Et quelquefois j'ai comme une grande idée de Ken Kesey (extrait)

  • Published on
    09-Mar-2016

  • View
    213

  • Download
    1

Embed Size (px)

DESCRIPTION

Alors que la grve installe Wakonda trangle cette petite ville forestire de lOregon, un clan de bcherons, les Stampers, bravent lautorit du syndicat, la vindicte populaire et la violence dune nature la beaut sans limite. Men par Henry, le patriarche incontrlable, et son fils, lindestructible Hank, les Stampers serrent les rang Mais cest sans compter sur le retour, aprs des annes dabsence, de Lee, le cadet introverti et toujours plong dans les livres, dont le seul dessein est dassouvir une vengeance. Au-del des rivalits et des amitis, de la haine et de lamour, Ken Elton Kesey (1935-2001), auteur lgendaire de Vol au-dessus dun nid de coucou, russit btir un roman poustouflant qui nous entrane aux fondements des relations humaines. Cest Faulkner. Cest Dos Passos. Cest Truman Capote et Tom Wolfe. Cest un chef-duvre.

Transcript

  • k e n k e s e y

    e t qu e lque fo i sj a i comme un egr ande i d e

    oman

    traduit de langlais (tats-Unis) par Antoine Caz

    Monsieur Toussaint Louverture

    Kesey BAT_MTL 12/08/13 09:30 Page5

  • Ce livre a t crit par Kenneth Elton Kesey (1935-2001),

    traduit par Antoine Caz,illustr par Blexbolex,

    dit par Dominique Bordes,assist de Claudine Agostini, Sophie Agraphioty,

    Mila Christel Bathurt, Julie Berlot, Thomas de Chteaubourg, Serne Delmas, Julie Garrat, Xavier Glard, Franois Guillaume,

    Dominique Hrody, Pierre Moquet, Batrice P, Myriam Prat et Caroline Thuillier,

    diffus et distribu par Harmonia Mundi et ses quipes, promu auprs de la presse par Anne Vaudoyer et Arnaud Labory,

    promu auprs des libraires par Virginie Migeotte et Diane Maretheu.

    Titre original : Sometimes a Great Notion

    Ken Kesey, 1964.Monsieur Toussaint Louverture, 2013,

    pour la traduction franaise.

    isbn : 9791090724068Dpt lgal : octobre 2013.

    Illustration de couverture :Blexbolex & Monsieur Toussaint Louverture.

    Typographie de couverture :Blexbolex.

    www.monsieurtoussaintlouverture.net

    Kesey BAT_MTL 23/09/13 09:09 Page6

  • mon pre et ma mreQui mont dit : La musique, cest du pipeau

    Avant de mapprendre tous les airsEt puis des paroles gogo.

    Kesey BAT_MTL 12/08/13 09:30 Page7

  • Quelquefois jhabite la campagneQuelquefois cest en ville que je vis

    Et quelquefois jai comme une grande ideDe me jeter dans la rivire aussi

    Goodnight, Irene , de Huddie Lead Belly Ledbetter

    Kesey BAT_MTL 12/08/13 09:30 Page9

  • Dvalant le versant ouest de la chane ctire de lOregon...viens voir les cascades hystriques des afuents qui se mlentaux eaux de la Wakonda Auga. Les premiers ruisselets caracolent comme dpais courants dair parmi la petite oseilleet le tre, les fougres et les orties, bifurquent, se scindent...forment des bras. Puis, travers les busseroles et les ronceslgantes, les myrtilles et les mres, les bras cascadent pourfusionner en ruisseaux, en torrents. Enn, au pied des collines,mergeant entre les mlzes laricins et les pins sucre, les acaciaset les picas et puis la mosaque vert et bleu des sapins de Douglas , la rivire en personne franchit dun bond cent cin quante mtres... et l, regarde : voici quelle prend sesaises travers champs.

    Vue de la grand-route en surplomb du rideau darbres,elle est dabord mtallique comme un arc-en-ciel daluminium,un long copeau dalliage lunaire. De plus prs, elle se faitorganique, vaste sourire liquide aux gencives hrisses de pilotisbriss et pourrissants, lcume aux lvres. Dencore plus prs,elle saplanit pour devenir euve, aussi plate quune rue, grisecomme du ciment et tout entire faite de pluie. Aussi platequune rue tout entire faite de pluie, mme au plus fort de lasaison des crues, en raison dun chenal si profond et dun litsi rod : nul bas-fond pour crer des rapides reuant contre-courant, nul rocher pour agacer sa surface... rien qui indiquele mouvement sinon les grumeaux dcume jauntre tour-billonnant au vent dans leur drive vers la mer, et les troncsdresss de bosquets noys que le ot noir et silencieux fait ployer,tendus et tremblants.

    Une rivire lisse, dapparence calme, qui dissimule le cruelbiseau de son courant sous une surface lisse... apparemment calme.

    La grand-route longe sa rive nord, et les corniches, sa rive sud. Aucun pont ne lenjambe sur ses quinze premiers kilomtres.

    11

    Kesey BAT_MTL 12/08/13 09:30 Page11

  • Et pourtant, l-bas, ct sud, une vieille bicoque un tagerepose sur une structure bigarre de mtal enchevtr, de bois,de terre et de sacs de sable, tel un chassier emplum debardeaux, rement assis dans lenchevtrement de son nid.Regarde...

    La pluie passe en nappes devant les fentres. Elle se mle la fume vaporeuse qui monte dune chemine de pierremoussue vers un ciel en pente. Le ciel ruisselle de gris, et lafume, de jaune mouill. Derrire la maison, l-haut lorebroussailleuse de la montagne, ces couleurs se fondent dans lamasse venteuse si bien que le coteau lui-mme dgouline dunvert boueux.

    Sur la rive nue entre le jardin et le bord bourdonnant dela Wakonda, une meute de chiens pitine sans rpit, gmissantdune frustration froide et brutale, couinant et aboyant aprsun objet qui pendouille hors datteinte, qui sentortille et sedtortille au-dessus de leau, se balance, roide, au bout duneligne noue lextrmit dune grande perche en bois de sapinqui dpasse dune fentre ltage de la maison.

    Sentortillant puis, aprs un temps darrt, se dtortillantdans les bourrasques de pluie, deux ou trois mtres au-dessus du ot rapide, un bras humain, attach par le poignet(rien que le bras, regarde bien) et dchiquet hauteurdpaule, excute des pirouettes compliques, comme m parune danseuse invisible devant un public fascin (rien que lebras, qui tourne, l, au-dessus de leau)... spectacle linten-tion des chiens sur la rive, de cette satane pluie, de la fume,de la maison, des arbres et de la foule qui crie, excde, depuislautre ct de la rivire : Stammmper ! Va pourrir en enfer,Hank Stammmmmper !

    Et lintention de tous ceux qui auraient envie de regarder.

    lest, encore en amont sur la grand-route qui passe le col lendroit o torrents et ruisseaux sont toujours en train de rugiret de cascader, le secrtaire gnral du syndicat, Jonathan BaileyDraeger, descend depuis la ville dEugene jusqu la cte.Dhumeur trange en grande partie, il le sait, cause de lavre due une petite grippe , il sent son esprit tout la foiscurieusement drang et parfaitement lucide. Du reste, il

    12

    Kesey BAT_MTL 12/08/13 09:30 Page12

  • envisage la journe venir avec un mlange dallgresse et dedsarroi : allgresse, car il sapprte quitter ce bourbier gorgdeau ; dsarroi, car il a promis de partager le repas de Thanks-giving avec Floyd Evenwrite, le responsable de section Wakonda. Draeger ne sattend pas passer un aprs-midi trsagrable chez les Evenwrite les rares fois o il sest retrouvchez Floyd au cours de toute cette affaire Stamper, a na past une partie de plaisir mais il nen est pas moins de bonnehumeur : avec cette visite, nie laffaire Stamper, nie pour debon toute cette histoire du secteur Nord-Ouest, touchons dubois. Demain, il pourra repartir vers le Sud et laisser cette bonnevieille vitamine D californienne asscher sa chue irritation dela peau. On a toujours la peau irrite quand on vient par ici.Sans parler des mycoses qui vous atteignent jusqu la cheville.Lhumidit. Pas tonnant que parmi les gens du pays, chaquemois il sen trouve deux ou trois pour faire le grand saut dansla rivire soit on plonge, soit on pourrit sur pied.

    Et pourtant, nalement (il regarde le paysage inond quidle travers son pare-brise), la rgion na pas lair si dplai-sante, malgr toute cette pluie. Plutt calme, sans problme.Pas aussi douce que la Californie, mon Dieu a non, mais leclimat est sans aucun doute bien plus clment que sur la cteEst ou dans le Midwest. Et puis, cest une terre dabondance,donc il nest pas difcile de subsister dans le coin. Mme ce nomdorigine indienne, musical et paresseux, coule avec facilit :Wakonda Auga. Oua-kon-da-a-gaaa. Et ces maisons bties lelong du euve, certaines du ct de la grand-route, dautressur la rive oppose... elles ont lair trs agrables, pas du toutle genre quon simagine abriter une terrible dpression cono-mique. (Des maisons de pharmaciens et de quincaillers la retraite,monsieur Draeger.) Tous ces gens qui se plaignent des gravesennuis causs par la grve... ces maisons-l semblent raconterune tout autre histoire. (Des maisons de touristes en week-end etde vacanciers qui passent lhiver dans la valle et se font assez depognon pour venir se la couler douce auprs des saumons quiremontent la rivire en automne.) Pas vieillotes avec a, dans unergion quon pourrait croire un peu arrire. De jolies petitesproprits. Modernes, mais de bon got. Dans le style ranch.Avec sufsamment de terrain entre elles et la rive pour dven-tuelles extensions. (Avec sufsamment de terrain, monsieur

    13

    Kesey BAT_MTL 12/08/13 09:30 Page13

  • Draeger, entre elles et la rive pour laisser la Wakonda Auga rognerles quinze centimtres quelle rclame chaque anne.) Mais il y aune chose qui a toujours paru bizarre : aucune maison prs deleau ou plutt, aucune maison prs de leau lexception dela chue baraque des Stamper. On aurait pu penser quon auraitconstruit l par commodit. Voil une chose qui a toujours parutrange dans la rgion...

    Draeger fait tanguer sa grosse Pontiac dans les virages quilongent la rivire ; il se sent vreux, serein et repu, conscientdavoir beaucoup accompli ces derniers jours, et il songemollement une particularit que la maison qui lobsde trou-verait tout fait ordinaire. Ces maisons en connaissent un rayonsur lexistence au bord de leau. Mme celles qui ne serventque le week-end et lt ont retenu la leon. Voil longtempsque les vieilles, trs vieilles demeures construites en bardeauxde cdre et pin de Murray par les premiers colons au dbut du xixe sicle, ont t hisses sur des vrins puis hales loin deleau par des quipages de chevaux et de bufs lous desexploitations forestires. Ou bien, si elles taient trop grossespour tre dplaces, on les laissait labandon jusqu ce quellesbasculent tte la premire dans leau, leurs fondations rongespar les ots.

    Bien des maisons de pionniers furent perdues ainsi. Ils avaienttous voulu btir au bord de leau durant les premires annes,par commodit, pour se trouver prs de leur moyen de transport,leur grand chemin des eaux comme on peut le lire dans lesjournaux jaunis conservs la bibliothque de Wakonda. Lescolons staient empresss de rclamer des titres de propritsur les rives, ignorant que leur grand chemin avait pour maniede rogner ses berges et dengloutir tout ce qui sy trouvait. Il fallut longtemps ces pionniers pour apprendre connatrela rivire et ses manires. coute :

    Cest rien quune salet, une salet. Elle a emport mamaison lhiver dernier et ma grange cet hiver-ci, nom de dl.Les a bouffes toutes crues.

    Alors vous recommanderiez pas que je btisse prs deleau ?

    Je dirais pas que je le recommande et pas que je le recom-mande pas, ni lun ni lautre. Faites bien ce que vous voulez.Moi, je vous dis juste ce que jai vu. Cest tout.

    14

    Kesey BAT_MTL 12/08/13 09:30 Page14

  • Mais si cest bien vrai ce que vous dites, si la rivire slargitvraiment cette vitesse-l, alors rchissez, y a cent ans dea, y aurait pas eu de rivire du tout.

    Tout dpend de la faon que vous voyez les choses. Ellecoule dans les deux sens, pas vrai ? Alors peut-tre bien que cestpas la rivire quemporte la terre jusqu la mer comme ce quele gouvernement ils veulent nous faire croire ; peut-tre bienque cest la mer quemporte leau jusqu lintrieur des terres.

    Vingt dieux. Vous croyez a ? Comment a se pourrait-y, a ?

    Il leur fallut longtemps pour connatre la Wakonda Auga etcomprendre quils devaient prvoir de lotir en mnageant unezone de respect envers son apptit constant, cder une centainede mtres son avenir affam. Aucune loi ne fut jamais adoptepour imposer cette zone. Il ny en avait nul besoin. Tout lelong de trente-cinq bons kilomtres, depuis Breakback Gully, oelle jaillit en cascade travers les cornouillers en eur, jusquauxrivages envahis par les algues de la baie de Wakonda, o leseaux de son delta se mlent la mer, absolument aucune maisonne se dresse sur ses rives. Enn, absolument aucune maison nesy dresse, excepte cette chue bicoque, excepte cette seule et unique bicoque qui jamais na mnag la moindre zone de respect envers qui que ce soit et na que trs rarement cddeux ou trois centimtres, encore moins une centaine de mtres.Cette maison se dresse l o elle se dressait jadis ; elle na connuni les vrins, ni le halage, ni labandon qui et fait delle un htelenglouti pour loutres et rats musqus. On la connat dans lamajeure partie de louest de ltat sous le nom de la vieillemaison Stamper , mme parmi les gens qui ne lont jamaisvue, parce quelle slve comme un monument la mmoiredun lment gographique aujourdhui disparu, marquant lem-placement o se trouvait autrefois le bord de la rivire... Regarde :

    La maison savance en saillie dans leau sur une pninsulede fortune, sur une disgracieuse jete de terre consolide de touscts avec force rondins, cordes, cbles, sacs de toile pleins de ciment et de caillasses, conduites dirrigation, poutrelles devieux ponts mtalliques et rails de chemin de fer tordus. Desolides pices de bois blanc d peine un an sont poses en travers dantiques pilotis mangs par les vers. Des clous aux reetsargents tincellent aux cts de vieilles pointes tte carre,

    15

    Kesey BAT_MTL 12/08/13 09:30 Page15

  • couvertes de rouille. Des plaques de toiture en tle onduledpassent de la carcasse mtallique de divers vhicules. Desdouves de tonneaux renforcent des morceaux de contreplaquen lambeaux. Et cet amas htroclite est cel et fermementarrim la terre par un lacis de lins dacier et de chanes, quejoignent quatre cbles de chantier haute rsistance, cinq cen-timtres dpaisseur et cur de mtal, amarrs quatre grossapins derrire la maison. Ceux-ci sont protgs de la morsurecisaillante des cbles par des coffrages en tasseaux, et maintenuspar des haubans xs des pales dancrage en bois profond-ment ches dans le anc de la montagne.

    En temps normal, la maison en impose : monument de boiset dobstination qui na jamais battu en retraite devant linsidieuserosion ni cd au terrible courant des ots. Mais aujourdhui, la saison des crues, tandis que sur la rive oppose se masse unefoule de bcherons moiti ivres, que stationnent des voituresde presse et un vhicule de police, des camionnettes et des jeeps,des engins jaunes couverts de boue, et qu chaque minute denouveaux vhicules viennent se ranger le long de la berge entrela grand-route et la rivire, la btisse se donne littralement en spectacle.

    Draeger lve le pied linstant mme o il sort du viragequi rvle la scne sa vue. Oh, Seigneur , gmit-il, tandisque la sensation de bien-tre et daccomplissement disparatcompltement pour laisser place une mlancolie vreuse. Et quelque chose dautre : une sorte de mauvais pressentiment.

    Quest-ce quils ont fait, ces imbciles ? , se demande-t-il.Et il voit la bonne vieille vitamine D californienne lui chapperbrutalement, aspire par un tunnel de trois ou quatre nouvellessemaines de ngociations noyes sous la pluie. Oh merde !Quest-ce qui a bien pu se passer !

    Sa voiture sapproche en roue libre et il reconnat quelques-uns des hommes travers le va-et-vient des essuie-glaces Gibbons, Sorensen, Henderson, Owens, et la grosse masseavachie dans son survtement, cest sans doute Evenwrite tousbcherons, des syndicalistes quil a appris connatre au coursdes dernires semaines. Un rassemblement de quarante oucinquante, pas plus, certains accroupis dans labri trois mursservant de garage au bord de la route, dautres assis dans lesvoitures ou les camionnettes fumantes ranges sur la berge,

    16

    Kesey BAT_MTL 12/08/13 09:30 Page16

  • dautres encore installs sur des caisses sous un panneau publicitaire pour Pepsi-Cola, arrach de ses amarres et convertien petit auvent de fortune : socialisez 1, le got de la convi-vialit, vante la lgende sous une bouteille le...