Géopolitique et frontières en Amérique Latine

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Article de Anne-Laure Amilhat-Szary

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    Gopolitique et frontires en Amrique latine

    Anne-Laure Amilhat-Szary

    Universit Grenoble I

    Pourquoi et comment lier gopolitique et frontires ? Ce qui nous in-tresse ici n'est pas de retracer l'histoire du trac de la carte politique de l'Amrique latine mais de nous attacher aux raisons, acteurs, ef-fets des tracs, interactions externes et internes que les dirigeants des tats et les peuples des frontires nouent autour d'elles, discours ou reprsentations qui les accompagnent ou les tayent1 . Cela semble d'autant plus intressant que surgit d'emble un paradoxe soulign par M. Foucher : les discours gopolitiques ou du moins placs sous l'gide de la geopoltica sont nombreux en Amrique latine, alors que le niveau des tensions internationales y est plutt rduit, cette production idologique tradui[sant] une certaine objectivation des pra-tiques spatiales des tats . L'Amrique latine contemporaine doit se lire comme l'hritage parfois conflictuel de la colonisation ibrique et du substrat indigne, mais surtout comme le legs d'tats relativement rcents, qui se sont forms avant que ne prenne forme la Nation. Cela y explique en partie la force du nationalisme, celui-ci se fondant en grande partie sur le territoire considr comme substrat du sentiment national. l'heure de la globalisation, le mouvement d'intgration continentale a pris une place importante sur ce continent, et ses spci-ficits peuvent tre lues l'aune de ces processus identitaires tout autant que politiques ou conomiques.

    1. M. Foucher, 1988, p. 48-49.

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    L'tat, les frontires et la Nation

    L'hritage colonial, fondement discut des tats indpendants

    Le partage du monde par des puissances, au nom du Roi et de l'glise

    Le dcoupage du nouveau monde est effectu par ceux qui vien-nent de s'en dclarer propritaires : la conqute a t mene au nom des rois, ceux-l rgnant du fait de Dieu. C'est donc la loi divine que l'on s'en remet pour officialiser la prise de possession et les titres de proprit qu'elle implique. Ds le retour en Espagne de C. Colomb (mars 1493), la porte de sa dcouverte est telle que les rois d'Espagne et du Portugal qui ont tous deux particip l'aventure sentent qu'ils n'ont pas les moyens de rgler, seuls et distance, le partage des fruits de la conqute. Ils dcident donc d'en appeler au Pape pour grer leur diffrend. C'est au pape Alexandre VI qu'il revient d'avoir propos une reprsentation linaire du partage de ce monde qui existe enfin, mme s'il est encore plat : il sera divis en deux par une ligne imaginaire qui passe 100 lieues l'est des Aores et du cap Vert (positionne sur le mridien du 20e degr de longitude ouest). Cette rsolution papale sert de fondement au Trait temporel sign Tordesillas le 7 juin 1494.

    La premire gopolitique du Nouveau Monde est celle de la riva-lit entre les puissances ibriques. La localisation du mridien dit de Tordesillas est en fait plus favorable aux Portugais que la ligne papale initiale : elle est situe 270 lieues plus l'ouest que dans le premier texte ( 370 lieues du cap Vert). Il semblerait que les connaissances gographiques de ces derniers, tant livresques que sur le terrain, leur ait permis de prendre cette avance. Leur avance se poursuit par la conjonction d'un semis de missions jsuites accompagnes de forts pour les dfendre (le trait des limites et conqutes sign Madrid en 1750, et rengoci San Ildefonso en 1777 lgalise cette avance).

    Le processus d'appropriation est long, du fait de l'tendue du terri-toire livr aux apptits de colons peu nombreux. Ce n'est qu'en 1500 que Pedro Alvares Cabral prend effectivement possession du Brsil au nom du Portugal et que, lors de son deuxime voyage (1501-02), Ame-rigo Vespucci reconnat le partage papal en dclarant la Patagonie et les terres australes proprits de la couronne d'Espagne. Les Espa-gnols ne parviendront faire la jonction entre leurs possessions atlan-tiques et pacifiques qu'en 1537. Le nom du nouveau continent n'appa-

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    rat d'ailleurs qu'en 1507 dans un livre, sur une carte de M. Waldseemller en 1512, en honneur A. Vespucci.

    La trace de la puissance : le maillage

    Les possessions espagnoles furent divises en vice royauts ds l'aube du 16e sicle : celle de Nouvelle Espagne d'une part (avec Mexico pour capitale) qui s'tendait sur l'Amrique du Nord, l'Amrique cen-trale et les Antilles, celle du Prou d'autre part (organise autour de Lima et s'tendant sur l'Amrique du Sud que l'on faisait remonter au Panama inclus). Cette organisation fut complte mesure que la prise de possession du continent s'intensifia : deux nouvelles vice-royauts furent cres au dtriment de celle du Prou, celle de Nou-velle Grenade (capitale Bogota) et celle du Rio de la Plata (Buenos Aires). Ct portugais, le souci administratif fut plus tardif et ce ne fut qu'en 1549 que la charge de gouverneur gnral fut cre, affect en rsidence Salvador de Bahia. Lorsqu'il fut remplac par un vice-roi en 1763, la capitale fut transfre Rio de Janeiro.

    L'interprtation courante de l'histoire coloniale ibrique a particip construire une reprsentation des dcoupages de l'espace dans le Nouveau Monde comme tant d'une grande stabilit. Elle dcoulerait du principe affirm lors des indpendances (au Congrs d'Angostura de 1819, runi sous prsidence de Bolivar) de ne pas remettre en cause le maillage antrieur. L'injonction uti possidetis (comme vous poss-dez, ainsi vous possderez) est de fait plus floue qu'il n'y parat. On pense souvent que les frontires latino-amricaines sont le legs direct du dcoupage de l'espace continental ralis par les empires ibriques. Si les capitales des nouveaux tats sont souvent les anciens centres du pouvoir colonial, il n'en va pas de mme pour leurs priphries. Une analyse de dtail1 rvle qu'en fait seulement 30 % des frontires in-ternationales reprennent des tracs antrieurs au 19e sicle, 10 % tant postrieurs l'ouverture du canal de Panama (1914). Cela impli-que donc que la grande majorit d'entre elles (60 %) ont t dfinies entre ces dates : leur ngociation est postrieure aux indpendances et rsulte d'ajustements mens par les nouveaux tats plutt que de l'h-ritage colonial.

    Ce dcalage est li plusieurs facteurs. Le premier est li l'enche-vtrement des limites coloniales, caractristiques de l'ancien rgime : des limites de nature diffrente (administratives mais aussi religieuses ou judiciaires, les audiencias) coexistaient sans se superposer. Le

    1. Chiffrage ralis par M. Foucher.

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    deuxime s'explique par le fait que la hirarchisation du dcoupage colonial fut loin d'tre toujours respecte : les limites de rfrence pour l'application de l' uti possidetis de jure furent souvent des lignes de partage de sous-entits du territoire espagnol (vice-royauts, audien-ces, capitaineries gnrales, provinces, gobernaciones et comarcas). Le troisime facteur repose sur le fait que ces limites coloniales taient rarement dtermines sur le terrain par un bornage prcis, et repo-saient sur une connaissance cartographique trs limite encore l'aube du 19e sicle. Le quatrime, et non des moindres, est constitu par l'exception brsilienne : toutes les dispositions que nous venons de dcrire ne s'appliquent pas en effet aux possessions portugaises qui ont connu un processus de colonisation / dcolonisation spcifique. La dtermination des frontires des tats issus de l'Empire espagnol et du Brsil a repos sur une adaptation pragmatique des principes d-crits ci-dessus, connue sous le nom d' uti possidetis de facto. La n-gociation se fit sur la base des lieux effectivement occups par les Por-tugais, qui avaient largement tendu leur zone d'influence dans le bassin amazonien.

    Une phase intrimaire : la vie phmre d'ensembles confdrs

    Il est important de garder en mmoire que la dissolution des empi-res ne se traduisit pas par l'mergence immdiate des tats qui for-ment la carte de l'Amrique latine contemporaine. On assista en effet une phase intermdiaire au cours de laquelle diverses tentatives de regroupements fdraux plus ou moins phmres virent le jour. D'une certaine faon, ces projets rejoignaient des idaux intgrationnistes exprims avant mme la fin de l'Empire espagnol, et purent s'exprimer de faon plus constructive dans la partie portugaise du continent.

    La dislocation de l'Empire espagnol est la consquence directe de la vacance du trne provoque par l'invasion de la pninsule Ibrique par Napolon, mais paradoxalement, le maintien de l'unit du Brsil aussi. Une majeure partie de la bourgeoisie crole allait saisir l l'occasion de se dbarrasser d'une tutelle qui grevait son dveloppement conomi-que. La restauration sur le trne de l'absolutiste Ferdinand VII ne fit qu'acclrer la consommation de cette rupture, dbouchant sur les combats devant mener aux indpendance dfinitives. Le sort de l'Em-pire portugais est li des ractions divergentes dans une situation similaire : voyant son royaume occup par les troupes napoloniennes, le prince rgent dcida de quitter Lisbonne pour Rio, dont il fit la capi-tale du royaume uni du Portugal, du Brsil et de l'Algarve. La crise

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    passe, il rentra Lisbonne laissant son fils diriger le Brsil rendu au rang de simple colonie, ce qui dplaisait fort la bourgeoisie locale. Ce dernier proclama en 1822 l'indpendance de la colonie sans que son pre Jean VI n'ait les moyens de contrecarrer ce projet, et il la trans-forma en empire (s'autoproclamant son premier empereur sous le nom de Pedro 1er), lequel dura jusqu'au renversement de Pedro II en 1899 marquant l'avnement de la Rpubliqu