Ernest Renan-Vie de Jesus

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    11-Dec-2015

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Jsus

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  • Vie de Jsus

    Ernest RenanOeuvre du domaine public.En lecture libre sur Atramenta.net

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  • ...

    A L'AME PURE DE MA SUR HENRIETTE MORTE A BYBLOS, LE 24 SEPTEMBRE 1861.

    Te souviens-tu, du sein de Dieu o tu reposes, de ces longues journes de Ghazir, o, seul avec toi, j'crivais ces pages inspires par les lieux que nous avions visits ensemble ? Silencieuse ct de moi, tu relisais chaque feuille et la recopiais sitt crite, pendant que la mer, les villages, les ravins, les montagnes se droulaient nos pieds. Quand l'accablante lumire avait fait place l'innombrable arme des toiles, tes questions fines et dlicates, tes doutes discrets, me ramenaient l'objet sublime de nos communes penses. Tu me dis un jour que ce livre-ci tu l'aimerais, d'abord parce qu'il avait t fait avec toi, et aussi parce qu'il te plaisait. Si parfois tu craignais pour lui les troits jugements de l'homme frivole, toujours tu fus persuade que les mes vraiment religieuses finiraient par s'y plaire. Au milieu de ces douces mditations, la mort nous frappa tous les deux de son aile ; le sommeil de la fivre nous prit la mme heure ; je me rveillai seul !... Tu dors maintenant dans la terre d'Adonis, prs de la sainte Byblos et des eaux sacres o les femmes des mystres antiques venaient mler leurs larmes. Rvle-moi, bon gnie, moi que tu aimais, ces vrits qui dominent la mort, empchent de la craindre et la font presque aimer.

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  • INTRODUCTION O L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DES SOURCES DE

    CETTE HISTOIRE.

    Une histoire des Origines du Christianisme devrait embrasser toute la priode obscure, et, si j'ose le dire, souterraine, qui s'tend depuis les premiers commencements de cette religion jusqu'au moment o son existence devient un fait public, notoire, vident aux yeux de tous. Une telle histoire se composerait de quatre livres. Le premier, que je prsente aujourd'hui au public, traite du fait mme qui a servi de point de dpart au culte nouveau ; il est rempli tout entier par la personne sublime du fondateur. Le second traiterait des aptres et de leurs disciples immdiats, ou, pour mieux dire, des rvolutions que subit la pense religieuse dans les deux premires gnrations chrtiennes. Je l'arrterais vers l'an 100, au moment o les derniers amis de Jsus sont morts, et o tous les livres du Nouveau Testament sont peu prs fixs dans la forme o nous les lisons. Le troisime exposerait l'tat du christianisme sous les Antonins. On l'y verrait se dvelopper lentement et soutenir une guerre presque permanente contre l'empire, lequel, arriv ce moment au plus haut degr de la perfection administrative et gouvern par des philosophes, combat dans la secte naissante une socit secrte et thocratique, qui le nie obstinment et le mine sans cesse. Ce livre contiendrait toute l'tendue du IIe sicle. Le quatrime livre, enfin, montrerait les progrs dcisifs que fait le christianisme partir des empereurs syriens. On y verrait la savante construction des Antonins crouler, la dcadence de la civilisation antique devenir

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  • irrvocable, le christianisme profiter de sa ruine, la Syrie conqurir tout l'Occident, et Jsus, en compagnie des dieux et des sages diviniss de l'Asie, prendre possession d'une socit laquelle la philosophie et l'tat purement civil ne suffisent plus.

    C'est alors que les ides religieuses des races groupes autour de la Mditerrane se modifient profondment ; que les cultes orientaux prennent partout le dessus ; que le christianisme, devenu une glise trs-nombreuse, oublie totalement ses rves millnaires, brise ses dernires attaches avec le judasme et passe tout entier dans le monde grec et latin. Les luttes et le travail littraire du IIIe sicle, lesquels se passent dj au grand jour, ne seraient exposs qu'en traits gnraux. Je raconterais encore plus sommairement les perscutions du commencement du IVe sicle, dernier effort de l'empire pour revenir ses vieux principes, lesquels dniaient l'association religieuse toute place dans l'tat. Enfin, je me bornerais pressentir le changement de politique qui, sous Constantin, intervertit les rles, et fait du mouvement religieux le plus libre et le plus spontan un culte officiel, assujetti l'tat et perscuteur son tour.Je ne sais si j'aurai assez de vie et de force pour remplir un plan aussi vaste. Je serai satisfait si, aprs avoir crit la vie de Jsus, il m'est donn de raconter comme je l'entends l'histoire des aptres, l'tat de la conscience chrtienne durant les semaines qui suivirent la mort de Jsus, la formation du cycle lgendaire de la rsurrection, les premiers actes de l'glise de Jrusalem, la vie de saint Paul, la crise du temps de Nron, l'apparition de l'Apocalypse, la ruine de Jrusalem, la fondation des chrtients hbraques de la Batane, la rdaction des vangiles, l'origine des grandes coles de l'Asie-Mineure, issues de Jean. Tout plit ct de ce merveilleux premier sicle. Par une singularit rare en l'histoire, nous voyons bien mieux ce qui s'est pass dans le monde chrtien de l'an 50 l'an 75, que de l'an 100 l'an 150.Le plan suivi pour cette histoire a empch d'introduire dans le texte de longues dissertations critiques sur les points controverss.

    Un systme continu de notes met le lecteur mme de vrifier

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  • d'aprs les sources toutes les propositions du texte. Dans ces notes, on s'est born strictement aux citations de premire main, je veux dire l'indication des passages originaux sur lesquels chaque assertion ou chaque conjecture s'appuie. Je sais que pour les personnes peu inities ces sortes d'tudes, bien d'autres dveloppements eussent t ncessaires. Mais je n'ai pas l'habitude de refaire ce qui est fait et bien fait. Pour ne citer que des livres crits en franais, les personnes qui voudront bien se procurer les ouvrages suivants :tudes critiques sur l'vangile de saint Matthieu, par M. Albert Rville, pasteur de l'glise wallonne de Rotterdam [Leyde, Noothoven van Goor, 1862. Paris, Cherbuliez. Ouvrage couronn par la socit de La Haye pour la dfense de la religion chrtienne.].Histoire de la thologie chrtienne au sicle apostolique, par M. Reuss, professeur la Facult de thologie et au sminaire protestant de Strasbourg [Strasbourg, Treuttel et Wurtz. 2e dition, 1860. Paris, Cherbuliez.].Des doctrines religieuses des Juifs pendant les deux sicles antrieurs l're chrtienne, par M. Michel Nicolas, professeur la Facult de thologie protestante de Montauban [Paris, Michel Lvy frres, 1860.].Vie de Jsus, par le Dr Strauss, traduite par M. Littr, membre de l'Institut [Paris, Ladrange. 2e dition, 1856.].Revue de thologie et de philosophie chrtienne, publie sous la direction de M. Colani, de 1850 1857.

    Nouvelle Revue de thologie, faisant suite la prcdente, depuis 1858 [Strasbourg, Treuttel et Wurtz. Paris, Cherbuliez.] les personnes, dis-je, qui voudront bien consulter ces excellents crits [Au moment o ces pages s'impriment, parat un livre que je n'hsite pas joindre aux prcdents, quoique je n'aie pu le lire avec l'attention qu'il mrite : Les vangiles, par M. Gustave d'Eichthal. Premire partie : Examen critique et comparatif des trois premiers vangiles. Paris, Hachette, 1863.], y trouveront expliqus une foule de points sur lesquels j'ai d tre trs-succinct. La critique de dtail des textes vangliques, en particulier, a t faite par M. Strauss

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  • d'une manire qui laisse peu dsirer. Bien que M. Strauss se soit tromp dans sa thorie sur la rdaction des vangiles [Les grands rsultats obtenus sur ce point n'ont t acquis que depuis la premire dition de l'ouvrage de M. Strauss. Le savant critique y a, du reste, fait droit dans ses ditions successives avec beaucoup de bonne foi.], et que son livre ait, selon moi, le tort de se tenir beaucoup trop sur le terrain thologique et trop peu sur le terrain historique [Il est peine besoin de rappeler que pas un mot, dans le livre de M. Strauss, ne justifie l'trange et absurde calomnie par laquelle on a tent de dcrditer auprs des personnes superficielles un livre commode, exact, spirituel et consciencieux, quoique gt dans ses parties gnrales par un systme exclusif. Non-seulement M. Strauss n'a jamais ni l'existence de Jsus, mais chaque page de son livre implique cette existence. Ce qui est vrai, c'est que M. Strauss suppose le caractre individuel de Jsus plus effac pour nous qu'il ne l'est peut-tre en ralit.], il est indispensable, pour se rendre compte des motifs qui m'ont guid dans une foule de minuties, de suivre la discussion toujours judicieuse, quoique parfois un peu subtile, du livre si bien traduit par mon savant confrre, M. Littr.

    Je crois n'avoir nglig, en fait de tmoignages anciens, aucune source d'informations. Cinq grandes collections d'crits, sans parler d'une foule d'autres donnes parses, nous restent sur Jsus et sur le temps o il vcut, ce sont : 1 les vangiles et en gnral les crits du Nouveau Testament ; 2 les compositions dites Apocryphes de l'Ancien Testament ; 3 les ouvrages de Philon ; 4 ceux de Josphe ; 5 le Talmud. Les crits de Philon ont l'inapprciable avantage de nous montrer les penses qui fermentaient au temps de Jsus dans les mes occupes des grandes questions religieuses. Philon vivait, il est vrai, dans une tout autre province du judasme que Jsus ; mais, comme lui, il tait trs-dgag des petitesses qui rgnaient Jrusalem ; Philon est vraiment le frre an de Jsus. Il avait soixante-deux ans quand le prophte de Nazareth tait au plus haut degr de son activit, et il lui survcut au moins dix annes. Quel dommage que les hasards de la vie ne l'aient pas conduit en Galile ! Que ne nous et-il pas appris !

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  • Josphe, crivant surtout pour les paens, n'a pas dans son style la mme sincrit. Ses courtes notices sur Jsus, sur Jean-Baptiste, sur Juda le Gaulonite, sont sches et sans couleur. On sent qu'il cherche prsenter ces mouvements si profondment juifs de caractre et d'esprit sous une forme qui soit intelligible aux Grecs et aux Romains. Je crois le passage sur Jsus [Ant., XVIII, III, 3.] authentique. Il est parfaitement dans le got de Josphe, et si cet historien a fait mention de Jsus, c'est bien comme cela qu'il a d en parler. On sent seulement qu'une main chrtienne a retouch le morceau, y a ajout quelques mots sans lesquels il et t presque blasphmatoire [S'il est permis de l'appeler homme.], a peut-tre retranch ou modifi quelques expressions [Au lieu de ??????? ????? ?? il y avait srement ??????? ????? ??????. Cf. Ant., XX, IX, 1.].

    Il faut se rappeler que la fortune littraire de Josphe se fit par les chrtiens, lesquels adoptrent ses crits comme des documents essentiels de leur histoire sacre. Il s'en fit, probablement au IIe sicle, une dition corrige selon les ides chrtiennes [Eusbe (Hist. eccl. I, 11, et Dmonstr. vang., III, 5) cite le passage sur Jsus comme nous le lisons maintenant dans Josphe. Origne (Contre Celse, I, 47 ; II, 13) et Eusbe (Hist. eccl., II, 23) citent une autre interpolation chrtienne, laquelle ne se trouve dans aucun des manuscrits de Josphe qui sont parvenus jusqu' nous.]. En tout cas, ce qui constitue l'immense intrt de Josphe pour le sujet qui nous occupe, ce sont les vives lumires qu'il jette sur le temps. Grce lui, Hrode, Hrodiade, Antipas, Philippe, Anne, Caphe, Pilate sont des personnages que nous touchons du doigt et que nous voyons vivre devant nous avec une frappante ralit.Les Apocryphes de l'Ancien Testament, surtout la partie juive des vers sibyllins et le Livre d'Hnoch, joints au Livre de Daniel, qui est, lui aussi, un vritable apocryphe, ont une importance capitale pour l'histoire du dveloppement des thories messianiques et pour l'intelligence des conceptions de Jsus sur le royaume de Dieu. Le Livre d'Hnoch, en particulier, lequel tait fort lu dans l'entourage de Jsus [Jud Epist., 14.], nous donne la clef de l'expression de Fils

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  • de l'homme et des ides qui s'y rattachaient. L'ge de ces diffrents livres, grce aux travaux de MM. Alexandre, Ewald, Dillmann, Reuss, est maintenant hors de doute.

    Tout le monde est d'accord pour placer la rdaction des plus importants d'entre eux au IIe et au Ier sicle avant Jsus-Christ. La date du Livre de Daniel est plus certaine encore. Le caractre des deux langues dans lesquelles il est crit ; l'usage de mots grecs ; l'annonce claire, dtermine, date, d'vnements qui vont jusqu'au temps d'Antiochus piphane ; les fausses images qui y sont traces de la vieille Babylonie ; la couleur gnrale du livre, qui ne rappelle en rien les crits de la captivit, qui rpond au contraire par une foule d'analogies aux croyances, aux murs, au tour d'imagination de l'poque des Sleucides ; le tour apocalyptique des visions ; la place du livre dans le canon hbreu hors de la srie des prophtes ; l'omission de Daniel dans les pangyriques du chapitre XLIX de l'Ecclsiastique, o son rang tait comme indiqu ; bien d'autres preuves qui ont t cent fois dduites, ne permettent pas de douter que le Livre de Daniel ne soit le fruit de la grande exaltation produite chez les Juifs par la perscution d'Antiochus. Ce n'est pas dans la vieille littrature prophtique qu'il faut classer ce livre, mais bien en tte de la littrature apocalyptique, comme premier modle d'un genre de composition o devaient prendre place aprs lui les divers pomes sibyllins, le Livre d'Hnoch, l'Apocalypse de Jean, l'Ascension d'Isae, le quatrime livre d'Esdras.Dans l'histoire des origines chrtiennes, on a jusqu'ici beaucoup trop nglig le Talmud. Je pense, avec M. Geiger, que la vraie notion des circonstances o se produisit Jsus doit tre cherche dans cette compilation bizarre, o tant de prcieux renseignements sont mls la plus insignifiante scolastique.

    La thologie chrtienne et la thologie juive ayant suivi au fond deux marches parallles, l'histoire de l'une ne peut bien tre comprise sans l'histoire de l'autre. D'innombrables dtails matriels des vangiles trouvent, d'ailleurs, leur commentaire dans le Talmud. Les vastes recueils latins de Lightfoot, de Schoettgen, de Buxtorf, d'Otho,

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  • contenaient dj cet gard une foule de renseignements. Je me suis impos de vrifier dans l'original toutes les citations que j'ai admises, sans en excepter une seule. La collaboration que m'a prte pour cette partie de mon travail un savant isralite, M. Neubauer, trs-vers dans la littrature talmudique, m'a permis d'aller plus loin et d'claircir les parties les plus dlicates de mon sujet par quelques nouveaux rapprochements. La distinction des poques e...

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