Devilla L Theories de La Traduction

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    17-Jan-2016

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<ul><li><p>109 </p><p>Thories de la traduction et dichotomies traductologiques1 </p><p>Lorenzo Devilla Tous ceux qui sintressent la traduction sont confronts aux diffrents </p><p>problmes quelle pose ainsi quaux alternatives dichotomiques qui la caractrisent. Faut-il traduire la lettre ou privilgier lesprit ? Cette ligne de partage traverse toute lhistoire de la traduction. On navigue depuis des millnaires entre deux ples : la fidlit au texte et les contraintes et exigences de la langue traductrice. Dun ct, les tenants dune traduction littrale, quon appelle aussi transcodage ; de lautre, les partisans dune traduction libre. </p><p>Pourtant, il ne sagit pas ici de parcourir diachroniquement les tapes de cette longue tradition2. Notre objectif est plutt de brosser un tableau des principales tendances qui semblent saffirmer dans le domaine de ce quil est convenu dappeler aujourdhui la traductologie , selon les termes de Jean-Ren Ladmiral (1979), ou encore les translation studies, expression due James Holmes3. A la suite des apports les plus rcents de la recherche en traductologie, nous visons contraster (au sens de comparer) les diffrentes dmarches thoriques. </p><p>Si le problme de la fidlit loriginal, au texte de dpart, a fait lobjet de nombreuses discussions, notamment propos des textes littraires, une nouvelle opposition est actuellement au centre du dbat: traduction pdagogique (thme et version) versus traduction professionnelle. Nous allons nous y attarder en prtant une attention particulire aux aspects pdagogiques de la traduction, tant du ct de lenseignement universitaire que du ct de la formation la profession de traducteur. Louvrage de Daniel Gile (2005) tmoigne de lintrt que cette question suscite parmi les traductologues . Dune part la traduction comme exercice dapprentissage des langues et comme, pour employer une expression un peu jargonnante, procdure docimologique de contrle (Ladmiral 1984 : 42) des comptences en langue trangre. Dautre part, la traduction comme activit communicative 4 visant la transmission dun message. </p><p>A ces dichotomies fondamentales sen rajoute une autre, qui recoupe en ralit les prcdentes. Il sagit de lopposition typologique entre textes littraires et textes dits pragmatiques (Delisle 1980 : 22-24) ou </p></li><li><p>Lorenzo Devilla </p><p>AnnalSS 7, 2010 </p><p>110</p><p> informatifs (Gile 2005 : 3-4) : modes demploi, notices techniques, articles de presse, etc. En effet, nous verrons que dans la traduction des uvres , pour employer les termes dAntoine Berman (cit par Ladmiral 2004 : 41), on penche plutt du ct de la lettre alors que la traduction professionnelle , qui sintresse exclusivement aux textes pragmatiques , privilgie la traduction libre. </p><p>Ainsi, nous nous proposons de dgager les phnomnes voqus plus haut, essayant ensuite denvisager un dpassement des cloisons tanches qui semblent dominer dans les discours sur la traduction. Au fil de nos analyses, une attention particulire sera consacre au couple de langues italien-franais. </p><p> 1 Approches prescriptives et approches contrastives Les thorisations appeles prescriptives ne sont pas sans rappeler les </p><p>thories normatives de la langue. Songeons, par exemple, aux prescriptions de lAcadmie franaise : il faut dire X et non pas Y . Ces thories prnent ladaptation de la traduction aux habitudes de la langue darrive. Le fondateur de ce courant est Cicron. Dans la prface sa traduction (du grec en latin) des Discours de Dmosthne et dEschine, qui est un trait sur lloquence, il tient les propos suivants : je ne les ai pas rendus en simple traducteur (ut interpres), mais en orateur (sed ut orator) respectant leurs phrases, avec les figures de mots ou de penses, usant toutefois des termes adapts nos habitudes latines (cit par Oseki-Dpr 1999 : 19). Cicron rejette la traduction mot mot et se place rsolument dans le versant qui privilgie une traduction oriente vers le public, quon appelle aujourdhui cibliste , selon la dfinition de Jean-Ren Ladmiral (1986)5. Celui-ci reconnat dailleurs cette filiation (Oseki-Dpr 1999 : 33), se dmarquant pour autant des thories prescriptives, quil considre dpasses. Il propose, pour sa part, une traductologie productive (Ladmiral 2004 : 34-35) rejoignant ainsi, comme nous le verrons plus loin, les orientations actuelles dans le domaine traductologique. A la suite de Ladmiral, on parle dsormais de sourciers pour dsigner ceux qui prtent plus dattention la langue-source (LS), ou langue de dpart (LD), et de ciblistes , pour indiquer ceux qui visent la langue-cible (LC), ou langue darrive (LA)6. En revanche, le thoricien amricain Eugne Nida, considr par beaucoup comme le pre de la traductologie moderne, emploie respectivement les </p></li><li><p>Thories de la traduction et dichotomies traductologiques </p><p>AnnalSS 7, 2010 </p><p>111</p><p>expressions quivalence formelle et quivalence dynamique (Nida 1964). </p><p>Quant aux thories contrastives, elles sont moins axiologiques, se limitant comparer le texte-source et le texte-cible pour cerner les transformations subies par le premier lors du passage dans une autre langue. Ces thories focalisent donc sur lopration traduisante (Oseki-Dpr 1999 : 45), le but tant danalyser les procds employs par le traducteur. Elles sont d obdience linguistique (Ladmiral 2004 : 34), la traduction tant envisage comme passage dune langue lautre ; elles travaillent donc essentiellement sur la description linguistique. Comme il la fait pour les thories prescriptives, Ladmiral (Ladmiral 2004 : 34) prend ses distances par rapport ce modle aussi, estimant quil sagit de la traductologie dhier . </p><p>Cest en effet aux annes 50 et 60, en priode structuraliste, que ces thories se dveloppent. En 1958, parat La stylistique compare du franais et de langlais de Vinay et Darbelnet. Il sagit, comme lpoque le prconise, dune tude comparative. Les auteurs, deux canadiens, essayent de rpondre aux besoins de leur pays, au statut linguistique bilingue franco-anglais. Ils proposent des rgles de traduction qui contrastent avec celles pratiques jusqualors, poses de faon ngative ( ce quil ne faut pas faire ). Ils mettent en relief la notion d unit de traduction , cest--dire de groupes ou syntagmes dont la traduction se fait en bloc, parce que formant des units de sens. Dans ce livre, ils dcrivent sept procds traductifs, dont trois de traduction directe : lemprunt, le calque et la traduction littrale ; les autres de traduction oblique : la transposition, la modulation, lquivalence et ladaptation. Leur but est pdagogique : ils visent lenseignement des langues et de la traduction. </p><p>Vinay et Darbelnet feront cole. Ils ont fray un chemin dans lequel dautres se sont engags : Malblanc pour le couple franco-allemand7, Scave et Intravaia (1979) pour le couple franco-italien, qui nous intresse de plus prs. A la base de ces dmarches, il y a les ides de von Humboldt sur le gnie des langues et sur la psychologie des peuples ainsi que les formulations de ses pigones, les anthropologues et linguistes amricains Sapir et Whorf. Pour von Humboldt chaque langue est caractrise par des structures qui lui sont propres. Sapir et Whorf, eux, avancent lhypothse selon laquelle la structure morpho-syntaxique de la langue traduirait les modes de pense et reflterait la vision du monde propre une culture donne. </p><p>A prsent, nous allons nous attarder sur les travaux de Scave et Intravaia. Ils se rclament ouvertement de leurs prdcesseurs (Scave et </p></li><li><p>Lorenzo Devilla </p><p>AnnalSS 7, 2010 </p><p>112</p><p>Intravaia 1979 : 21) tout en soulignant le caractre de nouveaut introduit par leur trait de stylistique. Ils mettent en garde contre toute rduction de leur ouvrage une simple nomenclature d idiomatismes du type le franais dit ainsi mais litalien dit comme cela . En effet, leur dfinition de la stylistique rejoint celle de Bally, pour qui la stylistique est la somme des moyens dexpression affective que la langue met la disposition de lusager (Scave et Intravaia 1979 : 14). </p><p>Aussi, Scave et Intravaia ont-ils inventori un certain nombre de complexes affectifs attests dans un corpus dexemples, do ils dgagent un style collectif propre la langue italienne : le style collectif concerne le choix prfrentiel propre toute une collectivit qui, parmi toutes les possibilits dexpressions affectives privilgie certaines dentre elles selon un mode de sensibilit particulier (Scave et Intravaia 1979 : 14). Parmi ces complexes , il y a le complexe de saint Franois , qui exprime la sensibilit propre la langue italienne ; le complexe de Benedetto Croce , qui dsigne son penchant pour le conceptualisme et labstraction. Enfin, le complexe de Pietro Bembo , qui souligne son got pour le style boursoufl. De plus, Scave et Intravaia ne manquent pas de remarquer le baroquisme qui caractrise litalien par rapport au franais, et cela cause de lusage foisonnant des adjectifs. </p><p>Nous ne saurions suivre Scave et Intravaia dans leurs analyses sans critiquer leur parti pris, qui risque, bien des gards, dalimenter des strotypes. Toutefois, nous pensons que le traducteur sera amen, lors de la transposition interlinguistique, prendre en considration ces prfrences, souvent inexplicables, qui font le gnie de litalien et du franais. Il devra en tout cas sinterroger sur cet aspect dans son travail de traduction. Par exemple, en ce qui concerne la syntaxe, il devra avoir lesprit la prdilection de litalien pour linversion au dtriment de la squence progressive : le recours lune ou lautre de ces deux dmarches est une alternative thoriquement ouverte aussi bien au franais qu litalien, mais alors que litalien recourt de faon fort usuelle linversion, celle-ci nest jamais en franais contemporain quune tournure inhabituelle (Scave et Intravaia 1979 : 15). Dans cette perspective, des tudes ont montr que les inversions si potiques et si suggestives dans Le Dsert des tartares de Buzzati se perdent dans la traduction franaise (Kassa 1986 : 45). </p><p>Au sens inverse, nous soulignons le recours massif du franais au tour syntaxique de type cestque , quon appelle forme clive , phrase clive ou clivage (Le Goffic 1993 : 221), la fonction de cette tournure tant de mettre en relief un des lments de la phrase. Elle est possible en </p></li><li><p>Thories de la traduction et dichotomies traductologiques </p><p>AnnalSS 7, 2010 </p><p>113</p><p>italien mais moins frquente. Comment restituer alors lemphase de ce type de phrase dans le passage en italien? Josiane Podeur (1993 : 62), dont louvrage sappuie sur les travaux de Vinay et Darbelnet et, en partie, sur ceux de Scave et Intravaia, suggre juste titre que le traducteur pourra avoir recours linversion, qui remplirait ainsi la mme fonction que la phrase clive franaise. Le franais possde aussi dautres structures homologues la prcdente : ce sont les phrases de type ce qui (que), cest et celui qui (que), cest , dites prcisment pseudo-clives (Riegel, Pellat et Rioul 1994 : 432) (ou semi-clives ). Ces stratgies de mise en relief ne constituent quun exemple des nombreuses diffrences existant entre deux langues, litalien et le franais, pourtant considres comme proches. En effet, la rceptivit des langues lgard des structures nest pas la mme. Rien nest plus vrai ce sujet de la phrase de Sapir dans lavant-dernier chapitre de Langages: Certaines qualits dune langue donne prennent figure de dfauts odieux dans une autre langue (Kassa 1986 : 45). </p><p>Lapproche constrastive, comme nous lavons anticip plus haut, est fortement critique en traductologie et ce plus dun titre. Nous essayerons ainsi de mettre en vidence les principales critiques dont elle fait lobjet. Au cours de nos analyses, nous allons voir que les diffrentes thories de la traduction, dorientation tant sourcire que cibliste , se fondent prcisment sur la ngation de cette approche. </p><p>Une premire critique est adresse par Antoine Berman8, le principal reprsentant du courant sourcier . Sintressant la traduction littraire, il relve des tendances dformantes , savoir lattitude qui consiste modifier loriginal. Et il les numre : la rationalisation et l ennoblissement , tendances classiques maintenues jusqu nos jours, qui visent le bon got ; la clarification , impliquant souvent quon explicite ce qui nest pas dit dans loriginal. A cet gard nous remarquons la distance qui spare un sourcier , Berman, dun cibliste , Ladmiral. Celui-ci envisage la traduction, entre autres, comme travail sur le non-dit : Leffet de prolifration de la traduction ne doit pas non plus toujours tre ncessairement interprt en termes de fuite et de rgression. Ce peut-tre aussi, plus profondment, un travail sur le non-dit (Ladmiral et Lipiansky 1989 : 52). La consquence de cette explicitation est le foisonnement , cest--dire que la traduction est toujours plus longue que loriginal. Au contraire, pour Berman, cela sinscrit dans les tendances ngatives, en loccurrence l allongement . Enfin, la dernire tendance est l appauvrissement qualitatif et quantitatif. </p></li><li><p>Lorenzo Devilla </p><p>AnnalSS 7, 2010 </p><p>114</p><p>Pour ce qui nous concerne de prs, Berman conteste la modification de la structure des phrases, par ladjonction des propositions relatives et des participes ou, au contraire, par lintroduction de verbes dans les phrases qui en sont dpourvues. Pensons au procd de transposition nom/verbe dans le couple franais-italien. Soit cette phrase de Flaubert : On commena la rcitation des leons (Madame Bovary). Les deux traductions examines par Josiane Podeur, lune par Oreste del Buono et lautre par Natalia Ginzburg, oprent cette transposition : Cominciammo a ripetere le lezioni ; Si cominciarono a ripetere le lezioni . Et Josiane Podeur de conclure: il traduttore che passa dal francese allitaliano privileger il verbo rispetto al nome operazione che il pi delle volte richiede la creazione di una proposizione subordinata implicita o esplicita (Podeur 1993 : 39). Le corollaire de ces tendances, crit Berman, est l abstraction , qui veut que les substantifs remplacent les verbes, ce qui se remarque aussi bien dans la traduction de la prose que de la posie. En revanche, cest ce qui est prconis toujours par Josiane Podeur. Il sagit du procd de nominalisation dans le passage italien-franais : nella traduzione in francese si tende a sostituire spesso con una nominalizzazione il verbo italiano e la proposizione subordinata che esso comporta (Podeur 1993 : 39). </p><p>Ces procds, utiliss systmatiquement, produisent, selon Berman, une homognisation, le texte de dpart tant englob dans la structure de la langue daccueil, alors qu une bonne traduction devrait violer la langue-cible 9. En effet, Berman propose, aprs Hlderlin, daccueillir lautre dans sa langue, dintgrer laltrit dans le texte darrive. </p><p>En ce qui concerne les traducteurs professionnels, ils dplorent que lapproche comparative soit enseigne comme mthode de traduction dans les cours de thme et version car, disent-ils, elle favorise des traductions par quivalences linguistiques (Gile 2005 : 201). Ce lien entre lapproche comparative et la tradu...</p></li></ul>

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