G©rard Genette - Pierre-­â€Henry Frangne

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Gérard Genette: la philosophie de l’artcomme «pratique désespérée», conclusion d'un colloque consacré à Gérard Genette

Text of G©rard Genette - Pierre-­â€Henry Frangne

  • rivista on-line del Seminario Permanente di Estetica anno III, numero 1

    pag. 7

    Aisthesis pratiche, linguaggi e saperi dellestetico 1/2011 www.aisthesisonline.it

    Grard Genette: la philosophie de lart comme pratique dsespre

    Pierre-Henry Frangne

    Etant donn le rseau inextricable de relations qui com-pose le monde de lart, aucune uvre [] ne se suffit elle-mme, ni ne se contient elle-mme: la transcendance des uvres est sans limites. (Genette [1996]: 238)

    Je voudrais donner mon intervention la forme dune conclusion notre colloque, aux

    communications et aux discussions qui lont constitu pendant deux jours et demie.

    Pour ce faire, je ne voudrais pas produire une rflexion ni trop serre ni trop technique

    comme vous lavez tous fait sur lontologie de luvre dart, sur le mode dexistence de

    certains arts ou de certaines uvres, sur lattention, lapprciation, le jugement ou

    lexprience esthtiques. Je voudrais simplement envelopper dun seul mouvement de

    pense luvre de Genette de faon en produire une interprtation densemble per-

    mettant de relier son travail critique, son travail dlaboration dune potique, son u-

    vre philosophique et, pourquoi pas, ses tentatives littraires voues au seul plaisir dune

    criture non thorique, subjective, et dont la subjectivit ludique et ironique sexacerbe

    comme dans le romantisme allemand, comme chez Nietzsche ou comme chez Valry

    dans lindtermination, louverture et les dplacements de textes fragmentaires.

    Afin de produire cet enveloppement et de construire cette interprtation sous la

    forme dune hypothse, je voudrais poser une question qui sarticule sur cette prsence

    qui nous a occupe tout au long de notre colloque, celle dune philosophie de lart e-

    xtrmement analytique, discriminante, argumente et cultive, dune philosophie de

    lart non systmatique mais extrmement typologique articulant de faon circulaire

    comme Genette le dit la fin de La relation esthtique lanalyse des modes dexistence

    des uvres dart lanalyse de lexprience subjective de ces uvres. Ma question est

    ainsi: est-ce quil ny pas toujours eu chez Grard Genette, et depuis ses premiers arti-

    cles des annes soixante, un souci philosophique fort, une inquitude philosophique cer-

  • Pierre-Henry Frangne, La philosophie de lart comme pratique dsespere

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    taine, une certaine conception de la philosophie de lart adosse des principes qui

    sexplicitent dans les deux tomes de Luvre de lart? Ma question en engendre une au-

    tre: quelle est la nature de cette philosophie de lart qui se veut explicitement aussi lu-

    cide et dsillusionne que possible afin, dun ct de dsamorcer limpressionnisme ou

    lmotivisme esthtique telle quon en trouverait les justifications chez Rousseau, et,

    dun autre ct, de dgonfler les idoles mtaphysiques ou spculatives que la tradition

    philosophique continentale ramorcerait ou regonflerait perptuellement depuis Platon

    ou plutt depuis le noplatonisme? Cette dflation la fois psychologique et mta-

    physique perptuellement nonce, pratique ironiquement et presque mchamment

    exprime dans Luvre de lart, cette dsacralisation qui fait dire aussi Genette la fin

    de Fiction et diction lart est une activit humaine parmi dautres, et il ny a pas tou-

    jours lieu de tirer une montagne de cette souris (Genette [2004]: 233), ne sont-elles

    pas le signe renvers de la prsence souterraine mais effective dune partie de la pense

    genettienne contre laquelle Genette lutte constamment parce quelle ne saurait tre ra-

    dicalement dracine si lon me permet ce jeu de mots? Cette part indracinable de la

    pense genettienne nest-elle pas justement cette philosophie de lart contre laquelle

    Genette lutte constamment et qui fait de cette lutte un combat possdant un double ca-

    ractre: un combat contre soi-mme dabord et comme je viens de lindiquer, un

    combat incessant ensuite, une pratique dsespre comme le disait Mallarm (2003:

    67) de la lecture parce que face au mystre du texte, son ouverture, son indtermi-

    nation, cette lecture fait irrmissiblement lexprience dun travail infini, dun mouve-

    ment indfiniment reconduit, jamais garanti ni achev, jamais certain mais toujours in-

    stable que Genette appelle curieusement aprs Sartre alors quil le critique toujours

    une transcendance, une transcendance dans limmanence du texte et de son atten-

    tion lui: une transcendance tombe dans limmanence selon lexpression mme de

    Sartre reprise par Genette (Genette [1996]: 62)?

    Ce nest pas que Genette se soumettrait au principe selon lequel luvre dart est le

    mouvement dexpression dune pense subjective (Rousseau) ou dune ide objective

    (Hegel) que lon aurait interprter. Ce nest pas que Genette demeurerait attach in-

    consciemment lide selon laquelle lart dvoilerait dans une sorte de fulgurance

    mystique le substratum mtaphysique du monde. Ce nest pas enfin quil resterait se-

    crtement fidle lide selon laquelle lessence de lart est de manifester ou

    dexprimer lessence du monde selon cette tche ontologique propre aux thories que

    Jean-Marie Schaeffer a nommes thories spculative de lArt (Schaeffer [1992]: 11).

    Cest que malgr, ce travail critique, analytique et que Genette appelle au dbut des an-

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    nes 70 au sujet de la littrature une science (Genette [1972]: 11) afin de sortir dune

    relation seulement affective au texte, malgr une dmarche effectue dabord dans le

    cadre dune critique structuraliste, puis dans le champ dune potique pragmatique, en-

    fin dans la perspective de la philosophie dobdience amricaine et Goodmanienne, G-

    rard Genette continuerait de dvelopper une philosophie de lart attache lide dun

    monde de lart spar, spcifique, autonome, se donnant lui-mme ses propres lois.

    Ce monde, il essaye den dcrire les mcanismes internes mais aussi den dterminer le

    statut ontologique. Ni compltement fait dobjets physiques et matriels, ni complte-

    ment fait dides, ce qui est tout fait classique pour un lecteur de Hegel et de Husserl,

    Genette essaye de montrer que ce monde de lart comme espace intermdiaire ente

    sur la spatialit du langage littraire est constitu didalits (Genette [1994]: 103,

    115).

    Que le travail de Genette soit marqu ds le dbut par un projet philosophique qui

    na fait que crotre tout au long des quarante ou cinquante ans de sa production, je crois

    que cela se voit par la nature de la critique littraire quil met en uvre dans les trois vo-

    lumes des Figures. Car sa critique, participant de ce que lon appelait lpoque la

    nouvelle critique, est ce quil nommait lui-mme dans Figures III, une mtacritique (Ge-

    nette [1972]: 9). Cette mtacritique nest pas une critique empirique interprtant un te-

    xte particulier considr comme lexpression dune subjectivit particulire sise dans

    une poque, une socit ou une culture particulires. Elle est, dans le dploiement m-

    me de son effort de lecture, une rflexion sur elle-mme qui suppose une certaine ide

    du texte, de la lecture et de la littrature, ide quelle se donne pour tche dexpliquer

    cest--dire de dplier. A rebours du romantisme qui dplaa lattention des formes et

    des genres (attention qui la premire fut celle dAristote) vers des individus crateurs

    et qui produisit, comme chez Sainte-Beuve de faon paradigmatique, une psychologie

    de luvre (Genette [1972]: 10) impliquant le dialogue dun texte et dune psych

    consciente et/ou inconsciente, individuelle et/ou collective, cratrice et/ou rceptrice,

    la critique thorique genettienne porte son attention sur la nature et les fonctionne-

    ments de luvre littraire en de ou au-del de la particularit psychologique de son

    auteur, de la particularit des conditions historiques de son mergence et mme de la

    particularit du systme de relations, de diffrences et de significations en lequel une

    uvre littraire consiste. Luvre ne saurait tre un objet clos, achev, absolu et par-

    fait que la critique traditionnelle se donne ncessairement pour tche de motiver par

    lanalyse de la dcision (peut-tre arbitraire) ou les circonstances (peut-tre fortuite)

    qui linstaure et que mme la pense structuraliste cherche motiver, cest--dire

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    dlimiter, justifier et mettre en mouvement, par les lois de structure dont elle repre

    les procdures. Le statut duvre npuise pas, dit Genette, la ralit, ni mme la litt-

    rarit du texte littraire (). Le fait de luvre (limmanence) prsuppose un grand

    nombre de donnes transcendantes elle, qui relvent de la linguistique, de la stylisti-

    que, de la smiologie, de lanalyse des discours, de la logique narrative, de la thmati-

    que des genres et des poques, etc. () Il faut donc admettre la ncessit, de plein exer-

    cice, dune discipline assuman