Georg Lukacs Lettre a Alberto Carocci Sur Le Stalinisme

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Ce texte est la traduction du texte de Georg Lukács :Brief an Alberto Carocci * (1962) paru dans Forum, Österreichische Monatsblätter für kulturelle Freiheit [Forum, mensuel autrichien pour la liberté culturelle], 10e année, numéros 115-116, 117 (1963), pp. 335-357, pp. 407-411.Il occupe les pages 658 à 680 du recueil Schriften zur Ideologie und Politik [Écrits sur l’idéologie et la politique] (Luchterhand, Neuwied und Berlin, 1967). Il était jusqu’à présent inédit en français.

Text of Georg Lukacs Lettre a Alberto Carocci Sur Le Stalinisme

  • Georg Lukcs

    Lettre Alberto Carocci

    sur le stalinisme.

    1962

    Traduction de Jean-Pierre Morbois

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  • GEORG LUKCS, LETTRE ALBERTO CAROCCI SUR LE STALINISME.

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    Prsentation

    Un crit doit toujours tre replac dans son contexte. Cette lettre sur le stalinisme a t rdige peu de temps aprs le XXIIe congrs du P.C.U.S. dOctobre 1961 et avant que nclate au grand jour la grande divergence sino-sovitique. En avril 1957, alors mme quil rentrait de Roumanie o il avait t dtenu pour sa participation au gouvernement dImre Nagy, alors quil tait accus de rvisionnisme, Lukcs crit quil faut repenser beaucoup de problmes lis luvre de Staline. La raction contre cette uvre se prsente, dans le monde bourgeois, mais aussi maints gards, dans les pays socialistes, comme une rvision de la doctrine professe par Marx et Lnine. Nen doutons pas, tel est bien aujourdhui, pour le marxisme-lninisme, le danger capital . Il ajoute plus loin que Le rvisionnisme, c'est--dire le plus grave danger qui menace aujourdhui le marxisme ne peut tre combattu efficacement si lon ne soumet dabord le dogmatisme une vigoureuse critique, tout ensemble thorique et pratique 1. Si pour lessentiel, ce texte semble apprcier les aspects positifs des critiques formules contre Staline au XXIIe congrs, il met en garde contre la tentation de rduire celles-ci aux dfauts dune seule personnalit. Il faut aller bien au-del dans les analyses. Cest tout le systme qui a gnr ces phnomnes, cest lidologie qui en a dcoul quil faut mettre en cause. Il appelle revenir la richesse vivante du marxisme-lninisme, la philosophie du matrialisme dialectique.

    Jean-Pierre Morbois

    1 Georg Lukcs, La Signification prsente du ralisme critique, Paris,

    Gallimard, 1960, page 11 et 12.

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    Ce texte est la traduction du texte de Georg Lukcs : Brief an Alberto Carocci * (1962) paru dans Forum, sterreichische Monatsbltter fr kulturelle Freiheit [Forum, mensuel autrichien pour la libert culturelle], 10e anne, numros 115-116, 117 (1963), pp. 335-357, pp. 407-411. Il occupe les pages 658 680 du recueil Schriften zur Ideologie und Politik [crits sur lidologie et la politique] (Luchterhand, Neuwied und Berlin, 1967). Il tait jusqu prsent indit en franais.

    * Alberto Carocci, le rdacteur en chef de la revue italienne Nuovi Argomenti, avait organis une enqute loccasion du XXIIe congrs du P.C.U.S. (Octobre 1961). La lettre reproduite ici est la rponse de Lukcs Carocci. Elle a t publie pour la premire fois en 1962 dans Nuovi Argomenti (n 57-58). La premire version allemande est parue dans les numros rfrencs ci-dessus de Forum sous le titre : Lettre personnelle sur le stalinisme.

  • GEORG LUKCS, LETTRE ALBERTO CAROCCI SUR LE STALINISME.

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    Budapest, le 8 fvrier 1962. Cher Monsieur Carocci ! Jaurais t trs tent de vous donner une rponse approfondie aux problmes que vous soulevez dans vos sept questions, tant y est concentr quasiment tout ce qui proccupe nombre dentre nous depuis des annes. Malheureusement, les circonstances sont telles en ce qui me concerne que jai immdiatement d laisser tomber ce projet. Mais comme votre gard, je ne veux cependant pas totalement passer mes conceptions sous silence, je me contenterai dune simple lettre personnelle qui videmment na en aucun cas la prtention de traiter toutes les questions essentielles de manire systmatique. Je commencerai par lexpression culte de la personnalit . Je tiens naturellement pour une absurdit de renvoyer aux caractristiques individuelles dun homme la teneur et les problmes de toute une priode aussi importante au plan de lhistoire mondiale. Certes, lorsque jtais tudiant, on enseignait dans les universits allemandes : ce sont les hommes qui font lhistoire . Mme mon sociologisme simmelien et max-wbrien dalors suffisait pourtant me faire tout simplement sourire dune telle proclamation pathtique. Comment en serait-il donc aprs des dcennies dducation par le marxisme ? Ds ma toute premire raction, encore presque purement immdiate, au XXe congrs, je me suis tourn au-del de la personne vers lorganisation : vers lappareil qui avait produit le culte de la personnalit et lavait maintenu dans une reproduction sans cesse largie. Je me reprsentais alors Staline comme le sommet dune pyramide qui, en slargissant vers le bas, tait clairement constitue de petits Staline qui, vus den haut, taient les objets, les producteurs

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    vers le bas et les garants du culte de la personnalit . Sans le fonctionnement bien huil dun tel appareil, le culte de la personnalit serait rest un rve subjectif, un lment pathologique qui naurait jamais pu atteindre cette efficacit sociale quil a exerc pendant des dcennies. Il ntait pas besoin de trop rflchir pour se rendre compte quune telle image immdiate, sans pour autant tre fausse, ne pouvait donner quune reprsentation fragmentaire et superficielle de la gense, de lessence, et du fonctionnement dune priode significative. Pour des hommes qui pensent et se dvouent rellement au progrs surgit ncessairement le problme de la gense sociale de cette squence dvolution, ce que Togliatti, le premier, a trs justement formul en disant que les conditions sociales de la naissance et de la solidit du culte de la personnalit devaient tre dcouvertes, partir naturellement de la dynamique interne de la rvolution russe ; Togliatti ajoutait, trs justement aussi, que les sovitiques taient les mieux qualifis pour ce travail. Naturellement, il ne sagit pas seulement l dun problme historique. La recherche historique passe ncessairement par une critique de la thorie et de la pratique nes de la sorte. Et vrai dire jen tais convaincu ds le dbut cette tude approfondie devait dcouvrir tout ce quil y avait de faux dans lidologie lie au culte de la personnalit et dcoulant de lui. Il fallait quil en aille pour ces chercheurs de mme que pour Madame Alving dans Les revenants, dont Ibsen dcrivait ainsi le virage idologique : Je ne voulais toucher qu' un seul point; mais, celui-ci dfait, tout s'est dcousu. Et je vis alors que vos coutures taient faites la machine 2. Ce rsultat ne dpend pas en premire ligne de lattitude de ceux

    2 Henrik Ibsen, Les revenants, acte II, trad. M. Prozor, in Maison de poupe,

    suivi de Les revenants, Librairie acadmique Perrin, le livre de Poche, 1964, p. 224.

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    qui abordent la question ; cest la consquence organique du matriau trait. Aussi cette question est-elle reste jusqu aujourdhui ltat de simple postulat pour le vrai marxisme, et il est tout fait impossible que vous attendiez de moi, qui ne suis pas un connaisseur comptent de cette matire, que je vous donne ne serait-ce quune tentative de solution ; et encore moins dans une lettre qui doit ncessairement tre structure de faon encore plus subjective et fragmentaire que sil sagissait dun essai sur ce sujet. Toujours est-il que doit tre clair pour tout homme qui rflchit que le point de dpart ne peut tre que la situation intrieure et la situation internationale de la Rvolution proltarienne russe de 1917. Objectivement, il faut penser aux ravages de la guerre, larriration industrielle, au retard culturel relatif de la Russie (analphabtisme etc.), lenchanement des guerres civiles, des interventions, de Brest-Litovsk Wrangel etc. cela sajoute comme facteur subjectif souvent nglig la possibilit limite de Lnine de transposer dans la pratique ses justes vues. Comme ses rsolutions se sont pourtant imposes dans ce sicle, on est souvent enclin aujourdhui oublier quelles rsistances il a d en loccurrence surmonter dans le parti. Celui qui connait un tant soit peu lhistoire prcdant le 7 novembre, la paix de Brest-Litovsk, saura ce que lon entend par l. (Il a couru plus tard une anecdote sur Staline, selon laquelle il aurait dit, lpoque des dbats internes sur la paix de Brest : la tche la plus importante est dassurer Lnine une majorit fiable au Comit Central.) Aprs la mort de Lnine, la priode de la guerre civile et des interventions tait certes acheve, mais en particulier pour ces dernires, il ny avait pas la moindre garantie quelles ne puissent, chaque instant, se reproduire. Et larriration conomique et culturelle savrait comme un obstacle

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    difficilement surmontable pour une reconstruction du pays qui devait tre la fois une dification du socialisme et une garantie de sa dfense contre des tentatives de restauration du capitalisme. Les difficults internes au parti nont naturellement fait que saccrotre avec la mort de Lnine. Comme la vague rvolutionnaire qui avait dclench les vnements de 1917 tait passe sans pouvoir difier durablement la dictature du proltariat dans dautres pays aussi, il a fallu rsolument se confronter la question de ldification du socialisme dans un seul pays (arrir). Cest lpoque laquelle Staline savra tre un homme dtat important, visionnaire. La dfense efficace de la nouvelle thorie de Lnine sur la possibilit dune socit socialiste dans un seul pays contre les attaques, surtout de Trotski, reprsentait, cest ainsi quil faut le voir aujourdhui, le salut de lexprience sovitique. On ne peut pas bien juger historiquement la question de Staline si lon ne considre pas de ce point de vue les luttes de tendances au sein du Parti Communiste. Khrouchtchev a trait cette question de manire juste ds le XXe congrs. Permettez-moi maintenant une petite digression sur la signification de la rhabilitation. Indubitablement, tous ceux qui ont t perscuts, condamns, assassins injustement par Staline dans les annes trente et plus tard doivent tre blanchis de toutes les accusations imagines contre eux (espionnage, sabotage, etc.) Cela ne signifie cependant pas que par l, leurs vues errones doivent galement bnficier dune rhabilitation . Cela concerne en premier