Extrait du "Mystère Tintin"

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Extrait de l'essai de Renaud Nattiez sur les raisons d'un succès universel, intitulé "Le Mystère Tintin", paru aux Impressions Nouvelles en janvier 2016.

Text of Extrait du "Mystère Tintin"

  • Les ImpressIons nouveLLes

  • LES IMPRESSIONS NOUVELLES

    Renaud Nattiez

    le mystre tintin

    Les raisons dun succs universel

  • extrait

  • intrODUCtiOn

    Jai deux familles : la mienne et les Tintin.Aucune uvre littraire ou artistique ne ma accom-

    pagn depuis le plus jeune ge jusquaujourdhui comme Tintin. Aucune lecture na eu autant dinfluence sur mes gots, mes centres dintrt, mes choix professionnels.

    Attirance pour la gographie et lexotisme lorsque, adolescent, les bourses Zellidja moffraient de jouer les reporters en herbe pour, Cuba ou au Mexique, tenter de me dcouvrir une me de journaliste. Marque indl-bile du Lotus bleu et du Sceptre dOttokar qui me poussait professionnellement une mobilit au Quai dOrsay et en Ambassade pour y vivre de lintrieur les mandres des relations internationales, y ctoyer des services secrets plutt moins redoutables que ceux du Marchal Plekszy-Gladz et affronter lors des moments de repos, les mouches ts-ts du lac Victoria ou les gorilles du Rwanda, aprs avoir got les charmes dune coop-ration enseignante dont le choix devait srement beau-coup, lui aussi, la dcouverte enfantine du monde, travers les pages de Tintin au Congo ou de LOreille casse. Mimtisme tonnant lorsque, remontant du Cameroun jusquen France par la route avec un ami, bord dune vieille Renault 12 break, nous tournions en rond pen-dant plusieurs heures, perdus dans le dsert nigrien, pas

  • []

    mcontents que le redoutable khamsin de Tintin au pays de lor noir nous ait pargns. Et comment oublier la troi-sime vignette de la page 62 du Temple du Soleil en des-cendant les rues de Cuzco et dAyacucho au dbut des annes 1970 ! trange sensation de lgret et dmotion la fois quand, flnant dans les rues de Bruxelles aprs dinterminables runions europennes, je mimbibais de lesprit des lieux o avait t conu le petit reporter.

    Soif inextinguible de libert surtout, qui mentrane vouloir imiter vainement cette incarnation dindter-mination absolue quest le hros dHerg, sans parents, sans enfants, sans conjoint et quasiment sans ge ni sexe, oubliant, comme le disait Jules Renard, que tout le monde ne peut pas tre orphelin !

    la fameuse question de savoir ce que jemporte-rais avec moi si je devais vivre plusieurs mois sur une le dserte, la rponse jaillit immdiatement comme une vi-dence absolue : les 24 albums des Aventures de Tintin. Quelle autre uvre, en effet, peut-on relire des centaines de fois en y faisant de nouvelles dcouvertes, en y pre-nant sans cesse de nouveaux plaisirs ?

  • CHaPitre 1

    leFFet De rel

    Les histoires de Tintin ne sont pas vraies, mais mme si nous savons que Tintin et Milou nexistent pas, ils ont pour nous une paisseur incomparable, leur prsence au sein de notre univers nest jamais mise en doute ; ces his-toires correspondent parfaitement lexpression de lcri-vain amricain Philip K. Dick : La ralit, cest ce qui refuse de disparatre mme quand on a cess dy croire.

    Quel est le terme appropri pour traduire cette impression de cohrence, cette crdibilit qui mane des Aventures de Tintin ? Si le mot ralisme est sou-vent employ pour rendre compte de la vraisemblance de luvre, du fait que le lecteur peut sy retrouver et perce-voir le monde ainsi dcrit comme sil sagissait du monde rel, ce terme cadre mal avec le parfum dirrationnel trs prsent dans certains pisodes (Vol 714 pour Sydney sur-tout, mais cest vrai aussi du diptyque Sept boules de cris-tal / Temple du Soleil), ainsi quavec laspect caricatural de plusieurs personnages ou le dessin du hros principal lui-mme.

    Le terme de vrisme est souvent utilis. Jen retien-drai la dfinition largie qui stend toute expression artistique sattachant reproduire le plus fidlement la

  • ralit quotidienne. Ceci peut paratre paradoxal sagis-sant de fiction et daventures destines lorigine un jeune public, mais la premire caractristique des albums est justement de faire vrai par-del les exploits parfois surnaturels de Tintin.

    Lexpression effet de rel employe par Roland Barthes est tout aussi adapte, grce la nuance appor-te par le mot effet1 . Elle dsigne un lment de texte littraire dont la fonction est de donner au lecteur lim-pression quil dcrit le monde rel. Ce concept per-met de justifier la prsence dlments descriptifs qui semblent dnus de valeur fonctionnelle pour lintrigue. Les exemples en sont multiples dans Tintin au niveau des images : pylne lectrique aperu par la fentre du train la deuxime case des Sept boules de cristal, por-traits accrochs au mur dans le salon ou les chambres de Moulinsart, plaques indiquant en tout petits carac-tres Rue du commerce et Rue Victor Hugo dans LAffaire Tournesol, etc. (Affaire, 38, II). Au thtre, leffet de rel, par opposition leffet dtranget, a pour objec-tif de donner la sensation au public dtre projet dans une scne de la vie courante ou, tout au moins, de lui donner limpression que ce quil est en train de voir est bel et bien vrai, quil ny a ni comdie, ni acteurs.

    Il existe une connivence entre luvre et ses lecteurs qui est certainement une des cls du succs de Tintin : la faon dont les histoires sont racontes permet un accord, voire une osmose, avec limaginaire dun public extrme-ment large.

    1. Roland Barthes, LEffet de rel , in Communications n 11, 1968, p. 84 -9.

  • Les rcits dHerg sont crdibles malgr les nom-breuses invraisemblances dont ils sont maills ; il faut donc supposer que cette crdibilit est induite par une technique narrative et un style graphique qui font oublier ces invraisemblances. Si les incohrences du pre-mier album (Tintin au pays des Soviets) ont souvent t releves, sans doute est-ce parce que lauteur navait pas acquis, en 1929, cette matrise qui lui permettra par la suite de faire passer lirralisme de certaines scnes.

    Le diptyque lunaire est couramment prsent comme un modle de ralisme, y compris dans ses aspects les plus techniques. On croit lexpdition sur la Lune lensemble de laventure dgage une remarquable qua-lit de vraisemblance mme si les solutions adoptes au cours de la conqute de lespace qui allait se dvelop-per au cours des annes suivantes devaient se rvler assez diffrentes de celles voques dans la bande dessine

    On trouve sur Internet une multitude de commen-taires qui ont relev des erreurs ou des aberrations tech-niques dans les albums (la faon dont la fuse vite lastrode ou lhypothse selon laquelle les Incas nau-raient rien connu des clipses par exemple). Tout cela est exact mais nenlve rien la cohrence globale de luvre, les invraisemblances tant comme absorbes , englouties dans la logique de lensemble.

    Lirrationnel et linvraisemblable font partie int-grante de luvre. On aime les Tintin, parce quils sont comme du rel, mais ils ne sont en rien une copie, un dcalque du rel. Certaines scnes sont parfois surpre-nantes, voire exagres, elles ne sont jamais inexplicables, on comprend toujours ce quelles veulent dire. Cest un

  • autre monde qui a la mme force de ralit que notre monde.

    Ce nest qu partir de LAffaire Tournesol quHerg prendra le temps de se dplacer, ce qui donnera la des-cription de la gare de Genve-Cornavin ou des bords du lac Lman une crdibilit tonnante. Mais les planches qui se droulent en Bordurie simposent nous avec la mme vigueur. Elles contribuent tout autant la construction du monde de Tintin 2. Comme le dit Umberto Eco propos de la vrit, sil est toujours pos-sible de douter de lexactitude rigoureuse de tous les vnements historiques comme le lieu de la mort de Napolon ou les circonstances de la disparition dHit-ler, nul ne peut remettre en question le suicide dAnna Karnine. Le ngationniste peut refuser la ralit des attentats du 11 septembre, mais pas celle dune entre cache du Temple du Soleil. La force incomparable de la fiction est dtre vraie simplement parce quelle est crite ou dessine.

    1. Une Uvre caractrise par sa lisibilitLa conjonction de la lisibilit du graphisme, du rcit

    et de la structure confre lensemble des Aventures de Tintin une unit datmosphre incomparable.

    La lisibilit de limage partir du moment o Tintin est publi en couleur,

    la nettet du graphisme est renforce par la qualit du support imprim. Les albums dHerg sortent objecti-

    2. Titre du premier commentaire de luvre : Pol Vandromme, Le Monde de Tintin, Paris, ditions de la Table Ronde, 1994 (la premire dition de louvrage est parue chez Gallimard en 1959).

  • vement du lot. Le style pur de la ligne claire , qui culmine dans la forme du visage du hros principal, simple rond sans particularits, participe la dimension universelle de luvre.

    Outre plusieurs autres raisons tenant tant au contenu qu la structure de ces albums, la dception ressentie par de nombreux tintinophiles la lecture de Vol 714 pour Sydney et de Tintin et les Picaros sexplique en partie par une volution du dessin des personnages : on a limpres-sion en observant le visage et les sourcils de Haddock ou de Tournesol que le trait perd de sa nettet, que la ligne se brise , provoquant la sensation inquitante dun monde moins rond (Vol 714, 4, II, 2 et 49, III, 3). Le lecteur familier de la nettet et de la rgularit du gra-phisme se sent dpays par ce glissement stylistique, qui cre une distance avec ce quil a coutume de recon-natre comme lidentit hergenne du dessin.

    La lisibilit du rcitSi le concept de ligne claire sapplique en priorit

    au dessin, il est indissociable du souci omniprsent de raconter une histoire avec le maximum de simplicit et de cohrence, pour quelle puisse tre comprise par tous les publics.

    Dans plusieurs entretiens, Herg insiste sur limpor-tance pour lui de dlivrer, outre un dessin limpide, un rcit accessible : Je ne cherche peut-tre pas unique-ment raconter une histoire, mais je cherche avant tout raconter une histoi