Click here to load reader

GOLLIER, Théophile. Revue d'Ethnografie 1

  • View
    220

  • Download
    0

Embed Size (px)

DESCRIPTION

gollier

Text of GOLLIER, Théophile. Revue d'Ethnografie 1

  • Thophile Gollier

    Revue d'ethnographieIn: Revue no-scolastique. 11 anne, N42, 1904. pp. 183-203.

    Citer ce document / Cite this document :

    Gollier Thophile. Revue d'ethnographie. In: Revue no-scolastique. 11 anne, N42, 1904. pp. 183-203.

    doi : 10.3406/phlou.1904.1837

    http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/phlou_0776-5541_1904_num_11_42_1837

  • REVUE D'ETHNOGRAPHIE 183

    n. 2H). L'ordre interne et proprement substantiel prexiste donc cette ncessit physique de se dvelopper dans le lieu, que lui cominu- niq liera l'acte quantitatif. Je signale aussi, dans son trait de V Eucharistie, la dispute iH, section 1, n 21.

    D'ailleurs, il ne faut pas oublier la distinction tablie par Suarez entre Pellet formel premier et l'effet formel second de la quantit. Par le seul l'ait de son inhesion la substance, la quantit lui com- iimiique-t-elle l'extension locale? Non, rpond Suarez : le mode d'etre de la quantit du corps eucharistique de Notre-Seigneur, en l'ait foi. Il invoque en outre la ncessit, pour tout acte cre et potentiel, d'tre assist de la Vertu divine, pour passer son elfet formel second : Si Dieu refuse miraculeusement cette assistance, la quantit imprimera bien dans la substance une tendance positive la pris^ de possession du lieu: mais, parce que Dieu ne favorise point de sou concours l'expansion actuelle de cette tendance, celte expansion demeurera Ptat de tendance sans passer Pacte second. Ik1 mme, par des arguments, tour tour thologiques et philosophiques, arguments que saint Thomas avait dj mis en pleine lumire!, il dmontre qu'on ne saurait prouver la rpugnance objective d'une quantit spare le tout sujet d'inhsion. D'une part, en effet, la seule aptitude Pinhsion est de l'essence de l'accident. D'autre part, Dieu peut, par sa Vertu, suppler l'appui que la substance prtait l'accident quantitatif. Mais, M. Nys n'a formul aucune critique sur ces dernires propositions de Suarez ; je m'abstiendrai donc moi-mme de les exposer plus au long.

    Eugne Lakusse.

    IV.

    REVUE D'ETHNOGRAPHIE.

    (iharg par le (iouvernenient belge d'une mission au Japon, nous avions tudi pendant deux ans de l!)00 I!M)2 l'ethnographie de l'Extrme-Orient. Au cours de nos explorations dans le Hokkaido, nous emes l'occasion de faire la connaissance des vaillants pionniers amricains qui se htaient d'tudier, comme nous, les derniers Anos, pauvre peuple l'agonie. De passage l'an dernier aux Etats-Tnis, les ethnographes de l'autre ct de l'Atlantique et spcialement M. Koihler, directeur de la section des arts graphiques du Salmal Museum, avec une amabilit tout amricaine, se mirent

  • 184 TH. GOLLIEH

    notre disposition. Bibliothques, collections, inuses, nous pmes tout visiter sous la direction aussi claire que bien\ cillante de leurs administrateurs respectifs.

    On sait que depuis quelque vingt ans l'ethnographie a conquis les faveurs du public lettr. On a vu se fonder partout des instituts, des socits, des chaires et des revues dans le but d'tudier et d'enseigner la nouvelle science. On compte actuellement, tant dans le Nouveau-Monde que dans l'Ancien, 48 tablissements au caractre ethnographique avec un personnel de 74 professeurs, lecturers, instructors ou aide-professeurs. En 1902, le nombre des revues d'ethnographie s'levait 05.

    Nous pensons tre agrable aux lecteurs de la Reoun Nv-Scolas- tique, en leur donnant grands traits une esquisse de l'ethnographie, de l'organisation de son enseignement, de ses principales tendances et des rsultats acquis au point de vue scientifique.

    I.

    LUIS'IOIH DE L ETII1SOGRAPH1E.

    On a dit avec beaucoup de raison que le sicle qui vient de finir avait t le sicle des rvolutions. Ces rvolutions, toutefois, n'ont pas l apprcies de la mme manire. Dans le domaine politique, d'aucuns prtendent qu'elles ont fait faillite ; dans le domaine scientifique elles nous ont ouvert des horizons et des perspectives que nos pres ne souponnaient mme pas. Peu fcond au point de vue de l'exercice de la pense pure, des sciences philosophiques, ce sicle a t pour les historiens le sicle par excellence, pour les sociologues et les ethnographes le sicle fondateur.

    Le xixe sicle a mis l'Europe en possession du momie. L'antiquit n'avait connu que le monde grec et romain, les sicles suivants ne s'occuprent que du monde moderne, le xixe sicle a connu et le xxe sicle connatra encore davantage le monde de l'humanit. Cette prise de possession du globe, tant dans le temps que dans l'espace, a t effectue par l'ethnographie. D'une part, dans le temps, on a ressuscit le vieux pass de l'Orient, on a fait revivre les antiques civilisations de l'Egypte, de l'Assyrie, de la Phnicie, de l'Arabie et de l'Extrme-Orient. Nous avons pu suivre ainsi, l'iiiver dernier, au Muse du Louvre et au Muse (Juimet Paris, des cours de droit public chalden, assyrien et japonais l'instar des cours de droit public europen, donns dans nos universits. Demain, peut-tre, on donnera au Trocadro et au Musum du Jardin des (Mantes,

  • REVUE D'ETHNOGRAPHIE 1^5

    dans la section du D* Hamy, un ensemble de leons sur le droit priv des Iroquois, des Australiens ou des Fugiens.

    D'autre part, dans l'espace, pour la premire fois, on est arriv avoir une vue synthtique de rhuinanit. Que de peuplades jadis inconnues l'Europe lui ont t rvles pendant le sicle coul ! Que savait-on jadis des Australiens, des Polynsiens, des Indiens, des Fugiens et de toutes les peuplades de l'Afrique centrale? Que savait-on de leurs murs, de leurs coutumes, de leurs institutions, de leur religion? L'Europe ignorait jusqu' leur existence, pour un grand nombre d'entre eux ! Que l'on compare les ouvrages d'un de Brosses, d'un (Joguet, d'un lord Kaniej avec ceux d'un Keane ou d'un Ratzel, et on aura une ide exacte des progrs raliss.

    Qu'est-ce donc au juste que cette ethnographie, la dernire venue parmi les autres sciences et dont les rsultais ont une si vaste porte? l'ne telle question peut paratre oiseuse. Mais cependant, en fait, elle se trouve justifie par les luttes ardentes dans lesquelles l'ethnographie a pris naissance et par les incertitudes qui dominent encore son sujet dans certains milieux. Son nom, son objet, ses divisions, ses mthodes, tout cela a t combattu et est encore trs discut aujourd'hui. On a ni jusqu' son existence en tant que science propre, ayant son objet et sa mthode propres. Les uns la confondent avec l'anthropologie. Ainsi Wallace en prsentant au public l'ouvrage de Westermarck, lit dans sa prface : J'ai rarement lu discussion plus complte ou plus philosophique des problmes anthropologiques les plus difficiles et les plus intressants la fois d1). N'est-ce pas encore Lubbock qui prtend que l'anthropologie et l'ethnographie ne sont qu'une seule et mme chose? A la runion tenue Ipswich, en 181)5, parla British Association for the advancement of science, le professeur Flinders Ptrie, prsident de la section d'anthropologie, dclarait qu'on ne pouvait donner une dfinition adquate de la nouvelle science, que tout ce qu'on pouvait faire tait d'en dlimiter la sphre d'influence...2). Pour l'cole d'anthropologie de Paris, oppose l'cole officielle reprsente jadis par de Qualrefagf\s et aujourd'hui par son brillant successeur M. Hamy, l'ethnographie n'est qu'un chapitre de l'anthropologie, et elle ne peut pas tre autre chose .

    Os incertitudes n'ont rien qui doive nous surprendre. Nombre

    V Westermarck, History of human Marriage, p. I. London, 1881. 2/ Report of the British Association Jor I&Q5, p. 8l(J.

  • 186 TH. GOLLIER

    de sciences leurs dbuts ont eu surmonter les mmes obstacles. Ainsi aujourd'hui encore on peut trouver beaucoup d'conomistes pour lesquels l'objet de la sociologie n'est qu'un mythe, et les thories organicistes de Schaei'lle, de Lilienfeld et de Spencer ont fait ((lie pour beaucoup d'esprits, la sociologie n'est qu'une cration subjective de l'intelligence humaine. Il n'y a pas longtemps, un des grands conomistes des Etats-Unis prtendait que l'enseignement de la sociologie dans les universits amricaines devait tre subrog l'autorisation de tous les professeurs d'conomie politique. Les causes de ces prventions hostiles sont trop connues pour que nous les rappelions. L'ethnographie a t en butte des difficults analogues. L'imprcision de son objet, les incertitudes de sa mthode, sa dpendance vis--vis les autres sciences n'ont pas peu contribu la mettre en suspicion -liez beaucoup d'esprits. Ajoutez-y sa constitution imparfaite, ses grandes lacunes, les grands problmes jusqu' prsent dpourvus de toute solution et l'esprit de systme qui s'y est donn trop souvent carrire.

    Nous pourrions dfinir l'ethnographie qirelque peu a priori, en parlant des deux mots

  • revue d'ethnographie 187

    brivement la gense de l'ethnographie, ses origines, les ides et les luttes qui lui ont donn naissance. Les Etats-Unis, d'ailleurs, ont jou un grand rle dans l'histoire de l'ethnographie. Si elle n'a pas pris naissance sur le sol amricain, c'est l du moins qu'elle a grandi et qu'elle s'est particulirement dveloppe. La dfinition jaillira elle-mme de cet expjs. Les sciences, du reste, n'apparaissent jamais tout d'un coup dans le monde de la pense la faon de Minerve sortant toute arme de la cervelle de Jupiter. Elles plongent dans le pass par de lointaines racines. Auuitde se constituer, elles existent en germe, l'tat latent, pendant des sicles peut-tre, semblables en cela toutes les choses humaines.

    Les dbuts de la science ethnographique sont de premire importance. C'est sur les tmoignages des anciens auteurs, en partie d'Hrodote, de Strabon et de Pline, relatifs aux Massagtes, aux Ausens et aux Garamantiens que Rachol'en, M. Lennan, Morgan, Lubbock, Bastion, Post, VVilken, Giraud, Teulon et d'autres s'appuient pour dmontrer l'hypothse de la promiscuit primitive. Ajoutons que jusqu'ici, notre connaissance, on n'a encore rien dit de l'histoire de l'ethnographie. Des ouvrages aussi complets que ceux de Folkmar ) et de Kean '-) sont muets ou peu prs sous ce rapport. Il faut en excepter toutefois les magistrales tudes, malheureusement trop peu rpandues, de Topinard.

    On peut diviser l'histoire de l'ethnographie en quatre grandes priodes. La premire va de la plus haute antiquit 1400, date o s'ouvre l're des grands voyages ; la deuxime commence en 1400 et finit en 1830: elle comprend l'poque des grandes dcouvertes gographiques; la troisime s'tend de 1830 18(50, pendant laquelle l'ethnographie cherche rompre ses entraves et se constituer comme science propre ; la quatrime est l'poque actuelle : l'ethnographie a atteint son ge adulte, elle a son objectif distinct et sa mthode particulire.

    * * Le mot ethnographie n'est devenu franais que pendant la

    premire moiti du sicle dernier. En 1835 l'Acadmie franaise lui accorda ses lettres de grande naturalisation, et la dfinition qu'elle en donnait faisait de l'ethnographie une subdivision de la statistique, avant pour objet l'tude de la description des peuples ! Mais en ralit, l'ethnographie naquit avant que l'Acadmie franaise constatt officiellement sa naissance. Il y eut des ethnographes

    1) Folkmar, Leons d'anthropologie philosophique. Paris, 1900, g; Kean, Ethnologie. Cambridge, 1890.

  • 188 TH. GOLLIER

    bien longtemps avant qu'il y et une science ethnographique, comme il y eut des philosophes, dis mathmaticiens et des anthro- pologistes avant la constitution en science propre de la philosophie, des matlimaliques et do l'anthropologie.

    F. Les premiers ethnographes taient d'ailleurs, un cerlain point de vue, mieux placs que les modernes pour traiter de celte partie de l'ethnographie qui s'occupe des socits dans le temps. Ils touchaient de prs l'ge de la pierre indiqu pour le moins dans Hrodote par les silex taills dont taient arms les Ethiopiens; l'ge des palafiltes que le mme historien laisse entrevoir chez les Phasiens du Palus Neslide ; l'ge des dolmens en pleine floraison dans l'Afrique septentrionale.

    Les Chinois ne nous ont laiss aucun document crit prsentant un caractre ethnographique. Mous saxons seulement parle 1\ Amyot, qu'ils avaient class les peuples

  • REvrE d'ethnographie 189

    et les plus dignes de confiance, que vingt-quatre sicles plus tard les Tylor et les Morgan utiliseront avec bonheur.

    Hrodote nous donne aussi l'ethnographie de celte partie du vieux continent s'tendant entre la Perse et le pays des Nasamos, sur les frontires de l'Algrie. Il dcrit L1. peuplades du Pont-Euxin, nous les fait voir partages en nomades et en sdentaires, relate leurs murs et leur manire de vivre. A propos de l'arme de Xrs il nous donne les premieres divisions de races bases sur la morphologie et la structure des cheveux, car il partage les Ethiopiens qui en faisaient partie en orientaux aux cheveux droits (le slraifjht des Anglais; lestraj] ou schliclit des Allemands^, et occidentaux aux cheveux crpus (le wooUij des Anglais ; le Krauss ou spirah/erolll des Allemands).

    Scylas et Aesias continuent l'uvre d'Hrodote. Le premier est envoy par Darius, (ils d'Hyslaspe, pour faire des dcouvertes dans l'Orient. Aprs avoir visit l'Egypte, il crit un priple de la Mditerrane qui abonde eu renseignements ethnographiques. Des colonnes d'Hercule aux Pyrnes, dit-il, s'tendent les Ibres, ensuite jusqu'au Rhne, un mlange d'Ibres et de Ligures, et aprs le Rhne, des Ligures seulement. (Itesias, mdecin d'Artaxercs Mnnon, nous a laiss une description de l'Inde et de ses habitants.

    Hippocrate, par sa thorie des milieux, est le prcurseur de Taine. Il met en pleine lumire l'influence des milieux sur l'homme, il fait voir la part qui revient cette influence dans les diffrences que l'on constate parmi l'espce humaine, tant au point de vue des caractres psychologiques que physiques et moraux. Les hommes se ressemblent fortement, dit-il, mais sans laisser pour cela de prsenter des diffrences notables ; ces diffrences sont dtermines par les conditions des lieux, l'humidit ou la scheresse, etc. Ainsi les montagnes leves et pourvues d'eaux courantes produisent des hommes de haut; taille et vigoureux ; les plaines couvertes de pturages, des sujets de petite taille, trapus, chargs de graisse et aux cheveux noirs, comme les Scythes nomades; les pays secs et dnuds, des gens nei veux et secs et plutt blonds; et les pays chauds, humides, marcageux et boiss, des hommes de haute taille, au teint jaune comme les Phasiens .

    Si Hippocrate prcde Taine de vingt-quatre sicles, il est galement le prcurseur de Billion, car s'il ne va pas jusqu' crer le mot a race dans les deux ouvrages ethnographiques ou anthropologiques qu'il nous a laisss : De lu nature de F homme et Les airs, les eaux et les lieux, il en expose la notion clairement. Appartiennent la mme espce, un mme groupe, pour Hippocrate, tous les

  • 190 TH. GOLLIER

    individus ayant entre eux une certaine ressemblance, des caractres communs acquis sous l'influence des milieux et conservs par l'hrdit.

    Aristote pose les diffrents rgnes de la nature. Avec le coup d'il propre du gnie, il a vu l'abme qui sparait l'homme, au point de vue intellectuel, de l'animal. Pour le Stagyrite, l'homme est un animal raisonnable et dou du langage articul. De Quatre- fages ne s'exprime pas autrement vingt sicles plus tard, dans son beau livre sur l'espce humaine. Ses caractres physiologiques, physiques, moraux et intellectuels ne sont que la paraphrase scientifique des notions philosophiques d'Aristote.

    Thucydide et Xnophon compltent Hrodote et Scylas, et a*ec eux se termine la contribution de la Crce l'ethnographie. L'envahissement de l'empire romain par les Barbares met Rome en face de races jusqu'alors peu connues et donne l'occasion au\ Csar, aux Strabon, aux Ploline, aux Diodore de Sicile, aux Polylk1, el tant d'autres de prendre rang d'un seul coup parmi les plus grands ethnographes de l'antiquit.

    Les ethnographes du moyen ge sont plutt des historiens et, comme tels, nous ne deu>ns pas nous en occuper. Le seul vnement saillant de cette poque est le voyage de Marco Paolo. Le clbre Vnitien traverse l'Asie dans toute sa longueur et nous laisse des documents sur toutes les populations de l'Asie Mineure, de la Perse, de l'Himalaya, du Thibet, des Indes et de la Chine.

    II. A\ec le xve sicle commence la deuxime priode. C'est l'poque des grandes dcouvertes gographiques. On accumule les documents ethnographiques sur les populations lointaines. On dcoin re des mondes et des peuples dont on ne souponnait pas l'existence. A la fin de cette priode la surface connue de la terre habitable avait quadrupl. A l'instigation d'Henri le Navigateur, des explorations se firent dans l'Atlantique. Klles aboutirent la dcou- \erte de l'le Madre (1419) et des les du Cap Vert ( I i3fi). Quelques annes plus tard, Barthlmy Diaz parvenait au Cap de Bonne-Esprance (jue Vasco de (iama, son tour, doublait en 141)5, dcouvrant ainsi la roule des Indes. Il dbarquait Calicut en 1498 et faisait connatre l'Europe tonne l'existence d'un peuple entirement diffrent des peuples connus d'elle, aux cheveux droits, au teint brun ou noir, la figure longue, au nez prominent et mince. Avec les dcouvertes ultrieures des Portugais en Ocanie et en Extrme- Orient, on prenait connaissance des reprsentants des races indoafghane, mlano-indienne ou dravidienne, indonsienne, malaisienne

  • REVUE D'ETHNOGRAPHIE 191

    et ngrode. Christophe Colomb, Fernand Cortez, Pizarre et Cabot dcouvraient leur tour un nouveau monde. L'tonnement de l'Europe vis--vis du spectacle que lui offrait l'Amrique centrale se changeait en stupfaction. Elle se trouvait en prsence, non pas, comme elle s'y attendait, de peu pi ad .s barbares ou sauvages, mais de vritables Etats confdrs, fortement organiss, monarchie lective ou hrditaire, avec des institutions sociales multiples.

    L'mulation tait gale sur terre comme sur mer. On vit se succder Tasinan, le Hollandais qui a donn son nom l'le Van Dimen; l'Anglais Danipier qui le premier a dpeint les Australiens ; Drake, Anson, Byron, Cook assassin aux les Sandwich ; les Franais Borgainville dont la description potique du Trait ou de la Nouvelle- Cythre eut tant de retentissement, et La Prouse qui prit l'le Vanikoro. Sur terre, c'taient Tavernier et Chardin en Perse, Bosnian la cote de Cuine, Colberug au Sngal, Bruce en Abyssinie, Pallos en Sibrie, Shaw, Niebuhr en Arabie, Volnay en Egypte et en Syrie, Kolb et Levaillaut la Colonie du Cap, Mongo-Park Tombouctou.

    C'est donc juste titre que nous considrons cette priode comme la priode de formation de l'ethnographie. A la fin du xvme sicle on connaissait, bien qu'imparfaitement encore, outre les races cites plus haut : en Asie, quatre races propres et cinq races secondaires ; en Ocanie, cinq races simples et mlisses ; en Afrique, quatre grandes races ; en Amrique, deux races aborignes.

    Dans l'entretemps, le besoin se faisait sentir de mettre de l'ordre dans l'amas des documents recueillis. A la phase d'observation, o l'on analyse les phnomnes de premire main, o la mthode est analytique, devait succder la phase de classification, la mthode synthtique. A ct des voyageurs qui axaient recueilli les faits devaient surgir des sa\anls pour ranger et classifier ces mmes faits, de manire permettre au sicle suivant d'entrer dans la troisime plia-te, la phase des lois et des causes. Ce fut l'uvre de Billion et de Linn, de John Hunter, de Blumenback et de Zimmerman.

    Avec Billion, le fondateur de l'anthropologie, le concept de race fait son entre, pour la premire fois, dans l'histoire naturelle de l'homme, en mme temps que le monognisme qui sera au sicle suivant l'objet de luttes si ardentes. Bulfon reprend pour son compte et dmontre les doctrines d'Ilippocrate : il n'y a qu'une seule espce d'hommes, comme une seule espce d'animaux et de vgtaux, mais celte espce sous l'action des milieux diffrents a donn naissance des races et des varits multiples. Pour l'homme en particulier,

  • \92 TH. GOLLIEH

    toutes les varits doivent tre attribues aux trois causes suivantes! au climat, la nourriture et aux murs. Toutefois ces races et YJrit'tis ne sont indfiniment variables que d;>ns les limites de l'espice.

    Bu (Ton fait le tour de toutes les races : Laponais, Sawoejedes, Gronlandais, O.-,tioks, Tongags, (Illinois, Japonais, Coehinchinois, Tonkinois, Malais, Philippins. De la Malaisie il passe l'Australie, revient par le Bengale, la Perse, l'Arabie, la Berbrie, l'Egypte, l'Afrique ngre; termine par l'Amrique, o il s'tonne de ne pas trouver une plus grande di\er->il de peuplades, en rapport avec les c mditions si varies do latitude, d'altitude, de chaleur et d'humidit,

    Linn, paralllement Buifon, essayait son tour de classifier les dhers groupes humains. Bien de ce que Dieu a cr ne se dtruit, disait-il ; il ne cre plus d'espces, il ne s'en est jamais teint. Tout se tient, les plantes ont t cres pour les animaux et ne peuvent leur tour \ivre sans eux. Le inonde prirait s'il venait manquer une espce l'harmonie universelle. Dans l'espce humaine Linn distinguait les varits suivantes. Il range l'homme d'abord homo sapiens dans l'ordre des primates :

    Homo

    sapiens

    H. frus (sain age) Ainericus Kuropaeus Asiaticus Asser (ngre) Monstruosus

    sjheslris ou troglodytes: Orang, etc.

    Il les caractrise comme suit : Amricain : roux, bilieux, cheveux noirs, droits, gros ; narines

    amplis : \isage tachet, menton presque imberbe ; entt, gai ; erre en libert, se peint des lignes courbes rouges, est rgi par des cou tu mes.

    Europen : blanc, sanguin, ardent, che\eux blonds, abondants, yeux bleus, lger, fin, ingnieux ; porte des vtements troits, est rgi par des lois.

    Asiatique : basan, glabre, mlancolique, grave ; cheveux foncs, yeux roux ; svre, fastueux, a>are ; porte des vtements larges, est rgi par l'opinion.

    Africain : noir, indolent, de murs dissolues : cheveux noirs, crpus, peu huileux ; nez simiesque, lvres grosses ; vagabond, paresseux, ngligent ; s'enduit de graisse ; est rgi par l'arbitraire.

  • revue d'ethnographie 193

    Zimmerman, dans sa Zoologie gographique, parue Ley de un an avant la mort de Linn, inaugure la thorie si chre l'Ecole quatrefagiste : l'unit de l'espce humaine et le cantonnement progressif des hommes. Comme pour Bufbn, l'homme primitif pour Zimmerman tait blanc. Apparu pour la premire fois sur le plateau central de l'Asie que limitent l'Himalaya, l'Alosan, le Fnila et le Kuen-Lon, il s'y multiplie rapidement, (le dveloppement rapide des hommes primitifs les obligea se sparer. L'migration se lit selon quatre directions : la premire vers l'Europe par les monts Ourals et le Caucase ; la seconde vers le Nord, la Sibrie, les Kouriles et l'Amrique ; la troisime vers le Sud-Ouest, vers l'Arabie, les Indes et l'Afghanistan ; la quatrime vers l'Extrme-Orient, la Chine et le Japon.

    Sous l'action des milieux diffrents, des conditions clirnatriques diverses, les hommes se diversifient. Leurs caractres physiologiques, morphologiques, psychologiques, linguistiques et moraux se modifient suffisamment pour donner naissance aux varits actuelles.

    Blumenback complte et dpasse Zimmerman. Son De generis humani varietate nativa eut un succs retentissant. Comme l'cole franaise, il tudie l'homme exclusivement en naturaliste. Il procde l'examen du monde animal et vgtal ; il tudie dans ce domaine les causes et les inodes de dgnrescence, et puis fait l'application de ses dcouvertes aux varits de l'espce humaine. Les chapitres IV et V de l'Espce humaine de de Quatrefages ne sont que le dveloppement original des thories de Blumenback, que nous pouvons rsumer comme suit : Aucune des variations de couleur, de visage, de taille, de proportion de corps, etc., quelque considrables qu'elles paraissent, n'a de valeur absolue. Toutes se fondent par degrs les unes dans les autres, et la classification des races qui en rsulte ne peut tre qu'arbitraire. D'o sa propre formule : Les nuances insensibles qui rapprochent toutes les varits humaines, les causes et les modes de degeneration analogues observs chez les animaux domestiques, ainsi que l'application de la physiologie et de la zoologie la description du genre humain, conduisent cette conclusion : les varits connues du genre humain se rapportent une seule et mme espce.

    Le xviHe sicle vit apparatre galement, sinon les premiers ethnographes, du moins des ouvrages ayant un certain caractre ethnographique. Nous citerons d'abord Y Esprit des lois de Montesquieu paru (ienve en 17i8, bien qu'il soit moins l'histoire que la philosophie de l'histoire, des institutions sociales et politiques. ((Le genre humain avait perdu ses titres. Montesquieu les a retrouvs

  • 194 TH. (JOLLIER

    et les lui a rendus , a dit Voltaire propos de V Esprit des lois. Ce chef-d'uvre de Montesquieu, qui en moins d'un an et demi avait eu vingt-deux ditions et se trouvait traduit dans toutes les langues d'Europe, est une contribution indirecte mais importante l'ethnographie.

    Pour Montesquieu, comme on le sait, les lois, dans leur signification, la plus tendue, ne sont autre chose que les rapports ncessaires qui drivent des choses. Or il cherche ces rapports ncessaires, et l il fait uvre ethnologique, non pas exclusivement dans ses conceptions gnrales et a priori, mais dans le milieu, dans les conditions climatriques. dans les murs, la religion et le commerce.

    Dix ans aprs l'apparition de V Esprit des lois, (ioguet, conseiller au Parlement, publiait son tour un ouvrage franchement ethnographique dont le succs fut trs grand, par suite de l'tendue et de la solidit des connaissances qu'il rvlait : De l'origine des lois, des arts et des sciences et de leurs progrs (liez les anciens peuples. 11 fut suivi presque immdiatement de deux autres ouvrages du prsident Charles De Brosses : Dissertation sur le culte, des dieux ftiches (I7W), in- 12), trait de, la formation mcanique, des langues (I7()o, 2 vol. in- 12).

    Awmt la mort de Linn avait paru le premier ouvrage au caractre exclusivement ethnographique, bien que l'auteur ne fut inspir que par une ide de polmique. Lord Kames, pour dfendre le polv- gnisme qu'avait inaugur La Peyrre '), gentilhomme de l'arme de Cond, publia en 1770 a Londres, un ouvrage en deux volumes qui eut un grand succs: Sketches on the history of man. L'histoire de l'humanit et de son dveloppement de l'tat sauvage primitif son tat lev de civilisation reste faire, disait- il eu commenant : j'y ai dpens trente ans de travail. Les deux premiers livres de cet ouvrage sont particulirement intressants. Le premier traite des progrs de l'homme dans le temps, considr indpendamment de son tat de socit ; le deuxime concerne les hommes vivant en socit. Le premier livre est divis entre les chapitres suivants : Progrs des hommes relativement la nourriture et la population ; progrs relativement la proprit ; origine et, progrs du commerce ; progrs dans les iikimiis et continues ; progrs concernant le sexe fminin : progrs et -effets du luxe. Dans le deuxime livre il est question de l'origine des "socits, des nationalits, des gouvernements. Le troisime a un caractre purement sociologique : il ne traite que ^u dveloppement et des progrs des

    1) La Peyrre, Systema iheologicum ex PrciPadamitarum hypothesi, 1665.

  • REVUE D ETHNOGRAPHIE

    socits et se termine par l'expos les principes de la raison, de la moralit et le la thologie. Toutefois, notons-le, comme science, l'ethnographie n'existe pas encore : son nom n'est pas cr. Elle est confondue totalement avec l'anthropologie et il ne vient personne la pense de Ten dgager ; elle n'apparat que comme une section spciale de l'histoire naturelle de l'homme.

    Chose trs curieuse, la dernire anne lu xviii" sicle vil se fonder, dans un but philosophi|iie, une socit au caractre essentiellement ethnographique, mais sans que le nom d'ethnographie y ft prononc : c'tait la Socit des observateurs de l'homme. Que son caractre fut tel, il n'est pas permis d'en douter, aprs la lecture du plan d'tudes de la socit, plan qu'elle exposait en entier dans une Instruction aux voyageurs prpare par Baudoin et Levaillant.

    Si l'ethnographie n'existe donc pas encore comme science, on voit que depuis longtemps on en possde la notion. Celle notion ira se prcisant pendant les quarante dernires annes de cette priode, la suite des rapports qui rsulteront de l'tude, non plus des races, notion anthropologique, mais des peuples et de leurs institutions ethnographiques. Ce dgagement graduel de l'ethnographie sera l'uvre, d'une part, des anthropologistes eux-mmes, d'autre part, des etlinologistes et philologues et finalement des grands voyageurs du xxe sicle.

    M. Hamy, l'minent successeur de M. de Quatrefages la chaire d'anthropologie du Musum Paris, nous disait au cours d'une conversation : qu'on avait perdu cinquante annes prcieuses, batailler en faveur ou contre l'unit le l'espce humaine. Personne ne contestera le bien fond de l'observation du grand savant franais. Toutefois considrer avec Deniker ') la polmique entre mono- gnistes et polygnistes comme une discussion scolaslique, compltement strile et sans porte, semble exagr. Les monognistes et les polyguistes en cherchant partout, dans tous les domaines, aussi bien dans celui de l'anthropologie pure que dans celui de l'ethnographie, des arguments en leur faveur, firent la lumire sur nombre de points jusque-l rests dans une obscurit relative.

    Pendant cette longue et fastidieuse contradiction, on vit enfin le mot ethnographie faire son apparition. Ce fut l'historien danois Niebuhr qui en fit usage pour la premire fois en l'employant dans le sens de description des peuples .

    (jette opinion toutefois est conteste : suivant James Hunt, il

    1) Deniker, Les races et les peuples de la terre, p. 2. Paris, ReinwalJ, 1900.

  • 196 TH. GOLLIER

    faudrait donner la priorit Campe. Topinard pense que c'est ce dernier que Balbi l'a emprunt en 1826 pour remplacer, dit-il, ce que les allemands ont appel la philologie ethnographique. Ethnologie et ethnographie, ajoute-t-il, ces deux mots ne doivent, rigoureusement parlant, tre pris que pour la science qui a pour but de classifier les peuples, et pour celui qui la professe, svo ne signifie pas autre chose que peuple.

    L'attention jusque-l concentre sur les races se transporte donc sur les peuples, ou plutt ces deux notions jusqu'alors identiques apparurent avec des couleurs tout l'ait diffrentes. Des changements profonds dans- le domaine politique eurent une grande influence sur le dveloppement de l'ethnographie. On attribua aux gouverns le rle qu'av aient jou jusque-l les gouvernants, on chercha rsoudre les questions de nationalit au Congrs de Vienne et surtout plus lard au Congrs de Londres, et le concept de peuple prit une importance primordiale. Les deux Thierry fondrent une nouvelle cole historique, laquelle cherchait dans les diffrences nationales l'explication de l'histoire des peuples. Aux causes externes, l'action de la Providence, ils voulaient substituer les causes internes, les caractres des peuples, les instincts hrditaires et les traditions. La publication de Y Histoire des (Umlois attira son auteur une rponse du grand naturaliste William Edward (1829) qui tait un vritable mmoire, et qui prcisait encore davantage le concept de race. Cette lettre eut un retentissement tel qu'elle amena, dix ans plus tard, ainsi que l'attestent Topinard et de Quatrefages, la fondation de la socit ethnographique de Paris.

    En 1808, Frdric Schlegel commena parson livre sur la langue et la sagesse des Indous cette srie de chefs-d'uvre o brillent entre autres, avec tant d'clat, les ouvrages de Cuill. Schlegel, de Bapp, de Pinkerton, de Cuill.de Humboldt,de K!aproth,de Burnouf, d'Abel de Rmusat, de Balbi et de tant d'autres. La dcouverte de la fameuse parent des langues aryennes fit penser la parent ethnographique des peuples qui les parlent. Les fruits de tous ces travaux furent tels qu'en peu d'annes on put donner la classification gnrale des principales langues de l'humanit. De l conclure la filiation, au groupement des populations et des races, il n'y avait qu'un pas. Il fut naturellement franchi. L'anthropologie philologique, nous disons l'ethnographie linguistique, sortit de ces nouvelles tudes et marcha pas de gant ]).

    1) De Quatrefa^es, Rapport au Muse de l'Instr. publ. sur les progrs de V anthropologie en France.

  • revue d'ethnographie 197

    En somme, leur insu, les linguistes travaillrent pour l'ethnographie et, ce qui semblera paradoxal, ils firent plus, cette poque, pour le dveloppement de la nouvelle science que les anthrop.)logistes eux-mmes, tels que Virey, Bory de Saint- Vincent, Desinoulins et autres. Ainsi Balbi qui Broca attribue tort l'invention du concept ethnographique, tout en ne se proposant que l'objectif purement linguistique de la classification des peuples d'aprs leur langue, arrive intituler son grand ouvrage: Atlas ethnographique, du globe, ou classification des peuples anciens et modernes d'aprs leur langue. Pmir Balbi d'ailleurs, l'tude des langues tait le seul moyen de remonter l'origine des nations. Cependant dans celte voie, il allait trop loin et dpassait le but. Il taisait de la langue le seul critrium. Les nations pour Balbi taient ces peuples qui parlaient une mme langue ou ses divers dialectes, quels que fussent leur religion, civilisation, tat politique et la distance qui les sparait. On a ragi plus tard contre ces tendances exagres ).

    Sur ces entrefaites, Prichard (it paratre son ouvrage monumental en cinq volumes intitul Researches into the physical history of Mankind, qui, malgr ses dimensions volumineuses, arriva bientt sa troisime dition. Le premier, il donna sinon une dfinition de l'ethnographie, du moins un expos complet de son programme, de ses divisions, de ses rapports avec les autres sciences. L'ethnologie, dit Prichard, est l'histoire des races humaines et comprend tout ce qui peut tre appris sur leurs origines et leurs relations. Elle est distincte de l'histoire naturelle... Les branches de l'histoire naturelle qui concourent l'ethnographie sont l'anatomie, la physiologie, la zoologie et la gographie plnsique. L'histoire et l'archologie lui apportent aussi leur concours et par l Prichard entend les sources de renseignements les plus divers : l'histoire proprement dite, les traditions, les inscriptions et surtout la comparaison anal} tique des langues. L'ethnographie est plus voisine de l'histoire que de la zoologie, parce que l'ethnographie concerne spcialement l'origine des peuples, tandis (pie l'histoire naturelle concerne l'histoire de l'espce humaine.

    Les renseignements les plus divers sur les peuplades encore inconnues affluaient de toutes parts. Vne pliade d'explorateurs allemands, anglais et franais c.onlinuaient l'uvre lu xvne et du xvine sicle, (liter tous ces > aillants voyageurs nous est impossible, mais nous ne pouvons passer sous silence des noms comme ceux

    i; Razel, Volkerkunde, p. 29. Wien, 1899. Bibliographisches Institut ; 2e Aufi.

  • 198 TH. GOLLIER

    d'Albadie, de Combes, Lefebure, Gaillard, (baill, Jacquemont d'Orbigny dont V Homme amricain petit tre considi comme un vritable chef-d'uvre.

    A la fin de la deuxime priode, l'ethnographie semblait donc constitue. Elle avait trouv son nom et son but, on avait trac ses divisions, tabli ses rapports avec les autres sciences. Il semblait que de l se constituer en science propre, il n'y avait qu'un pas. Mais il fut loin d'en tre ainsi. Les anthropologistcs prtendaient que la science des races humaines ne pouvait tre dtache de la science du groupe humain considr comme espce, que l'homme tudi dans les races rentrait dans ses attributions tout autant que l'homme tudi dans bon ensemble et dans ses ressemblances avec les animaux. On disait que l'horizon de l'anthropologie avait grandi, que l'tude des peuples au point de vue de leur histoire, de leur langue, de leurs coutumes, de leurs institutions et de leur civilisation, se attachait l'anthropologie. Les ethnographes leur tour se dfendirent nergiquement : aux anthropologistes, aux mdecins, aux anatomistes et aux physiologistes ils abandonniient volontiers l'histoire de l'homme considr en tant qu'espce, ou en tant qu'individu, ils leur abandonnaient l'tinle des caractres physiques, physiologistes, anatomiques et pathologiques, mais par contre ils revendiquaient pour leur part, comme leur domaine propre et exclusif, l'tude des peuples et des socits.

    III. C'est l'ensemble de ces luttes qui fait l'objet de la troisime priode de l'histoire de l'ethnographie.

    La lettre ou le mmoire de William Edward Thierry a\ait amen la cration de la premire socit d'ethnographie. Son but tait exclusivement, disait-elle, l'tude des races humaines d'aprs les traditions historiques, les langues et les trails physiques et moraux de chaque. peuple.. L'instruction gnrale aux voyageurs qui suivait ses statuts prcise davantage encore cet objectif. Elle donnait les indications ncessaires sur la meilleure voie suivre pour l'obtention des renseignements relalil's la vie individuelle, familiale et sociologique, aux institutions, aux coutumes, traditions locales, rvolutions politiques, religion etc., et se terminait par des considrations non plus ethnographiques, mais ethnologiques : il faudra, disait-elle, rechercher d'abord quels sont chez un peuple, les souvenirs qu'il a conservs de son origine et de ses affinits avec d'autres peuples, quelles sont les rvolutions qu'il a prouves dans sa langue et dans ses murs ; dans les arts, les

  • revue d'ethnographie 199

    sciences et les richesses, et dans la puissance de son gouvernement par des causes internes ou des invasions trangres.

    La socit eut une heureuse influence. Les membres publirent des travaux importants parmi lesquels nous citerons ceux relatifs aux races amricaines et ocaniennes, aux Jebons, aux Parses, aux Sees, aux (als, ;nix (uanches et aux Peules. Tous ces travaux ont surtout un caractre ethnographique. En gnral, leurs auteurs ru; s'occupent pas ou peu des sciences naturelles, ils traitent exclusivement des peuples, de leur parent et de leurs coutumes. William Edward allait mme plus loin : il prtendait subordonner dans l'ordre d'importance l'anthropologie, la science mre, l'ethnographie : L'utilit di* l'histoire naturelle de l'homme, disait-il, dans son beau et substantiel mmoire sur les (ials, c'est de connatre avec prcision l'origine des peuple* et de distinguer le caractre moral des races qui forment une nation.

    Dans l'enlreteinps un vnement important s'tait pass, vnement dont le* consquences ne furent pas immdiatement apprciables, mais qui dans l'avenir devait exercer sur les destines et les tendances de l'ethnographie, comme d'ailleurs sur toutes les sciences sociales, une influence prpondrante. Nous voulons parler de la publication du (.ours du philosophie positive de Comte commenc en l S.">( ) et termin en juillet 1842.

    Eu posant comme loi sa thorie prconue des trois tats, pine dorsale ) de son systme, Comte donnait aux recherches ethnographiques le plus vigoureux lan qu'elles pussent recevoir. Faisant de la sociologie la science des phnomnes sociaux, c'est--dire intellectuels et moraux, dus l'influence des gnrations prcdentes et cela dans le dessein d'arriver la dtermination du systme suivant lequel la socit doit tre rorganise, il attirait du coup l'attention sur des phnomnes primordiaux dont l'tude avait t nglige jusque-l et qui faisaient, en partie, l'objet de l'ethnographie. Proclamant comme un dogme sa thorie de l'volution, dclarant que partout elle avait t identique, que dans l'espace tous les degrs de civilisation coexistaient sur le- globe terrestre, que dans le temps, en les mettant bout bout, on pouvait reconstituer la chane totale du dveloppement universel -), fatalement la sociologie positiviste conduisait l'ethnologie connue une thse sa dmonstration. Seule l'ethnologie pouvait donner au comtisme une base scientifique, une base positive.

    1) Stuart Mill, Comte et le positivisme. TraJuit de l'anglais par Clemenceau , 2e clit., p. 14.

    2) Cours de philosophie positive, I, 3, 4.

  • 200 TH. GOLLIER

    La mthode comparative amenait donc ncessairement l'tude des > peuples notion essentiellement ethnographique coexistant un moment donn dans l'espace. Mais par l'emploi exclusif de cette mthode, on courait le risque de tomber dans diverses erreurs. Ainsi on pouvait soit mconnatre la filiation des diffrents degrs de l'volution humaine '), soit prendre des diffrences accidentelles, secondaires, provenant de la diversit des races, des milieux ou des gouvernements pour des phases principales du dveloppement social -). Pour arriver un rsultat scientifique, la premire mthode devait tre combine avec la mthode dite historique 8), et avec l'tude de l'humanit dans le temps.

    Deux ans aprs la publication du (Jours de philosophie positive, sous l'influence de la socit d'ethnologie de Paris, on vit se fonder Londres en 1844, une deuxime socit ethnologique et, quelques annes aprs, une troisime New- York.

    Le mouvement s'tendait partout. Il avait envahi le nouveau inonde aussi bien que l'ancien, et plus rien dsormais ne pouvait l'arrter. La rvolution de fvrier amena bien, il est vrai, la chute de la socit parisienne, mais d'autre part le problme des nationalits qu'on cherchait rsoudra coups de canons en Italie, en Allemagne et en Hongrie attira davantage l'attention sur la science dont l'objectif tait prcisment, sinon la solution de ces problmes, du moins leur tude trs srieuse.

    La Socit d'ethnographie vint d'ailleurs remplacer avec avantage la Socit d'ethnologie. Dans ses premires sances elle s'effora de donner de l'ethnographie une dfinition complte embrassant ses notions essentielles. Castaing dans son rapport fit connatre les dfinitions qui lui avaientt proposes. Nous en citerons quelques-unes, afin de faire voir que l'accord n'tait pas encore prcisment tabli : i L'ethnographie est 1 histoire nalurelle de l'humanit. 2 Histoire naturelle et philosophique de l'humanit. 3 Etude de l'homme en socit sous les rapports physiques et intellectuels. 4 Etude de la constitution physique, intellectuelle et morale des diffrentes nations. .*>" Etude de la constitution physique, intellectuelle, morale et des rapports historiques des races. tf Etude des races, des langues, et du degr de civilisation atteint par les diverses races. 7 Etude de l'humanit, dans le pass et dans le prsent, en vue de l'avenir. H" Etude physique et intellectuelle

    1) Cours de philosophie positive, p. 44. 2) Ibid., p. 447. 3) Ibid., p. 450.

  • revue d'ethnographie 201

    de l'humanit. 9 Etude de l'humanit. 10 Etude physique, intellectuelle et morale de l'humanit.

    Toutefois, tous taient d'accord au fond, quant au but sinon unique, du moins principal de l'ethnographie. Voici, disait Labarth dans un article intitul Esquisse d'un tableau prparatoire gnsiaque pour rtablissement d'un programme scientifique de l'ethnographie, sa tche, son but : elle cherche faire prvaloir partout des ides d'ordre et de justice, d'indpendance nationale et de sage administration : elle attaque les prjugs des races, lesquelles sont toutes gales, au moins virtuellement ; elle s'efforce d'humaniser l'homme, de l'unir lui-mme, malgr les varits qui le distinguent et qu'elle se garderait bien de dtruire, esprant du mlange, du concert de ces diffrences un accord inattendu et suprme ; elle popularise en s'efforant autant que possible de les ramener un type unique ce qui devait tre d'un usage commun et universel parmi les hommes, savoir les moyens d'expression, d'change et de communication. Enfin, rpandant partout les ides de solidarit, de responsabilit, de bonnes murs, elle tend raliser sur le globe perfectionn et exploite en famille, ainsi que chez les races ou nations qui l'habitent, la vraie libert et le bonheur ').

    A la fin de 1850, l'ethnographie tait parvenue se constituer en science propre. Elle avait son nom particulier, son but, ses cadres, ses divisions et sa mthode.

    Il ne s'agissait plus de faire de l'histoire et de l'tude des peuples un chapitre ou une section de l'tude de l'humanit. A ct ou au sein de l'anthropologie, qui tait l'tude de l'espce humaine comme l'hippologie est l'tude du cheval et la mammologie celle des mammifres, s'tait constitue l'ethnographie ou tude des socits humaines et, par consquent, de l'humanit. La nouvelle science avait ses socits, ses corps constitus, ses publications et ses savants. On pouvait affirmer ou nier l'importance de la nouvelle venue, dans la hirarchie des sciences, en faire la vassale de l'anthropologie, mais on ne pouvait nier son existence.

    IV. Pendant la quatrime ou dernire priode, l'ethnographie achve de conqurir son indpendance et tend le champ de ses recherches. Les cadres, devenus trop troits, devront s'largir. A ct de l'ethnographie proprement dite, purement descriptive, on verra naitre l'ethnognie. Des chaires seront tablies dans la plupart des grandes universits des deux mondes. Elle aura des

    1) Les actes de la Socit d'ethnographie, Ire srie, t. V, p. 146.

  • 202 ' TH. GOLLIER

    rprsentants dans les Acadmies et dans les Instituts, des revues et des journaux dans tous les pays. - tlle achve d'abord de rompre les dernires entraves qui la rattachent l'anthropologie. ' D'une part, l'ethnographie abandonne compltement l'anthropologie l'tude dos caractres smnt logiques qu'au principe elle avait voulu se rserver, comme il rsulte de la dfinition que proposaient vu gnral la plupart des ethnographes et que no is avons donne plus haut. L*i chose, toutefois, ne se fit pis san difficult. Ainsi Claude Bernard, prsident D'autre part, l'anthropologie n'avait pas rvno c tout fait ses prtentions ethnographiques. Tout ce qui jette quelque jour sur l'humanit et sur ses divisions sur le globe, crivait Broca, rentre dans l'anthropologie. Les peuples sauvages et les nations civilises, le pass et le prsent, l'anatomii*, la physique, la gographie et jusqu'aux maladies de l'homme, jus ju' ses passions et se productions artistiques, tout l'intresse, L'anthropologie est comme un point central vers lequel aboutissent des applications empruntes toutes les connaissances.

    ; Klle est tout entire dans son but. L'anthropologie est la science de l'homme et de l'humanit, c'est--dire d'un groupe zoologique, qui est le premier dans la srie des fivs, c'est--dire de l'ensemble des peuples et des socits. - Mais l'entente devait graduellement se faire. De part et d'autre on comprenait l'importance de la division du travail, et les prtentions ainsi que les rivalits disparurent pour faire place une entente suffisante.

    Le premier Congrs international des socits ethnographiques, organis en 1878 sous le patronage du gouvernement franais, permit aux ethnographes de tous les pays de se mieux connatre et d'avoir une vue d'ensemble des progrs raliss. Toutefois la dfinition mme de l'ethnographie souleva des discussions ora-

    1) Mmoires de la Socit d'ethnographie, ire srie, t. VII, p. 28i.

  • REVUE D ETHNOGRAPHIE Wo

    geuses. Pas une seule des dfinitions poses ne put runir l'unanimit des suffrages, et on se spara sans avoir pu s'entendre. Ce ne fut que onze ans plus tard, dans un Congrs tenu galement Paris, que les ethnographes furent d'accord pour souscrire la dfinition que de Rosny avait l'ait adopter par la socit ethnographique de Paris et nombre d'ethnographes autoriss. L'ethnographie devenait l'tude de l'volution intellectuelle des socits humaines, tandis que l'anthropologie, qualifie d'histoire naturelle de l'homme, n'avait s'occuper que de l'homme individuel et des races d'hommes an point de vue zoologique. Le prsident du Congrs, Oppert, l'illustre assyriologue, s'criait dans son discours de clture : L'ethnographie n'est plus aujourd'hui dans la priode laborieuse de l'enfantement : bien plus, elle est l'heure actuelle une science fonde. Elle peut tre dfinie comme la socit du mouvement intellectuel des groupes humains tablis et constitus en socit.

    Dans l'entretemps avait commenc la publication d'une srie d'ouvrages purement ethnographiques. Qu'il nous suffise de mentionner au hasard les tudes remarquables de Tylor, de Morgan, de Lubbock, de M. Lennan, de Summer, de Letourneau, de Bastien, de Sippert et de Spencer, relatives la religion, aux institutions sociales des peuples barbares ou sauvages. Tous ces ouvrages sont trop connus de nos lecteurs pour que nous nous attardions les analyser, ou mettre leur valeur en vidence. Avec Morgan, dont les thories ont besoin de plus d'une rectification, nous pntrions dans l'intrieur de la famille iroquoise, comme Fustel de Coulanges nous avait fait pntrer dans la gens grecque et romaine la suite de son beau livre sur la Cit antique . Avec Maine nous voyions se drouler dans le prsent et dans le pass toutes les institutions aryennes. Tylor crivait son Histoire, de la civilisation. La lumire se faisait flots sur les peuples les plus inconnus. On dressait le catalogue de toutes les antiquits, de toutes les religions, de toutes les institutions sociales. On tablissait enfin analytiquement la composition de toutes les populations au point de vue ethnographique avec la prcision d'un chimiste dosant les lments des substances composes.

    (.1 suivre.) Thophile Collier.

    InformationsAutres contributions de Thophile Gollier

    Pagination183184185186187188189190191192193194195196197198199200201202203

    PlanI. L' histoire de l'ethnographieII. Avec le XVe sicle commence la deuxime priodeIII. C'est l'ensemble de ces luttes qui fait l'objet de la troisime priode de l'histoire de l'ethnographie. IV. Pendant la quatrime ou dernire priode