Gerard Deledalle LE NEO-PRAGMATISME .Gerard Deledalle LE NEO-PRAGMATISME De la philosophie analytique

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  • Gerard Deledalle

    LE NEO-PRAGMATISME

    De la philosophie analytique qui laissait de cote l'engagement

    social, je n'avais retenu dans la premiere edition du present

    ouvrage, que ce qu'elle avait emprunte a l'esprit americain en debarquant outre-Atlantique: le "tour pragmatique", pour utiliser

    une expression devenue depuis a la mode. De fait, la philosophie analytique etait si peu americaine qu'il n'en reste pratiquement

    plus rien aujourd'hui - et que tous ceux qui comptaient alors dans

    le mouvement analytique, et pas seulement Quine et Wilfrid Sellars

    dont j'ai parle, ont rejoint, a leur suite, le pragmatisme. Deux types de ralliement me semblent devoir etre signales. L'un qui

    fit beaucoup de bruit et que je qualifierai de "pragmatisme a contre-coeur", se reclame de Dewey tout en lui reprochant de

    n'etre paspasse par le positivisme logique (ce qu'effectivement

    Dewey aurait pu faire), c'est celui de Richard Rorty. L'autre qui,

    sans negliger Dewey, est plus proche ·de Peirce, c'est celui ou se

    sont retrouves tout recemment Nelson Goodman et Hilary Putnam.

    A. Richard Rorty: Pragmatisme a contre-coeur ou pragmatisme du monde global de demain1 ?

    En 1967, Richard Rorty etait un "analyste" convaincu de l'espece

    "linguistique". "Par philosophie linguistique, ecrivait-il dans

    The Linguistic Turn. j'entendrai la conception selon laquelle les

    problemes philosophiques sont des problemes que l'on peut resoudre

    (ou dissoudre) soit en reformant le langage, soit en etudiant

    davantage le langage que nous utilisons aujourd'hui." 2 Dans

    Consequences of Pragmatism, le "tour" est joue: "Selon moi, James

    et Dewey [ ... ] attendaient au bout de la raute dialectique que la

    philosophie analytique parcourait"3 , avec l'"esperance sociale".

    Le pragmatisme apporte a Rorty ce a quoi, phiJosophe americain, il aspirait et que la philosophie analytique ne pouvait pas lui

    donner: la dimension ethique de l'engagement philosophique dans la

    "reconstruction de l'experience" contre la Philosophie.

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  • Ce "tour pragmatique" tient plus en fait epistemologiquement· du

    pragmatisme "magique" de William James - mais Rorty s'en defendrait

    - que du pragmatisme "logique" de Dewey, Rorty n'a pas de mots

    assez durs pour condamner la logique de Dewey, comme s'il voulait,

    ce faisant, pouvoir exalter, sans arriere-pensee, l'"esprit d'

    esperance sociale" de, l'auteur de Logique: la theorie de 1 'enquete.

    Ce que Rorty ne voit pas ou ne veut pas voir est que la logique

    est, pour Dewey, le moyen de la realisation de cette esperance.

    C'est pourquoi je qualifie le pragmatisme de Rorty de "pragmatisme

    a contre-coeur", et cela pour deux raisons. La premiere est qu'il

    est "dualiste" de coeur: la logique, necessairement formelle, d'un

    cote, et donc toujours analytique, et le social, de l'autre, qui

    est de l'ordre de l'epanchement irraisonne, voire irrationel,

    simple "volonte de croire". La deuxieme raison est que Rorty con-

    tinue a donner la primaute au langage sur l'experience, comme si

    le langage n'etait pas une experience.

    Que Rorty ait commis un contresens majeur concernant la pensee de

    Dewey ne semble pas, quand on lui en fait la remarque, ebranler

    ses convictions. 11 avoue ne pas avoir relu Dewey avec beaucoup

    de soin, espere le faire un jour, reconnait avoir admire James et

    fort peu Dewey4 , mais s'en tient a ce qu'il a dit, a savoir que

    si "Dewey fut une force morale tres puissante dans la vie ameri-

    caine pendant plusieurs decades", ce ne fut pas "parce qu'il fut

    pousse par une nouvelle dynamique philosophique, ni parce qu'il

    possedait un gadget methodologique". C'etait simplement qu'il

    "avait le nez pour sentir ce qui se passait et le genie pour le

    decrire en' termes qui faisaient eclater le "bloc des conventions" 5".

    Que Rorty ait tort historiquement est indeniable. Le Dewey qu'il

    nous presente n'est pas celui dont l'esperance sociale reposait

    sur la logique de la transaction. Faut-il a tout prix revenir au

    Dewey historique? Que le Dewey historique transcende l'histoire

    est un point de vue que je partage avec d'autres 6 . Mais la philo-

    sophie globale de demain, pour pragmatique, experimentale et demo-

    cratique, qu'elle ne puisse manquer d'etre, doit-elle s'incarner

    dans ce pragmatisme-la? Rorty ne le pense pas et son argumentation

    ne manque pas de force, meme si elle peut ne pas convaincre. La

    creativite n'est pas affaire de methode: ni Galilee, ni Darwin, ni

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  • Martin Luther King, n'eurent recours a une methode eprouvee et

    "authentique" pour faire ce qu'ils firent. En appeler a la methode

    de Dewey, c'est en appeler a un autre "bloc de conventions", ce

    bloc en quoi elle s'est figee en impregnant l'esprit americain,

    "taute la lie de la pensee deweyenne - tout ce fatras concernant

    la methode scientifique" 7 , Rorty dixit.

    Pour creer la philosophie de demain, il faut prendre exemple sur

    Dewey et, comme lui, faire eclater le "bloc des conventions", fut-

    ce contre lui-meme, car il est devenu la nouvelle tradition, la

    nouvelle Philosophie. La science d'aujourd'hui n'est plus la

    "science unifiee" d'hier. L'idee d'une science "naturelle", la

    nature se prolongerait-elle en culture, comme le veut Dewey, n'est

    plus de mise. Cette epistemologie positiviste, "maintenant que les

    positivistes plient bagages et filent a l'anglaise, on devrait les

    encourager a l'emporter avec eux" 8 . L'Amerique pourrait alors,

    avec son neo-pragmatisme, asseoir sur une base critique dont Rorty

    chercherait volontiers le modele chez Foucault et Habe~mas, l'espe-

    rance sociale du monde global de demain.

    B. Le pragmatisme epistemologique: Nelson Goodman et Hilary Putnam

    Le souhait de Rorty va dans le sens du pragmatisme traditionnel,

    dont il exaspere l'un des traits: le pluralisme que confortent les

    prises de position epistemologiques de Thomas Kuhn et de Paul

    Feyerabend et, pour celui-ci, jusqu'a l'absurde. Si le debat est

    ouvert, le principe est assure. Des autres traits du pragmatisme,

    celui que ne semble pas partager Rorty, a savoir le realisme,

    qu'il soit experimental a la Dewey ou "quasi-ontologique" a la

    Peirce, a trouve une autre expression chez deux epistemologues

    americains: Nelson Goodman et Hilary Putnam. La question centrale

    est celle des fondements: la science et, partant, la philosophie

    sont elles nominalistes ou realistes? Le positivisme logique et

    la philosophie analytique etaient nominalistes. Ce qu'il en reste

    chez Rorty le pose en antifondamentaliste 9 . Mais Peirce et Dewey

    l'etaient aussi, puisque la realite n'est pas deja-la: elle est

    a faire.

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    1

  • La conversion de Nelson Goodrnan au pragrnatisrne le conduit a se poser la question et a tenter de repondre a la question en des terrnes que Peirce ne desavouerait pas. D'une part, parce que,

    cornrne Peirce, Goodrnan s'attaque a la vieille enigrne de l'induction qui reduisit Hurne au scepticisrne; d'autre part, parce que sa SO-

    lution qui ressernble fort a celle de Peirce, le sauva, cornrne elle sauva Peirce, du scepticisrne, par le biais d'un pluralisrne garanti

    par la cornrnunaute des chercheurs. 10 Que Goodrnan se dise "relati-

    viste" et "irrealiste", s'explique par son passage par la philo-

    sophie linguistique. 11 ne faut pas y voir une profession de foi

    forrnaliste. Seule la forrnalisation qui paie en dividendes pra-

    tiques trouve rnaintenant grace aux yeux de Goodrnan.

    Le livre de Goodrnan sur l'induction: Fact, Fiction and Forecast

    qui parut en 1954, est devenu un classique conternporain, cornrne

    le dit Hilary Putnarn dans la Preface11 a la quatrierne edition qui date de . 1983. Goodrnan rnodifia son texte a chaque edition, pour repondre aux questions nornbreuses que sa theorie soulevait.

    Hurne se dernandait de quel droit pretendre que ce que nous in-

    ferons a partir de cas observes continuera a etre vrai dans des cas non encore observes. Goodrnan repond que tout ce que l'on peut

    dire d'evenernents non encore observes en se fondant sur quelque

    ensernble d'observations que ce soit, est egalernent justifie.

    Le problerne de la justification de l'induction consiste a deter- rniner les inferences qui sont valides et celles qui ne le sont

    pas. 11 ne differe pas de celui de la deduction: la validite se

    justifie par la conforrnite aux regles. Cornrnent cela se passe-il

    pour l'induction dont les regles doivent payer en dividendes

    pratiques? Goodrnan illustre sa position en proposant ce qu'il

    appelle le g r u e p a r a d o x que nous traduirons par le

    "paradoxe du veu". Soit un nouveau predicat "veu" defini cornrne

    s'appliquant "a toutes les choses exarninees avant! seulernent dans le cas ou elles sont vertes et aux autres choses seulernent dans

    le cas ou elles sont bleues". "Vert" et "bleu" sont absolurnent

    interdefinissables avec "veu" et "blert" (bleu avant ! ou vert apres). Ainsi "vert" est tout ce qui est "veu" avant ! et "blert"

    apres.