[Dantec Maurice G] La Ou Tombent Les Anges(Bookos.org)

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    10-Oct-2015

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  • SRIE NOIRE

    Maurice Dantec

    L o tombentles anges

    Nouvelle

    SVM MAC - GALLIMARD

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  • Maurice Dantec

    L o tombentles anges

    A mon pre, Gilbert Souchal, rsistant et homme libre,Aux Bosniaques, pour les mmes raisons,A Sylvie, et notre fille, encore venir

    Cest la grande dglingueLa dcadence totaleLa dcade danges en descente dacideLe skylab en chute libreCest le crashVas-y bb cloue-moi,Screw-moi, shoote-moi, kamikaze-moiJsuis le point dimpactEt jcrois bienQuils vont balancer les gazJsuis plus rien, mais jsuis toutPas grand-chose mais jmen fousJsuis le kid dHiroshimaJsuis le fils de NagasakiJsuis le zro, baby, le zro et linfini(Pat Panik & MC Lunar, Le Zro et lInfini)

    Remerciements au journal Le Monde, dans lequel cette nouvelle ft publie

    pour la premire fois le 21 septembre 1995.

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    1Conversation avec un clown

    sign John Wayne Gacy

    Il faisait une putain de chaleur et jtais en train de me dire que je hassais le moisde juin et les baies vitres.

    Ctait pas vraiment cause de la clim en rideau depuis des jours, ni mme causedes loyers en retard qui saccumulaient, par simple je-men-foutisme, ni du courrierassez sec du proprio que javais trouv dans la messagerie, en allumant la consoledun coup de zappeur.

    Non, javais simplement vue plongeante sur le carrefour, derrire lequel se dres-saient les btiments de la nouvelle universit. Les baies vitres ntaient pas pro-grammables dans larcologie Youri Gagarine lpoque, et la disposition de monbureau ne men faisait pas rater une miette.

    Les filles rayonnantes de beaut et de sensualit, les formes en veil, la peau dorepar la lumire du soleil, les mouvements ondulants des croupes, la danse jumelle despoitrines qui oscillaient en rythme sous les tissus insolents de lgret, les jambesdcouvertes jusqu lextrme limite, tout cela sanimait sur lcran de plexi, avec lab-sence de piti coutumire de la vie en plein apoge.

    Je pianotais sans conviction sur le clavier, manipulais vaguement quelques objetsvirtuels avec le glove, naviguant dans le Net la recherche dinformations pour lesdeux-trois affaires en cours. Je rlais contre la clim, qui ne fonctionnait que parintermittence, alors quun dpanneur stait dplac dj deux fois en dix jours. Jemattendais ce que le systme de filtrage antibactrien tombe en rade son tour,ou les alertes antiradiations, ou une autre catastrophe dans ce got-l. Je pestaiscontre tout en gnral, et contre la chaleur, lt, et la sexualit en particulier. Il mar-rivait franchement davoir des dparts de trique soudains, lors de ces aprs-midimoites, longs comme des tunnels dautoroute. Le plus difficile, dans ces cas-l, cestde revenir la position initiale sans stre obligatoirement tap tout le parcours fl-ch, jusqu linvitable papier Kleenex.

    Dun geste, jaurais pu me brancher sur une des chanes pornos du rseau, tl-charger quelques logiciels bien vicelards et passer commande dune combi cybersex une bote de location spcialise de Grand Tunnel, prs des quais. Evidemment,jaurais surtout pu faire valser le neurocasque, les gloves et le clavier, et sortir dansla rue, deux tages plus bas, me frotter toute cette vie qui se dchanait dans la baievitre, comme un aquarium insupportable de fminit. Dans les deux cas, lintelli-gence artificielle de la Compagnie aurait pas apprci.

    Jai pas encore eu le temps de vous parler du boulot que je faisais lpoque, mais,comme la plupart des heureux lus qui pouvaient se vanter davoir un job, mesheures de tltravail taient troitement surveilles par la neuromatrice , qui, ilfaut le reconnatre, se tapait le plus gros du taf. Les neuromatrices sont laboutisse-

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    ment de toutes les recherches menes depuis la fin du XXe sicle sur les agentsintelligents , ces logiciels qui permirent peu peu lhumanit de naviguer dansdes masses sans cesse croissantes dinformations.

    Les intelligences artificielles sont des tres proto-conscients , selon la termi-nologie scientifique en vigueur, au quotidien, a veut dire quelles sont encore assezloin de lhumanit. Elles sont gnralement loyales, et rfractaires aux tentations surlesquelles nous avons bti notre histoire. Largent les laisse indiffrentes, le pouvoirne les intresse pas, et leur sexualit reste une vague hypothse, dans un avenir trsincertain. Tenter de corrompre une intelligence artificielle revient discuter math-matiques fractales avec un poirier, ou un prsentateur de tl.

    Mon travail pouvait sapparenter celui des privs, les mythiques dtectives dusicle prcdent. Moi aussi, jtais pay pour collecter des informations. Il marrivaitparfois de me comparer un Marlowe ou un Sam Spade de lge neurocyber ,surtout lorsquil sagissait de frimer une gonzesse au Machine Head, ou chez MCRandom, les bars de Grand Tunnel o je flinguais mes nuits coups de molculesdiverses et de bires de contrebande indochinoises. Evidemment, je passais soussilence la ralit moins tapageuse dont tait compos notre quotidien laCompagnie.

    La Compagnie. Cest comme a quon appelait notre employeur, entre nous, lAgence Oshiro de PariSud. Une sorte de coutume qui stait repasse de gnra-tion en gnration depuis la cration de lentreprise Oshiro Security andTechnology, au dbut du sicle, par un ancien agent nippo-amricain de la NSA.

    Comme tous les autres, jtais autonome, avec un contrat qui me liait la bote,et une obligation de rsultat. Javais t engag par Oshiro lt prcdent, et au boutdun an je men sortais tout juste. Cest peine si les deux coups brillants mensdentre de jeu, ds mon embauche, me faisait esprer un poil de sollicitude de lapart des patrons de lagence locale, les frres Kemal, des Turcs qui on la faisait pas.

    Comme tous les autres, mon boulot consistait surveiller les systmes dinfor-mation de personnes prives ou dentreprises sensibles. Des compagnies high-tech,ou des financiers internationaux, qui devaient se protger du froce apptit despirates technos. On surveillait les communications internes et externes de lentrepri-se, ou du raider. On pistait les traces de virus ventuels, on traquait les systmes des-pionnage ennemis et on naviguait sur le Net la recherche de renseignements sur lescompagnies ou investisseurs rivaux.

    Entre autres, on devait sassurer en permanence du bon fonctionnement des sys-tmes de scurit, et on tait habilits mener de fausses oprations dintrusion,pour les tester.

    Sr que a on savait faire.Ctait notre truc, cest pour a quon avait t engags.Comme tous les autres ou presque, javais commenc ma carrire de lautre ct

    de la barrire.Pendant cinq ans, avec Zlatko et Djamel, on a parcouru le rseau, sous des iden-

    tits changeantes. On oprait en groupe, en partageant les risques, nos trucs, noslogiciels et en laborant une stratgie commune, qui visait gnralement attaquerla cible de trois cts la fois, avec une opration de diversion, camouflant undeuxime leurre, masquant la vraie manuvre. Ou alors des intrusions croises ,

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    qui faisaient perdre la boule aux logiciels antivirus et aux agents de scurit desgrandes compagnies, nos cibles de prdilection. On vidait des comptes, on craquaitdes cartes de crdit, et on piratait des secrets industriels quon revendait ensuite prix dor des Triades asiatiques, installes au sud de la Cit-Muse de Paris-Ville-Lumire. Lancienne capitale tait devenue un parc touristique gant dEuroDisneyUnlimited, alors que jtais encore tout mme, lorsque le pays, ruin par deux dcen-nies de dclin et de guerres civiles, avait t mis aux enchres par la communautinternationale. Au sud du treizime arrondissement, autour du vieux complexeChinagora, les mafias asiatiques avaient difi un vritable Las Vegas, la face noc-turne de Paris-Ville-Lumire. Les cars de touristes japonais, chinois, arabes ourusses qui se dversaient le jour dans les diffrents quartiers reconstitus (leMontparnasse des annes vingt, le Palais-Royal de lpoque de Molire, leMontmartre des symbolistes, le Saint-Germain existentialiste de laprs-deuximeguerre mondiale), tous ces autobus lectriques aux couleurs criardes franchissaient lafrontire de lancien priphrique ds que la nuit tombait, pour approvisionner lescaisses des Triades, aprs avoir rempli celles du ministre du patrimoine culturel etdEuroDisney.

    Tout a pour dire que les Triades payaient rudement bien, elles auraient puracheter la Compagnie de Mickey Mouse et la ville de Paris, cash, si elles navaientpas intelligemment prfr les racketter.

    Pour nous, a a bien march pendant cinq ans. On se faisait du pognon, on com-menait frquenter les clbrits du sub-monde , on vivait comme des rock-stars, harcels de groupies en chaleur, quon retrouvait jusque dans nos plumards,aprs une nuit passe se faire vider dans un HyperDme quelconque, par dautrescratures au sexe indtermin. Ce fut la grande poque des premiers hallucinognes dimension neurofractale, les premires neuronexions avec des cerveaux artificiels,les expriences cyberdliques , o plusieurs esprits humains se partageaient lesressources dune intelligence artificielle, tout a on se le prit de plein fouet, en plei-ne ascension. On parlait de rupture pistmologique majeure, des sociologues, desco-ethnologues proclamrent la venue dun nouvel ge. Nous, on se tapait des gon-zesses, on se neurobranchait sur des univers virtuels quon crait plusieurs, ou ensolitaire, on avalait toutes les molcules disponibles dun bout lautre de la plan-te, et on vidait des comptes pour alimenter la machine.

    a pouvait pas durer ternellement, cest sr.

    *

    Le premier stre fait serrer, cest Djamel. Au printemps 2032, les flics de laCeinture lont chop pour une obscure histoire de sexe et de drogue illicite avec unemineure, et lors dune perquise ils sont tombs sur ses disques secrets , bourrsde neurovirus dernire gnration, des trucs quil achetait rgulirement une TriadedIvry. Cest pass au ras de nos fesses, Zlatko et moi. On sest vanouis dans lanature, chacun de son ct, en se demandant si Djamel respecterait notre codedhonneur, celui de ne trahir en aucun cas ses associs, et de porter le chapeau, seul,en cas de problme. Zlatko sest cass pour le Brsil, o je crois quil est encore, moijai commis lerreur de rester dans le coin, en Europe, pas trop loin.

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    Je suis all en Tchcoslovaquie, sous une fausse identit, puis en Hongrie, sousune autre. Je suis rest deux ans Budapest, avec une migre no-zlandaise. Quandelle ma plaqu pour un type qui essayait vraiment de faire quelque chose de savie , un jeune peintre amricain qui faisait beaucoup defforts pour ressembler Warhol, jai zon en Allemagne, vidant ce qui me restait de pognon, et un beaumatin je me suis retrouv dans une bagnole qui partait pour Paris, avec un Danoiset deux Allemandes de Berlin. Jy grillais ma dernire identit factice, ainsi que plu-sieurs millions de neurones, dans une drive qui dura prs dune semaine. Unesemaine de dinguerie pure, faite de sexe dans toutes les positions et tous les endroitspossibles, de jour, de nuit, larrt, en roulant, le tout avec un stock de drogues neu-rofractales illicites que javais dnich dans un cyberbazar moiti clando, prs delancien Mur.

    En arrivant, il me restait de quoi survivre un mois ou deux dans un htel deseconde zone. Jai mme pas pens quun autre choix tait possible.

    Trois mois plus tard, javais dj dtourn un bon paquet de comptes bancaires,en me servant dun Personal neuroComputer dernier cri, dop par une volumineusepanoplie de logiciels interdits, une association avec Youri Krevtchenko, le seul vraipote que jai jamais eu dans la conurb sud, part Zlatko et Djamel.

    Les choses taient dj en train de changer lpoque.Larme amricaine avait, parat-il, dot ses intelligences artificielles de neuro-

    toxines mortelles, pour tout visiteur intempestif lintrieur de ses bases de donnesstratgiques. Le sujet tait en discussion dans plusieurs Forums de lONU lpoque, mais un agent des services secrets amricains, qui dsirait garder son inco-gnito, avait fait savoir sur le Net que peu importe la dcision que prendra lONU en lamatire, nous savons fabriquer ces programmes, nous possdons la technologie ncessaire, cela veut direquils pourront tre ractivs tout moment, et dans le plus grand secret bien entendu .

    a avait le mrite dtre clair.Et a provoqua la mort de Dixon Orbit, un de mes potes du sub-monde , un

    type dAutobahn-City, dans la Ruhr. Il commit lerreur de sattaquer une entre-prise qui servait de couverture la CIA, ou un de ses drivs, on ne sut jamais vrai-ment. Lorsquil ressortit de lunivers neurovirtuel, quil retira son casque-interface etdcida de se taper une vire dans un bar, pour boire une bire, se lever une pute etfter a dignement toute la nuit, il tait juste en descente de neurofractales, un tatnormal pour tout pirate techno, la longue.

    Il sest allong sur le lit, sest endormi et ne sest jamais rveill.On la retrouv dix jours plus tard. Ctait lt. Un t hyper-chaud, un des pre-

    miers grands ts tropicaux, en Europe. Le voisin qui avait un double des cls et quia pntr dans lappartement pensait avoir affaire une simple panne de courant, et des steaks de cloneviande qui auraient pourri dans le bac dun conglo.

    Les toubibs conclurent une rupture danvrisme, tout en indiquant la prsencede protines bizarres et des traces rsiduelles de drogues qui pourraient les expliquer.

    En un an, une dizaine de cas analogues se produisirent, rien que dans mon sec-teur, la conurb PariSud.

    Pour Kader Speed17 , de Crteil, la chose se passa ainsi : un jour il se bran-cha sur un univers virtuel de sa confection, lintrieur de son propre neuromonde.Il le fit sans savoir que, lors de sa dernire neuronexion avec lextrieur, les flics de

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    la TechnoPol y avait infiltr un virus militaire trs puissant. Son IA personnelle luiparaissait toujours dvoue, mais ntait plus quun clone qui travaillait pour lenne-mi, une brigade spcialise de la Ceinture Sud. En trois mois, la neuromatrice enre-gistra assez de dlits pour que les flics lenvoient au frais une bonne dizaine dan-nes. Il y est mort au bout de cinq, lors de lpidmie de mningite mutante.

    Pour moi, ce fut encore diffrent.Un soir, aprs mtre gentiment branch sur un SexNet japonais, javais driv

    dans quelques banques dinformations svrement protges, en compagnie dunejeune Chinoise qui je faisais mon numro, alors quelle tait physiquement douzemille kilomtres de l. La fille proposa de me neurocharger un nouvel halluci-nogne fractal que les tudiants de luniversit de Shanghai fabriquaient sous le man-teau. Jai accept.

    Ce soir-l, la nuit tait belle, je men souviens clairement. La fille de Shanghai mavamp, on a fait lamour via le rseau, en tat neurotronique , comme dautresmillions dtres humains, puis je me suis couch, sombrant dans le sommeil alorsque le soleil se levait.

    Jai fait un drle de rve cette nuit -l. Je me suis retrouv avec la Chinoisedans une cabine spatiale, o on a test chaque cloison, chaque recoin, un Kama-Sutra complet en gravit zro. a me sembla durer des heures chaque fois, et entrechaque coup on discutait, en tat dapesanteur. Je savais pas ce que je lui racontaisau rve de Chinoise, mais jarrtais pas, e...