«EUNOMIA» ET «EUDAIMONIA» A SPARTE - ?· 16 Nicolas Richer «Eunomia» et «eudaimonia» à Sparte…

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    10-Sep-2018

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<ul><li><p>Eunomia et eudaimonia Sparte 13Nicolas Richer</p><p>EUNOMIA ET EUDAIMONIAA SPARTE</p><p>INTRODUCTION. UNE RPUTATION FLATTEUSE</p><p>Vers 377 avant notre re 1, et au dbut de la Rpublique des Lacd-moniens 2, lexcellent connaisseur de Sparte quest Xnophon dcla-re: Mtant un jour mis songer que Sparte, une des cits les moinsriches en hommes (tn liganqrwpottwn plewn osa), avait ma-nifestement surpass toutes celles de Grce par sa puissance et sarenomme (dunatwtth te ka nomastotth n t =Elldi fnh),je me demandai avec tonnement comment la chose avait pu se fai-re. Mais, aprs avoir considr les institutions des Spartiates (t pi-thdemata tn Spartiatn), je cessai de mtonner. 2. Lycurgue,lauteur des lois (tn qnta atoj toj nmouj) dont le respect leura procur le bonheur (oj peiqmenoi hdaimnhsan), est un hommequi mmerveille et que je tiens pour un sage (sofn) parfait. Eneffet, sans imiter les autres cits, en prenant mme le rebours de laplupart dentre elles, il a rendu sa patrie suprieurement heureuse(edaimonv tn patrda pdeixen).</p><p>La squence logique dun tel passage est claire: dabord sont ta-blies des lois (nomoi); ces lois sont respectes (cf. peiqmenoi) parles citoyens; de ce respect naissent des epitedeumata (institutions</p><p>1 Nous retenons ici la datation propose par M. Meulder, La date et la cohrencede la Rpublique des Lacdmoniens de Xnophon, LAntiquit classique 58 (1989),pp. 71-87.</p><p>2 I 1-2; traduction F. Ollier, Lyon et Paris 1934.</p><p>Dike, 4 (2001), pp. 13-38</p><p>http://www.ledonline.it/dikehttp://www.ledonline.it/dike</p></li><li><p>Eunomia et eudaimonia SparteNicolas Richer14 15</p><p>dans la traduction de F. Ollier comme dans celle de P. Chambry 3);ces epitedeumata fondent le bonheur (hdaimnhsan, edaimonv)ainsi que la puissance et la renomme (cf. dunatwtth te ka no-mastotth) de Sparte.</p><p>Dans son commentaire 4, F. Ollier estime que lexpression de X-nophon par laquelle Sparte est dite tn liganqrwpottwn plewnosa serait force, si lon songe la multitude de petites cits quepouvait compter la Grce lpoque classique. Bien dautres citsque Sparte auraient eu moins dhabitants quelle-mme, riche dunmillier de citoyens environ au moment o crivait Xnophon. Enfait, cependant, il est vraisemblable que Xnophon ne considre pasla population civique de Sparte en termes absolus mais plutt, impli-citement, en relation avec limportante proportion des non-citoyens Lacdmone. Il conviendrait donc de comprendre en fait que Spar-te est frappe par une oligandrie marque, une faiblesse relative dunombre de ses citoyens par rapport au reste des habitants de la Laco-nie 5. En outre, si lon note la faon dont, selon le mme Xnophon 6,Critias, en 404, caractrise Athnes, dchue de sa puissance, par lefait quelle est la plus peuple des cits grecques (t poluanqrwpo-tthn tn =Ellhndwn tn plin e!nai), on peut considrer que lim-portance numrique dune population ne parat pas du tout Xno-phon comme un gage de puissance.</p><p>Cest dailleurs une conception semblable qui apparat, chez Pla-ton, une date proche de celle laquelle crit Xnophon: le fonda-teur de lAcadmie dclare en effet, dans la Rpublique 7, quune cittablie selon des prescriptions dtermines et qui se gouvernera sa-gement (cf. ok swfrnwj), sera la plus grande de toutes, [non pas]en renomme 8, mais la plus grande en ralit, ne ft-elle compose</p><p>que de mille guerriers. Les effectifs indiqus voquent passable-ment ceux du corps civique de Sparte au temps de la Rpublique 9,et on peut considrer que la grandeur prte Sparte par Xnophoncomme aussi par Platon 10, est cense reposer, aux yeux des deuxdisciples de Socrate, sur lexcellence de ses pratiques institutionnelles.</p><p>Pourtant, la rputation des Lacdmoniens tablie lpoqueclassique a t celle dun peuple dont le mode de gouvernementavait t excrable avant datteindre lquilibre. Nous considre-rons dabord ce point, dont lexamen permettra ensuite de saisir lebut attribu aux institutions de Sparte; nous voquerons enfin lesmoyens mis en uvre pour parvenir ce but.</p><p>UNE MISE EN PLACE GRADUELLE DE LEUNOMIA</p><p>Daprs Hrodote, tmoin du Ve sicle avant Jsus-Christ, Lacd-mone est cense avoir connu une volution politique relativementagite: le pre de lhistoire dclare en effet, quavant (prteron)lpoque o Lon et Agasicls rgnrent Sparte, les Lacdmoniensavaient t, presque de tous les Grecs, ceux qui avaient t rgis parles plus mauvaises lois (kakonomtatoi). Daprs Hrodote, Lonfut le quatrime roi aprs Polydore 11, et Agasicls le sixime aprsThopompe 12. Lon et Agasicls peuvent tre situs vers le milieudu VIe sicle 13, mais le terme prteron (avant) ne signifie pas que</p><p>3 Paris 1933.4 Ad loc., p. 21.5 Sur la disproportion entre citoyens et non-citoyens Sparte vers 397, cf. Xno-</p><p>phon, Hellniques, III 3,5.6 Hellniques, II 3,24.7 III 423a-b.8 Traduction R. Baccou, Paris 1966. . Chambry prfre traduire dune faon qui</p><p>nous semble plus plate (Paris, CUF, 1933): non seulement de rputation, mais de fait.Il nous semble que la traduction de R. Baccou rend mieux compte dun texte qui op-pose avec insistance lapparence la ralit (o t edokimen lgw, llj lhqjmegsth).</p><p>9 Cf. Xnophon, Hellniques, VI 4,15 clairer par VI 1,1 et VI 4,17, propos deseffectifs spartiates au temps de Leuctres (371). Cest aussi un millier de citoyens spar-tiates quvoque Aristote, Politique, I 1270a30.</p><p>10 Si on admet le sens propos par R. Baccou, on note que la rputation signalepar Xnophon est cense correspondre une ralit (Xnophon oppose un tempspass de puissance un autre temps, un prsent marqu par une faiblesse dabord nu-mrique), tandis que Platon fait fi de la rputation de surface pour ne retenir que laralit foncire suppose des choses.</p><p>11 Histoires, VII 204.12 Histoires, VIII 131.13 Cf. la chronologie de W.G. Forrest, A History of Sparta 950-192 B.C., Londres</p><p>1968 (rd. 1980), p. 21. Cette chronologie nest sans doute pas foncirement inaccep-table pour le VIe sicle (elle place la priode commune des rgnes de Lon et Agasi-cls en 575-560), mais elle doit pouvoir tre amende pour les priodes plus hautes:cf. V. Parker, The Dates of the Messenian Wars, Chiron 21 (1991), pp. 25-47, et Some</p></li><li><p>Eunomia et eudaimonia SparteNicolas Richer16 17</p><p>la kakonomia ait immdiatement prcd Lon et Agasicls, puisque,selon Hrodote mme, Lycurgue, auteur de leunomia ayant succd la kakonomia, aurait t loncle et le tuteur du roi agiade Lobotas,dont Polydore aurait t le sixime successeur (et Lon le dixime).</p><p>Peu aprs Hrodote, Thucydide dclare quant lui 14: [Spartesubit] les luttes les plus prolonges (stasisasa) que nous con-naissions . Et, au IIe sicle de notre re, Plutarque voque 15 lalicence et lanarchie (noma ka taxa) dont Sparte fut la proieavant Lycurgue, et ensuite 16 il mentionne le fait quaprs les rfor-mes de Lycurgue loligarchie [restait] trop forte et trop puissante en-core (kraton ti tn ligarcan ka scurn). Cette indicationsignale un facteur de trouble auquel il fallait encore remdier, aprsmme le temps de Lycurgue, qui est prsent comme lauteur dunerforme dcisive des pratiques laconiennes.</p><p>De fait, Hrodote dj 17 connaissait un oracle rendu par la Pythie Lycurgue: Tu es venu, Lycurgue, mon opulente demeure, cher Zeus et aux autres habitants des demeures olympiennes; jhsite sije proclamerai que tu es un dieu ou un homme; mais je te croisplutt un dieu, Lycurgue. Et lhistorien dHalicarnasse poursuit: Ilen est qui prtendent qu la suite de ces paroles la Pythie lui dictagalement la constitution tablie maintenant chez les Spartiates (tnnn katesteta ksmon SpartitVsi); mais, daprs les Lacdmo-niens eux-mmes, Lycurgue, lorsquil fut devenu le tuteur de Lobo-tas son neveu, roi des Spartiates, limporta de Crte (k Krthj ga-gsqai tata). Ds quil fut en possession de la tutelle, il changeaen effet tous les usages (metsthse t nmima pnta) et prit desprcautions pour quon ne transgresst pas les nouveaux. Puis(Met d) il tablit ce qui a trait la guerre, nomoties, trentaines,repas en commun; et aussi les phores et les grontes. 66. Cest ainsique les Lacdmoniens passrent un tat nouveau et furent rgispar de bonnes lois (enomqhsan).</p><p>Aprs Hrodote (et peu aprs Thucydide), Xnophon prte luiaussi un rle fort important Lycurgue, quil prsente comme unnomothte, notamment dans les expressions suivantes: Lycurgue,lauteur des lois (tn qnta atoj toj nmouj) 18; Voil donc peu prs les institutions que, comme nomothte, Lycurgue a tabliespour chaque ge (A mn on kstV likv nomoqthsen Lu-korgoj pithdemata scedn erhtai) 19; Lycurgue me sembleavoir fait uvre de bon lgislateur (Kalj d moi doke Lukor-goj nomoqetsai) 20. Nanmoins, cette conception est module parcertaines indications. Ainsi lit-on aussi 21: Ekj d ka tn tj fo-reaj dnamin toj atoj totouj sugkataskeusai, soit: Il estprobable que ces mmes hommes [scilicet les Spartiates les plus con-sidrables] ont aussi aid Lycurgue tablir le pouvoir de lpho-rie 22. Il est donc clair que, ds lpoque classique, existait lideselon laquelle les rformes institutionnelles connues par Sparteavaient pu tre le fruit dun effort men non pas seulement par unhomme mais par un groupe dhommes.</p><p>Une conception voisine apparat dans nos sources, selon laquellediverses institutions de Sparte sont attribues des individus dis-tincts: leurs actes auraient t successifs et complmentaires. Onconnat ainsi, par exemple, les propos de Platon qui, au milieu duIVe sicle, attribue Sparte trois lgislateurs successifs 23: Un dieuqui prenait soin de vous [scilicet des Spartiates] et qui, en prvisionde lavenir, fit natre chez vous deux rois jumeaux au lieu dun seul,a ramen lautorit des limites plus justes. Aprs cela, encore, unenature humaine unie une nature divine, voyant votre royaut tou-jours enfivre, mle la puissance raisonnable de la vieillesse laforce prsomptueuse de la race, en donnant au conseil des vingt-huit vieillards, dans les affaires importantes, mme suffrage quaupouvoir royal. Puis le troisime sauveur, voyant chez vous le pou-voir encore enfl et irrit, lui imposa comme un frein la puissancedes phores, quil rapprochait de la puissance attribue par le sort.</p><p>Dates in Early Spartan History, Klio 75 (1993), pp. 45-60; N. Richer, Les phores. tu-des sur lhistoire et sur limage de Sparte (VIIIe-IIIe sicle avant Jsus-Christ), Paris 1998,chap. 7.</p><p>14 Histoire de la guerre du Ploponnse, I 18,1.15 Lycurgue, 2,5.16 Lycurgue, 7,1.17 I 65-66 (traduction Ph.-d. Legrand, Paris, CUF, 1932, lgrement modifie).</p><p>18 Rpublique des Lacdmoniens, 1,2.19 Rpublique des Lacdmoniens, 5,1.20 Rpublique des Lacdmoniens, 10,1.21 Rpublique des Lacdmoniens, 8,3.22 Traduction F. Ollier modifie.23 Lois, III 691d-692a; traduction E. des Places, Paris, CUF, 1951, lgrement modifie.</p></li><li><p>Eunomia et eudaimonia SparteNicolas Richer18 19</p><p>Dans un tel texte, il convient de comprendre que le dieu qui estle premier intervenu est Apollon, ainsi quil apparat clairement audbut mme des Lois 24; la mention dune nature humaine unie unenature divine incite considrer que lauteur de la deuxime mesurepolitique bnfique a t Lycurgue, daprs les indications fournies,antrieurement Platon, par Hrodote 25; enfin, le troisime sauveurest nettement distinct du deuxime. Gnralement, lon estime que cetroisime personnage doit tre Thopompe; cest par exemple le casde F. Jacoby 26 ou de M. Nafissi 27. Cependant, W. Den Boer 28 nesti-me pas certain que Platon date du rgne de Thopompe ltablisse-ment de lphorie.</p><p>En tout tat de cause, il est probable que Platon prsente les faitssous une forme gradue, quaprs le dieu vient le demi-dieu, etquaprs celui-ci vient lhomme 29. Le personnage nest pas nommexplicitement par Platon mais, aussitt aprs avoir renvoy ce pas-sage des Lois, Plutarque 30 indique que les premiers phores furentnomms par le roi Thopompe. Si lon admet que cest lui quepensait Platon, on doit cependant relever que, dans la Lettre VIII 31, il</p><p>dclare que Lycurgue apporta, comme remde, linstitution de lagrousie 32 et le lien des phores, salutaire au pouvoir royal.</p><p>Il apparat donc que tantt, dans les Lois, Platon attribue ltablis-sement de lphorie un autre que Lycurgue, et tantt, dans la LettreVIII (en admettant lauthenticit de cette lettre), Lycurgue. Une tel-le contradiction peut rsulter dune hsitation de Platon attribuerltablissement de lphorie Lycurgue, Thopompe, Thopom-pe associ Polydore 33, voire ventuellement Chilon 34.</p><p>Si donc un mme auteur peut varier, il nest pas surprenant quedes auteurs divers puissent ne pas concorder dans le dtail, mais unpoint commun indniable aux textes de Platon comme dHrodote,de Thucydide ou de Xnophon est de tmoigner dune conceptiondynamique de lhistoire de Sparte. Une telle conception apparatdailleurs, non seulement dans des textes indiquant la mise en placeprogressive des pratiques de Sparte, mais encore leur dgnrescence.</p><p>LA DCADENCE DE SPARTE</p><p>Dans lavant-dernier chapitre de la Rpublique des Lacdmoniens,Xnophon parat fort critique lgard des Lacdmoniens de sontemps; il dclare en effet 35: Si lon me demandait si maintenant en-core les lois de Lycurgue me paraissent demeurer intactes (e kann ti moi dokosin o Lukorgou nmoi knhtoi diamnein), jenoserais, par Zeus, continuer le soutenir avec assurance. Et, aprsavoir prsent une argumentation dtaille, Xnophon conclut: Onne doit pas du tout stonner pourtant que la conduite des Lacd-</p><p>24 I 624a.25 I 65: cest le texte de loracle cit supra, p. 16. Cf. H.W. Parke - D.E.W. Wormell,</p><p>The Delphic Oracle, Oxford 1956, n 29 et 216. Cet oracle tait bien connu si lon enjuge par les allusions de Xnophon, Apologie de Socrate, 15 et de Plutarque, Lycurgue,5,4. Cf. G.R. Morrow, Platos Cretan City, Princeton 1960 (rd. 1993), p. 56 n. 47. Ilnous semble aussi que cest le cas de Lycurgue qui inspire Aristote lorsque expri-mant un point de vue thorique , le Stagirite voque le cas dun individu dont la su-priorit de vertu ferait de lui comme un dieu parmi les hommes (sper gr qen nnqrpoij), Politique, III 13,13; 1284a10-11.</p><p>26 Apollodors Chronik, Philologische Untersuchungen 16 (1902), p. 140. Sur lesuccs de cette opinion cf. P. Oliva, Sparta and her Social Problems, Amsterdam etPrague 1971, p. 124 et n. 5.</p><p>27 La Nascita del Kosmos. Studi sulla storia e la societ di Sparta, Naples 1991,p. 64 n. 138.</p><p>28 Laconian Studies, Amsterdam 1954, p. 199.29 Telle est lopinion de F. Kiechle, Lakonien und Sparta. Untersuchungen zur eth-</p><p>nischen Struktur und zur politischen Entwicklung Lakoniens und Spartas bis zum Endeder archaischen Zeit; Vestigia, t. 5, Munich 1963, p. 225 n. 1. LAthnien que fait parlerPlaton souligne, avec un humour caustique, que les Spartiates ont eu besoin dtresauvs trois fois.</p><p>30 Lycurgue, 7,1.31 354b. Cette lettre est souvent considre comme authentique: cf. P. Oliva,</p><p>Sparta, p. 124 et n. 1; J. Souilh, dans Platon, uvres compltes, t. XIII, 1, Paris, CUF,1926, p. XCVIII (la lettre daterait des environs de 352, ibidem, p. LVIII). Mais des</p><p>objections lauthenticit ont t formules aussi: cf. G.J.D. Aalders, The Authenticityof the Eighth Platonic Epistle Reconsidered, Mnemosyne 22 (1969), pp. 233-257, rsu-m par L. Brisson, dans Platon, Lettres, Paris, GF-Flammarion, 19942, pp. 235-236 (lesdiscordances de la Lettre avec les Lois sur les ori...</p></li></ul>