Extrait Trafic 91

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    13-Dec-2015

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Extrait de la revue Trafic n91

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  • Aimer pour tre aim, cest de lhomme ; mais aimer pour aimer, cest presque de lange.

    ALPHONSE DE LAMARTINE

  • Nous remercions pour leur aide et leurs suggestions : Manuel Asn, Fernando Ganzo, Luce Vigo.

    En couverture : Fred Dorkel dans Mange tes morts de Jean-Charles Hue (prix Jean-Vigo 2014).

    Fondateur : Serge DaneyCofondateur : Jean-Claude BietteComit : Raymond Bellour, Sylvie Pierre Ulmann, Patrice RolletConseil : Jacques Bontemps, Leslie Kaplan, Pierre Lon,

    Jacques Rancire, Jonathan Rosenbaum, Jean Louis Schefer, Marcos Uzal

    Secrtaire de rdaction : Jean-Luc MengusMaquette : Paul-Raymond CohenDirecteur de la publication : Paul Otchakovsky-Laurens

    Revue ralise avec le concours du Centre national du Livre

  • TRAFIC 91

    Les dernires vacances par Mathieu Macheret . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5

    Trois divertimentos de Jean Paul Civeyrac par Jacques Bontemps . . . . . . . . . . 15 propos de Mon amie Victoria (2011-2014) par Jean Paul Civeyrac . . . . . . . . . 23

    Sacrs moteurs (Record du monde, 3) par Emmanuel Burdeau . . . . . . . . . . . . . 31

    Politiques de lamour par Rubn Garca Lpez . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 40Prsentation de Roco y Jos par Paulino Viota . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 50Lombre dune vidence par Manuel Asn . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 59LEspagne-temps. Contactos de Paulino Viota par Pierre Lon . . . . . . . . . . . . . . 66

    Meurtrire. Une performance de Philippe Grandrieux par Manuela Morgaine . 71

    Constellations. Sur Nostalgie de la lumire de Patricio Guzmnpar Pawe Moscicki . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77Problmes de classification. Quelques traits prsents dans quatre filmsdErmanno Olmi par Jonathan Rosenbaum . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 88

    Erotic Picnic par Herv Gauville . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 98

    Lenfant acteur dans le cinma de Roberto Rossellini par Elena Dagrada . . . . . 106Mon volcan / ton volcan par Mark Rappaport . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 115

    Le regard comme point de lumire et de mort. Le Chteau des Carpathesde Jules Verne par Raymond Bellour . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 132

  • Chaque auteur pour sa contribution, 2014. P.O.L diteur, pour lensemble

    ISBN : 978-2-8180-2121-7

    Traic sur Internet :sommaire des anciens numros, agenda, bulletin dabonnement

    www.pol-editeur.com

  • 5Les derniresvacancespar Mathieu Macheret

    A u premier jour du festival, la profession sest engouffre dans les quelques TGV bonds qui relient Paris Cannes, dans la transhumance annuelle de tout son corps . Drles de trains o personne nest inconnu et chacun se prte la rptition gnrale des entrecroisements incessants qui vont rythmer les dix prochains jours, dans les salles de projection, stands, soires, restaurants, botes, rues, plages, bureaux, terrasses et cafs de la Croisette. Drle dimpression de partir en colonie de vacances, une colonie hystrique et sous pression, avec ses exigences de productivit. La course est pratique : elle dure peine plus de cinq heures pendant lesquelles chacun grappille un peu davance, le nez riv sur son ordinateur portable, pour ignoler un emploi du temps, boucler sa grille de projections ou crire dj quelques textes.

    Pourtant, il existe encore quelques oiseaux rares pour faire le voyage en voiture et troquer les cinq heures imbattables du train contre huit neuf heures de conduite. La lgre conomie ralise sur le prix dun billet aller et retour ne sufit pas expliquer totalement la hausse de 40 % du temps de voyage et le retard pris sur lvnement. Quand on interroge lun de ces originaux, adepte du covoiturage, celui-ci fait une rponse surprenante : il ne peut pas se lasser de voir le paysage se transformer insensi-blement sur la route, et la rondeur du dcor bourguignon cder doucement le pas la torsion ivreuse des Cvennes et de larrire-pays provenal. La bascule est fascinante. Sil est certain quelle se produit quelque part vers Lyon, il nexclut pas cependant de surprendre un jour son point dinlexion, cette limite imperceptible o la France change de peau, mue relte par le miroitement soudain du Rhne, dont la course impertur-bable simpose massivement. Moment magique o la France traverse se dvoile, se dnude, montre sa pente, ses courbes, et rappelle den bas cette majestueuse vue vol doiseau de Jules Michelet. Les ilms seraient-ils, cette anne, capables de nous donner cette vue-l, au moins une fois : ce moment fugace o le pays chavire et se laisse surprendre, o lesprit dun monde apparat au dtour dun regard, dans llan dune course ou un coude du dcor, entre deux battements de paupires ?

  • 6Loin de Manhattan

    Ce qui ne cesse de surprendre, chaque anne, cest la faible reprsentation, en comptition comme ailleurs, du cinma amricain. On sait que leau de la Croisette, dans laquelle barbote la crme du cinma dauteur international, attire peu les distributeurs amricains, ceux-ci craignant le sceau dintellectualit qui risque de frapper irrmdiablement leurs ilms si jamais ils avaient le malheur dtre prims. On sait surtout que le plus grand festival au monde, et le plus expos, ne leur offre pas une rampe de lancement aussi eficace que Toronto, ou mme la Mostra de Venise, en meilleure prise avec la campagne des Oscars. Les quelques productions amricaines qui surnagent encore Cannes semblent stre gares en chemin, rebuts dun cinma quelles ne reprsentent plus qu dfaut, ou cobayes dune stratgie de communication contretemps.

    Passons rapidement sur laffreux The Homesman de Tommy Lee Jones, western frelat, ptri dacadmisme et de misogynie, qui ne travaille gure qu une chose : donner des gages damricainit. Foxcatcher, troisime long mtrage de Bennett Miller (Truman Capote, Le Stratge), qui traite de la relation entre un lutteur grco-romain sur le retour (Channing Tatum) et un richissime homme daffaires (Steve Carell), fait preuve dune mise en scne ininiment plus ine, par moments brillante, notamment lors des sances dentranement, o lagressivit des combattants (deux frres) se confond avec les gestes caressants de lamour. Mais le ilm est malheureusement victime de sa tentation de complexit, typique dun certain cinma trop conscient de son surmoi indpendant, si soucieux de nuancer son propos et sa vision du monde (de lAmrique) quil verse entirement dans la neutralit grisaillante, lindistinction idologique. Dommage, tant Le Stratge faisait preuve dun pragmatisme qui laissait aussi sa part leuphorie et mettait, pour ainsi dire, son intelligence en action. la Semaine de la critique, un petit bidule thorique it beaucoup de bruit, It Follows, second ilm de David Robert Mitchell. Cette relecture cinphile du cinma dhorreur des annes 1980 prtendit mettre jour le sous-texte, pourtant pas si secret, de celui-ci, savoir que le sexe hante et dcime ladolescence, interrompt sa grce suspendue.

    Le seul dfendre une position frontalement anti-hollywoodienne, tout en resserrant un peu plus son criture la racine dun langage classique, fut le canadien David Cronenberg, le plus lucide des cinastes en comptition, avec son glaant Maps to the Stars. Pourtant, au dpart, le ilm avait de quoi inquiter, en ce quil sinscrit la suite de rcentes ictions postmodernes sur le Hollywood contemporain Road to Nowhere de Monte Hellman (2010), The Canyons de Paul Schrader (2013) ralises avec des moyens alternatifs par danciennes gloires des annes 1970-1980, depuis recraches par le systme. Deux petites choses lisses, mines par laigreur (le cinma est mort), le mpris (il est dtenu par des crtins) et une prtention ringarde (limage sest diffracte sur une multiplicit de petits crans et la iction recouvre la ralit), venues de cinastes qui semblaient plus ruminer leur mise au ban quprouver une

  • 7vritable urgence de ilmer. Cronenberg, de la mme gnration queux, se serait-il lui aussi laiss aller la facilit, la critique par le petit bout de la lorgnette, voire au rglement de comptes ? Si Maps to the Stars transite bien par la satire, elle nest pas son objet premier, mais lorgane dune horreur bien relle, situe toujours deux doigts du trivial et du grotesque (donc du rire), et recouvrant une mutation plus profonde que portent en eux-mmes les personnages.

    Si le ilm, trs droutant, simplement fond sur une suite de conversations qui se contaminent mutuellement, apparut comme transitoire, cest quil est indissociable dun projet plus vaste, dont le virage radical fut ngoci par A Dangerous Method (2011) et poursuivi avec Cosmopolis (2012). Plus quune trilogie, cest un triangle que forment ces ilms conscutifs, dont le premier occuperait le sommet et les deux suivants la base. Dans A Dangerous Method, Cronenberg dcrivait la scission entre Sigmund Freud le rationaliste et Carl Jung le mtaphysique (pour aller vite), cartement de compas qui ouvrait en mme temps une drle de bote de Pandore : la nouvelle conscience psychanalytique amorant, par linterprtation concurrentielle du moindre signe, la sparation du sujet et de son image, de lvnement et de sa projection, du geste et de sa raison, entre lesquels viendraient se loger une foule dhypothses, du discours linini, de lergotage en roue libre. Cosmopolis nous rcuprait de lautre ct du sicle et de lAtlantique, Wall Street, et constatait que la furie interprtative avait dgnr en un gigantesque codage du monde (le capitalisme inancier), une pluie de chiffres qui traversait chaque seconde la tte dun trader en limousine. Maps to the Stars, situ quant lui sur la cte ouest, dans les rues et villas dun Los Angeles trangement phosphor par la photographie de Peter S