Extrait du "Mystère Tintin"

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    24-Jul-2016

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Extrait de l'essai de Renaud Nattiez sur les raisons d'un succs universel, intitul "Le Mystre Tintin", paru aux Impressions Nouvelles en janvier 2016.

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<ul><li><p>Les ImpressIons nouveLLes</p></li><li><p>LES IMPRESSIONS NOUVELLES</p><p>Renaud Nattiez</p><p>le mystre tintin</p><p>Les raisons dun succs universel</p></li><li><p>extrait</p></li><li><p>intrODUCtiOn</p><p>Jai deux familles : la mienne et les Tintin.Aucune uvre littraire ou artistique ne ma accom-</p><p>pagn depuis le plus jeune ge jusquaujourdhui comme Tintin. Aucune lecture na eu autant dinfluence sur mes gots, mes centres dintrt, mes choix professionnels. </p><p>Attirance pour la gographie et lexotisme lorsque, adolescent, les bourses Zellidja moffraient de jouer les reporters en herbe pour, Cuba ou au Mexique, tenter de me dcouvrir une me de journaliste. Marque indl-bile du Lotus bleu et du Sceptre dOttokar qui me poussait professionnellement une mobilit au Quai dOrsay et en Ambassade pour y vivre de lintrieur les mandres des relations internationales, y ctoyer des services secrets plutt moins redoutables que ceux du Marchal Plekszy-Gladz et affronter lors des moments de repos, les mouches ts-ts du lac Victoria ou les gorilles du Rwanda, aprs avoir got les charmes dune coop-ration enseignante dont le choix devait srement beau-coup, lui aussi, la dcouverte enfantine du monde, travers les pages de Tintin au Congo ou de LOreille casse. Mimtisme tonnant lorsque, remontant du Cameroun jusquen France par la route avec un ami, bord dune vieille Renault 12 break, nous tournions en rond pen-dant plusieurs heures, perdus dans le dsert nigrien, pas </p></li><li><p>[]</p><p>mcontents que le redoutable khamsin de Tintin au pays de lor noir nous ait pargns. Et comment oublier la troi-sime vignette de la page 62 du Temple du Soleil en des-cendant les rues de Cuzco et dAyacucho au dbut des annes 1970 ! trange sensation de lgret et dmotion la fois quand, flnant dans les rues de Bruxelles aprs dinterminables runions europennes, je mimbibais de lesprit des lieux o avait t conu le petit reporter.</p><p>Soif inextinguible de libert surtout, qui mentrane vouloir imiter vainement cette incarnation dindter-mination absolue quest le hros dHerg, sans parents, sans enfants, sans conjoint et quasiment sans ge ni sexe, oubliant, comme le disait Jules Renard, que tout le monde ne peut pas tre orphelin ! </p><p> la fameuse question de savoir ce que jemporte-rais avec moi si je devais vivre plusieurs mois sur une le dserte, la rponse jaillit immdiatement comme une vi-dence absolue : les 24 albums des Aventures de Tintin. Quelle autre uvre, en effet, peut-on relire des centaines de fois en y faisant de nouvelles dcouvertes, en y pre-nant sans cesse de nouveaux plaisirs ?</p></li><li><p>CHaPitre 1</p><p> leFFet De rel </p><p>Les histoires de Tintin ne sont pas vraies, mais mme si nous savons que Tintin et Milou nexistent pas, ils ont pour nous une paisseur incomparable, leur prsence au sein de notre univers nest jamais mise en doute ; ces his-toires correspondent parfaitement lexpression de lcri-vain amricain Philip K. Dick : La ralit, cest ce qui refuse de disparatre mme quand on a cess dy croire. </p><p>Quel est le terme appropri pour traduire cette impression de cohrence, cette crdibilit qui mane des Aventures de Tintin ? Si le mot ralisme est sou-vent employ pour rendre compte de la vraisemblance de luvre, du fait que le lecteur peut sy retrouver et perce-voir le monde ainsi dcrit comme sil sagissait du monde rel, ce terme cadre mal avec le parfum dirrationnel trs prsent dans certains pisodes (Vol 714 pour Sydney sur-tout, mais cest vrai aussi du diptyque Sept boules de cris-tal / Temple du Soleil), ainsi quavec laspect caricatural de plusieurs personnages ou le dessin du hros principal lui-mme. </p><p>Le terme de vrisme est souvent utilis. Jen retien-drai la dfinition largie qui stend toute expression artistique sattachant reproduire le plus fidlement la </p></li><li><p>ralit quotidienne. Ceci peut paratre paradoxal sagis-sant de fiction et daventures destines lorigine un jeune public, mais la premire caractristique des albums est justement de faire vrai par-del les exploits parfois surnaturels de Tintin.</p><p>Lexpression effet de rel employe par Roland Barthes est tout aussi adapte, grce la nuance appor-te par le mot effet1 . Elle dsigne un lment de texte littraire dont la fonction est de donner au lecteur lim-pression quil dcrit le monde rel. Ce concept per-met de justifier la prsence dlments descriptifs qui semblent dnus de valeur fonctionnelle pour lintrigue. Les exemples en sont multiples dans Tintin au niveau des images : pylne lectrique aperu par la fentre du train la deuxime case des Sept boules de cristal, por-traits accrochs au mur dans le salon ou les chambres de Moulinsart, plaques indiquant en tout petits carac-tres Rue du commerce et Rue Victor Hugo dans LAffaire Tournesol, etc. (Affaire, 38, II). Au thtre, leffet de rel, par opposition leffet dtranget, a pour objec-tif de donner la sensation au public dtre projet dans une scne de la vie courante ou, tout au moins, de lui donner limpression que ce quil est en train de voir est bel et bien vrai, quil ny a ni comdie, ni acteurs.</p><p>Il existe une connivence entre luvre et ses lecteurs qui est certainement une des cls du succs de Tintin : la faon dont les histoires sont racontes permet un accord, voire une osmose, avec limaginaire dun public extrme-ment large.</p><p>1. Roland Barthes, LEffet de rel , in Communications n 11, 1968, p. 84 -9.</p></li><li><p>Les rcits dHerg sont crdibles malgr les nom-breuses invraisemblances dont ils sont maills ; il faut donc supposer que cette crdibilit est induite par une technique narrative et un style graphique qui font oublier ces invraisemblances. Si les incohrences du pre-mier album (Tintin au pays des Soviets) ont souvent t releves, sans doute est-ce parce que lauteur navait pas acquis, en 1929, cette matrise qui lui permettra par la suite de faire passer lirralisme de certaines scnes. </p><p>Le diptyque lunaire est couramment prsent comme un modle de ralisme, y compris dans ses aspects les plus techniques. On croit lexpdition sur la Lune lensemble de laventure dgage une remarquable qua-lit de vraisemblance mme si les solutions adoptes au cours de la conqute de lespace qui allait se dvelop-per au cours des annes suivantes devaient se rvler assez diffrentes de celles voques dans la bande dessine</p><p>On trouve sur Internet une multitude de commen-taires qui ont relev des erreurs ou des aberrations tech-niques dans les albums (la faon dont la fuse vite lastrode ou lhypothse selon laquelle les Incas nau-raient rien connu des clipses par exemple). Tout cela est exact mais nenlve rien la cohrence globale de luvre, les invraisemblances tant comme absorbes , englouties dans la logique de lensemble.</p><p>Lirrationnel et linvraisemblable font partie int-grante de luvre. On aime les Tintin, parce quils sont comme du rel, mais ils ne sont en rien une copie, un dcalque du rel. Certaines scnes sont parfois surpre-nantes, voire exagres, elles ne sont jamais inexplicables, on comprend toujours ce quelles veulent dire. Cest un </p></li><li><p>autre monde qui a la mme force de ralit que notre monde.</p><p>Ce nest qu partir de LAffaire Tournesol quHerg prendra le temps de se dplacer, ce qui donnera la des-cription de la gare de Genve-Cornavin ou des bords du lac Lman une crdibilit tonnante. Mais les planches qui se droulent en Bordurie simposent nous avec la mme vigueur. Elles contribuent tout autant la construction du monde de Tintin 2. Comme le dit Umberto Eco propos de la vrit, sil est toujours pos-sible de douter de lexactitude rigoureuse de tous les vnements historiques comme le lieu de la mort de Napolon ou les circonstances de la disparition dHit-ler, nul ne peut remettre en question le suicide dAnna Karnine. Le ngationniste peut refuser la ralit des attentats du 11 septembre, mais pas celle dune entre cache du Temple du Soleil. La force incomparable de la fiction est dtre vraie simplement parce quelle est crite ou dessine.</p><p>1. Une Uvre caractrise par sa lisibilitLa conjonction de la lisibilit du graphisme, du rcit </p><p>et de la structure confre lensemble des Aventures de Tintin une unit datmosphre incomparable.</p><p>La lisibilit de limage partir du moment o Tintin est publi en couleur, </p><p>la nettet du graphisme est renforce par la qualit du support imprim. Les albums dHerg sortent objecti-</p><p>2. Titre du premier commentaire de luvre : Pol Vandromme, Le Monde de Tintin, Paris, ditions de la Table Ronde, 1994 (la premire dition de louvrage est parue chez Gallimard en 1959).</p></li><li><p>vement du lot. Le style pur de la ligne claire , qui culmine dans la forme du visage du hros principal, simple rond sans particularits, participe la dimension universelle de luvre.</p><p>Outre plusieurs autres raisons tenant tant au contenu qu la structure de ces albums, la dception ressentie par de nombreux tintinophiles la lecture de Vol 714 pour Sydney et de Tintin et les Picaros sexplique en partie par une volution du dessin des personnages : on a limpres-sion en observant le visage et les sourcils de Haddock ou de Tournesol que le trait perd de sa nettet, que la ligne se brise , provoquant la sensation inquitante dun monde moins rond (Vol 714, 4, II, 2 et 49, III, 3). Le lecteur familier de la nettet et de la rgularit du gra-phisme se sent dpays par ce glissement stylistique, qui cre une distance avec ce quil a coutume de recon-natre comme lidentit hergenne du dessin.</p><p>La lisibilit du rcitSi le concept de ligne claire sapplique en priorit </p><p>au dessin, il est indissociable du souci omniprsent de raconter une histoire avec le maximum de simplicit et de cohrence, pour quelle puisse tre comprise par tous les publics. </p><p>Dans plusieurs entretiens, Herg insiste sur limpor-tance pour lui de dlivrer, outre un dessin limpide, un rcit accessible : Je ne cherche peut-tre pas unique-ment raconter une histoire, mais je cherche avant tout raconter une histoire. Nuance Et la racon-ter clairement3. Paradoxalement, la clart ou le carac-</p><p>3. Numa Sadoul, op. cit., p. 68.</p></li><li><p>tre logique du rcit facilitent le travail dimagination du lecteur, la nettet favorise lvasion.</p><p>tant donn le foisonnement de personnages dam-bulant dans Tintin, la richesse et la varit des thmes abords ou des pays visits, on pourrait craindre un manque dunit du rcit ou, plus largement, de lat-mosphre manant des albums. Sil nen est rien, cest parce que lhomognit et la lisibilit de la narration confrent luvre dHerg une unit et une crdibilit tonnantes. La prsence de thmes comme la tlpathie, les voyages interplantaires ou lenvotement finissent par sintgrer nos systmes de reprsentation les plus courants.</p><p>[]</p></li><li><p>table Des matires</p><p>avant-propos 9Chronologie des Aventures de tintin 11introduction 131. Mais pourquoi donc Tintin a-t-il un tel succs ? 152. Questions de mthode 19</p><p>Premire partiele succs de Tintin est-il un malentendu ? 25Chapitre 1. leffet de rel 271. Une uvre caractrise par sa lisibilit 302. Une richesse de dtails qui incite la relecture 343. Un souci documentaire de plus en plus pouss 374. La cration dun monde 39</p><p>Chapitre 2. la facilit didentification 551. Lindtermination de Tintin 552. Lindtermination des lieux 743. Lindtermination temporelle 84</p><p>Chapitre 3. la Diversit des niveaux de lecture 991. Lauberge espagnole des registres multiples 992. La coexistence de registres contrasts 1093. La magie du retour lenfance 126</p><p>Chapitre 4. Un Objectif moral clair 1331. La pense boy-scout 1332. Une qute spirituelle ? 1433. Les mobiles secondaires , trame du scnario 148</p><p>Deuxime partieUne structure rassurante dont tintin est le gardien 173Mthode danalyse : faire parler la Structure 173</p></li><li><p>Chapitre 1. les albums canoniques : le retour du mme 1831. Situation initiale : laventure part du quotidien 1842. Le fait anodin est lorigine de lengagement de Tintin 1923. Tintin se met courir, nonce une phrase-signal : laventure dmarre 1994. Le dpart, passage oblig 2065. La longue ascension vers lobjectif : un rcit vertical 2116. Le succs final : joie de Tintin, hommage, gag dtendant, retour au pays 2487. LAlph-Art : retour au classicisme ou ultime pied de nez ? 264</p><p>Chapitre 2. les albums de jeunesse : tintin fait ses gammes 2711. Tout part dun voyage 2712. Le fait anodin est absent car inutile 2733. Pas dindicateur de basculement dans laventure 2754. Un dpart immdiat 2775. Un rcit linaire 2776. Un dnouement et un pilogue quasiment au point 282</p><p>Chapitre 3. les albums charnire : lapprentissage de la structure 2871. Du voyage au repos 2882. Lirruption du fait anodin 2893. Les deux indicateurs du dmarrage de laventure se mettent en place 2914. Les premiers dparts classiques 2935. Un rcit qui se verticalise 2946. Les lments canoniques du dnouement et de lpilogue sont prsents 298</p></li><li><p>Chapitre 4. les albums dviants : la rbellion de tintin 3031. Une situation initiale particulire : Vol 714 pour Sydney 3032. Le fait anodin nentrane pas lengagement dlibr de Tintin 3053. Un basculement dans laventure indpendant de la volont de Tintin 3074. Un dpart forc 3125. La passivit de Tintin 3146. Le scepticisme final 322</p><p>Conclusion 333annexes : tableaux rcapitulatifs 341bibliographie 355</p></li><li><p>laUteUr</p><p>Renaud Nattiez est n entre Paris et la Belgique, pen-dant la gestation dOn a march sur la Lune. Un secret de famille le contraint un exil varois peu avant la parution des Bijoux de la Castafiore. Aprs avoir exerc le mtier denseignant en Afrique, il clbre le 80e anniversaire de la naissance de Georges Remi par son entre lENA en 1987. Il occupe alors plusieurs fonctions dans lad-ministration, au ministre de la jeunesse et des sports et au Quai dOrsay o il sera en charge de lpineux dos-sier du conflit entre le Nuevo-Rico et le San Theodoros. Premier conseiller prs lambassade de France Kampala, il exerce un rle prpondrant dans le rchauffement des relations ougando-syldaves. Docteur en conomie, il est aujourdhui haut fonctionnaire au ministre de ldu-cation nationale, de lEnseignement suprieur et de la Recherche.</p><p>Les pantalons de Tintin lont attir vers les fairways o il ne se spare jamais de Gaston, son fidle terrier blanc. Il hberge galement trois flines siamoises, Sarah, Oriane et Smiramis. Le Don Jose Trujillo de LOreille casse a fortement suscit son intrt pour les civilisa-tions hispano-amricaines. Peu dou pour le jardinage, il voue une admiration sans bornes mile Vanneau. Igor Wagner a davantage transmis lauteur le dmon du jeu que la passion pour le piano : puisse-t-il ne pas finir comme lingnieur Franz Wolff</p></li><li><p>aUtres OUvrages sUr Herg ParUs aUx imPressiOns nOUvelles</p><p>Pierre SterckxTintin schizoEssai, 2007Jan Baetens</p><p>Cent ans et plus de bande dessine(en vers et en pomes)</p><p>Posie, 2007Jean-Marie ApostolidsDans la peau de Tintin</p><p>Essai, 2010Lettre HergEssai, 2013</p><p>Albert Algoud, Jean-Marie Apostolids, Dominique Cerbelaud, Benot Peeters, Pierre Sterckx</p><p>LArchipel TintinEssai, 2012</p><p>Benot Mouchart lombre de la ligne claire</p><p>Jacques Van Melkebeke entre Herg et JacobsEssai illustr, 2014</p><p>Olivier Roche et Dominique CerbelaudTintin. Bibliographie dun mythe</p><p>Essai illustr, 2014Lge dor de la bande dessine belge</p><p>La collection du Muse des Beaux-Arts de Ligecoordonn par Thierry Bellefroid</p><p>Essai illustr, 2015Benot Peeters</p><p>Lire TintinLes bijoux ravis</p><p>Essai, 2015</p></li><li><p> Je vous as...</p></li></ul>