Donne-moi une forte poigne de sel, Camille,... bien... Mets-le dans un peu deau... Trempe ta main dans leau sale, chre Marguerite.

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  • Jai peur que le sel ne me pique, dit Marguerite en pleurant.

    Non, naie pas peur ; ce ne sera pas grand-chose. Mais, quand mme cela te piquerait, il faut te tremper la main, sans quoi tu serais trs malade.

    Pendant dix minutes, Mme de Fleurville obligea Marguerite tenir sa main dans leau sale. Sapercevant de la frayeur de la pauvre enfant, qui contenait difficilement ses larmes, elle lembrassa et lui dit :

    Ne teffraye pas, ma petite Marguerite ; ce ne sera rien, je pense. Tous les jours, matin et soir, tu tremperas ta main dans leau sale pendant un quart dheure ; tous les jours tu mangeras deux fortes pinces de sel et une petite gousse dail. Dans huit jours ce sera fini.

    Maman, dit Camille, nen parlons pas Mme de Rosbourg, elle serait trop inquite.

    Tu as raison, chre enfant, dit Mme de Fleurville en lembrassant. Nous le lui raconterons dans un mois.

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  • Camille et Madeleine recommandrent bien Marguerite de ne rien dire sa maman, pour ne pas la tourmenter. Marguerite, qui tait obissante et qui ntait pas bavarde, nen dit pas un mot. Pendant huit jours elle fit exactement ce que lui avait ordonn Mme de Fleurville ; au bout de trois jours sa petite main tait gurie.

    Aprs un mois, quand tout danger fut pass, Marguerite dit un jour sa maman :

    Maman, chre maman, vous ne savez pas que votre pauvre Marguerite a manqu mourir.

    Mourir, mon amour ! dit la maman en riant. Tu nas pas lair bien malade.

    Tenez, maman, regardez ma main. Voyez-vous cette toute petite tache rouge ?

    Oui, je vois bien ; cest un cousin qui ta pique !

    Cest un chien enrag qui ma mordue. Mme de Rosbourg poussa un cri touff, plit

    et demanda dune voix tremblante : Qui ta dit que le chien tait enrag ?

    Pourquoi ne me las-tu pas dit tout de suite ?

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  • Mme de Fleurville ma recommand de faire bien exactement ce quelle avait dit, sans quoi je deviendrais enrage et je mourrais. Elle ma dfendu de vous en parler avant un mois, chre maman, pour ne pas vous faire peur.

    Et qua-t-on fait pour te gurir, ma pauvre petite ? Est-ce quon a appliqu un fer rouge sur la morsure ?

    Non, maman, pas du tout, Mme de Fleurville, Camille et Madeleine mont tout de suite lav la main grande eau dans un seau, puis elles me lont fait tremper dans de leau sale, longtemps, longtemps ; elles mont fait faire cela tous les matins et tous les soirs, pendant une semaine, et mont fait manger, tous les jours, deux pinces de sel et de lail.

    Mme de Rosbourg embrassa Marguerite avec une vive motion, et courut chercher Mme de Fleurville pour avoir des renseignements plus prcis.

    Mme de Fleurville confirma le rcit de la petite et rassura Mme de Rosbourg sur les suites de cette morsure.

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  • Marguerite ne court plus aucun danger, chre amie, soyez-en sre ; leau est le remde infaillible pour les morsures des btes enrages ; leau sale est bien meilleure encore. Soyez bien certaine quelle est sauve.

    Mme de Rosbourg embrassa tendrement Mme de Fleurville ; elle exprima toute la reconnaissance que lui inspiraient la tendresse et les soins de Camille et de Madeleine, et se promit tout bas de la leur tmoigner la premire occasion.

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  • VII

    Camille punie Il y avait une lieue du chteau de Fleurville

    une petite fille ge de six ans, qui sappelait Sophie. quatre ans, elle avait perdu sa mre dans un naufrage ; son pre se remaria et mourut aussi peu de temps aprs. Sophie resta avec sa belle-mre, Mme Fichini ; elle tait revenue habiter une terre qui avait appartenu M. de Ran, pre de Sophie. Il avait pris plus tard le nom de Fichini, que lui avait lgu, avec une fortune considrable, un ami mort en Amrique ; Mme Fichini et Sophie venaient quelquefois chez Mme de Fleurville. Nous allons voir si Sophie tait aussi bonne que Camille et Madeleine.

    Un jour que les petites surs et Marguerite sortaient pour aller se promener, on entendit le roulement dune voiture et, bientt aprs, une

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  • brillante calche sarrta devant le perron du chteau ; Mme Fichini et Sophie en descendirent.

    Bonjour, Sophie, dirent Camille et Madeleine ; nous sommes bien contentes de te voir ; bonjour, madame, ajoutrent-elles en faisant une petite rvrence.

    Bonjour, mes petites, je vais au salon voir votre maman. Ne vous drangez pas de votre promenade ; Sophie vous accompagnera. Et vous, mademoiselle, ajouta-t-elle en sadressant Sophie dune voix dure et dun air svre, soyez sage, sans quoi vous aurez le fouet au retour.

    Sophie nosa pas rpliquer ; elle baissa les yeux. Mme Fichini sapprocha delle, les yeux tincelants :

    Vous navez pas de langue pour rpondre, petite impertinente !

    Oui, maman , sempressa de rpondre Sophie.

    Mme Fichini jeta sur elle un regard de colre, lui tourna le dos et entra au salon.

    Camille et Madeleine taient restes

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  • stupfaites. Marguerite stait cache derrire une caisse

    doranges. Quand Mme Fichini eut ferm la porte du salon, Sophie leva lentement la tte, sapprocha de Camille et de Marguerite, et dit tout bas :

    Sortons ; nallons pas au salon : ma belle-mre y est.

    CAMILLE. Pourquoi ta belle-mre ta-t-elle gronde, Sophie ? Quest-ce que tu as fait ?

    SOPHIE. Rien du tout. Elle est toujours comme cela.

    MADELEINE. Allons dans notre jardin o nous serons bien tranquilles. Marguerite, viens avec nous.

    SOPHIE, apercevant Marguerite. Ah ! quest-ce que cest que cette petite ? je ne lai pas encore vue.

    CAMILLE. Cest notre petite amie, et une bonne petite fille ; tu ne las pas encore vue, parce quelle tait malade quand nous avons t te voir et quelle na pu venir avec nous ;

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  • jespre, Sophie, que tu laimeras. Elle sappelle Marguerite.

    Madeleine raconta Sophie comment elles avaient fait connaissance avec Mme de Rosbourg. Sophie embrassa Marguerite, et toutes quatre coururent au jardin.

    SOPHIE. Les belles fleurs ! Mais elles sont bien plus belles que les miennes. O avez-vous eu ces magnifiques illets, ces beaux graniums et ces charmants rosiers ? Quelle dlicieuse odeur !

    MADELEINE. Cest Mme de Rosbourg qui nous a donn tout cela.

    MARGUERITE. Prenez garde, Sophie ; vous crasez un beau fraisier ; reculez-vous.

    SOPHIE. Laissez-moi donc. Je veux sentir les roses.

    MARGUERITE. Mais vous crasez les fraises de Camille. Il ne faut pas craser les fraises de Camille.

    SOPHIE. Et moi, je te dis de me laisser tranquille, petite sotte.

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  • Et, comme Marguerite cherchait prserver les fraises en tenant la jambe de Sophie, celle-ci la poussa avec tant de colre et si rudement que la pauvre Marguerite alla rouler trois pas de l.

    Aussitt que Camille vit Marguerite par terre, elle slana sur Sophie et lui appliqua un vigoureux soufflet.

    Sophie se mit crier, Marguerite pleurait, Madeleine cherchait les apaiser. Camille tait toute rouge et toute honteuse. Au mme instant parurent Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et Mme Fichini.

    Mme Fichini commena par donner un bon soufflet Sophie, qui criait.

    SOPHIE, criant. Cela men fait deux ; cela men fait deux !

    MADAME FICHINI. Deux quoi, petite sotte ? SOPHIE. Deux soufflets quon ma donns. MADAME FICHINI, lui donnant encore un

    soufflet. Tiens, voil le second pour ne pas te faire mentir.

    CAMILLE. Elle ne mentait pas, madame ;

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  • cest moi qui lui ai donn le premier. Mme Fichini regarda Camille avec surprise. MADAME DE FLEURVILLE. Que dis-tu,

    Camille ? Toi, si bonne, tu as donn un soufflet Sophie, qui vient en visite chez toi ?

    CAMILLE, les yeux baisss. Oui, maman. MADAME DE FLEURVILLE, avec svrit. Et

    pourquoi tes-tu laiss emporter une pareille brutalit ?

    CAMILLE, avec hsitation. Parce que, parce que... (Elle lve les yeux sur Sophie, qui la regarde dun air suppliant.) Parce que Sophie crasait mes fraises.

    MARGUERITE, avec feu. Non, ce nest pas cela, cest pour me...

    CAMILLE, lui mettant la main sur la bouche, avec vivacit. Si fait, si fait ; cest pour mes fraises. (Tout bas Marguerite.) Tais-toi, je ten prie.

    MARGUERITE, tout bas. Je ne veux pas quon te croie mchante, quand cest pour me dfendre que tu tes mise en colre.

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  • CAMILLE. Je ten supplie, ma petite Marguerite, tais-toi jusquaprs le dpart de Mme Fichini.

    Marguerite baisa la main de Camille et se tut. Mme de Fleurville voyait bien quil stait

    pass quelque chose qui avait excit la colre de Camille, toujours si douce ; mais elle devinait quon ne voulait pas le raconter, par gard pour Sophie. Pourtant elle voulait donner satisfaction Mme Fichini et punir Camille de cette vivacit inusite ; elle lui dit dun air mcontent :

    Montez dans votre chambre, mademoiselle ; vous ne descendrez que pour dner, et vous naurez ni dessert ni plat sucr.

    Camille fondit en larmes et se disposa obir sa maman ; avant de se retirer, elle sapprocha de Sophie, et lui dit : Pardonne-moi, Sophie ; je ne recommencerai pas, je te le promets.

    Sophie, qui au fond ntait pas mchante, embrassa Camille, et lui dit tout bas :

    Merci, ma bonne Camille, de navoir pas dit que javais pouss Marguerite ; ma belle-mre

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  • maurait fouette jusquau sang. Camille lui serra la main et se dirigea en

    pleurant vers la maison. Madeleine et Marguerite pleuraient chaudes larmes de voir pleurer Camille. Marguerite avait bien envie dexcuser Camille en racontant ce qui stait pass ; mais elle se souvint que Camille lavait prie de nen pas parler.

    Mchante Sophie, se disait-elle, cest elle qui est cause du chagrin de ma pauvre Camille. Je la dteste...

    Mme Fichini remonta en voiture avec Sophie, quon entendit crier quelques instants aprs ; on supposa que sa belle-mre la battait ; on ne se trompait pas ; car, peine en voiture, Mme Fichini stait mise gronder Sophie, et, pour terminer sa morale, elle lui avait tir fortement les cheveux.

    peine furent-elles parties, que Madeleine et Marguerite racontrent Mme de Fleurville comment et pourquoi Camille stait emporte contre Sophie.

    Cette explication diminue beaucoup sa faute,

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  • mes enfants, mais elle a t coupable de stre laisse aller une pareille colre. Je lui permets de sortir de sa chambre, pourtant elle naura ni dessert ni plat sucr.

    Madeleine et Marguerite coururent chercher Camille et lui dirent que sa punition se bornait ne pas manger de dessert ni de plat sucr. Camille soupira et resta bien triste.

    Cest quil faut avouer que la bonne, la charmante Camille avait un dfaut : elle tait un peu gourmande ; elle aimait les bonnes choses, et surtout les fruits. Elle savait que justement ce jour-l on devait servir dexcellentes pches et du raisin que son oncle avait envoys de Paris. Quelle privation de ne pas goter cet excellent dessert dont elle stait fait une fte ! Elle continuait donc davoir les yeux pleins de larmes.

    Ma pauvre Camille, lui dit Madeleine, tu es donc bien triste de ne pas avoir de dessert ?

    CAMILLE, pleurant. Cela me fait de la peine de voir tout le monde manger le beau raisin et les belles pches que mon oncle a envoys, et de ne pas mme y goter.

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  • MADELEINE. Eh bien, ma chre Camille, je nen mangerai pas non plus, ni de plat sucr : cela te consolera un peu.

    CAMILLE. Non, ma chre Madeleine, je ne veux pas que tu te prives pour moi ; tu en mangeras, je ten prie.

    MADELEINE. Non, non, Camille, jy suis dcide. Je naurais aucun plaisir manger de bonnes choses dont tu serais prive.

    Camille se jeta dans les bras de Madeleine ; elles sembrassrent vingt fois avec la plus vive tendresse. Madeleine demanda Camille de ne parler personne de sa rsolution.

    Si maman le savait, dit-elle, ou bien elle me forcerait den manger, ou bien jaurais lair de vouloir la forcer te pardonner.

    Camille lui promit de nen pas parler pendant le dner ; mais elle rsolut de raconter ensuite la gnreuse privation que stait impose sa bonne petite sur : car Madeleine avait dautant plus de mrite quelle tait, comme Camille, un peu gourmande.

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  • Lheure du dner vint ; les enfants taient tristes tous les trois. Le plat sucr se trouva tre des croquettes de riz que Madeleine aimait extrmement.

    MADAME DE FLEURVILLE. Madeleine, donne-moi ton assiette, que je te serve des croquettes.

    MADELEINE. Merci, maman, je nen mangerai pas.

    MADAME DE FLEURVILLE. Comment ! tu nen mangeras pas, toi qui les aimes tant !

    MADELEINE. Je nai plus faim, maman. MADAME DE FLEURVILLE. Tu mas demand

    tout lheure des pommes de terre, et je ten ai refus parce que je pensais aux croquettes de riz, que tu aimes mieux que tout autre plat sucr.

    MADELEINE, embarrasse et rougissante. Javais encore un peu faim, maman, mais je nai plus faim du tout.

    Mme de Fleurville regarde dun air surpris Madeleine, rouge et confuse ; elle regarde Camille, qui rougit aussi et qui sagite, dans la

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  • crainte que Madeleine ne paraisse capricieuse et ne soit gronde.

    Mme de Fleurville se doute quil y a quelque chose quon lui cache, et ninsiste plus.

    Le dessert arrive ; on apporte une superbe corbeille de pches et une corbeille de raisin ; les yeux de Camille se remplissent de larmes ; elle pense avec chagrin que cest pour elle que sa sur se prive de si bonnes choses. Madeleine soupire en jetant sur les deux corbeilles des regards denvie.

    Veux-tu commencer par le raisin ou par une pche, Madeleine ? demanda Mme de Fleurville.

    Merci, maman, je ne mangerai pas de dessert.

    Mange au moins une grappe de raisin, dit Mme de Fleurville de plus en plus surprise ; il est excellent.

    Non, maman, rpondit Madeleine qui se sentait faiblir la vue de ces beaux fruits dont elle respirait le parfum ; je suis fatigue, je voudrais me coucher.

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  • Tu nes pas souffrante, chre petite ? lui demanda sa mre avec inquitude.

    Non, maman, je me porte trs bien ; seulement je voudrais me coucher.

    Et Madeleine, se levant, alla dire adieu sa maman et Mme de Rosbourg ; elle allait embrasser Camille, quand celle-ci demanda dune voix tremblante Mme de Fleurville la permission de suivre Madeleine. Mme de Fleurville, qui avait piti de son agitation, le lui permit. Les deux surs partirent ensemble.

    Cinq minutes aprs, tout le monde sortit de table ; on trouva dans le salon Camille et Madeleine sembrassant et se serrant dans les bras lune de lautre. Madeleine quitta enfin Camille et monta pour se coucher.

    Camille tait reste au milieu du salon, suivant des yeux Madeleine et rptant :

    Cette bonne Madeleine ! comme je laime ! comme elle est bonne !

    Dis-moi donc, Camille, demanda Mme de Fleurville, ce qui passe par la tte de Madeleine.

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  • Elle refuse le plat sucr, elle refuse le dessert, et elle va se coucher une heure plus tt qu lordinaire.

    Si vous saviez, ma chre maman, comme Madeleine maime et comme elle est bonne ! Elle a fait tout cela pour me consoler, pour tre prive comme moi ; et elle est alle se coucher parce quelle avait peur de ne pouvoir rsister au raisin, qui tait si beau et quelle aime tant !

    Viens la voir avec moi, Camille ; allons lembrasser ! scria Mme de Fleurville.

    Avant de quitter le salon, elle alla dire quelques mots loreille de Mme de Rosbourg, qui passa immdiatement dans la salle manger.

    Mme de Fleurville et Camille montrent chez Madeleine qui venait de se coucher ; ses grands yeux bleus taient fixs sur un portrait de Camille, auquel elle souriait ; Mme de Fleurville sapprocha de son lit, la serra tendrement dans ses bras et lui dit :

    Ma chre petite, ta gnrosit a rachet la faute de ta sur et effac la punition. Je lui

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  • pardonne cause de toi, et vous allez toutes deux manger des croquettes, du raisin et des pches que jai fait apporter.

    Au mme moment, lisa, la bonne, entra, apportant des croquettes de riz sur une assiette, du raisin et des pches sur une autre. Tout le monde sembrassa. Mme de Fleurville descendit pour rejoindre Mme de Rosbourg. Camille raconta lisa combien Madeleine avait t bonne ; toutes deux donnrent lisa une part de leur dessert et, aprs avoir caus, stre bien embrasses, avoir fait leur prire de tout leur cur, Camille se dshabilla, et toutes deux sendormirent pour rver soufflets, gronderies, tendresse, pardon et raisin.

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  • VIII

    Les hrissons Un jour, Camille et Madeleine lisaient hors de

    la maison, assises sur leurs petits pliants, lorsquelles virent accourir Marguerite.

    Camille, Madeleine, leur cria-t-elle, venez vite voir les hrissons quon a attraps ; il y en a quatre, la mre et les trois petits.

    Camille et Madeleine se levrent promptement et coururent voir les hrissons quon avait mis dans un panier.

    CAMILLE. Mais on ne voit rien que des boules piquantes ; ils nont ni tte ni pattes.

    MADELEINE. Je crois quils se sont rouls en boule, et que leurs ttes et leurs pattes sont caches.

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  • CAMILLE. Nous allons bien voir ; je vais les faire sortir du panier.

    MADELEINE. Mais ils te piqueront ; comment les prendras-tu ?

    CAMILLE. Tu vas voir. Camille prend le panier, le renverse : les

    hrissons se trouvent par terre. Au bout de quelques secondes, un des petits hrissons se droule, sort sa tte, puis ses pattes ; les autres petits font de mme et commencent marcher, la grande joie des petites filles, qui restaient immobiles pour ne pas les effrayer. Enfin la mre commena aussi se drouler lentement et avana un peu la tte. Quand elle aperut les trois enfants, elle resta quelques instants indcise ; puis, voyant que personne ne bougeait, elle sallongea tout fait, poussa un cri en appelant ses petits et se mit trottiner pour se sauver.

    Les hrissons se sauvent, scria Marguerite ; les voil qui courent tous du ct du bois.

    Au mme moment le garde accourut.

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  • Eh ! eh ! dit-il, mes pelotes qui se sont droules ! Il ne fallait pas les lcher, mesdemoiselles ; je vais avoir du mal les rattraper.

    Et le garde courut aprs les hrissons, qui allaient presque aussi vite que lui ; dj ils avaient gagn la lisire du bois ; la mre pressait et poussait ses petits. Ils ntaient plus qu un pas dun vieux chne creux dans lequel ils devaient trouver un refuge assur ; le garde tait encore sept ou huit pas en arrire ; ils avaient le temps de se soustraire au danger qui les menaait, lorsquune dtonation se fit entendre. La mre roula morte lentre du chne creux ; les petits, voyant leur mre arrte, sarrtrent galement.

    Le garde, qui avait tir son coup de fusil sur la mre, se prcipita sur les petits et les jeta dans son carnier.

    Camille, Madeleine et Marguerite accoururent. Pourquoi avez-vous tu cette pauvre bte,

    mchant Nicaise ? dit Camille avec indignation. MADELEINE. Les pauvres petits vont mourir

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  • de faim prsent. NICAISE. Pour cela non, mademoiselle ; ce

    nest pas de faim quils vont mourir : je vais les tuer.

    MARGUERITE, joignant les mains. Oh ! pauvres petits ; ne les tuez pas, je vous en prie, Nicaise.

    NICAISE. Ah ! il faut bien les faire mourir, mademoiselle ; cest mauvais, le hrisson : a dtruit les petits lapins, les petits perdreaux. Dailleurs, ils sont trop jeunes ; ils ne vivraient pas sans leur mre.

    CAMILLE. Viens, Madeleine ; viens, Marguerite ; allons demander maman de sauver ces malheureuses petites btes.

    Toutes trois coururent au salon, o travaillaient Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg.

    LES TROIS PETITES ENSEMBLE. Maman, maman, madame, les pauvres hrissons ! ce mchant Nicaise va les tuer ! La pauvre mre est morte ! Il faut les sauver, vite, vite !

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  • MADAME DE FLEURVILLE. Qui ? Quest-ce ? Qui tuer ? Qui sauver ? Pourquoi mchant Nicaise ?

    LES TROIS PETITES ENSEMBLE. Il faut aller vite. Cest Nicaise. Il ne nous coute pas. Ces pauvres petits !

    MADAME DE ROSBOURG. Vous parlez toutes trois la fois, mes chres enfants ; nous ne comprenons pas ce que vous demandez. Madeleine, parle seule, toi qui es moins agite et moins essouffle.

    MADELEINE. Cest Nicaise qui a tu une mre hrisson ; il y a trois petits, il veut les tuer aussi ; il dit que les hrissons sont mauvais, quils tuent les petits lapins.

    CAMILLE. Et je crois quil ment ; ils ne mangent que de mauvaises btes.

    MADAME DE FLEURVILLE. Et pourquoi mentirait-il, Camille ?

    CAMILLE. Parce quil veut tuer ces pauvres petits, maman.

    MADAME DE FLEURVILLE. Tu le crois donc

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  • bien mchant ? Pour avoir le plaisir de tuer de pauvres petites btes inoffensives, il inventerait contre elles des calomnies !

    CAMILLE. Cest vrai, maman, jai tort ; mais si vous pouviez sauver ces petits hrissons ? Ils sont si gentils !

    MADAME DE ROSBOURG, souriant. Des hrissons gentils ? cest une raret. Mais, chre amie, nous pourrions aller voir ce quil en est et sil y a moyen de laisser vivre ces pauvres orphelins.

    Ces dames et les trois petites filles sortirent et se dirigrent vers le bois o on avait laiss le garde et les hrissons.

    Plus de garde, plus de hrissons, ni morts ni vivants. Tout avait disparu.

    CAMILLE. mon Dieu ! ces pauvres hrissons ! je suis sre que Nicaise les a tus.

    MADAME DE FLEURVILLE. Nous allons voir cela ; allons jusque chez lui.

    Les trois petites coururent en avant. Elles se prcipitrent avec imptuosit dans la maison du

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  • garde. LES TROIS PETITES ENSEMBLE. O sont les

    hrissons ? O les avez-vous mis, Nicaise ? Le garde dnait avec sa femme. Il se leva

    lentement et rpondit avec la mme lenteur : Je les ai jets leau, mesdemoiselles ; ils

    sont dans la mare du potager. LES TROIS PETITES ENSEMBLE. Comme cest

    mchant ! comme cest vilain ! Maman, maman, voil Nicaise qui a jet les petits hrissons dans la mare.

    Mmes de Fleurville et de Rosbourg arrivaient la porte.

    MADAME DE FLEURVILLE. Vous avez eu tort de ne pas attendre, Nicaise ; mes petites dsiraient garder ces hrissons.

    NICAISE. Pas possible, madame ; ils auraient pri avant deux jours : ils taient trop petits. Dailleurs cest une mchante race que le hrisson. Il faut la dtruire.

    Mme de Fleurville se retourna vers les petites, muettes et consternes.

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  • Que faire, mes chres petites, sinon oublier ces hrissons ? Nicaise a cru bien faire en les tuant ; et, en vrit, quen auriez-vous fait ? Comment les nourrir, les soigner ?

    Les petites trouvaient que Mme de Fleurville avait raison, mais ces hrissons leur faisaient piti ; elles ne rpondirent rien et revinrent la maison un peu abattues.

    Elles allaient reprendre leurs leons, lorsque Sophie arriva sur un ne avec sa bonne.

    Mme Fichini faisait dire quelle viendrait dner et quelle se dbarrassait de Sophie en lenvoyant davance.

    SOPHIE. Bonjour, mes bonnes amies ; bonjour, Marguerite ! Eh bien, Marguerite, tu tloignes ?

    MARGUERITE. Vous avez fait punir lautre jour ma chre Camille : je ne vous aime pas, mademoiselle.

    CAMILLE. coute, Marguerite, je mritais dtre punie pour mtre mise en colre : cest trs vilain de semporter.

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  • MARGUERITE, lembrassant tendrement. Cest pour moi, ma chre Camille, que tu tes mise en colre. Tu es toujours si bonne ! Jamais tu ne te fches.

    Sophie avait commenc par rougir de colre ; mais le mouvement de tendresse de Marguerite arrta ce mauvais sentiment ; elle sentit ses torts, sapprocha de Camille et lui dit, les larmes aux yeux :

    Camille, ma bonne Camille, Marguerite a raison : cest moi qui suis la coupable, cest moi qui ai eu le premier tort en rpondant durement la pauvre petite Marguerite, qui dfendait tes fraises. Cest moi qui ai provoqu ta juste colre en repoussant Marguerite et la jetant terre ; jai abus de ma force, jai froiss tous tes bons et affectueux sentiments. Tu as bien fait de me donner un soufflet ; je lai mrit, bien mrit. Et toi aussi, ma bonne petite Marguerite, pardonne-moi ; sois gnreuse comme Camille. Je sais que je suis mchante ; mais, ajouta-t-elle en fondant en larmes, je suis si malheureuse !

    ces mots, Camille, Madeleine, Marguerite

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  • se prcipitrent vers Sophie, lembrassrent, la serrrent dans leurs bras.

    Ma pauvre Sophie, disaient-elles toutes trois, ne pleure pas, nous taimons bien ; viens nous voir souvent, nous tcherons de te distraire.

    Sophie scha ses larmes et essuya ses yeux.... Merci, mille fois merci, mes chres amies, je

    tcherai de vous imiter, de devenir bonne comme vous. Ah ! si javais comme vous une maman douce et bonne, je serais meilleure ! Mais jai si peur de ma belle-mre ; elle ne me dit pas ce que je dois faire, mais elle me bat toujours.

    Pauvre Sophie ! dit Marguerite. Je suis bien fche de tavoir dteste.

    Non, tu avais raison, Marguerite, parce que jai t vraiment dtestable le jour o je suis venue.

    Camille et Madeleine demandrent Sophie de leur permettre dachever un devoir de calcul et de gographie.

    Dans une demi-heure nous aurons fini et nous irons vous rejoindre au jardin.

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  • MARGUERITE. Veux-tu venir avec moi, Sophie ? je nai pas de devoir faire.

    SOPHIE. Trs volontiers ; nous allons courir dehors.

    MARGUERITE. Je vais te raconter ce qui est arriv ce matin trois pauvres petits hrissons et leur maman.

    Et, tout en marchant, Marguerite raconta toute la scne du matin.

    SOPHIE. Et o les a-t-on jets, ces hrissons ?

    MARGUERITE. Dans la mare du potager. SOPHIE. Allons les voir ; ce sera trs

    amusant. MARGUERITE. Mais il ne faut pas trop

    approcher de leau ; maman la dfendu. SOPHIE. Non, non ; nous regarderons de loin. Elles coururent vers la mare et, comme elles

    ne voyaient rien, elles approchrent un peu. SOPHIE. En voil un, en voil un ! je le vois ;

    il nest pas mort, il se dbat. Approche,

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  • approche ; vois-tu ? MARGUERITE. Oui, je le vois ! Pauvre petit,

    comme il se dbat ! les autres sont morts. SOPHIE. Si nous lenfoncions dans leau

    avec un bton pour quil meure plus vite ? Il souffre, ce pauvre malheureux.

    MARGUERITE. Tu as raison. Pauvre bte ! le voici tout prs de nous.

    SOPHIE. Voil un grand bton : donne-lui un coup sur la tte, il enfoncera.

    MARGUERITE. Non, je ne veux pas achever de tuer ce pauvre petit hrisson ; et puis, maman ne veut pas que japproche de la mare.

    SOPHIE. Pourquoi ? MARGUERITE. Parce que je pourrais glisser

    et tomber dedans. SOPHIE. Quelle ide ! Il ny a pas le moindre

    danger. MARGUERITE. Cest gal ! il ne faut pas

    dsobir maman. SOPHIE. Eh bien, moi on na rien dfendu ;

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  • ainsi je vais tcher denfoncer ce petit hrisson. Et Sophie, savanant avec prcaution vers le

    bord de la mare, allongea le bras et donna un grand coup au hrisson, avec la longue baguette quelle tenait la main. Le pauvre animal disparut un instant, puis revint sur leau, o il continua se dbattre. Sophie courut vers lendroit o il avait reparu, et le frappa dun second coup de sa baguette. Mais, pour latteindre il lui avait fallu allonger beaucoup le bras ; au moment o la baguette retombait, le poids de son corps lentranant, Sophie tomba dans leau ; elle poussa un cri dsespr et disparut.

    Marguerite slana pour secourir Sophie, aperut sa main qui stait accroche une touffe de gent, la saisit, la tira elle, parvint faire sortir de leau le haut du corps de la malheureuse Sophie, et lui prsenta lautre main pour achever de la retirer.

    Pendant quelques secondes elle lutta contre le poids trop lourd qui lentranait elle-mme dans la mare ; enfin ses forces trahirent son courage, et

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  • la pauvre petite Marguerite se sentit tomber avec Sophie.

    La courageuse enfant ne perdit pas la tte, malgr limminence du danger ; elle se souvint davoir entendu dire Mme de Fleurville que, lorsquon arrivait au fond de leau, il fallait, pour remonter la surface, frapper le sol du pied ; aussitt quelle sentit le fond, elle donna un fort coup de pied, remonta immdiatement au-dessus de leau, saisit un poteau qui se trouva porte de ses mains, et russit, avec cet appui, sortir de la mare.

    Napercevant plus Sophie, elle courut toute ruisselante deau vers la maison en criant : Au secours, au secours ! Des faucheurs et des faucheuses qui travaillaient prs de l accoururent ses cris.

    Sauvez Sophie, sauvez Sophie ! elle est dans la mare ! criait Marguerite.

    Mlle Marguerite est tombe dans leau, criaient les bonnes femmes ; au secours !

    Sophie se noie, Sophie se noie, sanglotait

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  • Marguerite dsole ; allez vite son secours. Une des faneuses, plus intelligente que les

    autres, courut la mare, aperut la robe blanche de Sophie qui apparaissait un peu la surface de leau, y plongea un long crochet qui servait charger le foin, accrocha la robe, la tira vers le bord, allongea le bras, saisit la petite fille par la taille, et lenleva non sans peine.

    Pendant que la bonne femme sauvait lenfant, Marguerite, oubliant le danger quelle avait couru elle-mme, et ne pensant qu celui de Sophie, pleurait chaudes larmes et suppliait quon ne soccupt pas delle et quon retournt la mare.

    Camille, Madeleine, qui accoururent au bruit, augmentrent le tumulte en criant et pleurant avec Marguerite.

    Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville, entendant une rumeur extraordinaire, arrivrent prcipitamment et poussrent toutes deux un cri de terreur la vue de Marguerite, dont les cheveux et les vtements ruisselaient.

    Mon enfant, mon enfant ! scria Mme de

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  • Rosbourg. Que test-il donc arriv ? Pourquoi ces cris ?

    Maman, ma chre maman, Sophie se noie, Sophie est tombe dans la mare !

    ces mots, Mme de Fleurville se prcipita vers la mare, suivie du garde et des domestiques. Elle ne tarda pas rencontrer la faneuse avec Sophie dans ses bras, qui, elle aussi, pleurait chaudes larmes.

    Mme de Rosbourg, voyant lagitation, le dsespoir de Marguerite, ne comprenant pas bien ce qui la dsolait ainsi, et sentant la ncessit de la calmer, lui dit avec assurance :

    Sophie est sauve, chre enfant ; elle va trs bien, calme-toi, je ten conjure.

    Mais qui la sauve ? je nai vu personne. Tout le monde y a couru pendant que tu

    revenais. Cette assurance calma Marguerite ; elle se

    laissa emporter sans rsistance. Quand elle fut bien essuye, sche et

    rhabille, sa maman lui demanda ce qui tait

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  • arriv. Marguerite lui raconta tout, mais en attnuant ce quelle sentait tre mauvais dans linsistance de Sophie faire prir le pauvre hrisson et approcher de la mare, malgr lavertissement quelle avait reu.

    Tu vois, chre enfant, dit Mme de Rosbourg en lembrassant mille fois, si javais raison de te dfendre dapprocher de la mare. Tu as agi comme une petite fille sage, courageuse et gnreuse... Allons voir ce que devient Sophie.

    Sophie avait t emporte par Mme de Fleurville et lisa chez Camille et Madeleine, qui laccompagnaient. On lavait galement dshabille, essuye, frictionne, et on lui passait une chemise de Camille, quand la porte souvrit violemment et Mme Fichini entra.

    Sophie devint rouge comme une cerise ; lapparition furieuse et inattendue de Mme Fichini avait stupfi tout le monde.

    Quest-ce que japprends, mademoiselle ? vous avez sali, perdu votre jolie robe en vous laissant sottement tomber dans la mare ! Attendez, japporte de quoi vous rendre plus

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  • soigneuse lavenir. Et, avant que personne ait eu le temps de sy

    opposer, elle tira de dessous son chle une forte verge, slana sur Sophie et la fouetta coups redoubls, malgr les cris de la pauvre petite, les pleurs et les supplications de Camille et de Madeleine, et les remontrances de Mme de Fleurville et dlisa, indignes de tant de svrit. Elle ne cessa de frapper que lorsque la verge se brisa entre ses mains ; alors elle en jeta les morceaux et sortit de la chambre. Mme de Fleurville la suivit pour lui exprimer son mcontentement dune punition aussi injuste que barbare.

    Croyez, chre dame, rpondit Mme Fichini, que cest le seul moyen dlever des enfants ; le fouet est le meilleur des matres. Pour moi, je nen connais pas dautres.

    Si Mme de Fleurville net cout que son indignation, elle et chass de chez elle une si mchante femme ; mais Sophie lui inspirait une piti profonde : elle pensa que se brouiller avec la belle-mre, ctait priver la pauvre enfant de

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  • consolations et dappui. Elle se fit donc violence et se borna discuter avec Mme Fichini les inconvnients dune rpression trop svre. Tous ces raisonnements chourent devant la scheresse de cur et lintelligence borne de la mauvaise mre, et Mme de Fleurville se vit oblige de patienter et de subir son odieuse compagnie.

    Quand Mme de Rosbourg et Marguerite entrrent chez Camille et Madeleine, elles furent surprises de les trouver toutes deux pleurant, et Sophie en chemise, criant, courant et sautant par excs de souffrance, le corps ray et rougi par la verge dont les dbris gisaient terre.

    Mme de Rosbourg et Marguerite restrent immobiles dtonnement.

    Camille, Madeleine, pourquoi pleurez-vous ? dit enfin Marguerite, prte elle-mme pleurer. Qua donc la pauvre Sophie et pourquoi est-elle couverte de raies rouges ?

    Cest sa mchante belle-mre qui la fouette, chre Marguerite. Pauvre Sophie ! pauvre Sophie !

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  • Les trois petites entourrent Sophie et parvinrent la consoler force de caresses et de paroles amicales. Pendant ce temps lisa avait racont Mme de Rosbourg la froide cruaut de Mme Fichini, qui navait vu dans laccident de sa fille quune robe salie, et qui avait puni ce manque de soin par une si cruelle flagellation. Lindignation de Mme de Rosbourg gala celle de Mme de Fleurville et dlisa ; les mmes motifs lui firent supporter la prsence de Mme Fichini.

    Camille, Madeleine et Marguerite eurent besoin de faire de grands efforts pour tre polies table avec Mme Fichini. La pauvre Sophie nosait ni parler ni lever les yeux ; immdiatement aprs le dner, les enfants allrent jouer dehors. Quand Mme Fichini partit, elle promit denvoyer souvent Sophie Fleurville, comme le lui demandaient ces dames.

    Puisque vous voulez bien recevoir cette mauvaise crature, dit-elle en jetant sur Sophie un regard de mpris, je serai enchante de men dbarrasser le plus souvent possible ; elle est si mchante, quelle gte toutes mes parties de

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  • plaisir chez mes voisins. Au revoir, chres dames... Montez en voiture, petite sotte ! ajouta-t-elle en donnant Sophie une grande tape sur la tte.

    Quand la voiture fut partie, Camille et Madeleine, qui ntaient pas revenues de leur consternation, ne voulurent pas aller jouer ; elles rentrrent au salon, o, avec leur maman et avec Mme de Rosbourg, elles causrent de Sophie et des moyens de la tirer le plus souvent possible de la maison maternelle. Marguerite tait couche depuis longtemps ; Camille et Madeleine finirent par se coucher aussi, en rflchissant au malheur de Sophie et en remerciant le bon Dieu de leur avoir donn une si excellente mre.

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  • IX

    Poires voles Quelques jours aprs laventure des hrissons,

    Mme de Fleurville avait dner quelques voisins, parmi lesquels elle avait engag Mme Fichini et Sophie.

    Camille et Madeleine ntaient jamais lgantes ; leur toilette tait simple et propre. Les jolis cheveux blonds et fins de Camille et les cheveux chtain clair de Madeleine, doux comme de la soie, taient partags en deux touffes bien lisses, bien nattes et rattaches au-dessus de loreille par de petits peignes ; lorsquon avait du monde dner, on y ajoutait un nud en velours noir. Leurs robes taient en percale blanche tout unie ; un pantalon petits plis et des brodequins en peau compltaient cette simple toilette. Marguerite tait habille de mme ; seulement

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  • ses cheveux noirs, au lieu dtre relevs, tombaient en boucles sur son joli petit cou blanc et potel. Toutes trois avaient le cou et les bras nus quand il faisait chaud ; le jour dont nous parlons, la chaleur tait touffante.

    Quelques instants avant lheure du dner, Mme Fichini arriva avec une toilette dune lgance ridicule pour la campagne. Sa robe de soie lilas clair tait garnie de trois amples volants bords de ruches, de dentelles, de velours ; son corsage tait galement bariol de mille enjolivures qui le rendaient aussi ridicule que sa jupe ; lampleur de cette jupe tait telle, que Sophie avait t relgue sur le devant de la voiture, au fond de laquelle stalait majestueusement Mme Fichini et sa robe. La tte de Sophie paraissait seule au milieu de cet amas de volants qui la couvraient. La calche tait dcouverte ; la socit tait sur le perron. Mme Fichini descendit, triomphante, grasse, rouge, bourgeonne. Ses yeux tincelaient dorgueil satisfait ; elle croyait devoir tre lobjet de ladmiration gnrale avec sa robe de mre Gigogne, ses gros bras nus, son petit chapeau plumes de mille couleurs couvrant ses cheveux

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  • roux, et son cordon de diamants sur son front bourgeonn. Elle vit avec une satisfaction secrte les toilettes simples de toutes ces dames ; Mmes de Fleurville et de Rosbourg avaient des robes de taffetas noir uni ; aucune coiffure nornait leurs cheveux, relevs en simples bandeaux et natts par derrire ; les dames du voisinage taient les unes en mousseline unie, les autres en soie lgre ; aucune navait ni volants, ni bijoux, ni coiffure extraordinaire. Mme Fichini ne se trompait pas en pensant leffet que ferait sa toilette ; elle se trompa seulement sur la nature de leffet quelle devait produire : au lieu dtre ladmiration, ce fut une piti moqueuse.

    Me voici, chres dames, dit-elle en descendant de voiture et en montrant son gros pied chauss de souliers de satin lilas pareil la robe, et bouffettes de dentelle ; me voici avec Sophie comme saint Roch et son chien.

    Sophie, masque dabord par la robe de sa belle-mre, apparut son tour, mais dans une toilette bien diffrente : elle avait une robe de grosse percale faite comme une chemise, attache

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  • la taille avec un cordon blanc ; elle tenait ses deux mains tales sur son ventre.

    Faites la rvrence, mademoiselle, lui dit Mme Fichini. Plus bas donc ! quoi sert le matre de danse que jai pay tout lhiver dix francs la leon et qui vous a appris saluer, marcher et avoir de la grce ? Quelle tournure a cette sotte avec ses mains sur son ventre !

    Bonjour, ma petite Sophie, dit Mme de Fleurville ; va embrasser tes amies. Quelle belle toilette vous avez, madame ! ajouta-t-elle pour dtourner les penses de Mme Fichini de sa belle-fille. Nous ne mritons pas de pareilles lgances avec nos toilettes toutes simples.

    Comment donc, chre madame ! vous valez bien la peine quon shabille. Il faut bien user ses vieilles robes la campagne.

    Et Mme Fichini voulut prendre place sur un fauteuil, prs de Mme de Rosbourg ; mais la largeur de sa robe, la raideur de ses jupons repoussrent le fauteuil au moment o elle sasseyait, et llgante Mme Fichini tomba par terre.

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  • Un rire gnral salua cette chute, rendue ridicule par le ballonnement de tous les jupons, qui restrent bouffants, faisant un norme cerceau au-dessus de Mme Fichini, et laissant dcouvert deux grosses jambes dont lune gigotait avec emportement, tandis que lautre restait immobile dans toute son ampleur.

    Mme de Fleurville, voyant Mme Fichini tendue sur le plancher, comprima son envie de rire, sapprocha delle et lui offrit son aide pour la relever ; mais ses efforts furent impuissants, et il fallut que deux voisins, MM. de Vortel et de Plan, lui vinssent en aide.

    trois, ils parvinrent relever Mme Fichini ; elle tait rouge, furieuse, moins de sa chute que des rires excits par cet accident, et se plaignit dune foulure la jambe.

    Sophie se tint prudemment lcart, pendant que sa belle-mre recevait les soins de ces dames ; quand le mouvement fut calm et que tout fut rentr dans lordre, elle demanda tout bas Camille de sloigner.

    Pourquoi veux-tu ten aller ? dit Camille ;

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  • nous allons dner linstant. Sophie, sans rpondre, carta un peu ses mains

    de son ventre, et dcouvrit une norme tache de caf au lait.

    SOPHIE, trs bas. Je voudrais laver cela. CAMILLE, bas. Comment as-tu pu faire cela

    en voiture ? SOPHIE, bas. Ce nest pas en voiture, cest ce

    matin djeuner : jai renvers mon caf sur moi. CAMILLE, bas. Pourquoi nas-tu pas chang

    de robe pour venir ici ? SOPHIE, bas. Maman ne veut pas ; depuis

    que je suis tombe dans la mare, elle veut que jaie des robes faites comme des chemises, et que je les porte pendant trois jours.

    CAMILLE, bas. Ta bonne aurait d au moins laver cette tache, et repasser ta robe.

    SOPHIE, bas. Maman le dfend ; ma bonne nose pas.

    Camille appelle tout bas Madeleine et Marguerite, toutes quatre sen vont. Elles courent

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  • dans leur chambre ; Madeleine prend de leau, Marguerite du savon, elles lavent, elles frottent avec tant dactivit que la tache disparat ; mais la robe reste mouille, et Sophie continue y appliquer ses mains jusqu ce que tout soit sec. Elles rentrent toutes au salon au moment o lon allait se mettre table. Mme Fichini boite un peu ; elle est enchante de lintrt quelle croit inspirer, et ne fait pas attention Sophie, qui en profite pour manger comme quatre.

    Aprs dner, toute la socit va se promener. On se dirige vers le potager ; Mme de Fleurville fait admirer une poire despce nouvelle, dune grosseur et dune saveur remarquables. Le poirier qui la produisait tait tout jeune et nen avait que quatre.

    Tout le monde sextasiait sur la grosseur extraordinaire de ces poires.

    Je vous engage, mesdames et messieurs, venir les manger dans huit jours ; elles auront encore grossi et seront mres point , dit Mme de Fleurville.

    Chacun accepta linvitation ; on continua la

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  • revue des fruits et des fleurs. Sophie suivait avec Camille, Madeleine et

    Marguerite. Les belles poires la tentaient ; elle aurait bien voulu les cueillir et les manger ; mais comment faire ? Tout le monde la verrait... Si je pouvais rester toute seule en arrire ! se dit-elle. Mais comment pourrai-je loigner Camille, Madeleine et Marguerite ? Quelles sont ennuyeuses de ne jamais me laisser seule !

    Tout en cherchant le moyen de rester derrire ses amies, elle sentit que sa jarretire tombait.

    Bon, voil un prtexte. Et, sarrtant prs du poirier tentateur, elle se

    mit arranger sa jarretire, regardant du coin de lil si ses amies continuaient leur chemin.

    Que fais-tu l ? dit Camille en se retournant.

    SOPHIE. Jarrange ma jarretire, qui est dfaite.

    CAMILLE. Veux-tu que je taide ? SOPHIE. Non, non, merci ; jaime mieux

    marranger moi-mme.

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  • CAMILLE. Je vais tattendre alors. SOPHIE, avec impatience. Mais non, va-ten,

    je ten supplie ! tu me gnes. Camille, surprise de lirritation de Sophie, alla

    rejoindre Madeleine et Marguerite. Aussitt quelle fut loigne, Sophie allongea

    le bras, saisit une poire, la dtacha et la mit dans sa poche. Une seconde fois elle tendit le bras, et, au moment o elle cueillait la seconde poire, Camille se retourna et vit Sophie retirer prcipitamment sa main et cacher quelque chose sous sa robe.

    Camille, la sage, lobissante Camille, qui et t incapable dune si mauvaise action, ne se douta pas de celle que venait de commettre Sophie.

    CAMILLE, riant. Que fais-tu donc l, Sophie ? Quest-ce que tu mets dans ta poche ? et pourquoi es-tu si rouge ?

    SOPHIE, avec colre. Je ne fais rien du tout, mademoiselle ; je ne mets rien dans ma poche et je ne suis pas rouge du tout.

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  • CAMILLE, avec gaiet. Pas rouge ! Ah ! vraiment oui, tu es rouge. Madeleine, Marguerite, regardez donc Sophie : elle dit quelle nest pas rouge.

    SOPHIE, pleurant. Tu ne sais pas ce que tu dis ; cest pour me taquiner, pour me faire gronder que tu cries tant que tu peux que je suis rouge ; je ne suis pas rouge du tout. Cest bien mchant toi.

    CAMILLE, avec la plus grande surprise. Sophie, ma pauvre Sophie, mais quas-tu donc ? Je ne voulais certainement pas te taquiner, encore moins te faire gronder. Si je tai fait de la peine, pardonne-moi.

    Et la bonne petite Camille courut Sophie pour lembrasser. En approchant, elle sentit quelque chose de dur et de gros qui la repoussait ; elle baissa les yeux, vit lnorme poche de Sophie, y porta involontairement la main, sentit les poires, regarda le poirier et comprit tout.

    Ah ! Sophie, Sophie ! lui dit-elle dun ton de reproche, comme cest mal, ce que tu as fait !

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  • Laisse-moi tranquille, petite espionne, rpondit Sophie avec emportement ; je nai rien fait : tu nas pas le droit de me gronder ; laisse-moi, et ne tavise pas de rapporter contre moi.

    Je ne rapporte jamais, Sophie. Je te laisse ; je ne veux pas rester prs de toi et de ta poche pleine de poires voles.

    La colre de Sophie fut alors son comble ; elle levait la main pour frapper Camille, lorsquelle rflchit quune scne attirerait lattention et quelle serait surprise avec les poires. Elle abaissa son bras lev, tourna le dos Camille, et, schappant par une porte du potager, courut se cacher dans un massif pour manger les fruits drobs.

    Camille resta immobile, regardant Sophie qui senfuyait ; elle ne saperut pas du retour de toute la socit et de la surprise avec laquelle la regardaient sa maman, Mme de Rosbourg et Mme Fichini.

    Hlas ! chre madame, scria Mme Fichini, deux de vos belles poires ont disparu !

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  • Camille tressaillit et regarda le poirier, puis ces dames.

    Sais-tu ce quelles sont devenues, Camille ? demanda Mme de Fleurville.

    Camille ne mentait jamais. Oui, maman, je le sais. Tu as lair dune coupable. Ce nest pas toi

    qui les as prises ? Oh non ! maman. Mais alors o sont-elles ? Qui est-ce qui

    sest permis de les cueillir ? Camille ne rpondit pas. MADAME DE ROSBOURG. Rponds, ma petite

    Camille ; puisque tu sais o elles sont, tu dois le dire.

    CAMILLE, hsitant. Je..., je... ne crois pas, madame..., je... ne dois pas dire...

    MADAME FICHINI, riant aux clats. Ha, ha, ha ! cest comme Sophie, qui vole et mange mes fruits et qui ment ensuite. Ha, ha, ha ! ce petit ange qui ne vaut pas mieux que mon dmon ! Ha,

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  • ha, ha ! fouettez-la, chre madame, elle avouera. CAMILLE, avec vivacit. Non, madame, je ne

    fais pas comme Sophie ; je ne vole pas, et je ne mens jamais !

    MADAME DE FLEURVILLE. Mais pourquoi, Camille, si tu sais ce que sont devenues ces poires, ne veux-tu pas le dire ?

    Camille baissa les yeux, rougit et rpondit tout bas : Je ne peux pas.

    Mme de Rosbourg avait une telle confiance dans la sincrit de Camille, quelle nhsita pas la croire innocente ; elle souponna vaguement que Camille se taisait par gnrosit ; elle le dit tout bas Mme de Fleurville, qui regarda longuement sa fille, secoua la tte et sloigna avec Mme de Rosbourg et Mme Fichini. Cette dernire riait toujours dun air moqueur. La pauvre Camille, reste seule, fondit en larmes.

    Elle sanglotait depuis quelques instants, lorsquelle sentendit appeler par Madeleine, Sophie et Marguerite.

    Camille ! Camille ! o es-tu donc ? nous te

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  • cherchons depuis un quart dheure. Camille scha promptement ses larmes, mais

    elle ne put cacher la rougeur de ses yeux et le gonflement de son visage.

    Camille, ma chre Camille, pourquoi pleures-tu ? lui demanda Marguerite avec inquitude.

    Je... ne pleure pas : seulement... jai..., jai... du chagrin.

    Et, ne pouvant retenir ses pleurs, elle recommena sangloter. Madeleine et Marguerite lentourrent de leurs bras et la couvrirent de baisers, en lui demandant avec instance de leur confier son chagrin.

    Aussitt que Camille put parler, elle leur raconta quon la souponnait davoir mang les belles poires que leur maman conservait si soigneusement. Sophie, qui tait reste impassible jusqualors, rougit, se troubla, et demanda enfin dune voix tremblante dmotion : Est-ce que tu nas pas dit... que tu savais..., que tu connaissais...

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  • CAMILLE. Oh non ! je ne lai pas dit ; je nai rien dit.

    MADELEINE. Comment ! est-ce que tu sais qui a pris les poires ?

    CAMILLE, trs bas. Oui. MADELEINE. Et pourquoi ne las-tu pas dit ? Camille leva les yeux, regarda Sophie et ne

    rpondit pas. Sophie se troublait de plus en plus ; Madeleine

    et Marguerite stonnaient de lembarras de Camille, de lagitation de Sophie. Enfin Sophie, ne pouvant plus contenir son sincre repentir et sa reconnaissance envers la gnreuse Camille, se jeta genoux devant elle en sanglotant : Pardon, oh pardon, Camille, ma bonne Camille ! Jai t mchante, bien mchante ; ne men veux pas.

    Marguerite regardait Sophie dun il enflamm de colre ; elle ne lui pardonnait pas davoir caus un si vif chagrin sa chre Camille.

    Mchante Sophie, scria-t-elle, tu ne viens ici que pour faire du mal ; tu as fait punir un jour

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  • ma chre Camille, aujourdhui tu la fais pleurer ; je te dteste, et cette fois-ci cest pour de bon ; car, grce toi, tout le monde croit Camille gourmande, voleuse et menteuse.

    Sophie tourna vers Marguerite son visage baign de larmes et lui rpondit avec douceur :

    Tu me fais penser, Marguerite, que jai encore autre chose faire qu demander pardon Camille ; je vais de ce pas, ajouta-t-elle en se levant, dire ma belle-mre et ces dames que cest moi qui ai vol les poires, que cest moi qui dois subir une svre punition ; et que toi, bonne et gnreuse Camille, tu ne mrites que des loges et des rcompenses.

    Arrte, Sophie, scria Camille en la saisissant par le bras ; et toi, Marguerite, rougis de ta duret, sois touche de son repentir.

    Marguerite, aprs une lutte visible, sapprocha de Sophie et lembrassa, les larmes aux yeux. Sophie pleurait toujours et cherchait dgager sa main de celle de Camille pour courir la maison et tout avouer. Mais Camille la retint fortement et lui dit :

    100

  • coute-moi, Sophie, tu as commis une faute, une trs grande faute ; mais tu las dj rpare en partie par ton repentir. Fais-en laveu maman et Mme de Rosbourg ; mais pourquoi le dire ta belle-mre, qui est si svre et qui te fouettera impitoyablement ?

    Pourquoi ? pour quelle ne te croie plus coupable. Elle me fouettera, je le sais ; mais ne laurais-je pas mrit ?

    ce moment, Mme de Rosbourg sortit de la serre laquelle taient adosss les enfants et dont la porte tait ouverte.

    Jai tout entendu, mes enfants, dit-elle ; jarrivais dans la serre au moment o vous accouriez prs de Camille, et cest moi qui me charge de toute laffaire. Je raconterai Mme de Fleurville la vrit ; je la cacherai Mme Fichini, laquelle je dirai seulement que linnocence de Camille a t reconnue par laveu du coupable, que je me garderai bien de nommer. Ma petite Camille, ta conduite a t belle, gnreuse, au-dessus de tout loge. La tienne, Sophie, a t bien mauvaise au commencement, belle et noble la

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  • fin ; toi, Marguerite, tu as t trop svre, ta tendresse pour Camille ta rendue cruelle pour Sophie ; et toi, Madeleine, tu as t bonne et sage. Maintenant, tchons de tout oublier et de finir gaiement la journe. Je vous ai mnag une surprise : on va tirer une loterie ; il y a des lots pour chacune de vous.

    Cette annonce dissipa tous les nuages ; les visages reprirent un air radieux, et les quatre petites filles, aprs stre embrasses, coururent au salon. On les attendait pour commencer.

    Sophie gagna un joli mnage et une papeterie. Camille, un joli bureau avec une bote de

    couleurs, cent gravures enluminer, et tout ce qui est ncessaire pour dessiner, peindre et crire.

    Madeleine, quarante volumes de charmantes histoires et une jolie bote ouvrage avec tout ce quil fallait pour travailler.

    Marguerite, une charmante poupe en cire et un trousseau complet dans une jolie commode.