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DelphineGiraud

Sixansàt'attendre

Page 3: Delphine Giraud - librinova.com

©DelphineGiraud,2018

ISBNnumérique:979-10-262-1909-5

Courriel:[email protected]

Internet:www.librinova.com

LeCodedelapropriétéintellectuelleinterditlescopiesoureproductionsdestinéesàuneutilisationcollective.Toutereprésentationoureproductionintégraleoupartiellefaiteparquelqueprocédéquecesoit,sansleconsentementdel’auteuroudesesayantscause,estilliciteetconstitueunecontrefaçonsanctionnéeparlesarticlesL335-2etsuivantsduCodedelapropriétéintellectuelle.

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Celivreestuneœuvredefiction.Lesnoms,lespersonnages,leslieuxetlesévénementssonttousfictifs,ouutilisésfictivement.Touteressemblanceavecdespersonnesréelles,vivantesoumortes,desévénementsoudeslieuxseraitpurecoïncidence.

Couverture:SigolèneMétais

Photo:Fotolia

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Auxtroishommesdemavie.

**

L’espoirestledernieràmourir.

(Proverbebrésilien)

Tôtoutardunsecretpartagéserévèle.

(Pierre-Claude-VictorBoiste;LeDictionnaireUniversel–1800)

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PROLOGUE

L'airestencoreunpeuhumide,maispourlapremièrefoisdelajournée,lesoleilpointeleboutdesonnezàtraverslesnuagesgrisdecettedeuxièmequinzainedeMars.Rachelluioffresonvisage.Maisici,profiterdelafaiblemorsure de ses rayons est moins agréable qu'à la maison, car il suffitd'inspirer pour s'apercevoir que l'atmosphèren'y est pas pure.L'odeur despotsd'échappementdevientviteétouffante,etlegrondementsourddecetteviefoisonnantetoutautourd'elle,uncauchemarpourlesoreilles.ÀParis,lafoule compactequi sepresse sur les trottoirs aprèsune journéede travail,contraste avec le calme bienfaisant de la campagne vendéenne, dont al'habitude la jeune femme. Elle soupire bruyamment, mais songe qu'ellen'est pas là pour bien longtemps de toute façon. La porte claque en serefermantderrièreelle,cequilatiredesesrêveriesnostalgiques.Ellesemetàavancerdanslaruebruyante,s'éloignantdel'immeublebourgeoisdesonclient pour rejoindre son hôtel à quelques mètres de là. Aujourd'hui, M.Latour s'est montré particulièrement bavard, et Rachel sent poindre unlancinant mal de tête. Serrant sa sacoche avec son coude, elle masse sestempesdesesmajeurs.Racheletsonclientsontrestéstoutelajournéedansleséjourdel'appartement,quimanquecruellementdelumière,pouressayerde rafistoler les souvenirs éparpillés et désordonnés de M. Latour.D'ordinaire, Rachel ne se déplace pas chez ses clients. C'est à eux de sedébrouiller pour venir la voir dans le petit bureau qu'elle s'est aménagéedansleDomaineFamilial,depuisqu'elleestdevenuebiographe.Écrirepourles autres, retracer leur vie, faire vivre leurs mémoires, c'est ce qu'elles'appliqueàfairetouslesjours.SiRachelaacceptécettefoisdefairefidesapropredéontologie,c'estd'abordparcequel'unedesesanciennesclienteslui a demandé d'écrire pour son frère, qui n'est autre que M. Latour,respectable et respecté septuagénaire, connu de tous ceux qui aiment, deprèsoudeloin,lemondedelamode.Levieilhommen'aimeplusbeaucoupsedéplaceraussi loindechez lui,désormais.Maisaussiet surtout–cela,Rachel a un peu honte de l'avouer – parce qu'il lui a offert – en insistantdrôlementavantqu’ellen’accepte-unecoquettesommepourqu'ellepuissemeneràbiensonprojet.Cequ'ils'estengagéàluipayeréquivautàpeuprès

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à l'écriturede troisbiographies.La jeune femmesesentévidemmentdansl'obligationdesesurpasser.MêmesiM.Latours'estmontrétrèsgentil,soninvestissement, aussi bien pécuniaire, qu'au travers de son excitation dansl'écrituredesonhistoire,rajoutechezRachelunepressionsupplémentaire.

Rachelsent–plusqu'ellenel'entend,àcausedubrouhahaambiant–sonestomaccrierfamineaucreuxdesonventre.Ellesedemandeuninstantsielle ne ferait pas mieux de rebrousser chemin pour essayer un autrerestaurantqueceluidelaveille.Lepetitboui-bouidanslequelelleavouluse détendre hier soir ne possède que l'avantage de se situer à un pas duRepos Parisien. La cuisine n'y était vraiment pas fameuse. Comme pourcoupercoursàsonindécision,unegrossegouttevients'écrasersurlajouede la jeune femme. Elle ferait bien de se dépêcher, si elle ne veut pasprendre la saucée. Il semblerait qu'elle n'ait pas le temps de dénicher unmeilleurendroitpourcesoir.

Tantpis,ceserapourdemain.

Lafoulesepresseunpeuplussurletrottoir.Àcetinstant,qu'est-cequipousseRachelàleverlesyeuxetàtournerlatêtesurlagauche?Lorsqu'elleyrepensera,encoreetencore,lesjoursquisuivront,ellenetrouverapasderéponseàsaquestion.L'intuitionféminine,peut-être.Entoutcas,mueparcette espèce de force de la nature – le destin ? - Rachel regarde dans ladirectiondesbeauximmeublesenpierredatantdu19èmesiècle.Uneportes'ouvreaumêmemoment.Avantmêmededistinguernettementlapersonnequi sort du bâtiment, elle devine de qui il s'agit. Elle le reconnaît…d'instinct.C'est lui…Etsoncœurcessedebattreun instant. Ilmanqueunbattement, puis repart, dans une cadence effrénée. Les parisiens qui lafrôlaient jusqu'alors, la bousculent à présent. Elle s'est arrêtée en pleinmilieudutrottoir,sanscriergare.Pourautant,ellenebougepasdavantage.Parceque, tout simplement,ellenepeutpas.Sespieds refusentd'avancer.Ses jambes ne lui obéissent plus. De toute façon, son cerveau est bienincapable de leur formuler un quelconque ordre. Il est figé lui aussi. Figédans une interrogation muette, que tout-à-coup, son corps ressent l'envieviolentedehurler:

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PourquoiVincentest-ilici,alorsqu'ilétaitcenséêtremort?

Le sang reflue de son visage, ses oreilles bourdonnent, ses jambesflageolent. Le monde autour d’elle devient flou peu à peu. Il est le seulqu’elle voit nettement. De sa démarche chaloupée, il avance tout enremontant frileusement le col de son pardessus, la dépasse à seulementquelquesmètres,puiscontinuesaprogression,sansmêmes’apercevoirqu’ilestainsiobservé.Pétrifiée,ellelesuppliementalementdetournerlesyeuxvers elle. En vain. Elle est incapable d’esquisser le moindremouvement.Commedansunmauvais rêveoùelle seraitdevenuemuette,elleouvre labouche, mais aucun son ne sort. L’état de choc. Les interrogations.L’incapacitédepenserquetoutcecipuisseêtrevrai.Puislacertitude.Cetteintuitionprofondeetpuissantequiluisoufflequ’ellenesetrompepas.Quemalgrétouteslesquestionssuscitéesparcetterésurrection,c’estbienluiquidéambule dans les rues de la capitale. Et l’espoir. Le sang qui rosit denouveau ses joues. L’air qui emplit ses poumons en gonflant sa poitrined’espérance.Laviequireprendsoncoursautourd’elle,avecungoûtunpeudifférent.Lesgouttesd'eauglacéessursonvisageetsesmains,lescoupsdeklaxons,lesvrombissementsdesmoteurs.Toutluiparvientdenouveauavecnetteté.Etsespiedsquiavancentl’unaprèsl’autre.Quisemettentàcourir,à voler, presque. En jouant des coudes, elle se précipite vers ce passéressurgidenullepart,verscetimpossibledevenupossible…

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1

Rachel regarde au-dehors la pluie qui tombe, drue, sans discontinuerdepuis plusieurs jours. La flambée dans le poêle lui rappelle que leprintempsn'estpasencore là,etqu'il faudrapatienterencoreunpeuavantdepouvoirsedécouvrir.Elleenaassez,etsentl'impatiencecourirsoussapeau.Pourévacuerlatensionquil'habite,ellefileàlacuisineetfouilledanslesplacardsàlarecherched'unplatoùverserlesachetdecacahuètesqu'elletientdanslesmains.

—Pasici,laréprimandegentimentsamère.Dansceluidedroite.Aurais-tulatêteailleurs,Rachel?

Clotildes'approche,ettendlamaindoucementverslevisagedesafille,pourécarterlesmèchesdecheveuxrouxdesesyeux.Rachelsedégageenfaisantminedechercherdansleplacardindiqué.

—Tuasmauvaisemine,mafille.L'airdeParisneteréussitpasdutout,ondirait.

Uneridesoucieuses'installeentresesyeux,viteéclipséeparunsourire,àlavenuetonitruantedesonautrefille.

—Salutlacompagnie!Tiens,Rachel,tuesrentrée?TuauraispupasserauLoftmechercher,onauraitfaitqu'unevoiture!

Rachel ne relève pas la remarque.ConnaissantCarole, elle sait qu'il nes'agitpasd'unreproche.

Caroleétreintsasœuravecforce,puislacontempleenlatenantàboutdebras.

—C'est quoi ces cernes sous les yeux ?Tu as vraiment bossé pendanttrois jours,oubienM.Latour t'a fait faire le tourdesboîtesdenuitde lacapitale?

Ses paroles sont empreintes d'humour,mais le regard de Carole se faitsoupçonneux,etréellementinquietàmesurequ'elleobservesajumelle.Elle

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sentquequelquechoseluiéchappe,maiselleneparvientpasàsaisirquoi.LaréactiondeRachelestbienloindelarassurer.

—Non,non, toutvabien…maugrée-t-ellede façonpresque inaudible.J'avaisdutravail,c'esttout.

—C'est justement ce que j'étais en train de lui dire, insisteClotilde enlevantunsourcilpoursignifierqu'elleattenddesexplications.

—Jesuisunpeufatiguée,c'esttout.

Rachelvidelesachetdegâteauxapéritifsdansleramequin,puissedirigevers la salle à manger. Alors qu'elle se tient devant la porte, Cécile faitirruptiondanslacuisine,tenantungâteaudanschaquemain.

—J'apporteledessert,attention!SalutClotilde!SalutlesJuju!

Elleembrassechacuned'entreellesdedeuxbaiserssonoressurlesjoues.

—SalutTata!faitCarole,enjouée.Unecharlotteauchocolat,etunetarteàlanoixdecoco!Onestgâtésaujourd'hui!

La jeune femme se lèche les lèvres et fait mine de mettre un doigtgourmandsurlacharlotte.Cécileluiassèneunepetitetapesurlamain.

—Pastouche,magrande!J'aiditquej'avaisapportéledessert!Onn'apasencoremangé,àcequejesache!

—Oùsontleshommes?demandeClotilde.

—Danslasalleàmanger.Tonfrèreaoffertàtonmariunebouteilledevind'unnouveauproducteurdesenvirons.Tupensesqu'ilestdéjàentraindel'observersoustouteslescouturespourvoirs'ilestmeilleurquelesien!

Clotildeglousse tandisqu'elles s'avancent toutesdans la salleàmanger.Effectivement, Philippe, viticulteur de son état, est en train d'étudier avecconcentrationlarobepourpreetcristalline.Ilhumesonbouquet,faittournerleliquidedansleverreàballon.Visiblementunpeucontrariéparlaqualitédunectar, il reposesonverreets'avancevers lesfemmespourchangerdesujet.IlprendRachelparlesépaulesetl'embrassesurlesdeuxjoues.