Épistémologie Génétique, Science Et Philosophie

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    28-Dec-2015

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<ul><li><p>rudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif compos de l'Universit de Montral, l'Universit Laval et l'Universit du Qubec </p><p>Montral. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche. rudit offre des services d'dition numrique de documents</p><p>scientifiques depuis 1998.</p><p>Pour communiquer avec les responsables d'rudit : erudit@umontreal.ca </p><p>Article</p><p> Maurice GagnonPhilosophiques, vol. 4, n 2, 1977, p. 225-244.</p><p> Pour citer cet article, utiliser l'adresse suivante :http://id.erudit.org/iderudit/203073ar</p><p>Note : les rgles d'criture des rfrences bibliographiques peuvent varier selon les diffrents domaines du savoir.</p><p>Ce document est protg par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services d'rudit (y compris la reproduction) est assujettie sa politique</p><p>d'utilisation que vous pouvez consulter l'URI http://www.erudit.org/apropos/utilisation.html</p><p>Document tlcharg le 31 juillet 2012 10:11</p><p>pistmologie gntique, science et philosophie</p></li><li><p>PISTMOLOGIE GNTIQUE, SCIENCE ET PHILOSOPHIE </p><p>par Maurice Gagnon </p><p>Le lecteur de Piaget ne peut s'empcher de se poser des ques-tions sur les rapports entre psychologie gntique et pistmologie gntique. Comment faut-il qualifier les incursions de Piaget dans des disciplines aussi diverses que la physique, la logique, la biologie et les mathmatiques ? Les rapprochements qu'il tente entre cer-tains contenus de ces dernires et les donnes de la psychologie gntique sont-ils valables ? Et que dire des notions que Piaget ex-trapole partir de la psychologie gntique sur la connaissance en gnral ? Et les questions qui prcdent nous amnent nous en poser une autre : Piaget a-t-il russi construire une pistmologie scientifique clairement affranchie de la philosophie ? </p><p>Nous allons, dans les pages qui suivent, exposer ce qui nous semble tre les traits essentiels de la pense piagtienne et de ses fondements, et tenter d'esquisser une rponse ces questions. </p><p>I. LES AVATARS DE LPISTMOLOGIE PHILOSOPHIQUE Les recherches de Piaget en pistmologie gntique furent </p><p>l'origine inspires par le sentiment que les discussions pistmologi-ques entre philosophes, par exemple la bataille entre idalistes et ralistes, ne pouvaient aboutir qu' un cul-de-sac parce que les phi-losophes manquent d'information empirique concernant les pro-cessus d'acquisition de la connaissance, et parce qu'ils font des ana-lyses trop superficielles de l'information trs pauvre dont ils dis-posent. De plus, un systme philosophique est, pour Piaget, une coordination de toutes les valeurs impliques dans la vie humaine, et l'pistmologie y est un lment parmi d'autres. La construction d'une pistmologie philosophique est souvent plus fortement d-termine par le dsir conscient ou inconscient du philosophe de l'a-juster aux autres parties du systme, que par un examen attentif des diffrents types de connaissance qui existent de fait une </p></li><li><p>226 PHILOSOPHIQUES </p><p>poque donne. Une autre raison invoque par Piaget pour rejeter l'pistmologie philosophique est que la philosophie n'est pas une science : les noncs philosophiques sont trop gnraux et trop vagues pour tre effectivement falsifiables, car leurs consquences ne peuvent tre clairement infirmes par des contre-exemples prcis. </p><p>IL PISTMO LOGIE SCIENTIFIQUE ET PSYCHOLOGIE GNTIQUE Piaget a fait le pari qu'une pistmologie scientifique est </p><p>possible. Cette pistmologie doit d'abord tre descriptive, c'est--dire tre fonde sur la pratique relle des divers modes de con-naissance, sur la faon dont la connaissance est effectivement acquise. Pour raliser cet objectif, l'pistmologue devra diviser son sujet et en dlimiter les parties, cesser d'aspirer comme le phi-losophe la connaissance totale, viter les systmatisations htives pour raffiner plutt l'analyse grce l'usage de mthodes rigou-reuses dont les rsultats prcis et vrifis entranent l'accord des esprits. Deuximement, l'pistmologie scientifique sera compara-tive : comme il existe plusieurs types de connaissance et plusieurs mthodes pour acqurir la connaissance, l'pistmologie doit les analyser toutes en soulignant leurs diffrences et en les situant les unes par rapport aux autres selon des points de vue varis : par exemple, leur degr d'usage des mathmatiques, ou certaines pro-prits de leur conclusion, comme l'exactitude, la probabilit, la prcision et la falsifiabilit, etc . . . </p><p>En troisime lieu, l'pistmologie scientifique doit tre gn-tique. Elle ne peut s'occuper exclusivement des contenus et des m-thodes de la connaissance telle qu'elle existe un moment donn. Analyser ces contenus et ces mthodes est assurment une tche importante qui doit tre accomplie. Mais ceci est insuffisant parce que la connaissance, surtout la connaissance scientifique, n'est pas une entit statique et immobile : elle apparat plutt comme un processus illimit de changement. Tout contenu cognitif peut tre considr comme une structure, c'est--dire comme un rseau de relations reliant entre eux un ensemble d'lments. Chaque struc-ture est l'aboutissement d'une gense qui a eu comme point de dpart une structure antrieure. En fait, la structure est une coupe plus ou moins artificielle et arbitraire dans le devenir continu de la </p></li><li><p>PISTMOLOGIE GNTIQUE 227 </p><p>connaissance. Il est donc normal pour un pistemologue d'analyser les diffrences qui existent entre la structure et les processus actuels d'une connaissance et certaines de ses structures et processus passs, et de se demander pourquoi et comment les dernires ont t abandonnes en faveur des premires. Piaget dfend ici une ide qui a jou un rle trs important dans l'oeuvre de Gaston Bache-lard, de Thomas Kuhn et d'Alexandre Koyr1. </p><p>Piaget considre l'histoire des sciences, qu'il a d'ailleurs enseigne pendant plusieurs annes, comme une base indispensable de l'epistmologie gntique : elle fournit les matriaux sur les-quels cette dernire travaille. Mais l'epistmologie gntique de Piaget s'enrichit d'un autre fondement trs particulier et original, soit la psychologie gntique. L'pistemologue, dit Piaget, doit examiner la connaissance dite vulgaire ou du sens commun, pour au moins deux bonnes raisons. D'abord, elle constitue le premier lieu universel de la connaissance, et plusieurs notions d'abord ac-quises et labores ce niveau sont ensuite critiques ou raffines par la science. En second lieu, les pistmologies philosophiques se sont souvent proccupes exclusivement ou surtout de la con-naissance du sens commun. Il s'ensuit qu'une analyse exhaustive et prcise de cette connaissance peut tre utile pour clarifier les dbats sans fin des pistmologies philosophiques. </p><p>La connaissance du sens commun commence se construire ds les premiers mois de l'enfance ; d'o la ncessit d'analyser le processus de formation de la connaissance au cours de cette priode. Pour ce faire, Piaget a dvelopp une mthode par la-quelle l'enfant est plac dans une situation donne, et est invit rsoudre un problme ou rpondre une question l'intrieur de la situation ; aprs, on lui demande une justification de sa solution ou de sa rponse. Ainsi, l'enfant rvle indirectement sa propre comprhension de la situation, et les concepts, s'il en existe, qui sont impliqus dans cette comprhension. Evidemment, les exp-riences sont nombreuses et varies quant leur contenu, et chacune est rpte avec plusieurs enfants d'ges divers de sorte que l'volu-tion intellectuelle de l'enfant sera enregistre. Dans le cas d'enfants trop jeunes pour utiliser le langage, leur comportement dans la si-tuation donne doit tre prudemment interprt par le chercheur. </p><p>1. Jean PIAGET, Psychologie et pistmologie, Paris, ditions Gonthier, 1970, pp. 110-130. </p></li><li><p>228 PHILOSOPHIQUES </p><p>Par cette mthode, Piaget espre trouver une meilleure rponse certaines questions pistmologiques, comme par exemple : la con-naissance dpend-elle de certaines entits innes l'esprit, ou bien est-elle simplement une gnralisation exprimant les lments communs des objets dcouverts dans une analyse attentive de l'exprience ? </p><p>Bien sr, cette mthode ne peut produire de rsultats valables si son usage n'est pas accompagn d'une bonne dose de prudence. Il est important de distinguer entre investigation psychologique et pdagogie, et de questionner les enfants d'une faon qui ne leur suggre en rien une rponse. Dans l'interprtation des rponses, le point de vue de l'observateur ne doit pas tre confondu avec celui du sujet : c'est--dire que l'investigateur doit viter de postuler la possession et l'usage par le sujet de catgories et de concepts propres l'adulte. Ici, Piaget adopte le rasoir d'Occam comme rgle mthodologique : les seules entits qu'on peut postuler comme lments de la connaissance enfantine sont celles sans les-quelles le comportement observ du sujet, de mme que les explica-tions et justifications qu'il en donne, seraient impossibles ; et ces lments postuls ne sont pas ncessairement semblables ceux de la connaissance de l'adulte : il y a de trs bonnes raisons de penser qu'ils sont diffrents. </p><p>Piaget vise dvoiler ainsi l'ontogense de la connaissance, par opposition la phylogense que constitue l'histoire des scien-ces. Cette ontogense se distingue galement de l'pistmologie des sciences, qui est une anatomie compare des structures, des pro-cessus et des cheminements de la science. La premire joue par rapport la seconde un rle analogue celui de l'embryologie vis--vis de l'anatomie compare et de la thorie de l'volution en bio-logie. On sait que l'embryologie a fourni de nouveaux arguments la thorie de l'volution en montrant que des espces biologiques diffrentes se ressemblent davantage au stade embryonnaire qu'aux stades ultrieurs, mettant ainsi en lumire des homologies organiques auparavant inconnues2. Selon les termes mmes de Piaget, la psychologie gntique peut nous clairer sur la vri-table porte et sur les liaisons effectives des intuitions fonda-mentales, dont l'volution des notions scientifiques a t, soit la </p><p>2. Jean PIAGET, Op. cit., pp. 33-38, 129-130. </p></li><li><p>PISTMOLOGIE GNTIQUE 229 </p><p>bnficiaire, soit la victime 3. Il est noter que dans ce dernier cas, la psychologie gntique pourrait nous renseigner davantage sur les obstacles pistmologiques dont parlait Bachelard, obs-tacles issus de la connaissance vulgaire et nuisant au dvelop-pement de la pense scientifique. </p><p>III. CARACTRES DE L'VOLUTION INTELLECTUELLE DE L'ENFANT </p><p>Piaget divise le dveloppement intellectuel de l'enfant en trois priodes, soit la priode sensori-motrice (0 2 ans), la priode des oprations concrtes (2 11 ans) et la priode des op-rations formelles (11 14 ans). Chaque priode est subdivise en un certain nombre de stades. Voici les principaux traits de ces stades : </p><p>1) En ce qui concerne l'volution des notions physiques, logi-ques et mathmatiques, l'ordre de succession des stades est uni-forme, indpendamment du milieu culturel, psycho-social et physi-que ; et chaque sujet les parcourt intgralement, sans en sauter un seul. Cette uniformit est garantie par les rsultats communs de di-verses tudes faites dans diverses rgions du monde : Suisse, Iran, Hong-Kong, Martinique, Afrique du Sud, etc. Partout ces tudes ont confirm la constance de la succession des stades, bien que le rythme de cette succession soit plus lent dans certains cas : le milieu social, familial, ou scolaire acclre ou retarde le dvelop-pement4. Bien entendu, ceci ne s'applique pas aux notions morales, religieuses et sociologiques, dont le dveloppement est davantage influenc par le milieu ambiant5. </p><p>2) Ils sont intgratifs : cela signifie que toujours certains l-ments de la connaissance propres un stade sont intgrs dans le stade suivant. Le devenir de la connaissance n'implique pas la des-truction entire du contenu cognitif prcdent, mais la prservation de certaines de ses parties aussi bien que leur transformation en lments d'un contenu cognitif nouveau, plus vaste, plus complexe </p><p>3. Jean PlAGET, Op. cit., pp. 129-130. 4. Jean PIAGET ; Op. cit., pp. 68-79. 5. Jean PIAGET ; Le jugement moral chez l'enfant, 3e d., Paris, P.U.F., 1969, p. 208 : La </p><p>croyance en la justice immanente provient d'un transfert sur les choses des sentiments acquis sous l'influence de la contrainte adulte. </p></li><li><p>230 PHILOSOPHIQUES </p><p>et plus extensif. Ici, Piaget dveloppe la notion d'abstraction rfl-chissante, dont les caractres principaux sont les suivants : a) elle est pratique non pas partir d'objets tels que contempls </p><p>par un pur spectateur (ce qui serait la notion classique d'abs-traction), mais plutt partir des actions du sujet sur les objets et des ractions et transformations de ces derniers conscutives ces actions. Si on centre son attention sur les transformations des objets, on obtient une connaissance empirique ; si on considre plutt les actions et leurs coordinations entre elles, on obtient une pense logique et mathmatique. videmment, l'abstraction reflexive est aussi une abstraction gnralisatrice : elle isole les caractres communs d'entits singulires. </p><p>b) elle consiste en une sorte de retour critique, bien qu'in-conscient, sur un contenu cognitif ou une reprsentation qui est devenu prim en face de nouveaux faits ou entits rencontrs dans l'exprience. Certains lments de cette reprsentation seront carts, d'autres seront prservs mais aussi transforms l'intrieur d'une nouvelle reprsentation qui peut contenir de nouvelles relations entre ces lments, de mme que des l-ments entirement neufs. </p><p>3) Une rgression des stades prcdents peut arriver, mais elle est toujours temporaire et due des difficults d'adaptation une situation d'exprience nouvelle et plus large. </p><p>L'uniformit de l'ordre de succession des stades implique l'e-xistence d'un dterminisme dans le devenir intellectuel de l'enfant. Ce dterminisme rsulte de la combinaison de plusieurs facteurs : a) Le milieu familial, scolaire et social, dont l'influence positive </p><p>ou ngative va stimuler ou inhiber le dveloppement de l'en-fant. </p><p>b) La structure biologique de l'organisme, en particulier la struc-ture sensori-motrice et neurologique, dont le cerveau est l'l-ment principal. Cette structure est le rsultat de l'volution bio-logique et elle constitue selon Piaget la seule condition inne de la connaissance parce qu'elle est transmise par les parents dans le processus de gnration. Elle dtermine partiellement la structure et les caractres de nos actions physiques sur les choses, actions qui constituent le point de dpart de l'abs-traction rflchissante, donc de notre connaissance de ces </p></li><li><p>PISTMOLOGIE GNTIQUE 231 </p><p>choses. Une anomalie ou une insuffisance de l'quipement sensori-moteur est accompagne par un retard ou une incapa-cit correspondante au niveau cognitif. </p><p>c) Le monde extrieur, qui dtermine aussi partiellement la struc-ture et les caractres de nos actions physiques, car ces dernires doivent, pour tre couronnes de succs, s'adapter l'objet sur lequel elles travaillent, ou qu'elles visent. </p><p>d) Piaget pense que les trois facteurs dj mentionns sont n-cessaires, mais insuffisants. Il en ajoute un quatrime : l'acti-vit d'quilibration accomplie par le sujet. Ce dernier tend compenser les perturbations...</p></li></ul>

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