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Contes I

Jean-Aubert Loranger

Contes I

Les contes de La Patrie

BeQ

Jean Aubert Loranger

1896-1942

Les contes de la Patrie

Les contes de Jo Folcu

Tome I

La Bibliothque lectronique du Qubec

Collection Littrature qubcoise

Volume 98: version 1.1

Jean Aubert Loranger a surtout crit de la posie, dont deux recueils: Les Atmosphres en 1920 et Pomes en 1922. Il est entr lcole littraire de Montral en 1920 et il a fait du journalisme jusqu sa mort en 1942. En 1925, il a publi, Montral, un recueil de contes et nouvelles du Terroir, intitul Le village, avec, en surtitre, la recherche du rgionalisme.

En 1940, pour le compte du journal La Patrie, Loranger cre le personnage de Jo Folcu, marchand de tabac en feuilles.

Image de la couverture:

Arthur Lismer (1885-1969)

St-Hilarion, 1928

Huile sur toile, 81,8 x 102,3 cm

http://www.mdq.org/collection2.htm

Le passeur

Prologue

Une rivire.

Sur la rive gauche qui est basse, il y a un village. Une seule rue le traverse par o entre sa vie, et les petites maisons, qui se font vis--vis, y sont comme attables. Tout au bout, la place dhonneur, lglise qui prside la confrrie des petites maisons.

Sur la rive droite qui est escarpe, cest une grande plaine avec des moissons, une plaine qui remue; et derrire un grand bois barre lhorizon, do vient une route vicinale jusqu la grve o est la cabane du passeur.

La route est flanque de poteaux tlgraphiques qui ont lair de grands rteaux debout sur leur manche.

Enfin, le bac du passeur qui est un morceau de la route qui flotte sur leau.

Le passeur

Quand vint lhomme la curiosit de connatre son ge, et quon lui eut fait voir le registre de sa vie avec laddition de ses jours qui faisaient quatre-vingts ans, il fut dabord moins effray de ce quil allait lui falloir bientt mourir que de limprvu de sa vieillesse.

Il ne se savait pas rendu si loin. Il avait avanc dans la vie sans regarder devant lui, la manire du rameur qui connat bien le parcours et qui ne se retourne pas vers lavant, tout occup quil est du mouvement de ses bras. Aussi, se retourna-t-il brusquement vers ce quil lui restait vivre, quand il eut senti par tout son corps la secousse de lanticipation de la fin, quand il sut la vieillesse subite quil devenait.

Lhomme navait jamais eu dautre mtier que celui de passeur, et pour gte, la bicoque aussi vieille que lui, sur lautre rive, tout au bord de leau, en face du village.

Ctait une vie organise avec un bac et une chaloupe: une raison dtre qui est la route dont il avait fonction de continuer llan par-dessus la rivire. Il tait une espce de batelier de la route. Il passait les pitons dans une petite chaloupe blanche quil maniait la rame; un grand bac rouge, guid dune rive lautre par un fil transversal, servait aux voitures et aux charges lourdes.

Il causait peu, ce qui avait loign de lui les sympathies.

Le bonhomme tait lent dans son travail, mais assidu. Si un attelage sonnait sur la route, il sortait sans se hter de sa sieste quil prenait sa porte, et allait son poste lavant du bac, le dos courb et les mains sur le fil, prt tirer. Quand la voiture tait dbarque, il se faisait payer, puis se remettait tirer le fil sans rien dire. Le bac rejoignait lentement lautre rive, avec son petit bruit tranquille de papier froiss que faisait sous les panneaux leau qui se frisait. Puis lhomme reprenait sa sieste, immuable.

Ainsi donc, toute la longue vie que lhomme reconnut avoir t, quand il en apprit la dure, vint-il sajouter un peu de mort avec linquitude de ce quil allait tre. Il eut peur, non pas prcisment de la mort mais de ce quil allait tre avant la mort, de ce quallaient devenir ses bras, ses uniques bras, ce quil avait toujours t. Lnergie de pomper la vie comme dun puits tait encore en eux; mais il advint que lide de ne pouvoir pas toute la pomper, jusqu ce que le trou fut tari, devint sa pense fixe.

Lhomme fut pris de lgosme des travailleurs qui vivent du travail; lhomme eut peur de ne pouvoir pas travailler, il eut peur de la vie des vieillards qui ne travaillent pas, mais qui gardent assez de bras pour repousser la mort.

Donc, partir de ce jour de plus aux autres qui faisait sa quatre-vingtime anne, en plus des bras quil avait, le passeur se dcouvrit une ide, quelque chose de blotti dans sa tte qui la faisait souffrir. Lhomme commena de se connatre; en plus des bras, il avait une tte; et pour des heures de sieste il en prit contact, et on le vit se tenir pniblement la tte dans ses deux mains.

Les reins

Il arriva quun matin, son rveil, le passeur fit une autre grande dcouverte. Il constata quil avait non seulement un dos, do ses bras puisaient lnergie, mais aussi des reins.

Cela tait advenu la suite dune grande fatigue au sortir du lit. Il avait prouv son dos la sensation dune pesanteur inaccoutume, comme si la lourde paillasse y tait reste colle. Il eut, somme toute, limpression davoir repris en une seule nuit toutes les fatigues quil avait jadis laisses dans ses sommeils.

Il vint un homme qui parlait fort et qui le fit se mettre nu. Il laissa deux bouteilles et des paroles que le passeur dut se rpter plusieurs fois, avant den saisir toute la signification.

Cest vos reins, vieux, qui sont uss.

Cela fut toute une rvlation, et il ne cessa pas, pendant deux jours de se redire:

Jai des reins et ils sont uss.

Tout dabord, il nen avait voulu rien croire.

Habitu quil tait, par sa vie dhomme qui travaille, de ne voir dans le corps humain que des attributs du travail, il ne put pas concevoir lexistence en soi dune partie qui ft inutile. Avec des bras, il tirait tout le jour des rames qui psent du bout dtre dans leau; il traversait dune rive lautre des charges qui faisaient enfoncer son bac dun pied. Avec des jambes, il marchait au devant de largent, ou se tenait debout pour lattendre. Certes, il savait le dos ncessaire, ne ft-ce que pour se coucher dessus quand on est trop fatigu. Mais des reins, a ne servait rien, sinon faire souffrir, quand on les attrape.

Mais il vint lheure de sortir et de travailler, et comme la souffrance de son dos le suivait partout, dans sa chaloupe et dans son bac, il lui fallut bien sadmettre quil avait quelque chose l. Comme cette chose ne se tenait pas agrippe son paule ni ses hanches, il finit par reconnatre lexistence en lui des reins, et il en fut constern.

Son mal et ses reins sidentifirent donc en passant par sa connaissance. Ils furent une partie douloureuse son corps; ils furent une maladie qui lui venait du lit et du sommeil, ayant constat un redoublement de ses souffrances son rveil.

Puisque ses reins taient le mal son corps, il avait donc attrap les reins. Et si certains jours qui furent plus pesants que les autres, ses rames sarrtaient en lair comme le geste interrompu dun orateur qui ne trouve plus ses mots, le passeur sexcusait dtre, tout simplement, un pauvre homme qui porte ses reins.

Le vent

Ce jour-l, le passeur rama plus que de coutume. Ctait juillet, et des femmes traversaient par groupes pour une cueillette sur lautre rive.

Tout le matin qui fut calme, avec la rivire lisse, on aurait dit polie, la chaloupe ne discontinua point son va-et-vient de trait-dunion mobile des deux rives, la chaloupe avec ses rames grandes ouvertes en bras qui embrassent leffort, en bras ouverts comme crucifis sur le travail.

Vers le milieu du jour, il vint une heure trop belle au temps, une heure tout simplement trop belle pour quil en puisse continuer dtre ainsi. Il se produisit quelque chose qui tait un changement. Lair remua dans les arbres qui se prirent de tremblotements: lair poussa sur la cte, o les bras dun moulin tournoyrent lentement dans le lointain; lair se frotta contre la rivire qui cessa subitement de mirer les rives, comme une glace qui devient embue. Il se fit donc un changement; il fit du vent et le temps sassombrit.

Laprs-midi ne fut plus que du vent dans un temps gris.

Quand le passeur revint vers la rive o lattendait la dernire des femmes attardes, la rivire tait pleine de secousses et de chocs, et la chaloupe sautait sur leau qui semblait sbrouer. Il atterrit pniblement, puis il repartit avec la femme.

La chaloupe navanait que par petites propulsions, cause des rames qui lchaient prise subitement, et qui lanaient en lair des gerbes blanches; cause de toutes les vagues invitables qui frottaient sur la chaloupe; cause de lquilibre quil fallait tenir dans le balancement des rames plongeant avec un bruit et remontant comme pour respirer avant de replonger; enfin, cause du vent, et principalement des reins qui donnaient des langueurs et des sursauts au corps tout tordu qui tirait sur les bras tendus et quasi impuissants.

Le passeur extnu sentait le vent sur son front, tout le vent lourdement appuy son front et qui tonnait dans ses oreilles, comme sil avait eu sur les cts de la tte les grandes ailes dune coiffe de toile.

Quand le choc de la rive eut enfin immobilis lembarcation, le passeur, les bras ballants, saffaissa, puis.

Des volutes immenses de vent roulaient partout, serres comme une charge; des volutes immenses, une charge de volutes pesantes.

La tte

Quand la chaloupe toucha enfin la secousse de la grve o elle simmobilisa, les bras du passeur tombrent inertes le long de son corps, comme les rames quil venait de lcher aux flancs de lembarcation. Il eut un frisson, comme si des filets deau froide avaient coul dans ses os creux. Il prouva par tous ses membres le mal de ses reins, il eut sensation dune fissure ses reins par o toute la douleur se serait chappe pour envahir son corps. Il resta tordu sur sa banquet