G©rard Ostermann Anorexie : emprise familiale ou famille ... G©rard Ostermann, professeur de th©rapeutique-m©decine

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Grard Ostermann, professeur de thrapeutique-mdecine interne, psychothrapeute. 1. B. Blanchard, tude de la fonction du symptme dans lanorexie mentale, mmoirede matrise de psychologie clinique, Bordeaux 2, 2001.

Los, cest moi.La graisse, la peau et tout ce qui se greffe au-dessus, cest lextrieur,

cest mauvais cest mal. D. Audrey, patiente anorexique 1.

Un certain usage des thrapies systmiques de lanorexiementale a laiss croire la culpabilit intrinsque des familles dansles troubles des conduites alimentaires. Il est actuellementreconnu que toutes les familles ne sont pas dysfonctionnelles,mais il est certain que les patient(e)s issu(e)s de familles pertur-bes ont tendance dvelopper une volution peu favorable et cefacteur est dautant plus lourd que lanorexique est jeune. lop-pos dune dmarche culpabilisante, il nous semble essentiel deconsidrer les parents comme allis du traitement en valorisant lescomptences familiales toutes les tapes de celui-ci. Le vcutraumatique des parents li la sparation ne slimine pas quandla cause disparat et lapproche thrapeutique se doit de prendreen compte la dimension conflictuelle sous-jacente.

Anorexie : emprise familialeou famille en prise

Grard Ostermann

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Quelques ides fortes tout dabord autour de lanorexie : la nourriture est souvent un point sensible sur trois gnrations ; lanorexie a t la meilleure solution trouve par la personnepour tenter de sortir de son impasse : cest une sorte de grve dela faim . Lenfermement dans une conduite de refus est lultimedfense dune identit menace deffondrement ; lanorexie est une manire de sopposer quand on ne sait pasdire non ! ce qui a chang ces vingt dernires annes, cest que lon prenden compte le symptme (la toxicomanie du jeune) et lentouragefamilial ; il y a toutefois un paradoxe : danne en anne et chaque foisque lon dmontre un peu mieux que les familles ne sont paspathognes et nont rien de particulier par rapport une popula-tion tmoin, on a de plus en plus dtudes qui montrent que cesten travaillant avec la famille quon a le plus de chances de voirmerger une issue favorable.

Lanorexie mentale a certes toujours exist, mais lexplosionsociale des troubles des conduites alimentaires remonte la findes annes 1960, moment o limage de la femme a chang radi-calement (avec le rle des mdias visuels). Lanorexie est une pinedans le pied du mdecin dans la mesure o lon a du mal laissermerger une vision densemble qui nous permette daider cesjeunes filles en grande souffrance.

Lanorexique dbarque dans cette faon dtre au monde demanire brutale et, on le sait, cette coupure est extrmementdstabilisante pour lentourage. Les anorexiques sont dun coupoccupes par tout autre chose. ce moment particulier de lado-lescence, une proccupation vient prendre possession de leur viequelles vont traduire dans ce symptme et qui va occuper toutela place.

Pour les parents, ce qui est particulirement douloureux, cestde voir sinstaller une situation contre laquelle ils ne peuvent rien :leur fille est isole derrire un mur de repli, alors que son anorexiementale tmoigne dune souffrance physique et psychique. Lasymptomatologie est visible en famille, aux repas, elle fait peur. Toutest essay : la gentillesse, le poing tap sur la table, la feinte indiff-rence, la sollicitude, mais toutes ces tentatives restent sans effet.Leur fille ne parvient pas rtablir un comportement naturel etsimple lgard de lalimentation. Lincomprhension mutuellerend la communication de plus en plus complique. La morosit,

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2. F. Galinon, clinique Castelviel, 31240 Saint-Jean3. C. Mondiet-Colle, Lorganisation psychique de lanorexie mentale lpreuve duRorschach, mmoire de matrise de psychologie clinique, Bordeaux 2, 1999.

linquitude, la dsolation, la dpression envahissent la scnefamiliale. Quelque chose de perdu semble irrcuprable.

Cette pathologie complexe quest lanorexie sexprime juste-ment par une attaque des liens : celui entre le corps et la psychtout dabord, par la destruction progressive dune enveloppe char-nelle qui en vient rapidement porter les stigmates dune souf-france qui signore.

Comme le propose trs justement Franoise Galinon 2,lanorexie mentale de la jeune fille est un arrt sur image. Ds ledbut de la maladie, les liens affectifs se rtrcissent en peau dechagrin autour de la famille. Les jeunes filles ne sortent plus, ellestravaillent. Elles passent des heures dans leur chambre, assises, lenez dans leurs cahiers. Elles ne voient pas que le temps passe,que la journe scoule et que, peu peu, la vie sarrte en elles.Dans leur tte, il ny a plus dimages : elles ne rvent plus surleurs livres. Elles ne sont plus dans la vie, elles sont dans la survieet la survie, ce nest pas la vie.

Lanorexie mentale parat en ce dbut de sicle rencontrer unsuccs mdiatique. De nombreuses missions de tlvision lui sontrgulirement consacres, dans lesquelles le spectateur attentif peutrelever la mise en place dune version psychosociologique de lapathologie o le qualificatif de mentale est contest au profitdune dfinition plus identitaire. Le corps mdical, psychiatrique,psychologique, contraint constater son impuissance devant lavalence nigmatique de laffection, laisse la place. Le trouble sorga-nise : des adolescentes viennent la tlvision tmoigner de leurexprience, amorant pour certaines une carrire de Miss Anorexieprometteuse de miraculeuses tournes dans les lyces et collges ;dautres missions prennent directement en charge des jeunes endifficult via leur standard tlphonique 3.

Le tout est mix sous le terme lgant de nouvelles addic-tions, sorte de trou noir du ciel de la consommation, et dontP. Jeammet dnonce lattachement promouvoir un dni dupathologique par le culturel. Lanorexie mentale serait-elle, commelhystrie au sicle dernier, le terrain dlection de la rencontredune pathologie et dune socit dans une figuration rciproque ?

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Serait-elle laspect outrancier dune recherche du corps idal ? Simanger est un acte social (manger cest parler avec les autres, ditBrillat-Savarin), chez lanorexique, il y a quelque chose qui ne veutpas parler, la parole est comme ampute.

Lanorexique exhibe son corps, lexpose, le jette dans la rela-tion. Il existe mme des sites Internet qui font la dangereuse pro-motion de lanorexie (pro-ana). Et en mme temps, par unparadoxe qui na pas fini de nous tonner, lanorexique se dsoli-darise de son tre matriel, en refusant de satisfaire ses besoinsles plus lmentaires, ce qui tend vers la ngation de la ralit dece corps-prison. Lorsque les mres sont par exemple contaminespar la peur de lobsit et subissent la pression mdico-dit-tique, toute la symphonie de loralit en est infiltre. La nourri-ture dans sa ncessaire quotidiennet, absorbe par chacundentre nous, va revtir soudainement le masque dune inqui-tante tranget par lenchevtrement organique du corps et delaliment, que ce soit sous le sceau du bon usage ou dans le secretdferlement des pulsions et ce sont des Histoires sans faimdans lesquelles la nourriture est soit absente (anorexie), soit tropprsente (boulimie) ; histoires qui paraissent aussi sans fin, tantleur volution sera parfois longue, imprvisible, rechutes, sta-lant sur plusieurs annes.

Ce qui est important avec la question des troubles desconduites alimentaires, cest quil y a infiniment dangles de vuepossibles. En effet, cest un ensemble de signes, de symptmes.Au dbut, ce nest pas vraiment une maladie de se priver demanger ou de manger trop, mais a le devient car le corps estatteint, et pourtant ce qui compte cest la personne qui vit a.

Pour Pascal Quignard, lanorexie est lanachorse elle-mme.De son enfance, lauteur se souvient dune nurse qui prfrait lireque le chrir. Priv dune affection quelle portait aux mots pluttqu lenfant quil tait, il devient anorexique : Ma gorge se serresoudain, voquant ces heures o je ne parlais pas encore. Ellesmasquent un autre monde qui se drobera toujours ma qute.Une espce de sanglot sec faisait suffoquer le haut du corps. Je nedglutis plus. Je ne souffris plus quune fourchette ou une cuillersapprochent de mes lvres.

Lattraction quexercent sur moi les livres est dune naturequi restera toute ma vie plus mystrieuse et plus imprieusequelle peut le sembler dautres lecteurs. Vite, vite, je repose le

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4. P. Quignard, Les ombres errantes, Paris, Gallimard, Folio, 2002.5. P. Quignard, Vie secrte, Paris, Gallimard, Folio, 1998.6. E. Bidaud, Anorexie mentale, ascse, mystique, une approche psychanalytique, Paris,Denol, 1997.7. C. Combe, Soigner lanorexie, Paris, Dunod, 2002, et Comprendre et soigner laboulimie, Paris, Dunod, 2004.

vieux livre color l o je lai pris Je me dtourne de ltal dulibraire. Je ne puis plus parler 4.

Anorexie et aphonie, prcise Isabelle Meuret, sont les deuxmamelles de lauteur, qui affiche dentre de jeu sa mfiance lgard des aliments et des mots. Un morceau de la pomme origi-naire est rest coinc au centre de sa gorge.

Pascal Quignard propose encore dans Vie secrte 5 sa propredfinition de lanorexie :

Oreg, cest tendre la main, implorer, viser, tuer. Lanorexia refuse de tuer, de prendre, de tter, de prier.Lanorexia refuse le sein, repousse le sexe, rejette la religion,

se coupe de la socit. Lanorexie est lanachorse elle-mme. Le rapprochement entre lanorexie et lascse parat mainte-

nant plus vident. En effet, les deux conduites consistent en la pri-vation volontaire dun plaisir ou