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Esprit Yoga

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Enfin, l’« esprit du yoga », c’est aussi une certaine vigilance lumineuse,intense chez les grands spirituels, mais qui peut s’éveiller chez chacund’entre nous, à sa mesure. Ce qui est de l’ordre de l’esprit est clair, délestédes considérations inutiles, détaché des confusions et des complicationsauxquelles nous réduisons souvent l’activité de la pensée. C’est une formede simplicité, de présence à soi et aux autres, qui peut se découvrir sur untapis de yoga. Cet esprit-là ne s’oppose pas au corps, bien au contraire ils’incarne et fait l’expérience de la vie à travers ce corps, qui devient ainsison médiateur.

Text of Esprit Yoga

  • Premire dition : ditions Albin Michel, 2005

    Nouvelle dition au format de poche : ditions Albin Michel, 2014

    ISBN : 978-2-226-30314-1

  • Je ddie ce travail mes amis de la rue Aubriot ; quilstrouvent au fil de ces pages

    lcho de notre quotidiensi dense et vivant grce au yoga.

  • Prface

    Il y a une vingtaine dannes, le pre Jean Vernette, aujourdhui dcd,eut le projet dune collection dtudes autour des phnomnes spirituelscontemporains. Il me demanda un livre, paru aux ditions Droguet etArdant en 1991, sous le titre Le Yoga, du mythe la ralit. En 1995, ilressortait, sous le simple titre Le Yoga, avec quelques ajouts, aux ditionsPlon-Mame qui avaient repris la collection.

    Cet ouvrage me semble aujourdhui en grande partie dpass. Desvolutions, sensibles aussi bien en Inde quen Europe ou quaux tats-Unis, ont modifi la fois lenseignement de la pratique et le paysagesocial dans lequel elle sinscrit. volutions internes : le yoga est mieuxconnu, enseign de manire plus cohrente et sa littrature fondatrice estplus largement, plus scientifiquement traduite. volutions du contexte : nosmodes de vie changent et ce que nous demandons cette disciplinemillnaire venue de lInde se transforme mesure. Il y a donc beaucoup dire de nouveau, et cest un autre livre qui sort de ces constats.

    cela sajoutent des considrations plus personnelles. Je nai cess derflchir au croisement de chemins intellectuels, et cela ma conduite desengagements parallles et divers. Enseignant lhistoire compare desreligions, je suis confronte aux paradoxes dune ultramodernit quirclame de la spiritualit, et de religions qui sont facteurs de paix et deviolence la fois. Charge de cours sur lhindouisme, je mefforce doffrirune approche gnraliste de ses grandes phases historiques et de sesconcepts fondamentaux 1. Outre cet enseignement universitaire, le yogatient une grande place dans ma vie. Sa pratique familire depuis longtempssest ouverte sur des responsabilits culturelles et administratives :

  • prsidence de la Fdration nationale des enseignants de yoga (FNEY) de1981 1992, direction de lcole franaise de yoga (EFY)2 depuis 1984.Le contact humain, avec les enseignants, les tudiants en formation et lespratiquants, les tches ddition Revue franaise de yoga, livres issus decolloques , lanimation dune quipe aux comptences nombreuses font larichesse de ce quotidien. Jai longtemps prouv la difficult de travailleren mme temps dans linstitution universitaire et sa marge. Cet cart mapourtant appris quentre la recherche en sciences humaines et les qutes dece quil est convenu dappeler le grand public , un dficit decommunication bien dommageable existait. Cette constatation rencontraune intuition analogue chez mon ami Frdric Lenoir, sociologue auteurdune thse sur le bouddhisme en Occident. Elle nous incita raliser deuxentreprises collectives : lEncyclopdie des religions et le Livre dessagesses, qui reposent sur lquilibre entre savoir universitaire etvulgarisation au meilleur sens du terme.

    Au fil de ce parcours et de ces constats, des aspects nouveaux me sontapparus, en ce qui concerne les traditions indiennes du yoga aussi bien queleurs rinterprtations dans une socit en pleine mutation, et les fonctionsautres quelles y remplissent. Cest pourquoi jai prfr, la paresse dunesimple rdition, un remaniement complet la lumire de ces avances.

    Ce livre nest pas un manuel de yoga ; il nexplique pas comment ondoit faire du yoga, mais tente de saisir pourquoi on en fait : quel est lesens ? quelle est la finalit ? Dailleurs, des manuels de yoga, il en existedexcellents de trs mauvais aussi, hlas ! et, en ralit, le yogasapprend moins dans les manuels quau contact dune personne vivante etforme.

    Ce livre nest pas non plus une dfense et illustration du yoga .videmment, je considre le yoga comme une merveilleuse sagesse, surtoutpar nos temps troubls. Mais je ne partage pas le got de la clbration quicaractrise souvent la littrature contemporaine sur cette belle pratique.Que les crits indiens la sacralisent, cest le fait de tout langage

  • traditionnel, que lon retrouve dans les vies des matres spirituels et quiconstitue lun des modes majeurs de la transmission, en Orient ou ailleurs.Mais que nous renoncions ce qui fait la richesse et linconfort de notrevolution intellectuelle le questionnement, le regard distanci sur lescontextes et les interprtations , cela me semble un parti intenableaujourdhui.

    Mon premier essai avait pour sous-titre Du mythe la ralit . Jelentendais en un double sens. Dabord au sens o le passage du yoga lamodernit occidentale repose sur un changement du discours et dessignifications. Des faits, gestes et crits des grands yogis au dveloppementdun mtier dfini par la comptence professionnelle, il y a loin. Toutefidlit nest pas impossible, mais elle doit prendre acte de cet carthistorique, accepter cette coupure qui nous a faits diffrents. Cela nest passeulement vrai de la mise en pratique du yoga, mais de celle des grandessagesses antiques : le Connais-toi toi-mme de Socrate ou le bonheurselon Aristote ne sont pas inapplicables, mais aprs Freud, comment secroire disciple de Socrate ou dAristote sans rinterprter de lintrieurtous leurs concepts ? Le mme exercice invitable concerne le legs delInde et ncessite, mme si cela est douloureux, de renoncer au projetdenseigner un yoga traditionnel , un yoga qui serait comme en Indeautrefois. Cette part de mythe qui aurole notre discipline doit donc cderla place un rel guid par la recration des sources, au vif de notre tissusocial, participant dun engagement ici et maintenant. Le deuxime sensque jassignais ce sous-titre me faisait devoir de dbarbouiller le yoga detoute une mythologie qui rebute, raison, un certain nombre de personnesrflchies. Cette mythologie est solidaire des conditions dans lesquelles ladiffusion du yoga vers les pays dOccident sest accomplie. Les thosophesdu XIXe sicle, les gurus nohindous, les hippies des sixties ont puis en luiles lments dune contre-culture protestataire : mfiance envers le mental,rhabilitation du corps et de lmotion, idologie de la non-violence,

  • rincarnation du principe spirituel, thrapie initiatique. Cette nbuleusedides ractives une modernit trop peu humaniste sinscrit dans leprojet lgitime dun renchantement du monde . Elle produit encore deseffets profondment positifs, mais son influence sur limage du yoga estambigu, et elle se dfait difficilement dun sotrisme dsuet, inadaptaux dfis que nous avons relever aujourdhui.

    Je vois maintenant ces rflexions, dj anciennes, sur un certainimaginaire qui sempare du yoga comme un travail dapproche de ce questrellement l esprit de cette voie. Ce nouveau livre tente en effet dallerplus loin dans le discernement, de mieux dfinir loptique dans laquelle onpeut entendre des propos contemporains et europens sur une sagessemillnaire venue de lInde. Le mot esprit ma paru le plus propice veiller des chos de cette rciprocit entre modernit et tradition, entreOrient et Occident.

    Dabord, lesprit transcende la lettre. Quand on a compris lesprit dunesagesse, on en a peru lessentiel. On peut alors la vhiculer partout, dansle temps et lespace, sans risque de la perdre, car la fidlit en esprit, issuedune recration de lintrieur, reste ancre lessentiel. Pour autant, ilserait mal venu de mpriser les formes historiques, car l esprit ne peutsexprimer que par la lettre , la mdiation dun langage, dune situationculturelle. Cest au fond le paradoxe de toute transmission, et passeulement de celle du yoga : il est impossible de se passer des traditions, aurisque de bricoler dans lincohrence, mais on ne peut sen tenir elles,sous peine de figer ce qui doit circuler, transiter dun tre un autre. Danscette perspective, jirai jusqu penser que nos formes actuelles de yogapasseront comme bien dautres, mais que la place assigne une sagessequi sincarne dans une exprience consciente du corps, elle, ne passera pas.

    Sil faut donner une autre raison ce titre, je dirai que esprit convient particulirement bien yoga , puisquil trouve son origine dansle mot latin spiritus, lui-mme form sur la mme racine qui a donn leverbe respirer . La parent de lesprit et du souffle court travers bien

  • des pages de ce livre, car elle inspire toute pratique de yogaauthentique.

    Enfin, l esprit du yoga , cest aussi une certaine vigilance lumineuse,intense chez les grands spirituels, mais qui peut sveiller chez chacundentre nous, sa mesure. Ce qui est de lordre de lesprit est clair, dlestdes considrations inutiles, dtach des confusions et des complicationsauxquelles nous rduisons souvent lactivit de la pense. Cest une formede simplicit, de prsence soi et aux autres, qui peut se dcouvrir sur untapis de yoga. Cet esprit-l ne soppose pas au corps, bien au contraire ilsincarne et fait lexprience de la vie travers ce corps, qui devient ainsison mdiateur.

    Telles sont quelques-unes des significations que le mot esprit abriteet met en cho pour celui qui pratique le yoga.

    Jai pens quil fallait commencer par envisager le yoga ici etmaintenant, et donc par offrir un tour dhorizon sociologique depuislobservatoire privilgi que constituent les institutions o je travaille FNEY et EFY. Cest ensuite seulement que je donnerai toute sa place la longue volution du yoga en Inde. Vu lnormit de la tche, jai pensdiviser la documentation en rfrence un moment central, celui de lardaction des Yoga Stras. Il y a en effet un avant et un aprs lesYoga Stras : ce trait fondateur rassemble en une structure desconnaissances antrieures diffuses, puis partir de lui se dploie unventail denseignements, de commentaires, de pratiques. Ensuite, autourdu mot sagesse , je voudrais mettre en regard lhritage de ce grand texteet les recrations contemporaines, montrer que la fidlit aux anciennesexpriences de soi et du monde prend sens dans une rinventioncontinuelle, vivante, porteuse de valeurs pour aujourdhui. Enfin, je ne mesoustrairai pas la ncessit de poser des questions de fond qui naissent dela place que le yoga, discipline venue dOrient, occupe dsormais dansnotre vie. Est-il un genre de nouveau mouvement religieux ? Est-il si

  • troitement li lhindouisme quil faille, le pratiquant, adopter une visionhindoue de lhomme et du divin ? Des chrtiens, des juifs, des musulmanspeuvent-ils pratiquer la mditation selon le yoga sans introduire dans leurfoi des lments trangers ? Toutes ces questions sont dlicates, et je naipas de position dfinitive sur beaucoup dentre elles. Elles ne concernentfinalement pas seulement le yoga, mais le rapport que nous entretenonsavec lautre, diffrent, dans un monde de contacts et dchanges. Mon butnest pas de jeter lanathme sur telle ou telle forme de pratique, maisdouvrir un espace de rflexion. Aprs tout, si le yoga fait aujourdhuipartie de notre culture, cest quil correspond des expriences humainesqui mritent respect et considration.

  • CHAPITRE I

    tat des lieux

    Je vais commencer par raconter ce que jai vu, ce que je voisquotidiennement, soit travers les mdias, surtout la presse crite, soitencore dans la mouvance de certains groupes que je ne frquente pas pourdes raisons qui paratront videntes au fil de ces pages mais dont jeconnais lexistence. Ma premire constatation, cest que le yogaaujourdhui en Europe est totalement intgr notre socit, mais quil napas encore tout fait cess de faire figure dexotisme. Nous lavons adopt,en avons modul les formes selon nos rythmes, qui ne ressemblent gure ceux de lInde traditionnelle, et nos approches de la relationinterpersonnelle dans lesquelles la transmission de matre disciple aquasiment disparu. Il y a donc une nouvelle tape dans lhistoire du yoga,marque par la rupture davec son contexte culturel premier, et quiengendre un yoga europen moderne. Cette transplantation dun universsocial et mental dans un autre est prilleuse. quelles perversions cetteopration peut donner lieu, quelles projections elle sert de support, dudsir de pouvoir aux erreurs de jugement les plus primaires, je ne le cachepas. Mais jai aussi le sentiment de toucher une phase de notrecivilisation, avec ses oscillations entre certitudes technologiques etangoisses mtaphysiques, une civilisation en mal dune sagesse.

    Un tat des lieux entend le vrai . Mais il suggre toujours autrechose, et il forme le support de limaginaire pour le spectateur. Ici nousserons entre ralit et reprsentation : ce que lon fait du yoga, ce que lonen dit, ce que lon en attend, ce que lon redoute. Et nous constaterons quele yoga est souvent mis mal, non sans raisons parfois, au royaume de

  • limage !

  • I.

    Le yoga,miroir dune socit en mutation

    Le yoga constitue, selon lexpression consacre, un phnomne desocit . Il rvle les failles dun tissu social, ses points de fracture, leslieux o sinsinuent des dviations de son humanisme, mais par opntrent aussi les ides nouvelles, impulsant une crativit qui apparatcomme marginale en regard des institutions, finissant cependant par lesvivifier. Le yoga, en tant que pratique, nest quun moyen ; sa forme restedonc tributaire des milieux et des priodes dans lesquels il simplante. Onne peut pas, proprement parler, employer le terme d adaptation pourdcrire ce processus : adapter indique lintention consciente de choisir,dans un ensemble considr comme traditionnel et purement indien, deslments censs convenir lhomme dOccident, et transforms pour entrerdans le cadre de ses habitudes de vie et de pense. Or un tel projet manedune ou de plusieurs personnes qui, mme expertes, projettent leur propresubjectivit dans lide quelles se font des fidlits et des innovationsncessaires. Ici, nous cherchons plutt saisir une volution involontaire,ne de besoins mal identifis, mais dautant plus forts. En abordant lafois les impasses striles et les attentes fcondes, cest le portrait de notresocit que nous ferons. Plutt que de dsigner des groupes quivhiculeraient une vrit, et dautres que lon pourrait considrer commedviants par rapport celle-ci, jai prfr demeurer dans une optiquesociologique, pour reprer en quoi mme ceux qui proposent des conduitesvidemment corrompues sont solidaires dune poque de mutations ocohabitent faux mythes et qutes authentiques. Autrement dit, il ny a pas

  • un mauvais et un bon yoga, il y a un monde moderne en crisedidentit, et qui sgare ou se redcouvre travers une pratique venuedailleurs, apte peut-tre lui permettre dinventer de nouvelles rgles devie.

    1. Ambiguts et dviations

    Une lecture rgulire de la presse, qui parle peu du yoga et qui,lorsquelle le fait, nest pas toujours tendre, nous apprend beaucoup sur lesincapacits de notre quotidien prendre en charge certains dsirs infantilespour les faire mrir lpreuve de la ralit. Ce ne sont gnralement pasles journalistes quil faut mettre en cause, mais plutt la mconnaissance deces aspirations qui, alors, se perdent dans des voies peu dfendables auregard de lintelligence et de la libert de la personne humaine. Quatreexemples trs typiques se prsentent nous, ils requirent des observateursautant dhumour que de srieux on les trouvera dailleurs classs parordre croissant de gravit.

    Le fakirisme, ou devenir Superman

    Le got du merveilleux demeure enracin dans lme du scientiste ou delathe le plus certain de ses convictions ; faire ou voir faire des chosesextraordinaires est un bonheur dont on ne se lasse pas, et apparemment onattend aussi du yoga quil rponde ce besoin.

    Nice Matin, le 17 aot 1985, donne ainsi cette information affligeante : Le champion des fakirs est lillois : un fakir, couch sur des tessons debouteilles, a support pendant prs de 9 secondes, jeudi prs de Lille, lapression sur son corps de 1 700 kg, ce qui constituerait un nouveau recorddu monde. Le fakir El Moudji tait allong sous un tremplin de 200 kgsur lequel tait place une voiture de plus de 1 400 kg bord de laquelle

  • quatre hommes avaient pris place, jeudi, au parc dattractions de Lomme,prs de Lille. El Moudji, un Nordiste de 22 ans, a dclar aprs sonexhibition, se sentir trs bien. Il affirme quau cours dun tel exploit onne pense rien, grce une trs forte concentration qui emporte tout etquil parvient obtenir en pratiquant quotidiennement quatre heures deyoga.

    La Voix du Nord, quant elle, se fait lcho, le 17 octobre 1985, dunesoire intitule Du fantastique linsolite , laquelle participait le yogi Coudoux : Ce superbe athlte de 1,85 m et 80 kg, qui matriseparfaitement sa respiration et affiche une parfaite srnit, a expliqu queson corps ne souffrait nullement quand, au prix de contorsionsfantastiques, il ralisait des postures. Essayez donc de vous gratterloreille gauche avec le gros orteil du pied droit en passant la jambe, biensr, derrire la tte ; ou encore de rentrer par une petite porte dans une cagehermtique de 56 cm de hauteur, 40 cm de largeur, et 41 cm de profondeur ! nen point douter, le yogi a fait preuve, samedi soir, dune grandesouplesse mais galement dune certaine technique, surtout en ce quiconcerne la matrise du rythme cardiaque. Il parat que cest son lotquotidien et quil aime cela !

    Ailleurs, pour annoncer louverture dun cours de yoga, on peut lirelinformation suivante : En largissant les horizons de votre conscience,vous pourrez faire ce que vous voudrez de votre vie, vous deviendrez votrepropre matre (Le Provenal, 28 septembre 1985).

    Il y a beaucoup plus drle. Lors dun sminaire denseignants de yoga(o on ne se grattait pas loreille gauche avec lorteil droit, mme sicertains pouvaient le faire sans difficult), jai reu la visite dun monsieur,dorigine australienne, je crois, momentanment employ commeillusionniste par le casino de la ville o nous nous trouvions. Il espraitdiffuser dans notre groupe sa philosophie puisque yogi il se dclarait etme laissa cet effet un prospectus rose au sigle de la SARL quil avaitcre et qui rpondait au doux nom de Miracles unlimited. Il nous y

  • conviait un metaphysical luncheon au cours duquel il nous feraitpartager ses expriences daller-retour pour lternit ( travels to eternityand back ).

    La tendance faire du yoga le plus court moyen de crer lvnementconvient particulirement bien ceux quon appelle les gens duspectacle et qui se trouvent parfois dans lobligation de dcouvrir le truc magique qui les rendra encore plus performants. Mme de trs bonsacteurs se laissent sduire par cette rduction purement utilitaire dunediscipline qui pourrait leur apporter beaucoup plus. Ainsi, le pre Ralph deBricassart, incarn par Richard Chamberlain dans le feuilleton tlvis tirdu clbre roman Les oiseaux se cachent pour mourir, accordait-il toute saconfiance Brigh Joy, son mdecin californien : Brigh est capable devous transformer en Superman. Il ma fait dcouvrir la mditation, le yoga (France-Soir, 3 octobre 1985). Le yoga a dailleurs bonne rputationauprs de beaucoup de stars. Odette Laure, vedette du Viager, disait que sa forme physique quasi olympique, elle la [devait] beaucoup au yoga ,bien que pour le reste elle prfrait le rire : La concentration, cest bidon.a donne des acteurs angoisss, nerveux. Rien ne vaut un bon clat de rireavant dentrer en scne. Ce qui est vrai du moins pour lusage du rire.Depuis, on a carrment invent le yoga du rire : Ce soir on (s)clatede rire. Une thrapie dorigine indienne, qui dbute par une srie demouvements emprunts au yoga (Le Nouvel Observateur, 13 novembre2003).

    Dans lesprit du public, malheureusement, laspect un peu magique ettrs exotique demeure dautant plus aurol de mystre que quelques yogis ont le got de la publicit et convoquent des journalistes afin deleur prsenter des ralisations, exactement comme des illusionnistesmontrant leurs tours. Ces prodiges nont videmment de yoga que le nom,mais ce qui cre la confusion, cest que certains exercices nergtiques ontt tirs du yoga et, cultivs unilatralement pour eux-mmes, privs de la

  • symbolique qui les sous-tendait. Comme si un gymnaste, au lieu dedvelopper harmonieusement son corps, ne faisait que travailler pendantdes annes un bras, obtenant de lui des performances inoues, mais crantun dsquilibre pathologique Un exemple, typique, est fourni par ladmonstration publique de lvitation qua tente en aot 1986, avec seslves, Maharishi Mahesh Yogi, le fondateur de la mditationtranscendantale , une pratique prtendument drive du yoga indienclassique. Mme lorsquils ne les souponnent pas de trucage, lesjournalistes convis ont rpondu par un scepticisme caustique, mais nondnu dhumour. Quon en juge plutt par le simple nonc des titres etsous-titres : Une assomption au ras des pquerettes. Avez-vous essay levol yoguique ? On dcolle assis, jambes croises. Excellent pour lesabdominaux, le vol proprement dit reste extrmement court (Le Matin) ; Yogi soit qui mal y pense. Il y a les ULM Couh-Vrac. Et leschampions de la lvitation Asnois. Un petit bond pour lhomme, un grandbond pour lhumanit (Nouvelle Rpublique du Centre-Ouest) ; Leyoga volant, cest champion (Libration) ; La violence ? Il vaut mieuxlviter. Le vol yoguique, une technique qui, selon Mahavishi Mahesh(sic), devrait conduire le monde la paix (Libration, encore) ; Nvitezpas ceux qui lvitent (Jeune Afrique). On comprend les journalistes dtregoguenards

    videmment, ces bons mots sont faciles et froces, mais ilssanctionnent une tendance paranoaque se servir du yoga pour entretenirle mythe de la performance et le got du spectaculaire, deux orientationstout fait contraires son esprit, fait de non-comptition et dintriorit.Le fakir, lacteur capable dexercices extraordinaires, lillusionniste,incarnent un rve : sils font ce quils font grce une intense pratique,pourquoi pas moi condition que mon assiduit gale la leur ? Dautantplus que leur russite plaide pour lefficacit de la discipline en question.Les Yoga Stras, le premier grand trait qui na pas loin de deux mille anset que lon invoque selon des interprtations fort diverses, proposent tout

  • de mme, sur ce point, une rponse sans appel : Cest en renonant cespouvoirs eux-mmes que lhomme dtruit limperfection dans son germe etatteint la libration, car se complaire dans cette situation suprieure etcder la convoitise et lorgueil, ce serait tomber dans le malheur (III, 50-51).

    Aujourdhui se dveloppent aux tats-Unis des formes moinsspectaculaires et moins dbiles, mais non moins pernicieuses. Le poweryoga porte bien son nom : il faut tre tonique, dynamique ; il faut transpirerpour que cela en vaille la peine. Mais cela vous donne un corps fort, beauet sain . Une heure de power yoga quivaut, en ce qui concerne larponse musculaire, sept dix heures darobic (Sant Yoga no 40,mai 2004). Cest le yoga des stars, qui doit sa notorit Madonna et Sting. Parfois on fait du hot yoga, dans une salle surchauffe, car, parat-il,la musculature temprature leve stire beaucoup plus facilement. Leculte de la performance est bien vivant, et il continue de nous arriver delautre ct de lAtlantique !

    Douce non-violence

    Lattitude de non-violence a t lune des rvlations que lInde a faites lOccident, mais son mode demploi nest pas toujours bien appliqu.Oubliant que Gandhi comme Aurobindo ont fait de la prison et ontdclench des conflits quils croyaient justifis, beaucoup de non-violentsrecherchent cette bienheureuse et illusoire paix o tous les risques deconflagration semblent avoir disparu, non pas parce que lon arbitre, maisparce que lon cde. La non-violence vis--vis de lautre requiert uneextraordinaire fermet, mais on peut observer quelle est rarement comprisecomme telle ; elle consiste bien souvent abandonner ses propres opinionspour shabituer une attitude de neutralit o lon ne sait plus trs biensoi-mme ce que lon est.

  • La non-violence vis--vis de soi-mme nest pas mieux interprte ;sous un mme tendard sont souvent confondus lcher-prise et laisser-aller.Il suffit, pour sen rendre compte, de voir lair tonn des profanes quilon affirme que le yoga ncessite une musculature ferme, une volont sansfaille et une pense droite. En ralit se cache l-dessous une illusion aussivivace que pernicieuse, celle de la dcouverte dune technique quipermettrait de se transformer sans peine. Bien souvent, pratiquer la non-violence vis--vis de soi quivaut ne se demander aucun effort, ne pas sebousculer. Ainsi, Ali Mac Graw, lhrone de Love Story, aprs avoirsacrifi sans succs aux rites puisants des salles de musculation, a-t-ellechoisi de se rquilibrer par le yoga. Pour en faire profiter un large public,elle a ralis une superbe cassette vido dans le dsert de lArizona. Touten blanc sur un sable blanc pur, elle incarne la facilit et la srnitretrouves. La cassette, diffuse en France en 1995, na dailleurs passduit un large public.

    Enfin, la prtendue non-violence voile aussi un dsir fusionnel,souvent rotique, dintimit sans faille, sans distance avec soi-mme et avecles autres. Cest peut-tre ainsi que lon peut expliquer ltonnanteexpression dun professeur de danse qui a cr un amalgame baptis yoga-danse et qui, clbrant la douceur particulire de cette nouvellediscipline, dit une journaliste : Cest un peu comme un clin lintrieur du corps (Mdecines douces, septembre 1985).

    Il est vrai que le yoga, grce lattention extrmement fine porte auxsensations, induit une conscience du corps trs agrable, lgre, dtendue,mais rares sont ceux qui y accdent sans un effort opinitre pour dissoudreles tensions, ngocier avec elles dans telle posture difficile, restructurer undos dissymtrique, rassembler un mental dispers, pacifier une respirationsaccade Lerreur, ici, plus grave que de faire du yoga un spectacle,serait de penser quune transformation globale de la personne sobtientsans travail, et quabandon signifie dmission. Lhomme occidental cherche

  • impatiemment sortir du carcan dactivisme et de volontarisme dont il asouffert depuis plusieurs gnrations. Il a tendance croire quen Extrme-Orient, on fait trs peu usage de la volont, car il ne la reconnat pas sousun aspect intrioris et serein. Ce qui lui semble donc attirant dans le yoga,cest sa rputation de facilit qui le fait assimiler une forme millnaire derelaxation. Sans tre entirement fausse, cette approche trs dulcore nepermet malheureusement pas davancer trs loin dans son volutionpersonnelle.

    Gurir, tre guri

    On cantonne souvent le yoga dans un culte du bien-tre-dans-sa-peau qui montre la fois le besoin qua notre gnration de mieuxsincarner, de renouer avec la dimension corporelle, et sa mfiance desspiritualits et des mtaphysiques. La philosophie des starscaliforniennes du mieux-vivre diffre de celle des mouvements hippies qui,il y a quarante ans, avaient enrl le yoga dans les rangs de leur rvolutionpacifiste. La tendance actuelle privilgie non seulement lesthtique, lecorps-spectacle, mais la sant, lautoconservation de toutes ses nergiescontre la drogue, la pollution, la maladie. Il nest donc pas rare de voir leyoga class parmi les techniques vise thrapeutique. Tantt il apparatcomme une super-gymnastique, tantt comme un remde naturel toutessortes de maux : la constipation due la sdentarit, la colite conscutive la suralimentation, les troubles respiratoires et nerveux imputables ladifficult de saccorder son environnement et de matriser ses conditionsde vie. Et il est bien videmment vrai que le yoga propose une alternativesatisfaisante la persistance ou au retour chronique de ces affectionspsychosomatiques. Est-ce une raison suffisante pour se contenter de le voir,dans les salons consacrs au mieux-vivre, siger entre la voyance, lesphnomnes paranormaux, les bains de sige et les pots de miel ?

    Plus intelligemment, la revue Sant Yoga, fonde par un groupe de

  • presse essentiellement ax sur la sant, sinscrit dans ce crneau quiidalise le yoga comme thrapie et en mme temps le rduit cette seulefonction. Sa lettre promotionnelle de 2004 dclare : Sil existe denombreuses recettes pour garder la sant, ou la retrouver quand la maladievous a frapp, aucune, comme le yoga, ne peut se prvaloir de trois milleannes dexpriences et de succs. Le yoga est la seule mdecine quiconvient tout le monde. Et, la seule condition de pratiquerrgulirement, vous pouvez vraiment, efficacement, empcher la maladie desinstaller. On peut commencer le yoga tout ge. Cest la science qui vousapporte la force et la souplesse, la sant physique, morale et mentale. Cestle meilleur ami de lhomme ! La plupart des systmes thrapeutiques ontleurs partisans et leurs dtracteurs. Par contre, le yoga, sil comptebeaucoup damis, na jamais reu, de personne, le moindre reproche !

    Ici, le mythe de la non-nuisance soutient le besoin thrapeutique, pourcrer ce produit rcent, hautement valoris par des malades que lesmdecines lourdes ont intoxiqus : une thrapie non violente, une mdecine douce . Il y a l un malentendu dans la mesure o le yoga napas pour projet ou pour vise de soigner quoi que ce soit. Mais il se trouveque, dune part, en agissant sa manire propre, en consquence, il rtablitdes quilibres perturbs ; et que, dautre part, il a dclench chez certainsmdecins une rflexion sur la nocivit des thrapies agressives. Laparticipation du yoga llaboration dune autre vision de la maladie et dela sant est en ralit placer son actif. En effet, la rinsertion de lapersonne dans son corps et la logique synthtique ou globalisante du yogasont parmi ses apports fondamentaux : raison supplmentaire pourprotester contre ces numrations et cohabitations totalementincohrentes ! Ou pour refuser quune voie dvolution se rduise unepanoplie de trucs qui guriraient dautres trucs dans ltre humain.Des trucs comme, par exemple, la peur en avion : Merci docteur, jenai plus peur en avion , titre Le Figaro Magazine du 5 octobre 1985. De

  • larticle, je ne citerai que le paragraphe suivant : La technique derelaxation du Dr Muret sinspire directement du yoga. Faites dabord levide dans votre esprit, explique-t-il, tte en arrire, respirez profondment,les mains tendues, les doigts carts, comprimez et relchez lesabdominaux et soufflez, la bouche grande ouverte 3. Il parat aussi queles mdecins ont prconis le yoga dans les cas de dysrections ; ctaitlors des onzimes Journes annuelles de la Socit franaise de sexologieclinique (voir Le Panorama du mdecin, 6 novembre 1985). En ce quiconcerne le sevrage tabagique , on peut maintenant proposer toute unepanoplie, du chewing-gum nicotin au yoga (Tonus, 8 octobre 1985). Comment chasser la cigarette de sa vie ? sinterroge La Dpche duMidi (21 octobre 2003), et son tour dhorizon numre les gommes ettimbres la nicotine, lhomopathie, lhypnose, le yoga, etc.

    Enfin, il serait tout fait goste de limiter les bienfaits du yoga laseule espce humaine. tant donn que les chats et les chiens, dans lesnormes mtropoles modernes, sont stresss, dprims, angoisss,Shigenori Masuda, yogi et psychiatre, a mis au point une mthodespcialement conue pour eux (VSD, 22 mai 1988). Depuis lors, uneprofesseure de yoga amricaine, Suzi Teitelman, a invent le doga et descours sont proposs dans Central Park aux meilleurs amis de lhomme(Biba, novembre 2003). Il parat quune chane de clubs de gym, Crunch, aintgr, dans plusieurs de ses tablissements, des cours hebdomadaires dedoga. Les matres participent galement, car ces sessions sont censesleur apprendre mieux communiquer avec leurs animaux de compagnie. Et les journalistes de se gausser : En gnral une sance commence parun exercice de concentration o les oom oom des humains se mlent auxouaf ouaf des canins (Le Matin, 2 dcembre 2003). Mme si cesinitiatives ne font de mal personne, avouons que la sagesse indienne estun peu loin !

    Plus dangereux sont ceux qui, par conviction personnelle ou par soucide publicit, laissent croire quils peuvent assumer la fonction de

  • thrapeute sans avoir reu de vritable formation quelle quelle soit,moderne ou traditionnelle, occidentale ou orientale. On ne rptera jamaisassez que le yoga ne doit pas servir dalibi ceux qui ne vivent que poursoigner les autres, pour les gurir physiquement, psychiquement etspirituellement, en les faisant adhrer leur systme de pense, mme avecles meilleures intentions du monde. Tt ou tard, des failles se rvlent, quivont parfois jusqu lillusion de penser que le cancer ou le sida seraientvaincus par des pratiques tires des postures, des exercices du souffle et demditation avec support dimages ou de formules Hlas ! Entretenir detelles esprances savre irraliste, et donc criminel ; cest une attitude tout fait typique de notre socit actuelle qui sefforce dabolir la maladie et,ayant fait tant de progrs, retombe parfois dans une mentalit magique,pour laquelle ce que la science ne peut accomplir est ralis par des moyensdits subtils , sans quon sache trs bien le contenu recouvert par ce mot.Sans nier limportance primordiale et oublie dune hygine de vie globaledont le yoga constitue un merveilleux support, il faut en mme temps etfermement affirmer quil ne fait pas de miracles , et que jouer, mmeinconsciemment, avec le dnuement de personnes trs malades vatotalement lencontre de sa dontologie vritable. Ne pas nuire neconsiste pas dabord tenter de gurir, mais permettre llve desassumer librement ; tre vrai implique de dbusquer en soi-mme sescroyances errones afin de ne pas les communiquer autrui. Sur des basessaines, ainsi dfinies, la collaboration entre professeurs de yoga etpraticiens de la sant peut offrir des rsultats significatifs.

    Lesprit de secte

    Lobservation, trs superficielle, de notre actualit socioculturelle nousdonne voir une incroyable coexistence de contraires dans le mme milieu,voire chez le mme individu. Dune part, un matrialisme scientifique, dont

  • lunique credo consiste nadopter que ce que lon tient pour vrifiable,reproductible et explicable. Dautre part, une attirance qui va jusqu lafascination pour le surnaturel un surnaturel qui nest plus vcu comme lamanifestation du divin, mais comme lirruption de linconscient ou deforces cosmiques, un surnaturel areligieux, en quelque sorte. Cette dualitrvle un dsarroi mtaphysique, et incite soit se mettre en question pourchanger dapproche, soit sen remettre un systme tout construit,vhicul par un instructeur omnipotent. Cest la moins heureuse de cesdeux solutions dont je voudrais voquer ici le dveloppement sous sa formela plus pernicieuse : le groupe sectaire.

    Car, malheureusement, certains adeptes se saisissent dlmentsemprunts au yoga pour les modeler dans un sens tout fait imprvu, sibien que, dans la conscience collective, yoga, orientalisme et secte ontquelque chose voir entre eux. Il est trange de constater avec quellerapidit des hommes et des femmes abdiquent tout bon sens et simaginentfaire du yoga lorsquon leur propose des pratiques faire dresser lescheveux sur la tte ou quon leur promet les ralisations les plusimprobables. Je reviendrai plus loin sur les liens de notre discipline aveclapprhension du sacr et de la transcendance. Ici, je voudrais simplementdonner un exemple de son dtournement et montrer comment les tats deconscience profonde, qui fondent en Inde la libration de lesprit,deviennent de puissants moyens dasservir les psychismes aux intrts dunmatre ou dune communaut.

    Normalement, les exercices de concentration ne servent jamais obtenirun rsultat intress : pouvoir sur les choses ou les tres, ou ralisation deses propres dsirs, quels quils soient. Mme apprendre se concentrerpour acqurir plus de mmoire ou de comptitivit, comme on le voit faireen Occident, nentre pas dans la finalit du yoga classique, qui, en tant quevoie dvolution, vise avant tout une transformation morale et spirituelle.Cest ici quil faut bien comprendre le rle du lcher-prise, qui consiste ence moment pendant lequel le moi abdique son rgne sur la conscience afin

  • que sinaugure une ouverture ou un largissement de celle-ci. Dans laconcentration et surtout dans la mditation, le pratiquant est donc trsvulnrable, car sa prsence lui-mme est toute dacceptation : il na pasperdu son jugement, quil retrouvera dailleurs clarifi et affermi, mais il lalev, suspendu, pour entrer plus profondment en lui-mme et, si telle estsa forme de spiritualit, en contact avec une prsence divine. On imaginebien quels excs des instructeurs tendance paranoaque, se sentantinvestis dune mission urgente pour le monde, peuvent se livrer. Je ne parlemme pas de ceux qui, dlibrment malhonntes, profitent de leurascendant pour introduire des habitudes rprhensibles au regard de lamorale courante. Jenvisage plutt le cas de matres qui ont tudi lesmoyens de calmer le psychisme et de dvelopper ses capacits, savent dequoi ils parlent pour lavoir expriment, et pourtant exploitent lapermabilit de leurs lves dans ces tats particuliers de conscience.Mme les ides de justice, de paix ou damour universel ne devraient pastre insuffles dans ces moments-l tout au moins passystmatiquement.

    A fortiori, des vrits douteuses Or, malheureusement, le lcher-prise obtenu par des exercices classiques et irrprochables se trouveexploit, parfois, dans le sens dun vritable viol psychique, dune effraction intrieure, termes que lon jugera peut-tre trop forts, maisqui ne le sont pas dans la mesure o les prceptes inoculs dans cesmoments de totale rceptivit atteignent linconscient et y laissent destraces indlbiles. Les mantras, par exemple, ces mots sanskrits sacralisspar une rptition rituelle et sculaire qui a model le nda-yoga, la discipline du son , sont utiliss dans certaines sectes afin de provoquerune autohypnose pendant laquelle le sujet, surtout trs jeune, absorbe soninsu des directives qui le marginalisent de plus en plus. Le dvoiementatteint ici son degr maximal, au point quon peut parler dun vritableretournement. De discipline tendant lautonomie et une certaine

  • sagesse, ce prtendu yoga se mue en un moyen raffin de dpendanceenvers un matre ou un groupe ferms et extrmement voraces. Desoutien dans la construction de la personnalit, il devient pratique,prmdite ou non, de la dstructuration et de leffacement des represintimes. Dune technique dveil et de lucidit, on fait un magmaabtissant, soutenu par un syncrtisme des plus vagues.

    Il est pourtant simple, condition de savoir un tout petit peu en quoiconsiste notre pratique, den apercevoir les grossires dformations : si laphilosophie et les exercices proposs nincitent pas chacun mieux vivre selon une plus claire apprciation de soi-mme et dautrui ses choix etles responsabilits qui en dcoulent, cest quils ne sinscrivent pas dans lavise du yoga. La trs ancienne Bhagavad Gt le dit bien : Cest enhonorant par lexcution de son devoir propre Celui do procdent tousles tres et par quoi tout cet univers est sous-tendu que lhomme atteint laperfection (XVIII, 46).

    2. vraies questions, rponses authentiques

    ces quatre dviations typiques de notre environnement contemporain,on peut opposer quatre interrogations lgitimes : comment dveloppertoutes ses capacits sans tomber dans le fakirisme et dans la recherchesystmatique de la supriorit ? Comment devenir non violent sansabdiquer ses engagements et sa personnalit ? Le sens mme du mot mdecine , voquant la passivit et la prise en charge, pourrait-il trerevu selon une perspective plus active ? Enfin, malgr le grand bazar dubizarre 4 qui accompagne le retour du sacr , y a-t-il une place pour unespiritualit occidentale rnove par la confrontation avec dautres universmentaux, en particulier la vision du monde des peuples orientaux ?

    Je ne ferai ici qubaucher quelques rponses puises dans le yoga, etquil faut lire comme des introductions ce qui va suivre, cest--dire la

  • prsentation, dpouille des oripeaux htrognes dont lactualit laffuble,de ce qui constitue une vraie sagesse, dans la pleine signification de ceterme.

    Refuser la concurrence, aimer russir

    La vie sociale repose sur trop de comparaisons qui fatiguent lesindividus, car elles les obligent sans cesse se situer en regard de critresextrieurs, collectifs, qui ne leur conviennent pas toujours. Les jugementsde valeur sur lesthtique, lnergie, la rsistance, crent une tensioncontinuelle pour tre la hauteur , assumer , prendre en charge ,toutes expressions ambigus mais symboliques du culte de la supriorit.Ce stress provoque chez certains un refus dgale intensit et le dsir desortir de la concurrence en scartant de tout ce qui peut, de prs ou deloin, y ressembler. Le risque est alors de confondre et de rejeter en bloc ledsir de se dvelopper, inhrent la nature humaine et profondmentdynamisant, et le besoin de se mesurer lautre, dans une confrontationqui, en effet, fait appel des zones de la psych encore trs archaques.

    Le yoga ne demande pas ceux qui le pratiquent de se marginaliser,mais de trouver leur propre forme en sortant du cocon de la mentalitcollective ; cest certainement la raison pour laquelle il tait interdit par laconstitution de lancienne URSS comme activit subversive ! Orlmancipation de la personne commence par une sensibilisation accrue ce qui fait delle un tre unique entour dautres tres uniques, quelle peutrencontrer, non point sur le mode rgressif de la comparaison, mais surcelui de leffort poursuivi en commun par exemple, dans le cours deyoga pour intgrer, chacun selon ce quil est, un fonds dexercicesuniversels. Seul sur son tapis, les yeux souvent ferms, on na pas seposer la question de savoir comment font les autres et sils sont plus oumoins avancs dans telle posture. On soccupe de raliser le mieux possiblelexercice demand, en sappuyant sur la circulation dnergies

  • quengendre le groupe et qui constitue un soutien apprciable, pour peuque lenseignant sache la susciter.

    Cette attitude suppose un dtachement progressif des normesdexcellence auxquelles nous avons lhabitude de nous conformer en toutdomaine. Elle conduit dcouvrir que les rles et les fonctions neconstituent pas lessentiel de la ralisation personnelle, mais que, pourtant,cette ralisation passe aussi par la vie en socit qui marque notre modedtre-au-monde. Aimer russir nest pas contraire lesprit du yoga, quidistingue entre leffort, la sensibilit, lintelligence dploye pouraccomplir une action, et les rsultats de cette action. Si les deuximes semesurent en termes quantitatifs, et font donc ventuellement lobjet dunedynamique de concurrence, les premiers seuls sont formateurs et chappenttotalement aux lois de la comptition. Lorsquon a compris cela, devenirSuperman ou rendre possible limpossible na aucun intrt, maissinterdire de mener bien ses diffrentes activits na pas plus de valeur.En tant quajustement de lindividu son environnement, le yoga a un rlequilibrant, catalyseur et cratif.

    La non-violence : de lidalisme la ralit

    Ahims, la non-violence , a t une vertu exalte en Inde bien avantque Gandhi nen fasse un instrument moral et politique dans sa doublelutte, contre les Anglais colonisateurs et contre les injustices de la socitde castes en Inde. Dj, un texte mdival, le Krma Purna, disait : Ilnest pas de vertu plus haute que lahims. Plus anciennement encore, leYajur Veda affirmait dans une perspective universaliste : Puiss-jeconsidrer tous les tres avec lil dun ami.

    Gandhi a largement puis dans les critures saintes de lhindouisme, etil a reu aussi linfluence des ides des jans, une communaut dont toutesles valeurs morales sont fondes sur la non-violence. La non-violencecomplte, disait Gandhi, est absence complte de mauvais vouloir envers

  • tout ce qui vit. La non-violence, sous sa forme active, est bonne volontpour tout ce qui vit. Elle est amour parfait. On imagine ce quune telleattitude suppose de lucidit, mais aussi de force et de courage. Lahimsnest pas compatible avec la crainte, disait-il encore. Je vois comment jepeux avec succs prcher lahims ceux qui savent mourir, mais non ceux qui ont peur de la mort 5. Il ne sagit donc pas l dun idal abstrait,mais dune exprience vivante, quotidienne, guidant laction travers lesconflits.

    La comptition actuelle reprsente une forme de violence, mais endcouvrant le qualitatif au dtriment du quantitatif repre de la socitindustrielle et technologique , lindividu rcupre une valeur fondatrice desens pour sa vie, et sort du systme clos de la comparaison pour adopter unidal pratique plus respectueux de ses rythmes et de ceux dautrui, sanspour autant renoncer son efficacit. Les sportifs, les businessmen qui fontdu yoga semblent y apprcier cette vraie non-violence, qui nempche pasde sengager pleinement, et qui commence avec les exercices corporels.Lcher prise, apprendre accomplir pleinement un geste sans tirer , sansse faire souffrir, accueillir la respiration dans sa lenteur et son expansionnaturelles, couter les messages apports par les sensations, apaiser lestensions psychiques et mentales toutes ces habitudes, en transformantleur apprciation de lobstacle surmonter, ne les laissent pas dsarms,car elles crent une fermet sereine sur laquelle sappuyer avec confiance.Nous sommes loin ici de limage dpinal du non violent Peace andlove ou Make love, not war , mais il ne faudrait tout de mme pasoublier que cest la rvolte idaliste des jeunes dans les annes 60 quenous devons cette approche nouvelle qui touche maintenant des personnesdge mr, bien intgres dans leur environnement, utilisant le jeu mme dumatrialisme ambiant pour y infuser plus de conscience.

    Quand la violence a fait des ravages irrparables, le yoga est parfois unebelle solution, mais seulement si on le dtache de tout utilitarisme. Ainsi

  • une dpche de lAFP en date du 1er avril 2012 explique quen Colombieplus de sept mille personnes vivent avec des squelles daccidents dus auxmines antipersonnel et que le gouvernement a mis en place un programmede yoga pour les militaires blesss : Pour la plupart amputs ou aveugles,les anciens soldats y viennent parfois avec leurs proches, pour apprendre se dtendre, respirer, afin de mieux surmonter la douleur physique, neplus penser sans cesse ce qui est arriv et faire en sorte que le handicapdu corps ne touche pas lme. En Isral et en Palestine, au Pakistan et enInde, le yoga est largement reconnu comme force de proposition nonviolente.

    Au-del de la mdecine

    Nous ne discuterons pas ici le fait de savoir sil existe des mdecinesdouces et des mdecines lourdes, comment elles se distinguent, quels sontleurs avantages et inconvnients respectifs. Par manque de comptence etde place, je naborderai pas un sujet aussi dlicat lheure actuelle,dautant plus que le yoga ne me semble pas pouvoir servir de support unecontestation souvent nave de la science, qui le rendrait peu crdible. Jevoudrais simplement proposer quelques pistes de rflexion.

    Tout dabord, une discipline comme la ntre incite une prise encharge active, par soi-mme, de sa sant ; non point que lon refuse de faireconfiance au spcialiste, mais on a recours lui sur un mode diffrent,celui du dialogue, et dune collaboration active au mieux-tre. Cettemanire denvisager ses responsabilits vis--vis de son propre organismepermet de passer de ltat de patient, o lon subit la maladie et sontraitement, une attitude active. Il y faut la mme fermet qui sous-tend lanon-violence et une grande lucidit. Il y faut aussi une initiation au langagedu corps, sans lequel la sagesse demeure inoprante ou purement mentale.Nous verrons bientt quelle nouveaut cela reprsente pour la psychologiedes Occidentaux, mme si lon en parle depuis dj deux gnrations. En

  • tout cas, la prise de conscience de son entit biologique en tant quepartenaire essentiel de lvolution ouvre un nouveau champ laconnaissance de soi, et modifie profondment lide que nous nous faisonsde la sant et de la maladie.

    Cest ici quapparat la question du sens de tel ou tel symptmeponctuel, question que les psychanalystes ont place au centre delhumanisme contemporain. limposition dun traitement se substitue ousajoute la qute dune orientation autre, la maladie venant dmontrerlinadaptation du mode antrieur de vie et de pense, et exiger unchangement plus ou moins radical selon la gravit de laffection. Or on nechange pas si aisment le systme dquilibres et de compensations quidfinit une personnalit, surtout au moment mme o elle se trouvefragilise. Il y faut une approche intuitive, apte dnouer les enfermementsdu jugement ; globale, afin de recenser les nergies tous les niveaux ;symbolique, car comprendre la signification dune souffrance et remonter ses origines implique une recherche englobant limaginaire, lmotionnel etle spirituel ; mais galement trs concrte, simple, pratique, la porte dunorganisme affaibli. Quelles que soient les thrapies choisies, cettedmarche permet de se forger des moyens intrieurs instaurant respect desoi-mme, confiance en ses propres forces, acceptation de ses faiblesses toutes dcouvertes suffisamment rcentes pour susciter parfois desoppositions, mais instauratrices de nouvelles relations entre thrapeutes etmalades.

    Enfin, le yoga comme dautres disciplines orientales na pas perdule souvenir du lien archaque entre sant et salut . Dans les languesindo-europennes, ces deux mots ont la mme origine ; dailleurs lorsquon salue quelquun, on lui souhaite, en ralit, de continuer se bienporter . Lidentification entre ce qui est sain et ce qui sauve participe dunsavoir oubli qui resurgit notre poque de mutation. Ce lien trs fortsexprime dans lInde traditionnelle par la double affirmation que le yoga

  • radique progressivement les causes dafflictions, corporelles oupsychiques, et quil entrane la libration mtaphysique, la sortie du cycletemporel. Travailler activement sa propre sant dpasserait donclargement le fait de se soigner ponctuellement ou mme de prserver soncapital. On na encore rien peru du yoga quand on en a fait une thrapieou une technique de prvention ; ce qui fait son originalit, cest detransformer lincarnation qui pourrait ntre conue que comme unechute en un champ dexprience prparant le salut ultime. Il est bienrvlateur de notre temps dentendre dire : Telle posture, cest bon pourci, telle autre, cest bon pour a ; tant mieux, lorsque des indications dece genre sont donnes par des enseignants comptents et bien forms, maiselles cachent souvent le dsir de rsultats trs rapides et limplicite volontde fragmenter une sagesse pour ne pas se trouver dans lobligation dechanger en profondeur Un yoga sur ordonnance ne sera jamais unevoie de libration, mme si ses effets ont des incidences thrapeutiques !

    Le retour du sacr

    Notre discipline, toujours lie depuis les dbuts de son histoire laperception dun sacr intrieur et extrieur lhomme, se trouveimmerge dans le grand courant contemporain en faveur de nouvellesformes de religiosit. Refoules par le matrialisme technologique et par ladmythologisation de la psych, les aspirations au dpassement de soi dansla dcouverte dune transcendance se font de plus en plus fortes etconstituent lun des lments moteurs de la crise didentit prsente. Maiselles prennent des allures dconcertantes La mfiance vis--vis delinstitutionnel ne permet pas toujours dchapper linfantilisme ou lambigut. Limpatience de satisfaire un besoin de sacralisation troplongtemps rprim fait confondre les vritables nourritures spirituelles etles ersatz douteux. Limage que lhomme moderne se donne des universtraditionnels renvoie souvent une qute passiste, o le paradis perdu

  • dune intimit originelle avec le divin masque mal la peur dun avenirdchu aprs la faillite des idologies progressistes.

    Nous retrouvons ces accents dans les demandes de ceux qui viennentpratiquer sur le tapis, au point que certains esprent faire du yoga leurnouvelle religion. Dans quelle mesure alors lenseignement peut-ilalimenter la faim dau-del ou dailleurs (qui nest pas ncessairement unequte de transcendance), faire droit lpanchement de cette sourceindment scelle, sans perdre ses repres et les structures qui fondent uneprogression prouve depuis des sicles ? Telle sera la question abordedans la dernire partie de cet essai. Ici, constatons seulement la prsencedune ambiance collective trs particulire, faite dune abrupte cohabitationde contraires : idalisme de certaines communauts inventant des rgles devie sages, cologiques, recueillies, au milieu du matrialisme conomique,mdiatique et culturel ; repliement frileux sur le rite et le dogme dans lesfondamentalismes, mais proslytisme militant des intgrismes politico-religieux ; synthses bizarres composes dlments htrognes, qui fontprovisoirement office de philosophies, mais qui parfois dbouchent sur devraies dcouvertes intrieures Tout ceci changeant selon la dcennie oule milieu sociologique, mais entranant le yoga dans une sorte de maelstrmqui requiert une observation approfondie.

    Les formateurs de la FNEY, runis en sminaire en 1986 pour sedonner une dfinition moderne du yoga sur laquelle je reviendrai ,disent ce propos : Nous avons voulu marquer notre distance vis--visdes dformations sectaires qui sapproprieraient le yoga pour en faire unenouvelle religion importe dans un Occident en crise didentitspirituelle.

    Au terme de ces quelques observations sur la vie contemporaine et lamanire dont elle inflchit une discipline suffisamment souple pourrpondre de nouveaux besoins, constatons simplement lambigut desdemandes sous leur aspect collectif. Pour trouver plus de libert, on sort de

  • linstitution glise et on entre parfois dans un groupe sectaire. On pratiqueune voie de non-comptition, mais ce peut tre, en ralit, pour acqurirplus de pouvoir La modernit est un risque pour le yoga, et cetteambigut pourrait sceller sa faillite dans notre monde, si, heureusement,dans lalliance entre coute de sa tradition et conscience de notremodernit, ne staient cres des formes fcondes autour de laconnaissance de soi, de la relation pdagogique, et des modes detransmission.

  • II.

    Le yoga en Europe :portrait dune discipline

    Aujourdhui, le yoga en Europe prsente des aspects parfoisdroutants ; en effet, dj multiforme dans son pays dorigine commenous le verrons bientt , il sest teint diffremment selon lesconditions de sa transmission lOccident et les besoins que lon espraitvoir combls par sa pratique. Il est bien vident que le hippie californien oule cosmonaute sovitique, bien que le pratiquant tous les deux, ne lontcertainement pas reu de manire identique, car leurs recherches necomportaient aucun point commun. Celui qui part tudier auprs dunermite de Rishikesh et celui qui entre dans une cole de yoga Parisacquirent des philosophies de la vie et des langages dissemblables. Ceuxqui se limitent et ne veulent voir que laspect physique et ceux qui selaissent transformer en profondeur par la globalit de lapproche, l encore,nemploieront pas les mmes mots, nobtiendront pas les mmes effets.Do la trs grande difficult de saisir, dans son ensemble, non point ladiscipline, mais les adaptations qui en sont faites et les compromis quonen tire. Un certain nombre de traits originaux et constants se dessinentpourtant.

    1. Le cours de yoga

    La notion mme de leon , au sens dhoraire consacr rgulirement lapprentissage, constitue un apport spcifique de notre environnement.En Inde, si actuellement cette forme de travail se dveloppe, cest au fond

  • sur la demande dEuropens qui ont lhabitude des rythmes scolaires. Onreoit donc un cours de yoga, une, deux, voire trois fois par semaine,comme on reoit une leon de musique ou de tennis : situation trangre lenseignement traditionnel, pour lequel vivre dans limmdiate proximitde son guru et le voir vivre formait la base essentielle de la pdagogie.Cette mutation prive videmment ladepte dune partie des avantages de larelation matre-lve. En particulier, il est plus difficile de faire passer leyoga dans lexistence quotidienne et de comprendre que lamlioration dela qualit de vie constitue le critre fondamental de lvolution personnelle,sa pierre de touche. Limprgnation et lassimilation, moins directes, moinsintuitives, passent gnralement plus par la technique corporelle ou par lacomprhension intellectuelle. On prouve alors la nostalgie des anciensmodes de transmission, sans voir que peut-tre les nouveaux, sils ont tinvents et fonctionnent depuis plusieurs gnrations, correspondent assezbien notre mentalit.

    Le cours dure une grande heure, une heure et demie, ou deux heures,rarement plus. Il est dispens par un professeur, qui nassume pas lesfonctions psychologiques et spirituelles du guru, mais qui ne peut sesoustraire sa responsabilit de catalyseur de transformation. Certainspratiquants iront fort loin dans lexprience intrieure, travers ce quilvhiculera dans son enseignement. Il devra donc se rvler capable dunecoute trs fine, dune autonomie vritable qui prserve la libert de sonlve et dun complet dsintressement dans leurs changes. Pour sesleons, il peroit une rmunration, variable mais clairement tablie, ce qui,l encore, cre une situation diffrente de celle que lon rencontrait dansles cultures traditionnelles o la rciprocit stablissait sur le mode dudon : de la part du guru, don de sa connaissance et de sa lumire ; de la partde llve, cadeaux matriels et aide domestique.

    Le cours se droule selon une structure prcise, qui fait lobjetdexposs dans les manuels. Actuellement, en Europe, de nombreusesformes ou coles coexistent ; chacune pose des accents spcifiques et fait

  • de certains exercices des lments cls de sa pdagogie Mais, quel quesoit le style adopt, il y a toujours un schme directeur, une cohrence, unevise. La leon ne peut en aucun cas se rduire une squence de posturesou de rythmes respiratoires sans ordre implicite ou sans progression, oualors il ne sagira que de crations fantaisistes. Le plus souvent, une sancetrs complte prsente six lments fondamentaux.

    Au dbut, un temps plus ou moins long est consacr la dtente : larelaxation en position couche permet de passer des activits prcdentes un tat de calme intrieur, favorisant lapaisement du rythme cardiaque etde la respiration ; cest une entre en soi, une approche de limmobilit etdu silence. Mais, dans certains cours, on commence par se recentrer deboutou assis.

    On distingue ensuite, selon les styles, divers exercices destins prparer corps et mental pour les postures. Chez certains, ces prliminairesinduisent une bonne rectitude de la colonne vertbrale et une amplitude dela cage thoracique. Dautres, laide de mouvements enchans et fondus,stimulent les circulations dnergie. Un type ancien est la salutation ausoleil , enchanement extrmement dynamisant et trs significatif sur leplan symbolique. On trouve encore bien dautres formes prparatoires, quiont toutes leurs raisons dtre.

    La troisime phase, habituellement la plus longue, concerne lespostures. On les excute dans un certain ordre, qui provoque unrecentrement et une harmonisation, en mme temps physique etpsychologique. Aprs chacune, on prend soin de laisser un moment dedcontraction et dintgration avant dentrer dans la suivante. Certainsprofesseurs proposent une srie de squences ternaires : prparationdynamique / posture immobile / contre-pose (surtout lorsque la position at intense, ou bien, encore mal matrise, laisse des tensions). Le nombrede postures varie fortement dun cours lautre, dpend du rythme choisi,de la capacit des lves rester plus ou moins longtemps dans un tat

  • dimmobilit la fois tonique et dtendu Il dpend aussi des conditionsmatrielles : un cours priv de deux heures ne se compare videmment pasavec une formule en club, aux horaires rigides et aux participants presss.Par ailleurs, le pdagogue peut dcider dun thme de travail particulier etconsacrer une ou plusieurs sances lacquisition de la relaxation, ltude dun type de postures ou lnergtisation de telle ou telle partiedu corps. Ces propositions plus spcifiques sont cependant toujoursreplaces dans la perspective globalisante dune discipline qui continue desadresser ltre humain dans sa totalit, mme lorsquon insiste surcertains aspects plus formateurs.

    Ds le dbut du cours, lattention la respiration constitue le repreessentiel et permanent. Elle accompagne la dtente initiale, samplifie grceaux mouvements prparatoires, se modle sur chaque posture, induisantune dynamique subtile, invisible, mais fondamentale, car sans elle,lexercice perdrait son intriorit. Fil dor , elle permet un contrle touten finesse des tensions musculaires, des penses et des motions. Certainsenseignants la laissent libre, dautres demandent de rgler trs prcismentle rapport entre inspiration et expiration. Dans tous les cas, on insiste sur ladcouverte des tats de plnitude et de vide, ainsi que sur leurs effets.Cependant, on consacre, aprs la succession des postures, un moment plusou moins prolong au travail exclusif sur le souffle. Les lves sont assis,dans une position confortable le corps se faisant un peu oublier ici ,et ils pratiquent divers exercices qui jouent avec les rythmes, lesvibrations, les dures. Le souffle y devient une sorte de matriauimpalpable que lon sculpte , ou encore un chemin invisible vers laprofondeur de soi-mme. Extrme attention et total lcher-prise sont requis.Lexprience rpte de ces moments consacrs uniquement la respirationdbouche sur une perception du souffle comme symbole de llan vital, dela conscience lumineuse et, ventuellement, dun don divin. lenseignantde savoir suggrer cet approfondissement possible, tout en conservant chaque lve son espace de libert.

  • Les tats de concentration, et mme de mditation, seront abordsprogressivement, avec prudence, lorsquune connaissance de soi fonde surlharmonisation du corps et de lesprit aura tabli une base structure,ferme, assurance dquilibre. Le yoga propose un trs large ventaildexercices quil est impossible de dtailler ici, mais qui tendent modifierle rgime de laction et des motions : un rythme plus calme, plusconscient, plus confiant stablit. Cette cinquime phase ncessite unenvironnement silencieux, une coute favorable et un certain entranement la vie intrieure ; elle durera cinq minutes ou une heure Plus parfois !En ralit, le temps comptable perd ici ses droits, on ne peut prescrire unquart dheure de mditation tous les matins sans dnaturer cette expriencequi se dfinit comme une disposition intime cesser dagir et de sedisperser pour tre .

    Enfin, au moins dans notre mode de vie quotidien, il est ncessaire derserver une transition entre cet tat qui couronne la sance de yoga et leretour aux activits habituelles. Non pas que labsorption en soi-mmeinduise une fuite par rapport la ralit, mais le rythme est diffrent etlattention doit se reporter sur une relative extriorit. On prend donc letemps de refaire surface , accordant au passage une grande importance,car il est sage dviter toute cassure entre lintriorit, si dlicate et sisubtile, obtenue par une sance bien conduite, et les proccupationsmultiples de lexistence.

    Tel est donc, actuellement, le fil directeur dun cours de yoga, ce quoion peut raisonnablement sattendre quand on sinscrit, nophyte, dans cettediscipline. Comme on le voit, il ny a l rien dextravagant ! Je doiscependant ajouter que certains professeurs ont dans leur salle desbouddhas, des photos de leur guru indien, de lencens, des bougies, unmandala ces dessins sotriques centrs, qui sont en Inde hindoue etbouddhique des supports de mditation. Je ne saurais dire si la prsence deces objets signifie quelque chose quant la qualit du cours. Dun ct, ils

  • me semblent lhritage dun moment de rencontre entre Inde et Europe, cemoment exotique des annes 60. Bien inoffensifs, ils servent crerune forme de convivialit o la rfrence orientale donne sa couleur. Dunautre ct, ils me paraissent inutiles : le yoga nen a pas besoin, ilfonctionne aussi bien sans eux (surtout quand on sait, ironie de lhistoire,que le Bouddha napprciait pas du tout le yoga de son poque, quiltrouvait trop extrme !). Enfin, il est des cas rares o ces signes sont ostensibles ou ostentatoires , comme on dit maintenant. Ils font alorspartie dun ensemble, o le discours dlivr tient la premire place, et cetensemble est trs nettement religieux. L, le problme est plus dlicat ; jereviendrai dailleurs la question religieuse dans le dernier chapitre.Simplement, on pourrait commencer par dire ici que les croyances delenseignant, comme celles des lves, ne devraient rien avoir faire avec lapratique commune, telle que je lai dcrite.

    2. Qui fait du yoga ?

    Les rponses cette question nont pas une prcision scientifique dansla mesure o aucune enqute sociologique srieuse et globale na pu treencore ralise. ma connaissance, lanalyse la plus intressante date de1989 et elle concerne le dpartement des Hautes-Alpes. GhislaineGuillemin, professeur de yoga, et Andr Monjardet, sociologue, ont tentde cerner le profil du pratiquant partir dun questionnaire distribu parhuit professeurs environ quatre cents lves, dont cent soixante-dix-neufont rpondu 6. chantillon modeste certes, mais les conclusions recoupenttrs troitement des observations plus gnrales. 89 % des rponsesproviennent de femmes, dont deux tiers ont entre trente et quarante-neufans. 75 % exercent une activit professionnelle, principalement dans lesecteur tertiaire et impliquant la relation interpersonnelle. Elles sont trsmajoritairement maries, avec des enfants, titulaires du baccalaurat et

  • ventuellement de diplmes suprieurs. Elles pratiquent le yoga trsrgulirement, au moins depuis deux ans, et nont pas lintentiondabandonner, sauf une. Elles y sont venues grce au tmoignage dune deleurs connaissances, souvent aussi par le biais de lectures, et elles sontprtes y entraner leur entourage. La suite du questionnaire aborde lecontenu de la pratique, les motivations, les effets. Jy reviendrai.

    Arrtons-nous un instant sur ces premires conclusions, en ajoutantquelques observations plus rcentes. La pratique du yoga estessentiellement fminine. Ce dsquilibre correspond un dcoupageimaginaire entre une pratique douce, intriorisante, ouvrant sur destransformations psychosomatiques, et des pratiques martiales, viriles,comme le judo ou lakido. Encore faut-il nuancer : les profondesmutations auxquelles est soumise la reprsentation des sexes dans lasocit actuelle, ainsi quune transmission plus professionnelle duyoga, incitent plus dhommes y venir. On doit tre prs de la vrit endisant quils sont aujourdhui 20 25 % dans les cours (voir lenqutepublie dans la revue Esprit yoga en septembre-octobre 2013). Les femmespratiquantes sont dans le milieu de la vie, trs actives et bien insres dansleur contexte, des femmes modernes , entre famille et travail. Elle estloin limage dune pratique pour marginaux, doux rveurs et hippiesattards ! Ou celle dune gymnastique douce pour le troisime ou lequatrime ge mme si le yoga est bien utile en ces phases de la vie.Enfin, ces femmes vivent en relation. Avec leur famille tout dabord : lasuite de lenqute fait ressortir que, pour elles, la pratique du yoga a uneinfluence trs positive sur leur couple et sur la communication avec leursenfants et leurs proches. Avec lentourage plus large ensuite : leurs mtiersattestent quelles sintressent lautre, puisquelles exercent danslenseignement, le monde mdical, lanimation, le sport. Cest une fortemajorit de rponses qui provient de ce secteur, qui, par dfinition secteurdes services, met en contact les personnes avant dagir sur des choses oude traiter des produits , concluent les deux auteurs. Chez des personnes

  • qui ont dj choisi de donner leur vie une forte composante relationnelle,le yoga vient en renforcer lattrait et en amliorer la qualit. L encore,limage du yogi dans sa bulle, dtach des affaires de ce monde et prfrantla solitude la rencontre avec lautre, le silence lnifiant de la mditationau bruit et la fureur de la modernit, parat bien dcale.

    3. Le professeur de yoga

    Ni guru ni psychanalyste, le professeur de yoga, comme toutenseignant, a une vocation et une comptence. La vocation est la part laplus difficile cerner, car elle dcoule dun ensemble de motivationsexistentielles lies lhistoire individuelle. Elle senracine dans unedmarche pralable au projet denseigner : exploration de ses proprescapacits corporelles, dsir de dvelopper un potentiel de concentration,aspiration se connatre travers une discipline choisie parce quelle metlaccent sur lintriorisation et sur la globalit de la personne. Il est rareque cette volution nait pas pour point de dpart, conscient ou non, unesouffrance vitale ou une insatisfaction profonde qui entranent une qute.Nous verrons, en retraant lhistoire indienne du yoga, que cette qute,pour individualiste et contemporaine quelle paraisse, rejoint son pointdorigine. Car le yoga sy dfinit comme une voie pour librer ltre humaind e duhkha, un mot sanskrit au sens trs large de douleur physique,souffrance psychique, manque, inquitude, fbrilit, angoissemtaphysique. Ayant contact en soi une aspiration intense au mieux-tre,rencontrant dans cette pratique les lments dune exprience structuranteet unificatrice, certains se trouvent conduits souhaiter pour autruidemprunter le chemin qui a t bnfique pour eux : tel est le ressort de lavocation.

    Une telle dcision impose certaines exigences. Elle modifie unepratique dabord vcue de manire essentiellement personnelle, qui devient

  • une discipline rgulire, cohrente, plus intense. Elle ncessite uneinvestigation de soi lucide, une attention lautre et un respect trs grandde lautonomie dans la relation entre les personnes. Cette distance que lonprend vis--vis de ses impulsions immdiates constitue une phase parfoisdifficile mais indispensable une attitude juste. Elle fait natre laconscience des limites et djoue les piges des situations de pouvoir. Or,comme on sen doute, un tel travail saccomplit rarement sans la mdiationdun autre. Le premier rfrent, cest son propre enseignant, qui possdeune exprience plus ancienne et une comptence. Souvrir lui du projet desengager dans le mme chemin constitue une tape importante qui permetde sinscrire dans une transmission. Il se peut aussi que cette phase deprofonde rflexion mette au jour des problmatiques non rsolues, desattachements nous des situations anciennes, et quil faille explorer unepart obscure de soi avant de saventurer assumer la responsabilit detransmettre son tour. Tout exercice danalyse qui libre et produit de lalucidit est bienvenu, quil porte ou non le nom de thrapie. On ne sauraittrop insister sur ce point, mme sil nest pas judicieux dimposer une rglestricte en un domaine si intime. Une vocation est, cet gard, diffrentedun mtier : elle prend sa source au cur de ltre et se colore de sasingularit.

    Au versant subjectif, existentiel, se joignent certaines comptences acqurir. Des savoirs objectifs participent la formation du professeur deyoga. Ils appartiennent trois domaines principaux. Le registre corporel,tout dabord. Le futur enseignant na pas besoin de devenir fakir oucontorsionniste, mais il cultive assidment les postures, leurs variantes,leur succession en suites organises. Il en comprend larchitecture, il entudie les conditions et les effets. Il sexerce aux modulations du souffle, la rgulation des rythmes respiratoires. Cest pourquoi, dans les coles deformation, les cours prennent souvent la forme dateliers : non seulementon fait, mais on apprend pourquoi et comment on fait. Tout un programmedanatomie et de physiologie complte et soutient lexploration sur le tapis.

  • Le registre psychologique, ensuite. Il sagit ici daborder des thmesinhrents la relation denseignement et la dmarche pdagogique. Leregistre culturel, enfin : comment enseigner le yoga sans avoir approfondises textes fondateurs et ce quils vhiculent de la pense indienne ? sanssinformer de son contexte dorigine, des grands mouvements spirituels quilont vhicul ? sans savoir comment il est pass en Occident ?

    Chacun des domaines est conu comme lment du tout, limage duyoga lui-mme, qui concerne la personne entire. Mais il requiert toujoursun spcialiste la comptence acquise par un cursus universitaire :kinsithrapeute, psychologue ou psychanalyste, historien, indianiste,anthropologue Lquipe de formateurs est donc ncessairementpluridisciplinaire, mme si les formateurs en yoga sont au cur dudispositif pdagogique. Elle respecte un programme, sans rigidit, maissuffisamment structur pour avoir vu sa gnralisation dans diffrents paysdEurope, et pour permettre une apprciation des acquis du futurprofesseur. Celui-ci prpare en effet deux types dpreuves : un examenpratique et pdagogique, portant sur lexcution de postures etlenseignement dune squence de cours ; la rdaction dun mmoire et sasoutenance devant un jury de formateurs. Lensemble du parcours a tconstruit sur une dure de quatre ans et il aboutit lobtention duncertificat de formation.

    Il reste ajouter que tout enseignant de yoga ne suit pas ce type decursus. Rien ne ly oblige, les pouvoirs publics nayant pas lgifr en lamatire. Dautres choix ont donc leur place et leur lgitimit. Ainsi peut-onse former en Inde, auprs de matres qui ont des coles ou ashrams ; ou enEurope et aux tats-Unis, auprs dIndiens qui ont export leurenseignement.

    Quoi quil en soit, un bon professeur de yoga a reu une formationapprofondie. Non seulement il a une pratique personnelle des postures, desexercices du souffle et une exprience des tats mentaux dans le yoga, mais

  • il a un bagage en anatomie et en psychologie. Il est galement capabledexpliquer un peu, si on le lui demande, quelle est la philosophie de cettediscipline, comment et quelle poque elle sest dveloppe en Inde. Sansjouer au thrapeute, il peut, grce lobservation quil a appris dvelopper, montrer un lve comment rectifier une attitude, source detensions ou de douleurs, ou donner quelques conseils en matire dhyginede vie. Lorsquil a eu un parcours dautodidacte ou quil a travaill en Inde,cest ses qualits pdagogiques que lon apprciera ses cours ; mais aussi lesprit de libert, de cohrence ou de bienveillance qui y rgne.

    Lorsquil sagit dun professeur membre de la Fdration nationale desenseignants de yoga, il faut savoir que sa formation est trs pousse.Actuellement, le cursus se prsente ainsi : deux ans au moins de pratiquehebdomadaire rgulire certifie par un enseignant ; quatre ans dans unecole franaise de yoga, avec examen pratique et pdagogique etsoutenance dun mmoire de fin dtudes ; un an de stage dans le cadre dela Fdration, qui valide la formation par le certificat fdral ; puis, partirdu moment o le professeur est devenu titulaire, une formation continuequi implique au moins une semaine de sminaire chaque anne. Lcolefranaise de yoga de Paris, dont je suis la directrice, a obtenu il y aquelques annes le label qualit de lOPQF-ISQ et elle est maintenanthabilite dlivrer un CPFFP, un Certificat professionnel denseignantde yoga , sous lgide de la Fdration de la formation professionnelle.On peut trouver ces sigles rbarbatifs : cela signifie avant tout quelenseignement du yoga se professionnalise et que la formation est encadrepar des normes et inspire par une thique.

    Ainsi, en labsence de toute rglementation par les pouvoirs publics, uncertain nombre de personnes ont fait leffort de se remettre en question etde consacrer leur nergie un cheminement long et exigeant. Ce nest doncque justice si le public se tourne vers elles de prfrence, recevant ainsilassurance dune vraie scurit sur le plan pdagogique.

  • 4. Lindividu et le groupe

    On dplore parfois la raret dun enseignement individuel, rput plusproche des formes de la transmission indienne encore que de nombreuxmatres aient eu un cercle de disciples, un peu comme lAcadmie dePlaton Athnes, o on partageait la mme cole, ce qui obligeaitdailleurs un travail de rencontre et de dialogue salutaire. Cela vitaitaussi de tomber dans les cueils quune trop troite relation entre un matreet son lve peut recler. Lenseignement individuel existe en Europe. Ilimpose certaines exigences au professeur, qui doit tre averti de lapsychologie et avoir travaill les questions qui se posent autour de larelation duelle, afin de ne pas se trouver pig dans des complexits o ilne suffit pas de bon vouloir et de bon sens 7.

    Il arrive souvent aussi quon tablisse un compromis intressant : coursparticuliers pour un premier contact, puis leons collectives avec, de temps autre, la possibilit de recourir nouveau la sance personnalise, afinde rgler certains problmes ou dapprofondir des aptitudes encoreignores.

    Bien videmment, plus le nombre de pratiquants saccrot, plus granditla difficult pour lenseignant daccorder chacun lattention requise dansson volution. Les capacits physiques, lge, la maturit intellectuelle etaffective interviennent, et donner une leon qui sadresse tous au mmemoment na rien de simple. Mais on a trop tendance dvaloriser le travailde groupe. Certes, le yoga est une exprience intime, non comptitive, oltudiant, dans un face--face avec lui-mme, limite son thtre intrieuraux quatre coins de son tapis. Il fait partie du moins du point de vue dupratiquant des disciplines non verbales, dans lesquelles lacommunication, au sens commun du terme, prend une forme particulire.Chacun garde une totale libert de pense, et on peut trs bien envisager,par exemple, quun chrtien et un musulman pratiquent ensemble, sansavoir unifier leurs croyances respectives ou y renoncer. Le facteur

  • groupe , l encore cration spcifique de la socit actuelle, gnre deseffets extrmement fconds. Le bien-tre et les mutations que despersonnalits tout fait diffrentes dcouvrent dans les cours collectifsattestent depuis un demi-sicle quune part au moins du yoga touchequelque chose duniversel en ltre humain et passe intact la frontire delOrient lOccident, et de la vie traditionnelle la modernit. En unmonde o les diffrences socioculturelles savrent si difficiles franchir,le langage du corps propos par le yoga transcende les cloisonnementsprofessionnels et familiaux, et il nest pas rare dassister la naissancedamitis assez imprvisibles.

    Par la mdiation dun groupe bienveillant, au sein duquel leffort denon-violence est la rgle, certains font des progrs tonnants, se sentanttout coup ports par le travail symphonique de cette petite fratriemomentane que devient le cours rgulirement suivi. On comprend alorsque, paradoxalement, le yoga, chemin de silence et de solitude, rompelisolement des personnes vritable maladie de nos collectivits. Cettedynamique interrelationnelle trouve son intensit maximale dans dessessions de week-end, dune semaine ou plus, comme il en existeabondamment en Europe et ailleurs. Lors de ces sjours, on retrouvecertainement quelque chose de lancienne exprience communautaire entrele matre et llve, ce vivre-avec permettant de simprgnerintuitivement des exercices et de la philosophie, sans que lapprhensionintellectuelle de la discipline ne rduise celle-ci au rang de technique ou desavoir. Naturellement, un tel partage ne portera ses fruits que silencadrement et les rgles de vie de lquipe sont fermement maintenusdans un climat de parfaite sant physique, morale et spirituelle. Alors,limage du yogi dans sa bulle et tranquillement dsintress de ce quilentoure image encore si rpandue sestompe au profit dune ralitplus authentique, celle mme que dfinissait il y a plus de vingt sicles laBhagavad Gt : Le yoga, cest laction dans la srnit.

  • Limportance du groupe se voit aussi la maturation que permettent lesrencontres et le dialogue entre enseignants. Le professeur nest pas unmatre sacralis par la communaut et investi, dans sa vocation, duneautorit que lui confrent la tradition orale et les textes. Cest unenseignant, diplm ou non, mais pouvant tmoigner dun apprentissagecohrent, et qui, sil le dsire, adhre des organismes professionnels(fdrations ou syndicats) aptes le conseiller, lorienter, le protgerdans lexercice dune vocation que les pouvoirs publics des nationsoccidentales considrent comme un mtier, avec ses rgles, ses droits et sesdevoirs. Lexistence de structures, mme lorsquelles ne sont pasofficiellement reconnues, comme cest le cas en France actuellement, offreun dbut de garanties dontologiques, rompt lisolement et vite auprofesseur de yoga de faire figure de marginal 8. Aprs quarante ans defonctionnement, on peut en dresser un bilan positif car, sans ces initiatives,lenseignement de notre discipline aurait disparu, absorb par des activitssportives et des approches thrapeutiques ou, pire, vhicul par des groupessectaires.

    Lchange des savoirs sur le corps, la psych, lhistoire et les textesanciens ne peut que reposer sur des comptences dans chaque domaine etsur une volont de travailler ensemble. Il implique des exigences de la partde ceux qui forment les enseignants. Dans les sminaires de formateurs, lesquestions pdagogiques font lobjet dajournements rguliers : quest-ceque transmettre ? comment transmettre ? comment apprcier des capacitsqui sont la fois personnelles et techniques ? Au fil de ces rencontres, destermes reviennent comme des leitmotive porteurs de sens : accompagnement , distance juste , thique , responsabilit , etc.On voit quun tel travail dpasse largement les proccupations utilitairespour toucher un niveau de rflexion plus profond. Dans cette perspective,laide linstallation de nouveaux enseignants ou lorganisation dejournes autour des obligations administratives et comptables ne sont pas

  • dnues de signification.Llaboration dun code de dontologie montre un autre aspect de cette

    maturation. Elle vise protger la libert des personnes, celle desenseignants, celle des lves. Elle met au jour les possibles relations depouvoir pour imposer des limites. Elle cherche lquilibre entre un mode detransmission millnaire et le contexte contemporain de rupture destraditions et de qute intime de soi. Toute une rflexion sinstaure donc enamont du texte dontologique, qui na de valeur, comme norme, qu partirde cet espace de questionnement pralable.

    Seules des structures communautaires ont aussi les moyens dorganiserdes rencontres vaste chelle. Deux exemples : les assises de la Fdrationnationale des enseignants de yoga et les congrs de lUnion europenne deyoga. Les assises de la FNEY ont un double effet. Elles runissent desenseignants et des pratiquants autour dun thme important pour notrediscipline. Elles crent, travers la prsence des confrenciers invits, undialogue avec dautres approches de lhumain philosophiques,psychologiques, scientifiques, historico-culturelles Lvolution,lnergie, le sens de la vie, la relation corps-esprit : autant de sujets aucur du yoga, sur lesquels il importe de sinformer des avances de larecherche, dentendre des discours diffrents. Au prix de ces efforts, lerisque de la marginalit, qui guettait le yoga des annes 60, est vit. Eneffet, au nom de lintime, du souci de soi, se constituent vite des mondesparallles, dconnects en quelque sorte de la vie de la cit et de sesdifficults. La curiosit envers les ides, mme les plus lointaines enapparence, savre gage de distance critique et douverture. Quant lUnioneuropenne de yoga, cest un forum de discussion o sexpriment commedans toutes les institutions europennes des diffrences dans laconception du mtier denseignant et dans les contextes. Aussi, la mise enuvre dactions communes ne peut aboutir des directives applicablesuniformment dans les pays membres. Mais llargissement des points devue et le partage des expriences sont facteurs davance.

  • Les institutions fdrales ont les moyens dditer des revues : encore unlment inscrire leur actif. Les Carnets du yoga, la Revue franaise deyoga pour nvoquer que ce que je connais de lintrieur ont une actionculturelle importante dans notre milieu. travers leurs publications,limage du yoga volue progressivement. Moins exotique, moins soixante-huitarde , elle a pris, grce elles, plus de poids et decohrence auprs de ceux qui le pratiquent, et aussi de ceux qui ne leconnaissent pas, ou seulement par ou-dire. Certes, il y a fort faire encorepour amliorer cette image, comme on a pu le voir, mais ce bilan provisoiresemble positif.

  • CHAPITRE II

    Retour aux origines

    Pour les hindous, les quatre Vedas, textes fondateurs composs audeuxime millnaire avant notre re, expriment les vrits rvles degrands matres dun ge primordial du monde, les rishis, les voyants ,assez purs pour percevoir ce qui vient de lau-del : ils voquent loriginelintangible, et leffort proprement spirituel des potes-voyants pour dire cemystre premier, source laquelle se rattachent toutes les vrits humaines.

    Il savre difficile de dcider si les Indiens des temps vdiques, cest--dire surtout les clans aryens de culture indo-europenne partir du dbutdu deuxime millnaire avant Jsus-Christ, connaissaient des disciplinessapprochant de ce que lon appellera plus tard le yoga. Trs probablement,certains dentre eux possdaient des techniques psychosomatiquesdestines matriser les nergies ou dynamiser les fonctions du corps etde lesprit, sans quil y ait de limite tanche entre lindividu et le monde.Aux intuitions que des peuples de mme culture indo-europenne semblentavoir eues en ce domaine puisque certaines se retrouvent plus tard dans laGrce antique et peut-tre chez les Celtes , il faudrait srement ajouter unvieux fonds dexpriences indignes sur le corps et certains tats de lme.Nous ne pouvons malheureusement que faire des conjectures, en voquantlvolution ultrieure, et en particulier le yoga tantrique, qui pourrait streform sur la survivance, en des rgions retires, de traditions autochtonesnon crites 9.

    Enfin, certains auteurs ont pens identifier une premire posture deyoga sur un objet trouv dans les fouilles de Mohenjo-Daro, un importantcentre de la civilisation de lIndus (IIIe-IIe millnaire avant notre re) : il

  • sagit dun sceau carr, cass, o sige, sur une estrade, un dieu cornuassis, genoux carts et plantes des pieds jointes, dans une position qui, eneffet, vingt sicles plus tard, fera partie de la nomenclature classique destraits et de lenseignement oral. Mais linterprtation est bienhypothtique.

  • I.

    Pense cosmique et action rituelle

    Il parat au moins raisonnable de renoncer invoquer dans notrediscipline une sorte de tradition primordiale, dj toute constitue aumoment o le pass nous laisse entrevoir quelques vestiges de la prhistoireindienne. Au contraire, ce que lon peroit des humanismes qui ont fleuridans la valle indo-gangtique laisse plutt imaginer que le yoga classiquedcoule dune lente maturation et de la rptition incessante dexpriencesanalogues, afin den tablir les lois et les effets. Est-ce dire que sonorigine nous reste inaccessible ? Tout dpend comment on entend laquestion. Sil faut savoir quelle poque telle position ou telle mditationrythme par le souffle ont t inventes , la recherche demeurerainfructueuse. Mais sil sagit de la vision du monde dont, trsprcisment, dcoulent sa dynamique et ses moyens, alors on peut montrerquelle domine dj les textes vdiques, car sans lancienne pensecosmique et rituelle, le yoga, dans ce quil a de vraiment original, nauraitpas clos.

    1. Lhomme, coresponsablede lordre du monde

    Les linguistes qui soccupent des langues dorigine indo-europenneont repr deux mots aux implications symboliques trs larges, dunepuissance et dune longvit exceptionnelles : dharma et rita.

    Dharma, littralement ce qui soutient dune racine sanskritedhar-, tenir ferme , sapparente aussi, par exemple, dhriti, la

  • patience , ou dhrishti, le courage . Le mme terme voque donc lafois ce qui concerne la fermet ou lappui, et ce qui se rfre unepermanence ou une opinitret garantes de succs. On comprend alors latraduction de dharma par loi universelle : pour quun monde existe etsubsiste, il faut un espace solide et un temps durable, ces deuxcoordonnes dfinissant le fleuve du vivant par diffrence avec ladimension de labsolu, non localisable et ternel. Dans les plus ancienshymnes, ceux du Rig-Veda, les rcits de la cration montrent lapparitiondu dharma comme condition prliminaire tout, matrice des tres. Cestque la racine dhri- veut aussi dire porter un enfant , tre enceinte . Ily a donc un ordre cosmique, cr par les dieux, espace-temps primordialqui porte en son sein lvolution ultrieure.

    Or, si lhomme nest videmment pas lauteur dun dharma qui ledpasse, il en devient cependant le dpositaire et, dans une certaine mesure,le grant . La cration subit constamment la menace de forces aberrantes,centrifuges, au point que les alas de lhistoire voilent souvent la prsencedu divin. Il faut donc que des hommes choisissent, en toute conscience, demditer les symboles et daccomplir les gestes destins renforcer ledharma : cest cela le rita vdique. Le rite dsigne dabord un acteprivilgi, rattachant la trame du temps humain lternit divine. Quand ilrcite les textes sacrs qui rappellent la mmoire des commencements,lacteur du rite public ou priv, collectif ou intime rgnre sa durepersonnelle ou celle de sa socit. Li au temps, rita sapparente ausanskrit ritu, saison , et au franais article , qui dsigne dabord unmoment, comme dans notre vieille expression larticle de la mort .

    Les rites replacent un fragment de temps ou de vie dans une totalitplus vaste qui lui donne sa signification. Ils ouvrent des chemins , disentles potes, entre ici-bas et lau-del. Mais, paralllement, ils dlimitent desralits qui doivent tre relies s