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Cahiers de Grammaire 28 (2003), « Morphologie et Lexique », pp. 49-90 Enquête sur les dérivés en -able Nabil Hathout, Marc Plénat & Ludovic Tanguy * L'article repose sur une collecte massive de dérivés en -able opérée sur Internet. Cette collecte montre que les noms recteurs des adjectifs en -able peuvent correspondre aussi bien à des circonstants qu'à des actants (autres que l'agent), et même à des compléments plus profondément enchâssés. Dans le même ordre d'idées, elle révèle que la nature catégorielle de la base n'est pas déterminante pour la dérivation en -able. Finalement, on en arrive à l'idée que peut être dit Xable tout élément intervenant dans le procès X, pour peu du moins que cet élément soit conçu comme se prêtant à la survenue du procès. C'est probablement une contrainte imposant que soient représentés les arguments du verbe de base qui rend compte du fait que cette liberté ne se manifeste que dans des cas particuliers rares. The article is based on a set of derivatives in -able gleaned from the Web, This set shows that the governing noun of a derivative in -able may correspond just as well to adverbial adjuncts as to arguments (other than agent), and even to embedded complements. Pursuing the same line of enquiry, the study also shows that the category of the base element is not a determining factor for derivatives in -able. Finally, we come to the conclusion that any element involved in some state of affairs X may be said to be Xable – at least so long as this element may be conceived as participating in the state of affairs in question. It is no doubt a constraint stipulating that the arguments of the base verb should be saturated which accounts for the fact that this freedom is only apparent in some rare particular instances. * ERSS (UMR 5610), CNRS et Université de Toulouse-Le Mirail.

Enquête sur les dérivés en -able

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Text of Enquête sur les dérivés en -able

  • Cahiers de Grammaire 28 (2003), Morphologie et Lexique , pp. 49-90

    Enqute sur les drivs en -able

    Nabil Hathout, Marc Plnat & Ludovic Tanguy*

    L'article repose sur une collecte massive de drivs en -able opre sur Internet. Cette collecte montre que les noms recteurs des adjectifs en -able peuvent correspondre aussi bien des circonstants qu' des actants (autres que l'agent), et mme des complments plus profondment enchsss. Dans le mme ordre d'ides, elle rvle que la nature catgorielle de la base n'est pas dterminante pour la drivation en -able. Finalement, on en arrive l'ide que peut tre dit Xable tout lment intervenant dans le procs X, pour peu du moins que cet lment soit conu comme se prtant la survenue du procs. C'est probablement une contrainte imposant que soient reprsents les arguments du verbe de base qui rend compte du fait que cette libert ne se manifeste que dans des cas particuliers rares.

    The article is based on a set of derivatives in -able gleaned from the Web, This set shows that the governing noun of a derivative in -able may correspond just as well to adverbial adjuncts as to arguments (other than agent), and even to embedded complements. Pursuing the same line of enquiry, the study also shows that the category of the base element is not a determining factor for derivatives in -able. Finally, we come to the conclusion that any element involved in some state of affairs X may be said to be Xable at least so long as this element may be conceived as participating in the state of affairs in question. It is no doubt a constraint stipulating that the arguments of the base verb should be saturated which accounts for the fact that this freedom is only apparent in some rare particular instances.

    * ERSS (UMR 5610), CNRS et Universit de Toulouse-Le Mirail.

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    1. Lapproche extensive en morphologie1

    Larticle ci-aprs propose une tude des drivs en -able2 qui illustre le bien-fond dune approche extensive de la morphologie. Par approche extensive , nous entendons une approche consistant collecter le plus grand nombre possible dattestations du procd tudi en vue de faire apparatre des rgularits nouvelles. Les paramtres qui interviennent dans le conditionnement des phnomnes morphologiques sont trs nombreux et leur combinaison donne lieu un nombre incalculable de cas de figure. Le linguiste est assez dsarm devant cette explosion combinatoire ; lexprience montre quil a tendance ne reprer que les configurations les plus frquentes, ou mme ne retenir que les cas tudis par ses prdcesseurs. Laccroissement de la quantit des documents numriss accessibles (notamment sur Internet) et les progrs des outils informatiques permettent aujourdhui de procder la collecte de trs grandes quantits de formes nouvelles dans leurs contextes. Quand on analyse des donnes de ce genre, viennent au jour des rgularits caches qui permettent, sinon de prsenter des solutions nouvelles, du moins de renouveler la formulation des problmes anciens. Il en est ainsi mme pour un suffixe comme -able, qui ne pose pas a priori de problme particulier3.

    Lapproche extensive a dj fait ses preuves en morphophonologie : laugmentation significative du corpus des adjectifs en -esque a, par exemple, permis de mettre en vidence des phnomnes de dissimilation et des phnomnes lis la taille de la base qui ne pouvaient en aucune faon tre observs partir densembles de donnes plus petits (cf. Plnat 2000). Lapproche savre tout aussi fructueuse pour la description, plus 1 Certains rsultats prliminaires de la prsente tude ont t prsents aux

    Journes de morphologie de lERSS (resp. M. Roch et N. Hathout) qui ont eu lieu Toulouse les 4 et 5 dcembre 2002. Nous remercions les participants ces Journes pour leurs suggestions. Nos remerciements vont aussi Andre Borillo, Christian Molinier et Michel Roch, qui ont bien voulu commenter une premire version de larticle. Enfin, nous sommes particulirement reconnaissants Bernard Fradin, qui nous avait gnreusement communiqu le chapitre 7 de son livre (Fradin 2003) avant la parution de celui-ci et qui a accept de relire attentivement notre travail. Les erreurs qui demeurent sont de notre fait.

    2 -able nest quune tiquette. Ltude porte en fait sur lensemble des adjectifs en -ble, quils se terminent par -able, -ible ou -uble. Cest pourquoi, le suffixe sera indiffremment not -able ou -ble. Pour ce qui est des aspects morphophonologiques de cette drivation, voir Plnat (1988).

    3 Le suffixe -able peut en effet tre considr comme un suffixe prototypique du franais : il appartient cette langue depuis lorigine et na jamais cess dtre productif ; le sens qui lui est associ est trs simple ; et la formation des adjectifs en -able prsente une grande rgularit formelle et catgorielle. Ce suffixe est dailleurs souvent utilis comme exemple dans les manuels de morphologie (et plus gnralement de linguistique) les plus lmentaires.

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    smantique, des drivs en -able. Dans les pages qui suivent, nous nous attachons plus particulirement caractriser la relation qui stablit entre ladjectif et son nom recteur. La taille du corpus a permis de rassembler un trs grand nombre de drivs et demplois qui, dans les tudes antrieures, auraient t considrs comme des exceptions peine dignes dtre mentionnes. Ces lexmes et ces constructions supplmentaires apportent un clairage nouveau et dterminant sur le fonctionnement effectif du suffixe -able. Signalons que notre description est de nature uniquement qualitative et que le nombre des donnes collectes ny joue pas de rle particulier. Par ailleurs, larticle se veut neutre (autant que faire ce peut) vis--vis des thories linguistiques.

    Lenqute montre en particulier que la relation qui stablit entre les adjectifs en -able et leurs noms recteurs ne peut tre caractrise ni en termes de transformations syntaxiques partir dun quivalent propositionnel du syntagme nominal (Dubois 1969), ni en recourant aux seuls rles smantiques associs aux arguments du verbe de base (Fradin 2003), sauf laisser de ct une part importante des donnes attestes ; elle fait aussi apparatre que la nature catgorielle des bases nest pas dterminante pour la drivation en -able. En fin de compte, lobservation des donnes nouvelles suggre que peut tre dit Xable tout lment de la situation qui intervient dans le procs X ou presque, pourvu du moins que cet lment soit conu comme se prtant la survenue de ce procs. La prminence statistique des sens objectif (que lon peut Xer) et subjectif (qui peut Xer) au dtriment des multiples sens circonstanciels doit, pensons-nous, tre attribue une contrainte imposant que soit sature la structure argumentale du verbe de base (tant entendu que les Agents anims sont nanmoins bannis). Le nom recteur est bien souvent la seule position susceptible daccueillir tel ou tel argument obligatoire (sujet ou objet) de celui-ci, et la satisfaction de la contrainte exclut alors que des circonstants viennent occuper cette position.

    2. Les donnes4

    Comme nous l'avons dj dit, cette tude repose avant tout sur une collecte massive de donnes. Avant de prsenter les modes d'obtention de ces donnes, nous rappellerons succinctement les types de drivs actuellement dcrits, ainsi que les schmas qui les caractrisent.

    4 Les contextes dans lesquels apparaissent les attestations des drivs en -able qui

    illustrent le prsent article peuvent tre consults lURL : http://www.univ-tlse2.fr/erss/ressources/morphologie/able-HPT.html.

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    2.1. Donnes disponibles

    Les donnes sur lesquelles se fondent les diverses interprtations de la suffixation en -able (-ible, -uble) semblent faire lobjet dun large consensus de la part des grammairiens et des lexicographes :

    Cette suffixation construirait essentiellement des adjectifs dverbaux. Les descriptions mentionnent un certain nombre dexemples de drivs en -able dnominaux sorganisant en sries (cf. infra 6). Mais ces drivs dnominaux sont tenus pour marginaux.

    Les verbes slectionns comme bases seraient essentiellement des verbes transitifs directs et les classes de substantifs admises comme objets directs du verbe le seraient aussi comme noms recteurs de ladjectif : concilier des opinions ~ des opinions conciliables ; manger un chou-fleur ~ un chou-fleur mangeable. On mentionne le fait que lon trouve aussi des drivs en -able de verbes intransitifs slectionnant comme noms recteurs la classe des substantifs admis comme sujets de ces verbes la plupart du temps des inanims (la boue flotte ~ une boue flottable, les aliments prissent ~ des aliments prissables). On note parfois galement quil existe des drivs de verbes transitifs indirects (remdier un dfaut ~ un dfaut remdiable). Le cas particulier des verbes intransitifs de dplacement, dont le complment de lieu devient nom recteur (skier sur une piste ~ une piste skiable), est souvent signal. Mais les historiens de la langue et les lexicographes (cf. Darmesteter, 1888 : 55, Nyrop, 1936 : 84-85, T.L.F. sv. -ABLE, -IBLE, -UBLE) saccordent dire que dans la langue moderne, le suffixe -able a le plus souvent le sens passif (dsirable, qui mrite dtre dsir), rarement un sens actif (secourable, qui secourt) et que, pour ce qui est des drivs nouveaux le sens passif y rgne seul : discutable signifie qui peut tre discut (Nyrop, loc. cit.).

    Pour ce qui est du sens, grammairiens et lexicographes saccordent parler de possibilit passive , tant entendu que dans les verbes intransitifs, le suffixe -able indique et ne peut indiquer quune possibilit active : convenable, qui peut convenir ; prissable, qui peut prir [] (Darmesteter, op. cit., p. 55). On emploie aussi parfois les termes de sens objectif et de sens subjectif au lieu de sens passif et sens actif, ce qui permet de parler de sens circonstanciel dans des exemples comme piste skiable ou jour ouvrable (Hammar, 1942). Enfin, on reconnat souvent, implicitement ou explicitement, que la modalit en cause nest pas toujours la possibilit, que ce peut tre lobligation (adorable : qui doit tre ador, digne dtre ador), et que toute modalit peut tre absente (cf. quitable ou raisonnable).

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    Ces donnes admises par tous ont donn lieu deux analyses linguistiques. La premire, dfendue par Dubois (1969 : 123) est syntaxique. Elle voit dans les drivs en -able des relatives modalises rduites (cf. infra 3.1). La seconde, propose par Fradin (2003), considre en particulier que la suffixation en -able obit sur le plan smantique une rgle qui porte sur les structures argumentales des verbes bases (cf. infra 4.1).

    2.2. Recherche de nouvelles donnes

    Notre enqute a t ralise sur corpus en collectant les adjectifs en contexte. Il ne sagit pas exactement dune tude linguistique sur corpus au sens de Habert & al. (1997) dans la mesure o les donnes sont issues dInternet qui ne prsente pas les caractristiques dun corpus classique. Internet est parfaitement adapt la tche que nous nous sommes assigne : lutilisation de corpus plus standard est dabord destine ltude comparative de phnomnes linguistiques, comme les diffrences dans la productivit des procds morphologiques (Dal 2003) ou les variations smantiques dun mme affixe en fonction du type des documents, ou de la priode. Pour une tude gnrale dun mode de formation comme la suffixation en -able, il nest pas envisageable de se limiter un corpus dont le contenu et les paramtres sont fixs une fois pour toutes, car ce corpus ne pourrait pas contenir suffisamment doccurrences des exceptions et des drivs marginaux qui sont pour nous cruciaux. La taille dInternet ne permet pas de lexplorer en totalit : on ne peut y avoir accs que par lintermdiaire de moteurs de recherche comme Google ou AltaVista. Nous avons donc utilis pour ce faire un outil informatique, Webaffix, conu par L. Tanguy et N. Hathout, qui automatise l'interrogation des moteurs de recherche. Cette mthode, comme on le verra dans le paragraphe suivant, permet de construire des drivs en -able partir de bases connues et d'en collecter les attestations, mais aussi, de faon inductive, de reprer des nouvelles formes se terminant par le suffixe graphmique -able.

    2.2.1. Webaffix

    Webaffix est destin la cration ou la compltion semi-automatique de lexiques par des formes nouvelles drives morphologiquement. Il propose deux modes de recherche. La premire exploite un lexique existant ou une base de donnes morphologiques pour gnrer une liste de formes candidates au moyen du composant de prdiction morphologique ( savoir, dans le cas prsent, des formes dadjectifs en -able plausibles drivs partir de bases verbales dune part et nominales dautre part), puis utilise le mta-moteur pour rechercher sur Internet des attestations de ces formes. La seconde utilise le module de recherche par suffixe pour reprer sur le Web des formes qui correspondent un schma donn (en loccurrence, celles qui finissent par -able), sans aucune contrainte sur la base.

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    Webaffix permet dexploiter les ventuelles ressources lexicales dont dispose dj lutilisateur qui peuvent tre des listes de formes (comme par exemple celles qui sont fournies dans les diffrentes distributions Linux), des lexiques flexionnels (comme les lexiques ABU5, Multext6 ou TLFnome7) ou des bases de donnes morphologiques.

    Un des problmes majeurs de toute approche linguistique sur Internet est le manque de fiabilit des sources. Webaffix dispose, cet effet, dun ensemble de filtres permettant dliminer la plus grande partie possible du bruit gnr (noms propres, fautes dorthographe, etc.). Il faut par ailleurs garder lesprit que lexploration du Web par Webaffix ne peut tre complte. Ainsi les modules de recherche par suffixe et le mta-moteur ne considrent pour chaque requte que les 20 premires pages Web proposes par le moteur de recherche8. Webaffix est de ce fait fortement sensible aux phnomnes de frquences : les adjectifs les plus frquents sont classs en premier ; pour chaque adjectif, les emplois et les collocations les plus frquentes le sont aussi. Un grand nombre de faits marginaux pertinents pour notre tude ne peuvent ainsi tre observs au moyen de ces outils. Signalons galement la trs forte incidence du moteur de recherche appel par Webaffix : on constate en effet des variations importantes dans le nombre des pages indexes par les diffrents moteurs. Ainsi plusieurs adjectifs gnrs partir de noms nont pas t trouvs par le mta-moteur qui utilise AltaVista9 alors quune interrogation manuelle de Google10 (i.e. au moyen dun navigateur) en fournit plusieurs attestations.

    2.2.2. Les oprations de collecte

    Webaffix a t utilis dans notre enqute de faon intensive. Nous avons ainsi constitu une base de donnes de plus 5 000 adjectifs, alors que les tudes antrieures sont bases sur des corpus de lordre de 1 500 adjectifs. Nous disposons par ailleurs pour chaque adjectif dun ensemble de contextes qui prcisent leurs interprtations. Lors de la collecte, nous avons considr comme connus les 1 641 adjectifs en -able et -ible dcrits dans le T.L.F. et le

    5 http://abu.cnam.fr 6 http://www.lpl.univ-aix.fr/projects/multext 7 TLFnome est un lexique de formes flchies construit lINaLF (CNRS, USR

    705, aujourdhui ATILF, CNRS & U. Nancy 2, UMR 7118) par J. Maucourt et M. Papin, partir de la nomenclature du Trsor de la Langue Franaise (T.L.F.).

    8 Il sagit dun paramtre qui peut tre modifi par lutilisateur. Le nombre de 20 pages est un compromis entre la compltude des rsultats et le temps de traitement des requtes.

    9 http://www.altavista.com 10 http://www.google.fr

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    Robert lectronique. Ces adjectifs sont exclus des recherches effectues par Webaffix.

    La premire collecte a t ralise au moyen du module de recherche par suffixe. Cette fonctionnalit permet de rechercher sur Internet des formes drives de bases non rpertories. C'est notamment le cas de lexmes appartenant des registres techniques (comme wapisable11). Le principe en est simple : il consiste interroger automatiquement un moteur de recherche gnraliste sur Internet afin de reprer toutes les formes (graphmiques dans une premire approximation) nouvelles se terminant par le suffixe. La premire phase de cette recherche est la dclinaison des patrons en sous-requtes. Cette tape est ncessite par une contrainte inhrente au moteur de recherche (AltaVista) que nous utilisons12 : l'oprateur d'interrogation par troncature impose de prciser au moins trois caractres l'initiale du mot. Pour le suffixe -able, on ne peut soumettre directement une requte *able13, mais on doit la dcliner en aba*able, abb*able, ..., zyt*able. La collecte a t ralise successivement pour les formes au singulier et au pluriel (-ables). Les trigrammes initiaux ont t limits aux 3 500 squences qui se trouvent linitiale des entres de notre lexique de rfrence. Ce lexique (flexionnel) comprend trois parties : TLFnome qui a t construit partir de la nomenclature du T.L.F. ; TLFindex qui la t partir de son index ; la nomenclature du Robert lectronique (nRE). Lensemble contient 750 000 entres pour 125 000 lemmes. Les autres phases de recherche sont :

    1. le filtrage des formes dj connues cest--dire, prsentes dans le lexique de rfrence ;

    2. lanalyse des rsultats dAltaVista. Il sagit de rechercher les formes qui correspondent au patron dans les pages proposes. En effet, AltaVista ne donne pas cette information (il fournit uniquement lURL de la page), et il faut retrouver la forme exacte dans ces pages ;

    3. la vrification orthographique effectue en comparant par quelques heuristiques les formes candidates avec celles dun lexique de rfrence, et en cherchant diffrentes sources derreurs ;

    11 Wapisable est construit sur wapiser, qui provient lui-mme du sigle anglo-

    saxon WAP dsignant le protocole d'accs au Web par un tlphone portable. Un site Web est donc wapisable s'il peut tre transform de faon quil se plie aux exigences de ce protocole.

    12 Il est noter que le choix du moteur s'est d'ailleurs fait sur cette possibilit, la grande majorit des moteurs de recherche du Web ne proposant aucune possibilit d'interrogation par troncature. Parmi les deux seuls qui le proposent (AltaVista et NorthernLight), le premier impose de prciser les trois premiers caractres des formes tronques, et le second quatre.

    13 Ltoile reprsente une chane de caractre quelconque.

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    4. la vrification de la segmentation des mots pour dtecter les mots colls ou mal dcoups ;

    5. la vrification de la langue qui permet de reprer les pages en langues trangres ou celles dans lesquelles la forme recherche apparat dans un segment de texte qui nest pas en franais.

    6. le filtrage de certains emplois spcifiques Internet comme les segments de code informatique, les URL, les adresses mail

    La premire collecte a permis de trouver prs de 2 000 formes nouvelles dont un petit nombre constituent des erreurs.

    Deux autres collectes ont ensuite t ralises en utilisant le module de prdiction morphologique et le mta-moteur pour rechercher des formes nouvelles gnres partir de bases connues, en loccurrence les verbes et les noms. Si les bases privilgies des adjectifs en -able sont les verbes quelques-uns sont cependant forms sur des noms. Nous avons donc gnr systmatiquement des drivs en -able pour tous les lemmes verbaux et nominaux de notre lexique de rfrence. Les formes des lexmes suffixs sont calcules par une mthode inductive qui utilise le lexique flexionnel pour apprendre des relations daffixation graphmique (Hathout & al. 2002). Pour les bases verbales, nous nous sommes appuys sur la description de Plnat (1988), qui observe que les adjectifs en -able peuvent tre construits de faon trs rgulire partir des participes prsents des verbes correspondants. Nous avons donc construit un ensemble de schmas de suffixation qui permettent dapparier les adjectifs en -able du lexique avec les participes prsents. Ces adjectifs ont ensuite t mis en correspondance avec les formes linfinitif de ces verbes (cest--dire leurs lemmes). Lappariement obtenu tant quasi-parfait, nous nous en sommes servis comme dune base de donnes pour extraire des schmas de suffixation en -able que nous avons appliqus aux 10 343 verbes du lexique de rfrence ; 8 313 formes adjectivales plausibles absentes du lexique de rfrence ont ainsi t gnres. Chacune delles a donn lieu une requte boolenne pour rechercher sur le Web ladjectif au singulier, au pluriel, avec ou sans prfixation par in- ou par lun de ses allomorphes. Un certain nombre de ces adjectifs napparaissent en effet que sous la forme prfixe comme inadmettable, incrachable, inruinable, inshootable... Cest ainsi que nous avons obtenu, par exemple, pour les verbes continuer et rgir les requtes suivantes :

    (continuable OR continuables OR incontinuable OR

    incontinuables)

    (rgissable OR rgissables OR inrgissable OR

    inrgissables OR irrgissable OR irrgissables)

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    Ces requtes sont traites par le mta-moteur de Webaffix, qui fait excuter la recherche par un moteur de recherche gnrique du Web (AltaVista) puis en vrifie les rsultats. Les vrifications effectues sont identiques celles qui ont t prsentes dans le paragraphe prcdent. Pour les verbes, sur les 8 313 requtes soumises au mta-moteur, 1 145 ont donn des rsultats, cest--dire quelles ont permis de retrouver des attestations des formes gnres. Au total, 1 117 formes nouvelles ont ainsi t collectes14.

    Une collecte similaire a t ralise pour des adjectifs gnrs partir de bases nominales : (1) apprentissage de schmas de suffixation permettant de driver des formes adjectivales en -able partir de noms ; (2) application de ces schmas lensemble des noms du lexique de rfrence. 66 161 formes ont t gnres. Chacune a donn lieu une requte. Nous avons ainsi collect 2 528 adjectifs absents du lexique de rfrence. Naturellement, une partie de ces adjectifs (ceux qui ont t gnres partir de noms dverbaux ou en relation de conversion avec un verbe) sont identiques ceux qui ont t produits partir des verbes.

    Webaffix a galement t utilis pour rechercher des adjectifs en -able dont les noms recteurs sont des noms de lieu ou de temps. Un petit nombre de noms ces deux catgories ont t choisis (surface, zone, parcours, rivire ; printemps, soire, minute, priode) pour former des requtes du type zone *able. Lobjectif nest pas ici de trouver des formes supplmentaires, mais plutt daugmenter le nombre dattestations de lemploi circonstanciel des adjectifs en -able (cf. 4.2).

    2.3. Bilan quantitatif et qualitatif

    D'un point de vue numrique, ces oprations de collecte ont permis de tripler la taille de la liste d'adjectifs initialement constitue sur la base des dictionnaires. Comme nous l'avons vu, chaque entre de cette nouvelle liste est associe un ou plusieurs contextes d'apparition, ce qui en facilite l'interprtation.

    Qualitativement, les formes nouvelles peuvent se ranger dans plusieurs catgories, en corrlation avec les types de textes prsents sur le Web. Si certains drivs appartiennent dsormais au vocabulaire courant (exonrable, slectionnable, etc.), d'autres relvent videmment de lexiques techniques, principalement lis l'informatique ou aux sciences de la vie, domaines dont la prsence est prdominante sur le Web (wapisable, tyrosinable, etc.), et d'autres encore sont des crations phmres, bien souvent dans un contexte populaire, ou vise comique (bordlisable, cornemusable, santa-barbarisable, etc.).

    14 La diffrence provient du fait que certaines formes construites sont identiques

    alors qu'elles proviennent de verbes diffrents. C'est, par exemple, le cas de recouvrable, construit sur recouvrir ou recouvrer.

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    Au vu de ces derniers exemples, on voit la distance qui semble sparer ces donnes de celles des lexicographes. Nous insistons ce propos sur la stabilit que prsentent malgr tout ces nouvelles attestations. Leur statut de bonnes donnes (i.e. acceptables pour une telle tude) provient tant de cette rgularit que de l'intuition des linguistes qui les analysent. Notons au passage que la frquence de ces formes n'est pas un critre acceptable : le pseudo-corpus Web ne garantit pas qu'une frquence leve pour une forme corresponde un usage rpandu et ce, cause de phnomnes bien spcifiques (documents dupliqus, citations, migrations de sites et indexations spares dans le temps, absence d'identification de l'auteur, etc.). De la mme faon, les grands dictionnaires de langue enregistrent nombre de mots forgs par des auteurs littraires et qui nont jamais t repris ailleurs. La seule diffrence entre ces mots et ceux qui sont collects sur le Web est que les premiers sont signs de noms prestigieux tandis que les seconds manent dinconnus. Ce qui nest pas un critre linguistique suffisant.

    De faon moins vidente, il en va de mme de lorigine gographique de ces formes. Par exemple, marchable (pour une distance que l'on peut raisonnablement effectuer pied) semble n'apparatre que dans des documents trouvs sur des sites qubcois.

    Ces donnes peuvent par contre tre discutables sous un autre angle, celui de l'influence d'autres langues. C'est notamment le cas de l'anglais pour le suffixe -able, dont on a pu dtecter la trace dans certaines formations. Les raisons de cette contamination sont diverses : elle peut tre intgre culturellement par le locuteur (phnomne qui semble plus rpandu au Qubec), mais aussi provenir de traduction de textes en anglais par des moyens automatiques ou approximatifs. Certains aspects de ce problme seront plus prcisment discuts en 7.1.

    Quoi quil en soit de ces questions, les donnes nouvelles fournies par lenqute suffisent remettre en question la description traditionnelle.

    3. Les adjectifs en -able, la transitivit et le passif

    Lide dun lien entre les adjectifs en -able et les verbes transitifs est ancienne. Le passif sert souvent de chanon ou dtape intermdiaire entre ces deux classes de formes. On trouve dj cette ide au XVIe sicle chez Meigret15. Elle a t reprise et formalise par les modernes, en particulier par Dubois, mais aussi par dautres. Ce type danalyse se heurte au fait que, contrairement ce quon pourrait croire, -able peut tre suffix des verbes

    15 Cf. Or n t il ds adjctifs n divrses terminzons, m^mes

    verbaos n able, ible : come amable, possible, qui signifet pouuor tre ou dine dtre, e qe leur vrbe passif sinifie : comme hom amable, qui t dine detr eym. Si aosi il descndet d verbes neutres, qi nont point de passif, ils sinifet pussane dacion : come nuizible, qi peut nuire : [] . Meigret, Le trett de la grammaere franoese, 1550, cit dans Hammar (1942, p. 180).

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    impassivables ou mme des noms et au fait qu linverse, tous les verbes passivables ne donnent pas un driv en -able. Dans la prsente section, aprs avoir rappel les analyses de Dubois et les critiques quelles ont suscites, nous nous contenterons de donner une premire ide de la productivit de ce mode de formation sur des bases verbales intransitives en fournissant des exemples de cas o le nom recteur correspond soit un sujet syntaxique, soit un complment prpositionnel.

    3.1. Les analyses de Dubois

    Dans ses premiers travaux, Dubois (1962 : 52) considre que les drivs en -able font partie du paradigme du verbe, plus prcisment du verbe transitif car -able a pris la seule fonction passive de qui peut tre (reprable = qui peut tre repr), alors quil avait connu la fonction active (convenable = qui peut convenir) . Quelques annes plus tard, Dubois (1969 : 123 sqq), drive les adjectifs en -able dverbaux par une srie de transformations syntaxiques sappliquant une relative au passif modalise par pouvoir :

    [] lorsque la modalit intresse la relative appose, la transformation passive est obligatoire : Cette viande est cette viande qui peut tre mange. Le suffixe -ble efface la modalit pouvoir ; on applique linfinitif tre la rgle deffacement avec un adjectif (ex. : je crois ceci possible ; je le crois malade). Il y a ensuite permutation de -ble, dabord prfix, aprs le participe []

    Selon lauteur, cette explication a le mrite de rendre compte du fait que les restrictions de slection qui psent sur le nom recteur du driv en -able seraient les mmes que celles qui psent sur celui du participe pass passif (cf. une faute punissable et une faute punie).

    Elle rendrait compte aussi du fait que les verbes intransitifs, qui se comportent comme des passifs , ont des formes en -able (cf. durable, convenable, etc.). Le texte, cependant, nexplicite pas ce point. Il nest pas dit si -able continue dtre productif dans son sens actif et le lecteur est tenu dans lignorance de lanalogie structurale qui autoriserait lapplication des transformations au verbe intransitif. Dubois (op. cit. : 124), cependant, relve que cette possibilit nexiste que pour des verbes intransitifs sujet inanim. Les verbes intransitifs sujet anim ne donnent pas de drivs en -able (cf. *venable qui peut venir, *courable qui peut courir), alors que le nom recteur issu dun objet direct et non dun sujet peut tre indiffremment anim ou inanim (cf. une maladie gurissable et un malade gurissable16).

    16 Exemple malheureux, puisque ces deux emplois de gurissable pourraient aussi

    tre rapports des emplois intransitifs de gurir (cf. la maladie gurit, le malade gurit).

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    Enfin, Dubois (ibid.) rapporte les drivs en -able issus de verbes habituellement intransitifs aux emplois transitifs et passifs de ces verbes (cf. une piste skiable = qui peut tre skie17)18.

    Cette hypothse dun lien troit entre la transitivit et les drivs en -able nest pas le fait du seul Dubois ou des partisans dune approche transformationnelle du lexique. Dell (1970, pp. 154 sqq, 1979, pp. 198-199), par exemple, dont lapproche est morphologique et non syntaxique, propose une transposition qui, du point de vue syntaxique, associe un verbe transitif un adjectif prdicatif ; il prcise aussi, dans la partie smantique de lopration, que la relation de sens entre la base et le driv est comme celle de X que lon peut X et que le driv impose son nom recteur un ensemble de restrictions identiques celles que le verbe de base impose son objet. La description de Dell est plus explicite et plus prudente que celle de Dubois ; en outre, elle nest donne qu titre dexemple de transposition et nengage gure son auteur sur la description de -able. Mais, dans un cas comme dans lautre, la grammaire est cense imposer une contrainte syntaxique linput du processus lui-mme syntaxique ou morphologique suivant les auteurs responsable de la cration des drivs en -able.

    3.2. Les critiques de Danielle Leeman

    Fait assez rare pour tre cit, les hypothses de Dubois ont t systmatiquement mises lpreuve des faits par D. Leeman et S. Meleuc, qui les ont confrontes aux tables du LADL (cf. Leeman & Meleuc 1990). Cet examen est trs loin dtre entirement ngatif. Meleuc, par exemple, trouve plus de 95% de verbes donnant des drivs en -able parmi les 1 462 verbes transitifs analyss dans Boons, Guillet & Leclre (1976) ; et la classe 32 NM (coter, peser, comporter, empester, titrer, valoir, etc.), la seule dont les membres sont rtifs cette drivation, runit prcisment des verbes impassivables (cf. Le livre cote trois euros, *Trois euros sont cots (par le livre), *Trois euros sont cotables (par le livre)). Cependant, dans le mme article, D. Leeman se montre plus sceptique et estime par exemple que seuls 17 Le verbe skier a galement des emplois transitifs comme dans : ... ch] Moi j'ai

    jamais ski cette piste, mais le principe n'est pas nouveau: zro-risque pour chaque skieur sur chauque piste!

    www.skipass.com/ubbvf/Forum1/HTML/001859.html 18 Au mpris de toute vraisemblance, Dubois & Dubois-Charlier (1999 : 88 sqq)

    tendent lexplication par le passif aux verbes transitifs indirects, qui pourraient, selon eux, tre traits comme les transitifs directs (exemple : On peut rsister cette dictature. Cette dictature peut tre rsiste (). Cette dictature est rsistible. ). Si lon veut bien admettre en outre, comme les auteurs, lexistence de verbes potentiels ou implicites comme corver, ministrer, arer ou poter, mme les drivs dnominaux (comme corvable et ministrable) et les emprunts au latin (comme arable ou potable) trouvent une explication par la rduction dune relative, passive la plupart du temps.

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    un tiers des verbes runis dans la classe 4 de Gross (1975) cest--dire les verbes dits psychologiques , comme agacer, amuser ou chagriner sont susceptibles de donner un adjectif en -able.

    D. Leeman (dans Leeman & Meleuc 1990), puis Anscombre & Leeman (1994) ont dvelopp deux sries darguments plus gnraux contre le rapprochement des adjectifs en -able avec le passif. Dun point de vue smantique, dabord, la paraphrase passive est trop pauvre, en ce que la proprit dnote par ladjectif en -able a le plus souvent le pouvoir de discriminer une classe dobjets et quelle opre frquemment cette discrimination partir du strotype de lentit qualifie : un rasoir jetable nest pas simplement un rasoir qui peut tre jet, puisque tous les rasoirs peuvent ltre ; cest un rasoir dont le prix modique permet le remplacement (au lieu quon ne changeait que la lame des modles antrieurs, ou quon lafftait), ce que la paraphrase qui peut tre jet ne dit absolument pas. Dun simple point de vue distributionnel ensuite, il nest pas vrai que tous les verbes passivables puissent donner des adjectifs en -able, ni, inversement, que tous les adjectifs en -able drivent de verbes passivables. Ainsi, selon Danielle Leeman, craindre ou interdire ne donnent-ils apparemment pas de drivs en -able et lon peut trs bien employer atterrissable (dans un terrain atterrissable) sans que atterrir ait demplois passifs19. Au cours de cet article, nous serons amens citer un grand nombre dexemples illustrant le fait que le nom recteur du driv en -able ne correspond pas ncessairement un objet direct.

    3.3. Noms recteurs et sujets

    La plupart des auteurs saccordent penser que le sens dit actif de certains drivs en -able nest quune relique de temps plus anciens et que ces drivs sont tout au plus passibles dune rgle smantique mineure20. Notre enqute nous enseigne au contraire que le sens actif ou subjectif des drivs en -able nest nullement le fait de quelques rescaps de la grande puration classique. Nous avons trouv par exemple :

    19 Les intuitions de Danielle Leeman paraissent plutt fiables : Google ne nous a

    fourni aucun exemple de interdisable, interdisible, interdicible ou interdictible, ni de craignable ; en revanche nous avons trouv plus de cinquante attestations de atterrissable. Mais certains locuteurs sont prts accepter interdisable et craignable.

    20 Cest le cas, par exemple, de Corbin (1987, pp. 374 sqq), qui ne relve quune petite cinquantaine dadjectifs de ce type dans le lexique rassembl par les dictionnaires. Ces adjectifs, en outre, seraient tous ou presque susceptibles de prendre le sens passif (i.e. dadmettre pour nom recteur un complment du verbe) du moins quand celui-ci en prend un, alors que les drivs dont le sens attest nest que "passif" ne peuvent pas prendre le sens "actif" .

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    Le terme de proche sentend par les personnes non adhrables lAGPM et qui bnficient du parrainage pralable dun adhrent de lAGPM [] www.agpm.fr/pdf/0040713.pdf

    D'une manire gnrale, la sensibilit au gel d'une pte de ciment est troitement lie la quantit d'eau "gelable". www.gci.usherb.ca/rgagne /pdf/Chap2_3c.pdf

    "Le grand cornu il est inmourable." http://www.griffor.com/citations.php? count=100

    Doucement, Oliv. Je pense que la syphilis tertiaire est peu tombable [scil. au concours] et le syndrome pied-main comme quivalent de crise vaso-occlusive non plus, non? www.blouse-brothers.org/forums viewthread. php?tid=2237

    [] (mais attention: coller d'aplomb en suivant impecc les indications de la notice, sinon vous risquez de vous retrouver avec un engin "involable") [] http://perso.wanadoo.fr/jcd66/page2.htm

    Et encore : inabdiquable (Queen), linadvenable, lInarrivable, bouillable (pochette), circulable (marchandise, savoir, donne), crashable (avion, machine), coulable (flotteur), coulissable (cot, vitre, panneau, moteur), dcollable (masse), djantable (pneu), dprissable (corps), disjonctable (alimentation), disparaissable (option), divagable (gomtrie), expirable (mot de passe, enregistrement), garable (nom), explosable (machine), infaillable (mthode, mcanique), fluctuable (monnaie), fonctionnable (logiciel), ingerable (cramique), infiltrable (eau), karstifiable (roche), lassable (jeu), mritable (personne), mourable (le grand cornu), pantouflable (patron), planchable (lve), plongeable (U-boat), improduisible (vnement), rincarnable (esprit), rsistable au froid (poule), restable sur place (livre), rimable (bout), roulable (voiture), sdimentable (matire), surnageable (homme), survivable (force), voyageable (lve)21. Autrement dit, notre enqute multiplie environ par deux le nombre des drivs actifs disponibles et montre que ce mode de formation nest pas mort.

    Notons que cette possibilit de prendre le sujet du verbe-base pour nom recteur existe non seulement pour des verbes strictement intransitifs (cf. fluctuable, gelable, mourable), mais aussi pour des verbes transitifs indirects ou complment prpositionnel (cf. adhrable, rsistable, survivable), ou mme, mais rarement, pour des verbes transitifs directs (cf. garable, lassable, mritable). Ainsi, non seulement la drivation en -able nest pas lie

    21 Nous omettons ici les drivs comme auto-rglable, auto-rgulable, auto-

    relevable, etc. ; en revanche, nous incluons quelques drivs de verbes rflchis comme crashable, ingerable ou infiltrable dans la mesure o le nom recteur de ces adjectifs semble correspondre au sujet de lemploi rflchi.

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    la seule classe des verbes transitifs, mais encore linterprtation active ou passive ne dpend pas strictement de la construction transitive ou intransitive du verbe de base. Certains drivs ont les deux interprtations : adhrable peut signifier soit susceptible dadhrer, soit comme on va le voir quoi lon peut adhrer, et garable qui peut porter confusion ou susceptible dtre gar.

    On notera aussi que certains des noms recteurs correspondant des sujets renvoient des tres anims. Mais, dans la plupart des cas, ces noms [+anim] nont pas pour autant les proprits dAgents, ou en tout cas dAgents typiques. Le cas de mourable est parfaitement clair, ceux de pantouflable et de surnageable le sont presque autant. Les lves voyageables dont il est question devaient participer un voyage accompagn o leur initiative ne dpassait pas celles de colis. Dans dautres cas, il nous parat assez probable que linterprtation est factitive. Par exemple, le groupe musical Queen qualifi dinabdiquable est dit dans le mme passage indtrnable, ce qui suggre que inabdiquable signifie que lon ne peut pas faire abdiquer plutt que qui ne peut pas abdiquer ; de mme peut-on interprter un lve planchable comme un lve que le professeur peut faire plancher22. Nous navons pas les moyens de dmontrer que le nom recteur nest jamais interprt comme lAgent du procs, mais de bons indices existent dans ce sens. En particulier, lobservation traditionnelle voulant que le nom recteur de ladjectif en -able soit en gnral ou bien un objet (anim ou inanim) ou bien un sujet inanim trouverait une explication dans cette impossibilit suppose des noms recteurs remplir le rle thmatique dAgent.

    3.4. Noms recteurs et complments indirects

    Les linguistes et les lexicographes mentionnent peu souvent ou peine le fait que certains adjectifs en -able slectionnent comme nom recteur un nom correspondant au complment prpositionnel du verbe dont ils drivent23. La classe la mieux connue laquelle appartient atterrissable est celle des drivs de verbes de dplacement ou dactivit dont le nom recteur correspond un complment de lieu comme navigable O l'on peut naviguer(T.L.F.), skiable O l'on peut pratiquer le ski (T.L.F.), vivable O l'on peut vivre agrablement, commodment (T.L.F.) ou jouable O l'on

    22 Noter que le sens factitif apparat aussi avec des sujets inanims : ainsi, une

    pochette bouillable peut tre interprt comme une pochette que lon peut faire bouillir.

    23 Par exemple, sauf erreur de notre part, le T.L.F. ne mentionne sous larticle -ABLE, -IBLE, -UBLE que remdiable comme exemple o cest lobjet indirect qui passe en position de nom recteur (alors quil dcrit correctement disponible, fiable, rsistible, risible, et bien dautres adjectifs de ce type).

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    peut jouer (T.L.F.). Mais le nom recteur peut correspondre bien dautres types de complments. Par exemple :

    des complments en : cf. fiable Vx, littr. Qui est digne de confiance (T.L.F.) ou rsistible / rsistable Ce quoi, qui on peut rsister (T.L.F.) ;

    des complments en de : cf. risible Qui prte rire, qui mrite qu'on en rie, qu'on s'en moque (T.L.F.) ou dispensable Qui peut tre vit ; dont on peut se dispenser [], se passer (T.L.F.) ;

    des complments en avec (accompagnement) : cf. vivable Qui est facile vivre ; qui a bon caractre (T.L.F.) ou lobsolte conversable Avec qui on peut converser facilement, agreablement (Ac. 1re d.) ;

    des complments en pour (cause) : cf. damnable Qui peut attirer la damnation (Ac.) ou pendable Dont l'auteur est passible de la pendaison (T.L.F.).

    Internet fournit un grand nombre dexemples de ce genre non attests dans notre lexique de rfrence. Pour reprendre la classification ci-dessus, nous y avons trouv des noms recteurs correspondant :

    Des complments en 24 :

    C'est ainsi qu'il [scil. le Prsident Bouteflika] a dcid d'adhrer tout ce qui est adhrable, au Commonwealth, l'OMC, la Communaut europenne, l'Otan, [] http://www.elwatancom/journal/html/2002 /10/23/derniere.htm

    N'y a-t-il rien d'aspirable, d'esprable au-del, au-dessus du monde ? www. edition-grasset.fr/chapitres/ch_balmary.htm

    Le premier PC parlable. On pourra maintenant causer son ordinateur. www2.canoe.com/techno/nouvelles/archives/1996/09/1996 0926-162324. html

    Les versions compltes des morceaux ne sont pas tlchargeables. Dsol mais c'est le seul moyen de ne pas se faire piquer des morceaux. Mme quand on n'a pas la prtention d'tre "piquable" ! http://ceedjay.free.fr/sons.php3

    On a trouv aussi des exemples de : abonnable (lettre, bulletin), adjoignable (nud), drogeable (droit, niveau minimum de scurit, obligation), inchappable (cercularit [sic], prjug, rsultat), enseignable25 (personne,

    24 Danielle Leeman nous communique lexemple Un achat inhsitable ! figurant

    dans une publicit pour ordinateur. Lexemple est particulirement intressant en ce que le nom recteur de ladjectif ne correspond pas exactement au complment du verbe, lequel se construit avec linfinitif (hsiter acheter). Cet exemple montre bien quelles difficults entrane lide commune consistant dfinir la drivation comme une opration applique un input phrastique.

    25 Il est vrai que lon rencontre parfois encore le tour classique enseigner quelquun.

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    Paul), extorquable (juif), rflchissable (but), renonable (relation), irrplicable (rplique), inrpondable (question), survivable (crash).

    Des complments en de :

    Soit tout risque de devenir sacr et impraticable. Soit tout devient profane, usable et abusable. rad2000.free.fr/glosds01.htm

    Toute perte ou dommage encouru par le Propritaire en raison de tels dlais sera ddommageable aux frais de lEntrepreneur. www.is.Mcgill.ca/ phyres/Download/00300.doc

    D'un dvouement religieux doutable, il [scil. lAbb de Choisy] a crit Le journal du voyage de Siam. site.ifrance.com/deepblue/Thailande/ Histhai.html

    Et encore : dbarrassable (personnage), dmissionnable (poste), dmoulable (pot), dsistable (rendez-vous), expulsable (lieu), imparlable (blessure, honte), jouissable (monde, vrit), mfiable (conseil), rjouissable (augmentation de l'esprance de vie).

    Des complments en sur, en pour ou en avec :

    quelques sandwiches prs, l'image qu'il offre n'est pas si loigne de la ralit, tout le moins de la ralit enqutable . www.homme-moderne. org/plpl/l0207/41.html

    C'est pourquoi la dmarche islamiste "est thoriquement plaidable". www. archipress.org/ts66/forum.htm

    [] (le personnage de rve rsistait systmatiquement, ou il disparaissait, ou se transformait soit en une vieille soit en un bb, bref, il devenait inforniquable) [] http://florence.ghibellini.free.fr/revelucidej/Dib1.html

    On a trouv aussi : boursicotable (filiale), cliquable (image), dlibrable (chec, tudiant), enchrissable (main), inflirtable (danseur), investissable (plan pargne), interoprable (KDE), philosophable (ce).

    Les puristes soffusqueront peut-tre. Mais le fait est que cette trentaine dexemples nouveaux sont parfaitement interprtables ; nous pensons que peu de locuteurs les remarqueraient. Nous nous en tenons ci-dessus des exemples o le complment prpositionnel a le plus souvent des chances de pouvoir tre interprt comme un argument ; nous verrons plus bas que ce nest pas toujours le cas et les noms recteurs correspondent parfois mme des circonstants.

    Nous souponnons que, si lon avait reconnu cette possibilit quont les noms recteurs de correspondre des complments prpositionnels, certains ponts-aux-nes de la description des adjectifs en -able ne seraient pas si frquents. Innombrables sont les auteurs qui signalent quune lettre aimable

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    nest pas une lettre qui mrite dtre aime. Cela est vrai. Mais cest une lettre tourne en sorte quelle vaut de lamour son auteur : on aime celui-ci pour sa lettre26. Il est de fait aussi quune dfaite honorable nest pas une dfaite qui mrite dtre honore ; mais on peut honorer pour elle (ou en dpit delle) celui qui la subie. De mme, le T.L.F. (s.v. impensable) note que Qq. dict. rejettent aussi [le mot impensable] au nom de la logique : alors que l'on conoit quelque chose (d'o l'adj. inconcevable), on ne pense pas quelque chose mais quelque chose, d'o, croit-on, l'illogisme de la construction. La logique dont il est question est videmment fonde sur la prmisse que le nom recteur dun adjectif en -able correspond lobjet direct du verbe-base. Mais une solution de ce genre est impensable correspond peut-tre on ne peut pas penser une solution de ce genre27. Les locuteurs ordinaires ne remarquent pas ces emplois de aimable, honorable ou impensable et ils nont pas tort.

    4. Les limites dune analyse base sur les structures argumentales

    Dans un ouvrage qui vient de paratre, Bernard Fradin associe la possibilit pour un verbe de donner un driv en -able la nature des arguments que ce verbe admet. Dans cette section, nous discutons certaines des propositions de Fradin, puis nous prsentons un ensemble de donnes qui chappent son analyse.

    4.1. Lanalyse de Fradin (2003)

    Fradin (2003 : 267 sqq) soutient que les proprits quun verbe doit satisfaire pour servir de base un adjectif en -able rsident dans sa structure argumentale. Selon lui, le nom recteur du driv correspond lun des lments de cette structure et nadmet comme correspondant que des arguments occupant certain rles thmatiques lexclusion des autres. En schmatisant beaucoup, les conclusions de Fradin peuvent tre rsumes comme suit :

    26 B. Fradin nous fait remarquer que cette explication pourrait aussi tre avance

    quand aimable sapplique un humain et signifie qui cherche plaire : on aime un homme aimable pour son comportement gnral, pour lui-mme ; dans ce cas, le nom recteur serait la fois cause et patient. Il est concevable aussi de considrer aimable pris dans ce sens comme un driv subjectif : quelquun daimable serait alors quelquun qui prouverait naturellement de la sympathie pour son prochain et serait de ce fait serviable et affable, quelquun de dou pour lamiti en somme. Pour une tude de lvolution du sens de ce driv en franais, cf. Berlan (1980).

    27 Lexpression penser limpensable est atteste. Il est vrai que penser limpensable lest aussi (avec lemploi transitif de penser condamn par les dtracteurs de impensable).

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    Le nom recteur du driv en -able ne peut normalement correspondre ni un Agent ni une Cible28 ; il correspond le plus souvent un Patient (cf. lavable ou prissable) ou un Site (cf. skiable), les deux types darguments les moins agentifs ; ce sont l les deux seuls cas productifs.

    Les drivs qui nobissent pas ces contraintes ressortissent des patrons non actifs ou bien constituent des cas despce (cas par exemple des drivs comme pouvantable ou secourable dont le nom recteur serait un Agent).

    Cette contrainte stend aux deux classes de drivs dnominaux que reconnat Fradin : ceux de la classe de ministrable sont associs des prdicats verbaux du type devenir ministre et prennent pour nom recteur un Patient ; ceux de la classe de cyclable, qui sont associs des prdicats du type se dplacer cycle sur ou dans, prennent pour nom recteur un Site.

    On voit immdiatement lintrt de ces hypothses, qui rsolvent lgamment plusieurs des grands problmes soulevs par les descriptions classiques : linterdiction pesant sur les Agents et lautorisation dont bnficient les Patients expliquent que le nom recteur puisse correspondre la fois lobjet direct des verbes transitifs, quil soit inanim ou anim, et aux sujets inanims des verbes intransitifs. La description de Fradin prdit que cette dernire classe est productive, ce que corrobore notre enqute.

    Le fait que le nom recteur puisse jouer le rle de Site permet de rendre compte de la classe souvent cite des drivs comme skiable ou atterrissable, sans quon ait passer par une construction transitive dont la grammaticalit avec certains verbes est pour le moins douteuse. Enfin, le caractre ngatif de la contrainte majeure [Agent, Cible] laisse esprer que les cas relativement marginaux o le nom recteur correspond un sujet qui ne semble tre ni Patient ni Site ou un objet indirect trouveront terme une description satisfaisante.

    Un certain nombre de ces propositions peuvent tre rediscutes la lumire des drivs mis au jour par notre enqute. La premire est lexclusion du rle thmatique de Cible des rles que peut occuper le nom recteur. Les verbes de dplacement direction oriente inhrente intransitifs (monter, tomber, entrer, arriver, etc.) et les verbes intransitifs exprimant la manire du dplacement (naviguer, rouler, voler) donnent des drivs en -able prenant pour nom recteur le sujet du verbe, condition que celui-ci, qui est sans doute une Cible, ne soit pas aussi un Agent. Cf. :

    Voil. 15 jours ne plus savoir conduire, ne plus reconnatre ma moto. J'avais une moto lourde, quelconque, ce n'tait plus la mienne, bruits de moteur horribles de moto malmene. Je pourrais continuer. Une trangre, des

    28 Dans un mouvement, la Cible est llment mobile tandis que le Site llment

    par rapport auquel le mouvement a lieu. Les dfinitions utilises par Fradin sont celles de Davis & Koenig (2000).

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    sensations trangres. Elle tait devenue "tombable" et moi, je n'avais pas su la manier ce jour-l, et donc, les autres jours ?29 http://www.lerepairedesmotards. com/recits/mydreamy/retrouvailles.htm

    Aprs une minutieuse inspection et une valuation concerte des risques, le Chef de l'Intervention (ADC Stockman) dtermina que l'avion tait volable, mais avec restrictions [] users.swing.be/walmarch /mvb.htm

    Fradin note dailleurs lui-mme que les verbes indiquant une relation de mouvement caus (lancer, enrouler, tordre, etc.) ont un objet qui est la fois Patient et Cible et quils donnent sans difficult aucune des adjectifs en -able.

    Nous ne partageons pas non plus le point de vue de Fradin sur la ncessit de distinguer une classe (improductive) dadjectifs en -able dont le nom recteur soit analysable comme un Agent. Fradin (op. cit., p. 271) considre comme tels effroyable, pouvantable, honorable, rentable et secourable. Cette caractrisation suppose que lon reconnaisse comme Agents des entits causatrices non animes, ce qui est conforme aux positions de Davis & Koenig (art. cit.). Mais si lon admet cette dfinition, il faut aussi admettre que la classe des drivs en -able nom recteur Agent est plus nombreuse et productive que ne le suggre Fradin. Elle comprend notamment des adjectifs construits sur des verbes de sentiment ou apparents (cf. une lettre aimable, une farce risible), et des verbes de sanction (cf. une dfaite honorable, un crime pendable). Elle comprend probablement aussi des drivs dnominaux, comme rentable et, en synchronie du moins, effroyable, ou encore prjudiciable ou dommageable. Si, en revanche, la notion dAgent ne renvoyait qu des tres anims, on pourrait maintenir que le nom recteur ne doit pas tre Agent30.

    Nous nirons pas plus loin dans cette discussion, sinon pour noter que le statut dargument de certains de ces Agents peut tre mis en doute. Fradin ne considre que des cas o le nom recteur correspond ou semble correspondre un sujet. Mais, si nos suggestions sont exactes, les noms recteurs Agents correspondent le plus souvent des complments et, frquemment, des complments non essentiels. Nous sommes par exemple trs loin dtre certains que dans pendre un criminel pour son crime, crime 29 Pris dans son contexte, cet exemple nous parat tout fait acceptable. Resterait

    nanmoins dmontrer que tomber dans ce cas est un verbe de dplacement direction oriente inhrente. Tous les exemples sont discutables et le plus souvent passibles dinterprtations multiples ; cest leur accumulation et leur diversit qui lvent le doute. Nous navons en ce qui concerne tombable aucune certitude de ce genre. Cet adjectif semploie assez frquemment au sens de qui peut tomber lexamen (cf. lexemple donn en 3.3.) ; mais tomber nest plus alors un verbe de dplacement.

    30 En dpit peut-tre de quelques exceptions comme secourable dans un voisin secourable, mais le sens de ce driv nest pas clair pour nous.

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    doive tre considr comme un argument de pendre. Cest l pensons-nous, le point faible de la description de Fradin : lorigine des noms recteurs ne peut tre restreinte certains arguments du verbe de base. Deux autres catgories de noms recteurs dadjectifs en -able sont prsentes, assez massivement, dans notre corpus : des noms recteurs qui correspondent des ajouts dune part et des noms recteurs qui correspondent des complments de la tte darguments ou dajouts dautre part.

    4.2. Noms recteurs de lieu, de temps et autres circonstants

    Le nom recteur correspond le plus souvent un argument, mais il peut correspondre aussi un complment circonstanciel non argumental ( un ajout). Rien, en fait, ne semble indiquer que la distinction argument vs ajout soit pertinente dans le choix qui est fait deux.

    La distinction entre les groupes prpositionnels arguments et les autres nest pas aise faire. Nous nous fonderons ici sur deux tests proposs par Bonami (1999) qui paraissent assez srs. Selon Bonami, les ajouts se distingueraient des arguments notamment en ce quils peuvent apparatre en position prverbale aprs le sujet et en ce quils peuvent complter lexpression anaphorique le faire (si le verbe est processif). Ces critres, notons-le en passant, imposent de considrer que les noms recteurs locatifs de drivs comme skiable correspondent des ajouts et non des arguments Sites (cf. Priscilla, Saint-Gervais, a ski comme une championne, mieux en tout cas quelle ne laurait fait Tignes / Saint-Gervais est skiable, Tignes est inskiable).

    Les noms recteurs correspondant un complment de lieu ou de temps argumental sont peu nombreux. Nous avons dans nos donnes quelques exemples assez plausibles de noms recteurs qui reprsentent le lieu final dun mouvement (argument Site) avec entrable (rpertoire), emmnageable (maison, immeuble), infiltrable (sable), rentrable (SSID), logeable (coffre) ou encore cliquable (zone) sur lequel on peut cliquer ou zoomable (carte) sur lequel on peut zoomer et peut-tre amerrissable (lac) et atterrissable (zone). Exemple :

    Ds que limmeuble a t emmnageable un nombre incroyable dentreprises lies au cinma sy sont installes : des bureaux de location, [] www. vizitor.ru/fra/magazine_meetplace/2001155-1.html

    Mais la plupart des complments de lieu et de temps auxquels correspondent les noms recteurs sont des complments scniques dont la qualit dajout ne fait gure de doute.

    Ce quil y a de remarquable, cest que la majorit des verbes donnant lieu des drivs recteurs locatifs ou temporels sont des verbes intransitifs. Les exemples les plus nombreux sont les adjectifs btis sur des verbes renvoyant un mode de dplacement comme navigable ou skiable : allable

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    (glace) praticable pied, bougeable (monde), circulable (toit), errable (lieu), glissable (patinoire), godillable (neige), grimpable (surface), marchable (sentier), nageable (falaise), pagayable (rivire), patinable (surface), pdalable (route), pitonnable (revtement), plongeable (site), ramable (lac), randonnable (sommet), roulable (chemin), insautable (bosse), skatable (place), surfable (spot), transitable (rseau), trottinable (rseau), vachable (terrain) o lon peut se vacher, atterrir brutalement, voyageable (globe), windsurfable (endroit). Il faut ranger dans la mme catgorie les drivs de verbes indiquant que lon stationne un endroit comme bivouaquable (endroit), campable (maison), cohabitable (espace), demeurable (maison)31, gtable (la maison des Franais), hivernable (La Fenire), mouillable (coin) o lon peut mouiller (un bateau), restable (ce), stationnable (trottoir). On trouve galement comme base de drivs en -able des verbes intransitifs renvoyant une activit comme jouable (terrain), pturable (superficie), vivable (plante) ou ouvrable (jour). Parmi nos donnes, nous avons par exemple : baignable (eau), brunchable (endroit), commerable (espace), dansable (espace), indialogable (lieu), dnable (endroit), dormable (lit), golfable (gazon), mouchable (parcours) o lon peut moucher, pcher la mouche, pataugeable (domaine), impissable (Paris), pleuvable (fort), respirable (socit), sardinable (terrain) o lon peut sardiner, planter des sardines, travaillable (studio). Voici un exemple, pris parmi mille autres :

    Les pissotires dantan marchaient mieux (et puaient plus) que les introuvables sanisettes dans limpissable Paris daujourdhui, [] perso.club-internet. fr/bing/ Humeurs/ile_du_massacre.htm

    Les noms recteurs temporels se rencontrent avec ces mmes catgories de drivs. Nous avons dans nos donnes des saisons canotables, des heures chassables, des annes cotisables, des priodes navigables, des jours plaidables, des week-ends plongeables, des saisons skiables, des priodes insurfables, des jours travaillables et des journes volables trs analogues aux jours ouvrables de la langue courante.

    On trouve galement des drivs en -able construits sur des verbes transitifs dont les noms recteurs correspondent sur le plan syntaxique des ajouts locatifs ou temporels. Mais il sagit de verbes susceptibles demplois absolus ou dont le complment dobjet est infrable, plus ou moins aisment, du contexte, comme construire, qui donne constructible o lon peut construire (des maisons). Dans nos donnes, nous avons ainsi des drivs de verbes aedificandi : btissable (zone), construisible (terrain), difiable (surface), fondable (horizon) sur lequel on peut lever les fondations dune maison et des verbes venandi : chassable (superficie), chalutable (zone), 31 Les complments de lieu correspondant aux noms recteurs de demeurable,

    gtable et mouillable peuvent tre considrs comme des arguments.

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    pchable (domaine). On a aussi garable (quartier) o lon peut garer (une voiture) et posable (terrain) o lon peut poser (son avion), inconduisible (kilomtre) o lon ne peut pas conduire (une voiture), crivable (fichier) o lon peut crire (des squences de symboles), tournable (dcor) o lon peut tourner (une scne de film), entreposable (surface) o lon peut entreposer (des marchandises), pandable (surface) o lon peut pandre (des engrais), cherchable (archive) o lon peut chercher (des fichiers). Pour ce qui est du temps, nous avons trouv priodes fcondables. Un exemple parmi cent autres :

    Quand nous trouvons un dcor naturel, comme on ne peut pas l'amener en studio il faut le rendre tournable sur place [] lpce.com/trauner/ filmographie/othello.html

    Les locatifs et temporels scniques ne sont pas les seules indications de lieu et de temps susceptibles dtre reprsentes par le nom recteur. Celui-ci peut galement indiquer la distance ou la dure :

    Les zones peu denses des villes ne pourraient subsister que si on y trouvait tout sur place, c'est dire distance cyclable ou marchable [] http://www. manicore.com/documentation/sobriete.html

    Cette dernire somme est calcule en divisant le salaire mensuel par le nombre d'heures travaillables dans le mois de mars 2000 [] www.inspectiondutravail.pf/fiches/f_indemn.htm

    Enfin, le nom recteur peut correspondre des circonstances diverses que la grammaire scolaire rangeait habituellement sous les rubriques Cause ou Instrument, ou pour lesquelles on est bien en mal de trouver des dnominations convaincantes. Comme nous lavons signal en 4.1, il est en particulier assez frquent que le nom recteur renvoie la cause dun chtiment, dun sentiment, ou de ses manifestations. Exemples :

    Sous le pristyle d'entre de l'htel, la jeune malade s'allonge dcemment en sa chaise longue, un frre Patrick l'enveloppa bien de plaids, tandis que le portier galonn installe sa gauche, avec une giflable obsquiosit, un paravent. http://www.laforgue.org/mora22.htm

    [] pis finalement, c'est plus une situation pleurable quand j'y pense que quand a arrive. 66.46.177.46/zerotom/archives/005804.php

    On trouve ainsi dans nos donnes des folies enfermables, des hrsies noyables, des chansons suicidables, et des crimes bandables, des films branlables, des sites web dgueulables, des pomes gargarisables, des situations gerbables, des journaux rigolables, des logiciels vomissables. Ces nouveauts sont de la mme eau que les tours pendables ou les farces risibles

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    de la langue classique. Les noms recteurs de moyen sont peu prs aussi nombreux dans nos donnes. En voici un exemple, pris dans une table des matires :

    [] 4. Un faible pouvoir d'achat: a) Les retenues sur le salaire brut : le revenu cantinable ; b) Le cantinage , une ncessit 5) Un droit du travail inexistant [] www.senat.fr/rap/r01-330/r01- 330.html

    On a de la mme faon des freins freinables, des rideaux guettables ( travers lesquels il est possible de guetter), des mouches pchables, des tissus respirables, et des polyurthanes transpirables. A vrai dire, il sagit parfois non pas dun moyen, mais seulement dun lment de la situation, comme une circonstance climatique ou une ambiance, qui favorise le procs32. On trouve ainsi, par exemple, des vents planables, des conditions inskiables et des mtos volables, des tempos indansables, des riffs pogotables, des varits rockables et des musiques siestables, cf. e.g. :

    Cette fois-ci, le ton et l'esprit changent : c'est un disque exotique, aux senteurs hawaiiennes (l'indolent et siestable "Sacred island", "Betty 'n' Dupree", "The new Hula blues" ou le monstrueux "The Calypsonians" !), enregistr Hawaii, o les steel-guitars, les dobros et les ukuleles remplacent le bon vieil harmonica. www.sefronia.com/Recherche/Chronique.asp?AlbumID=405

    Pour le moment, disons que ces nouvelles planches permettent aux dbutants de pratiquer leurs manuvres sur un flotteur plus stable; et aux plus avancs de faire du tourisme chez les riverains; et aux planchistes de lge dor de continuer pratiquer la voile dans des vents moins importants mais planables. www.apvm.ca/Documents/WindyScoop/WS1999-3_Oct.pdf

    4.3. Les noms recteurs qui ne sont ni arguments ni ajouts

    ct des noms recteurs qui sont des ajouts circonstanciels, lenqute a mis en vidence lexistence dune seconde classe marginale galement absente des descriptions modernes de la drivation en -able. Il sagit de noms recteurs qui ne correspondent ni des arguments ni des ajouts, mais des complments de la tte de syntagmes ayant ces fonctions. Considrez lexemple suivant :

    La compression vite que la taille de vos donnes grandisse hors de contrle et vous aide maintenir vos projets dans une taille manipulable. france.abox.com /productos.asp?pid=76

    32 Ou qui, du moins, ne le contrarie pas, puisquon mme des erreurs

    continuables (scil. qui nempchent pas de continuer).

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    Le nom recteur de ladjectif manipulable ne correspond assurment aucun des arguments figurant dans la structure argumentale de manipuler, ni bien sr lAgent, ni au Patient non plus : ce nest pas la taille des donnes qui est manipule, mais les donnes elles-mmes33. Dailleurs, le Patient du procs de manipulation (projets) figure dj dans la phrase. Taille ne correspond pas non plus quelque ajout circonstanciel que ce soit : il nest ni Lieu, ni Temps, ni Instrument, ni rien dautre. En fait, ce mot renvoie tout simplement une proprit du Patient du procs. Employ dans lquivalent phrastique de ladjectif, il ne serait dans la dpendance directe ni du verbe ni de la phrase, mais dans la dpendance du nom tte du syntagme nominal objet (on aurait : manipuler des projets dune certaine taille).

    Cet exemple na rien dextraordinaire. On en a trouv plusieurs dans les donnes ramenes par Webaffix, et il a t ais den forger dautres, dont on pt vrifier la bonne conformation par des attestations :

    La versatilit de Sikadur 42 Grout Pak Multi-Flo permet un ratio agrgat/rsine de 6:1 pour une consistance versable, 5:1 pour une consistance autonivelante. www.sikacanada.com/.../03600_Coulis/CoulisABaseDeResineReactive/Sikadur 42GroutPakMulti-Flo_F_03600.pdf

    Les dtendeurs sont des appareils destins rduire la haute pression de lair contenu dans les bouteilles une pression respirable par le plongeur. www.boutique-du-plongeur.com/fr/dept_6.html

    La turbine de type Kaplan pales variables fonctionne pour un dbit turbinable de 8 m3 par seconde sous une hauteur de chute de 4,7 mtres. perso.wanadoo.fr/eb.ajena/menu3/AJC45.pdf

    La socit X dcide d'acheter un terrain pour un montant de 37.000 EUR et d'y faire elle-mme construire un hangar afin d'augmenter sa surface entreposable. www.sig.egss.ulg.ac.be/compta/CG2transp5_11a. PDF

    Produits fabriqus sous forme jetable ou lame rechargeable. www. gestra71.com/Autres.htm

    Le jeu de plate forme se jouera en vue du dessus : les dplacements se feront dune case une autre selon son tat traversable ou non [] insidejaws.free.fr/cdc.doc

    En particulier, beaucoup denfants ont mentionn, pour chaque mlange, le caractre buvable ou non buvable. [] www. chambery.grenoble.iufm.fr home/physique/memoires/melangecm12/Bilanseance1.htm

    33 Selon nous, la taille des donnes est un lment qui participe, part entire, la

    ralisation de la manipulation des donnes. Cest ce titre, quil peut figurer en position de nom recteur de manipulable.

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    Evolution des prix de Bintje, tout venant, vrac, dpart, qualit fritable, hors TVA, en Belgique (FB/kg) (Source : Fiwap) mrw.wallonie.be/dga/ Pomdt.pdf

    Le long dun canal ou dune rivire, il est prfrable de rduire la largeur roulable et de dgager un espace latral [] www.tourisme.Equipe ment.gouv.fr/POLITIQUE/territorial/choix%20techniques1.pdf

    [] base dune action qui en 15 ans fera passer la longueur "cyclable" de lagglomration de 12 147 km [] www.ietcat.org /htmls/ jornadas/ pdfs_laville/ texte_messelis.pdf

    Les ingnieurs du canal ont augment le mouillage (la profondeur navigable) de la rivire en construisant une srie de digues jumeles aux cluses [] collections.ic.gc.ca/waterway/ov_fr_i/triver_f.htm

    Vrification. faite, elle [scil. la toile] tait accroche en plein centre de l'exposition une certaine hauteur difficilement dlogeable!? www.f-v-m.net/fvmdelaye/meart.htm

    Ces autres exemples sont passibles des mmes commentaires que le premier : on ne verse pas une consistance, mais on peut verser un mortier dune certaine consistance ; on ne respire pas une pression, mais un air une certaine pression ; on ne jette pas une forme, mais on peut jeter des produits sous une certaine forme. La proprit qui rend le procs possible peut tre celle dun argument, mais aussi celle dun ajout (cf. la profondeur navigable du canal, qui correspond naviguer dans un canal dune certaine profondeur). Le nom recteur, dautre part, peut sans doute renvoyer dautres proprits que les proprits physiques. Leeman (1992) et Anscombre & Leeman (1994) notent juste titre que lon dit couramment un prix inabordable alors quon ne peut pas dire aborder un prix ; mais le prix est une proprit de lobjet abord mtaphoriquement. Il y a un parallle assez exact entre une consistance / un mortier versable, une profondeur / un canal navigable, etc. et un prix / une robe abordable. Il ny a pas lieu de voir dans cet exemple une drive du sens qui aille au-del de la mtaphore.

    Dans un trs grand nombre de cas, le nom recteur des drivs en -able correspond un argument du verbe de base. Mais notre enqute montre que les cas o il correspond un complment non argumental ne sont nullement exceptionnels ou marginaux. Nous rejoignons ici la conclusion de Anscombre & Leeman (art. cit. p. 35) quand ils insistent sur le fait que la conformit que dcrit le suffixe nest pas inscrite dans la valence du verbe de dpart , mais nous parvenons cette conclusion par dautres chemins. Et nous sommes enclins penser que malgr la diversit des sens attests, la drivation en -able est plus unitaire que ne le suggrent ces auteurs.

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    5. Interprtations multiples

    Il suit de la description ci-dessus que certains adjectifs drivs en -able doivent tre susceptibles de recevoir des interprtations multiples. Faute despace, nous ne dveloppons ici que deux exemples (navigable et pchable) parmi beaucoup dautres. Cette multiplicit de sens observables ne nous conduit toutefois pas remettre en cause le caractre unitaire du sens prdictible de la suffixation en -able.

    5.1. Navigable

    Prenons le cas de navigable. Les dictionnaires modernes (Acadmie, Littr, T.L.F.) donnent uniformment cet adjectif le sens de O l'on peut naviguer. Ce sens circonstanciel est de fait celui que lon rencontre le plus souvent, comme par exemple dans :

    La colonie romaine d'Hippone est situe sur la cte africaine, tout prs d'une lagune navigable d'o part un chenal qui, comme un fleuve, []. http://curiositas.free.fr/pline.htm

    Le T.L.F., quant lui signale dans sa rubrique historique, que navigable sest appliqu, dans lancienne langue, des vaisseaux avec le sens de capable de naviguer. Ce sens est toujours bien vivant, cf. :

    Nous pensions donc pouvoir rendre le bateau navigable en 1 semaine et il nous aura fallut 1 mois ou presque. homepage.hispeed.ch /tafolpa/journal%20Baleares%202003.html

    Ce type dexemple est plus rare, mais il nest pas infrquent. Il ny a pas lieu den faire un archasme.

    Comme on peut sy attendre aprs ce qui a t dit plus haut, navigable a dautres sens circonstanciels que le sens locatif. On trouve des exemples temporels :

    Ici, la priode navigable, est de trois mois plus longue que dans la rive nord de la mditerrane. http://www.cap-tunisie.com/HTML /port.htm

    On trouve navigable avec des noms recteurs divers, le plus souvent pour indiquer des circonstances atmosphriques favorisant ou entravant la navigation :

    Dimanche, on prend les mmes et on recommence. A noter un vent improbable qui tait presque naviguable lors de la dernire manche, mais quand-mme, n'exagrons rien! http://www.swiss-sailing.ch/420/francais/index.html

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    Enfin, comme on la vu, le nom recteur peut semployer avec ce qui serait le complment dun complment de naviguer :

    Recommandations relatives l'tablissement d'une mthode uniforme de la dtermination de l'tiage navigable et de rgularisation sur le Danube, d. 1957.www.danubecom-ntern.org/FRANC/katalog_franc/autreshydr.htm

    En fin de compte, seuls les marins semblent ne pas pouvoir tre navigables. Parmi les centaines dattestations que nous avons releves, aucune ne disait que Surcouf ou Tabarly ltaient.

    5.2. Pchable

    Prenons encore le cas de (im)pchable (qui napparat pas dans le T.L.F., mais dont nous avons trouv plus de 500 attestations sur Google). Bien entendu, sont pchables les patients du procs, cest--dire les poissons. Mais ils le sont en vertu de certaines proprits par exemple la taille , qui elles aussi sont pchables. Lieu de pche peut sentendre de deux faons : cest lendroit o sembusque le pcheur mais aussi lendroit o nage le poisson34. Berges et courants, quais et tangs peuvent les uns et les autres tre pchables, en fonction de certaines proprits qui sont elles-mmes pchables. Le matriel de pche, mouches ou nylons, est galement plus ou moins pchable, comme le sont les circonstances mtorologiques, les jours et les saisons. Cf. :

    Avec ce concept rvolutionnaire, enfin les gros poissons sont pchables au coup ! www.daiwa-france.fr/Daiwa-catalogue_2003_fils.html

    La sur-pche et le non respect de la taille pchable en Guadeloupe a entran une forte rgression de la population. www.guadeloupe-fr.com/fauneFlore UneEspece/a126d9/

    [] 3 km de rives pchables, bien amnages pour le lancer [] www.chez.com/fonfon/alire/ somme.html

    La longueur pchable sur les 2 berges est de 2 025 mtres. www.touques-parages.com/tq-parcours-calva-priv.html

    La rivire reste pchable en t , [] perso.club-internet.fr/philrox/parcours. htm

    34 Et, par mtonymie, les tangs et les viviers. Il existe un emploi de pcher o le

    complment direct est un nom de lieu : on dit pcher un tang, un vivier, au sens de vider cet tang, ce vivier pour prendre les poissons. Pchable peut renvoyer cet emploi (cf. Sur 12 000 hectares d'tangs, 2 000 sont en alevinage, 2 000 en assec et 8 000 sont pchables une fois par an. perso.wanadoo.fr/thierry.supie/peche/peche.html).

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    Comme beaucoup de cours d'eau, en plein t le niveau baisse normment jusqu' devenir in-pchable. chauvet.jeanpierre.free.fr /page4.html

    [] je remarque aprs quelques lancers (je pche gnralement 40 mtres en tang) que mon nylon se met vriller et devient impchable. www.pechemaniac.com/forums/viewtopic_4_208.htm

    Le jeudi soir, plage de Koumac : vent d'enfer, impchable !!! flyonly.free.fr/ La_Carangue_aux_Yeux_d_or/ recits/2001.html

    Ne parlons pas du mois d'aot... Impchable !35 www.echosmouche.com/ article.php3?id_article=344

    Il ny a gure que les pcheurs qui ne soient ni pchables, ni impchables.

    5.3. Sens prdictible et sens observables

    Il nest certainement pas vrai que le nom recteur des adjectifs en -able puisse correspondre nimporte quel complment. Nous avons vu plus haut que certaines classes de verbes taient rtives cette drivation. Un gros travail reste faire pour savoir lesquelles et pourquoi. Nanmoins, les cas de navigable et de pchable ne sont nullement isols. La diversit des rles thmatiques des noms recteurs (quand un tel rle leur est assignable) est presque la rgle plutt que lexception. Malgr Vaugelas, demeurent pardonnables non seulement les crimes, mais aussi les criminels ; les uns et les autres sont excusables (faute, homme), grciables (dlit, poisson) ou pendables (lettre, homme), ou encore enfermables (folie, adolescent). Sont constructibles, construisibles, btissables et mme difiables non seulement les terrains, mais aussi les btiments et sont creusables aussi bien les puits que les sols. Sont volables, piquables ou extorquables la fois les personnes et les biens. Sont dbitables les sommes dargent et les comptes o elles sont dposes. Sont survivables les accidents et leurs victimes, et parfois les lieux. La liste des exemples de ce genre que nous avons trouvs serait interminable.

    Mais cette diversit dinterprtations attestes ou attestables se laisse ramener une instruction smantique abstraite unique :

    est dit V-able ce qui rpond aux conditions permettant laccomplissement du procs not par V.

    35 En fait, dans les deux derniers exemples, il y a des chances que impchable soit

    prdiqu non pas proprement parler du vent denfer ou du mois daot, mais de la situation dans son ensemble ; nanmoins, les constructions que nous avons en vue sont certainement possibles. Nous avons rencontr lexpression priodes chassables.

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    Cette proprit peut tre le fait de lun des actants de ce procs hormis, apparemment, lAgent anim ou dun circonstant, ou encore dune dimension dun de ces lments, peu importe. Limportant cest quelle ait un caractre facilitateur. On rejoint ici le sens instrumental qui est peut-tre le sens originel du suffixe (cf. Hammar 1942).

    Un mme adjectif peut ainsi renvoyer des proprits extra-linguistiques trs diverses suivant le type du nom recteur considr. Par exemple, pchable peut renvoyer une certaine taille quand il sagit de poissons, une plus ou moins grande accessibilit quand il sagit de poste de pche, leur profondeur, leur transparence, leur agitation ou leur encombrement quand il sagit des eaux, une plus ou moins grande clmence quand il sagit du temps et ainsi de suite. Ces proprits peuvent faire lobjet de conventions plus ou moins largement reconnues : un poisson, par exemple, est souvent dit pchable quand il est la maille, la taille requise faisant lobjet dun arrt prfectoral que nul nest cens ignorer ; cest aussi un arrt qui fixe louverture et la fermeture de la pche, qui bornent la priode pchable. Mais le savoir partag ncessaire lidentification de la proprit peut tout aussi bien rsulter du contexte discursif ou extra-discursif immdiat : telle truite, par exemple, peut tre dite impchable en raison de son poids, de sa ruse ou de sa pugnacit et telle priode impchable aussi du fait du climat rgnant. On notera que cette diversit des proprits auxquelles renvoie un driv en -able peut induire des comportements linguistiques divers : par exemple, (im)pchable renvoie des proprits oui/non quand il sapplique un arrt rglementant les priodes de pche ou la taille des prises ; on a affaire en revanche des proprits gradables si lon se rfre la pugnacit dun poisson, lescarpement dune berge ou la violence d'un courant. Lemploi des quantificateurs ne sera pas le mme dans les deux cas.

    Nous ne nions pas lintrt que prsenterait ltude de la faon dont sinstancie le sens des adjectifs en -able (cf. Leeman 1991, 1992, Anscombre & Leeman art. cit. pour des esquisses dune telle tude). Mais nous sommes davis quil convient bien de distinguer, comme Danielle Corbin (1991), le sens drivationnellement prdictible de la multiplicit des sens observables , cest--dire des adaptations pragmatiques du sens prdictible . Les analyses ci-dessus prcisent partiellement la faon dont sopre le passage entre linstruction smantique abstraite associe -able et les dclinaisons pragmatiques de cette instruction observables en discours : la diversit des rles actanciels ou circonstanciels que peut jouer le nom recteur dans le procs exprim par la base du driv est un lment important de la diversification des sens observables. Le caractre systmatique de cette variation napparat pas ou apparat mal dans les dictionnaires ; lexamen dune masse de donnes plus importante permet den dmontrer lexistence.

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    6. Drivs bases nominales

    Comme on la dit plus haut, les descriptions de la suffixation en -able font assez souvent place aux drivs base nominale pour signaler que, dans la langue moderne, ces drivs sont peu nombreux et quils sorganisent en sries36. La description la plus fouille est probablement celle de Gawelko (1977, pp. 7 sqq), qui, outre les drivs de noms abstraits (noms de qualit) comme charitable ou paisible et des drivs de noms daction ou de sentiment pouvant prendre le sens actif (dommageable, viable) ou le sens passif (notamment dans le cas des drivs de noms en -ion, cf. e.g. perceptible), distingue37 :

    Des adjectifs signifiant qui peut tre soumis N, o N est le nom dun impt ou un nom quivalent (e.g. corvable, mainmortable, mortaillable, forms sur corve, mainmorte, mortaille).

    Des adjectifs signifiant o lon peut circuler avec N, o N est un nom de vhicule (e.g. carrossable, cyclable, motocyclable, de carosse, cycle et motocycle).

    Des drivs voulant dire qui est susceptible dtre nomm N, o N est un nom de dignitaire (e.g. consulable, ministrable, papable, issus de consul, ministre et pape).

    Notre enqute remet partiellement en cause cette prsentation. La nature catgorielle des bases nous apparat maintenant comme une dimension orthogonale la classification smantique des drivs (cf. 5.3). Les adjectifs base nominale sont certes beaucoup moins nombreux que les drivs dverbaux et bon nombre dentre eux sorganisent effectivement en sries homognes. Mais, en dehors peut-tre des drivs de noms de qualit comme charitable, ces sries ne constituent pas des classes spcifiques.

    6.1. Sries traditionnellement reconnues

    Nos donnes comportent un certain nombre de nologismes relevant des classes signales par Gawelko. Nous nous abstiendrons de commenter ici les quelques nologismes en -able construits sur des noms de qualits (iniquitable, dmesurable) ou de sentiments (amourable, dgotable, hontable) que nous avons trouvs sur la Toile. Ces exemples, parfois difficiles interprter, pourraient paratre suspects.

    En revanche, nous avons trouv sur Internet de bons exemples relevant des trois grandes classes vivantes signales par Gawelko :

    36 Cf. par exemple le T.L.F. s.v. -ABLE, -IBLE, -UBLE, Plnat (1988, note 1), Dal &

    al. (1999). 37 Gawelko se range, un peu de mauvaise grce, lide que certains drivs en

    -ible au moins proviennent de noms dverbaux en -ion. On peut trouver une gnralisation de cette ide dans Plnat (1988).

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    La classe des adjectifs prenant pour base le nom dun impt est bien reprsente parmi les donnes nouvelles. Elle lest par la reprise de termes sans doute anciens (comme censable ou dmable), mais aussi par des drivs trs rcents comme ISFable (actionnaire) ou TVable :

    Il faudrait distinguer : - des ressources vraies et des chiffres affaires (ex. formation continue) ; - des ressources affectes et non affectes ; - ce qui est TVable et ce qui ne lest pas. www.cne-evaluation.fr/WCNE_pdf/ Bulletin 06. pdf

    Cette classe dadjectifs doit tre rapproche de dverbaux tels que taxable ou imposable. Elle comprend des adjectifs construits sur des noms de mesures gouvernementales (bessonnable (logement), de (loi) Besson, Maastrichtable (rentre), de (trait de) Maastricht)), administratives (contraventionnable (larbin), de contravention) ou prives (opable (Dexia), de OPA).

    La classe des adjectifs en -able construits sur des noms de dignitaires est trs bien reprsente dans les donnes nouvelles, o lon trouve btonnable (avocat ; sans doute de btonnier), chairable (projet), dputable (candidat), doctorable (tudiante), toilable (premier danseur ; de (danseuse) toile), prfectable (haut fonctionnaire), premier ministrable (il), professorable (charg de cours) et rectorable (membre). Exemple :

    Peut-on viter de faire un geste celui qui on a laiss croire quil tait premier-ministrable ? www.nouvelobs.com/dossiers/p1958/a17765. html

    Ce groupe peut tre rapproch par exemple du dverbal ligible.

    Tout aussi bien reprsente est la classe des drivs construits sur le nom dun moyen de transport (nable (piste), avionnable (aire), bagnolable (piste), camionnable (piste), chariotable (voie), jeepable (sentier), planchable (baie), raquettable (terrain), snowboardable (parcours), spiable (vent), voiturable (piste), VTTable (chemin)). Exemple :

    Itinraire : De Douvaine, rejoindre le hameau d'Artangy par un sentier jeepable. www.ville-douvaine.fr/Voir/RandoBelle.html

    Ces adjectifs prennent ordinairement comme nom recteur un nom associ un circonstant de lieu. Ils sont de ce fait trs proches des dverbaux issus de verbes indiquant une manire de se dplacer comme navigable o lon peut naviguer, roulable o lon peut rouler, ou encore volable o lon peut voler. Il est parfois difficile de dcider si la base est nominale ou verbale. Ainsi, snowboardable pourrait provenir de snowboarder, dont on trouve quelques attestat