Heinz Wismann, Pour une vision humaniste de l’école ...enfants-de- ?· Heinz Wismann, Pour une vision…

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    16-Sep-2018

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  • Heinz Wismann, Pour une vision humaniste de lcole, Confrence lors de la Rencontre nationale cole et cinma de Strasbourg, 2007.

    Vous mavez demand de parler de ce quon pourrait appeler une vision humaniste de

    lcole et je me suis dit que le terme dhumaniste est tellement galvaud, quil faut peut-tre commencer par se souvenir do il vient, comment il a t conu. Lhistoire du terme humaniste est particulirement intressante : au moment de la

    Renaissance italienne, lorsque de Byzance affluent les manuscrits des auteurs de lantiquit, grecs pour lessentiel, va se poser en Occident un problme dinterprtation majeur. Jusquici, on ne disposait, avec le magistre de lglise, que dune cl dogmatique pour lire les critures. Or ces manuscrits qui venaient de Byzance (ctait la pousse des Turcs videmment qui tait lorigine de tout cela) navaient pas de mode demploi. Leurs auteurs taient humains et il ny avait aucune institution qui permettait de savoir de quoi ces textes parlaient. Cest donc dans ce contexte quest apparue lopposition entre la divinit de lauteur (divinitas) et lhumanit de lauteur (humanitas). Les humanistes, cest--dire ceux qui revendiquaient la possibilit de dchiffrer des textes,

    des uvres ayant pour auteurs des tres humains, entraient ncessairement en guerre avec une tradition ecclsiastique qui avait sa disposition le sens des textes avant mme quon ne les ait lus. Parce que cest une tradition dogmatique qui fixait le sens et servait de ssame pour la comprhension de ces textes. Or les textes qui avaient des auteurs humains ncessitaient une approche diffrente puisquil

    fallait, en labsence dune cl, se demander sil y avait un critre permettant de donner ces textes un sens assur. Et ce qui avait t retenu lpoque, ctait lide que lauteur humain imitait lauteur divin en voulant donner son texte la plus grande cohrence possible. Donc le principe de lecture tait un principe purement immanent de circulation des lments du texte pour voir si le tout, tenait ensemble. Opration qui fut appele hermneutique, en rfrence au dieu grec Herms - celui qui

    assure la circulation des marchandises. L il sagissait de la circulation des images, des mtaphores, des concepts, des expressions

    dans un texte. Lhermneutique, comme nouvelle discipline permettant de trouver lunit du texte comme critre de la justesse de son interprtation. Et le tout attribu dune certaine manire un auteur invisible - puisquil sagissait des Anciens et quon ne pouvait absolument pas sappuyer sur une tradition continue. Lhermneutique des humanistes chose quil faut retenir dentre a pour effet de

    valoriser le rapport entre un auteur et une uvre, puisque lauteur humain ne peut tre dcouvert que dans son uvre grce cette opration de rapporter lunit de luvre lunicit de son auteur. Lauteur est dune certaine manire la garantie de ce qui fait que luvre et lhomme tiennent ensemble. Cest dans cette perspective quapparat pour la premire fois la notion dindividu. Lhumaniste est quelquun qui dcouvre lindividu, travers la relation dune uvre son

    auteur. Jusquici le terme de individuum, traduction latine du grec atomon, avait une signification

    purement spatiale ; individuum ou atomon signifiant une tendue indivisible, quon ne peut pas sectionner.

  • Avec cette nouvelle problmatique dun auteur capable de faire tenir ensemble tous les

    lments qui font uvre, ce nest plus lapproche quantitative ou spatiale de la notion dindividu, mais une approche intensive, cest--dire une approche qui faisait de lindividu le matre duvre dune potentialisation, dun renforcement de sens. Luvre dans ce cas, vue non plus comme une chose tale qui additionnait dans un espace de sparation ses lments, mais comme une sorte dintensification progressive dun sens. Lhermneutique comme opration, consistait reprer dans le texte tous ses

    chevauchements, ses renvois, avec lide que dans un texte qui fait uvre, une chose dite au dbut peut parfaitement faire cho avec une autre dite la fin. Car ce nest pas la distance spatiale qui est intressante, mais le fait que ces deux choses peuvent dune certaine manire se renforcer mutuellement en vue de lunit de sens. Cest partir de cette perception humaniste de luvre et de son auteur que lindividu est

    devenue une instance dintensification, ou de potentialisation. Cela entrana une consquence qui peut paratre premire vue surprenante, savoir que la

    langue vhiculaire de lpoque, le latin savant (le latin des docteurs), ne se prtait pas cette opration dintensification, puisque ctait une langue compltement code, pour une communication tourne vers un monde dj balis. Ce qui fait que lintervention dun auteur qui fait uvre et donc qui individualise un sens paraissait tout fait incompatible avec le fonctionnement de cette lingua franca. La lingua franca ressemblait dailleurs, dans son mode de fonctionnement, langlais

    synthtique qui circule maintenant autour du globe. Et au contraire dune vraie langue de cration comme langlais rel (langlais des anglais, langlais de culture) avec lequel on peut videmment crer des uvres, il est tout aussi difficile dans langlais des business men (ou anglais de Singapour) de crer une oeuvre que dans le latin de la fin du moyen ge. On pouvait raisonner, couper les cheveux en quatre - cest ce quon faisait dans les disputes thologiques et autres - mais on ne pouvait pas, je dirais, donner quelque chose comme de la chair cette langue. Cest pourquoi les premiers humanistes ont rflchi la diffrence quil y a entre dire - cest--dire simplement aligner des mots - et Vouloir dire. Pour la premire fois apparat cette question tout fait intressante : Quand je dis quelque

    chose, ce que je dis se rduit-il ce que je dsigne, ou est-ce que je peux ajouter cette dsignation (fonction dnotative), des connotations qui enrichissent mtaphoriquement ce que je veux dire ? Il est vident que lorsquon parle duvre, quand on parle de cration et de posie, cest

    ncessairement cet enrichissement, ce que jai appel la potentialisation, qui fait le prix de laffaire. Et le premier lavoir explicitement prsent comme une tche tait Dante, en 1203 dj.

    Dans un petit essai, Dante dit : il faut quon se souvienne que le latin (le latin, langue vhiculaire de lpoque) tait autrefois une langue vivante dans laquelle des auteurs craient des uvres . Et ajoute Que pouvons-nous faire pour faire aussi bien queux ? Il nest pas possible de faire avec cette langue dcharne, cette langue devenue tout fait instrumentale. Il faut avoir recours une langue qui possde plus de chair, dans laquelle circule une espce de vie . Et donc, prenant le dialecte toscan, il la simplement grammaticalis laide du latin ce qui a

    donn la Divine Comdie. Et tout au long de ces trois sicles de la Haute Renaissance, ce geste se rpte : on prend une langue vivante, pas encore apte la cration culturelle, mais

  • langue de communication immdiate, charge daffects et aussi donc de quelque chose de trs palpable, on la grammaticalise laide des langues anciennes, en gnral du latin et lon fabrique une langue moderne, qui devient une langue de culture dans laquelle ses auteurs, les nouveaux auteurs, peuvent crer des uvres. Ainsi, autre moment tout fait intressant : quand Luther prenant son dialecte, le saxon

    (comme Dante le toscan), le grammaticalisa laide du grec des vangiles, en les traduisant, cela donna lallemand. La langue a volu depuis, mais lallemand quon parle en Allemagne est n de cette traduction du grec en saxon. Avec chaque fois la mme opration : on prend une langue morte et on la greffe sur une langue vivante pour retrouver la plnitude de cette expressivit qui permet la potentialisation du sens. Linscription dans une uvre dune intention dauteur. Je pourrais vous en raconter davantage sur le sujet, parce que cest un processus absolument

    fascinant de voir qu partir du XIIIme et jusquau XVme sicle vont se succder ces oprations de revivification de la langue, avec comme but toujours poursuivi, de permettre un auteur humain de faire uvre et donc de raliser ce que depuis cette poque on appelle lindividualit, quelque chose qui ne se laisse pas rduire des gnralisations. Cette opposition, que jai dcrite, entre une langue qui est la langue vhiculaire et dans

    laquelle lindividuel ne peut pas sexprimer, ce qui ncessite le recours aux langues dialectales, plus vivantes mais qui, elles, ne parviennent pas suffisamment de gnralits, a donc ncessit de trouver une sorte de synthse entre les deux. Cela donna ces langues rationnelles, parfaitement matrises par des auteurs savants - et donc recourant surtout au Latin, et qui furent le modle de ce quon appelle le rationalisme des Lumires. Quand Descartes essaye de dcrire comment la raison universelle doit se dployer, il prend

    automatiquement le modle dune langue qui, sans quivoques dit les choses, cest--dire une langue oprante dans la dnotation par rapport au rel et il en carte compltement lautre versant, celui qui permet de crer des uvres individuelles : la connotation mtaphorique. Cest--dire ce petit plus que lon peut introduire pour produire leffet puissant de luvre, quel que soit le moyen dexpression utilis dailleurs - et lon pense dj au cinma, videmment. Et bien, peu prs un sicle plus tard, le contradicteur de Descartes, Giambattista Vico,

    soutiendra que le langage nest pas du tout ce que les cartsiens pensent, savoir un moyen pour dire le rel sans quil y ait un reste. Mais que le langage, ce sont des apprhensions fulgurantes dune totalit vcue. Ce qui nous donne en plus joli style : Lorsquun homme au bord de la mer, les pieds dans le sable chaud, les cheveux un peu

    dcoiffs par la brise marine, voyant le soleil scintiller sur leau, sentant aussi le sel de la mer dans les narines, soudain scrie : Neptune ! Et bien, l o selon la vision cartsienne, Neptune serait un nom potique donn la mer -

    donc une personnification, procd technique - selon Vico cest le contraire, la mer est une abstraction qui a t progressivement tire dune perception globale immdiate potique. Vous avez le choix entre ces deux visions. mon avis, cest tout fait fondamental, lorsquon rflchit dans la perspective humaniste,

    sur ce qui mrite dtre privilgi. Je pense quil ny a pas de doute, les humanistes privilgiaient lauteur dune uvre qui potentialisait le moyen dexpression quel quil soit (pour cet exemple, le langage), et dans cette potentialisation on avait soudain faire un univers individuel. La thse de Vico contre Descartes est que lhumanit saisit dabord dans

  • un geste fulgurant de synthse, une totalit de perceptions pour ensuite, par un travail dabstraction, en tirer ce qui devient lunivers rationnellement dsign de Descartes et des hommes des Lumires se rclamant de lui. Boileau qui tait un cartsien dit dans son Art potique que le beau nest jamais que lhabit

    du vrai. Voil lide cartsienne. Le vrai est la dsignation univoque, parfaitement claire du rel, et donc le beau cest un habillage, comme Neptune serait une personnification potique de la mer. Ce qui est premier cest la mer, cest le rel, cest le rapport univoque aux choses. Or il y a une anecdote que jadore : dans les salons, en ces temps o lon navait pas la

    tlvision, le soir on se lisait des pomes et mme des pomes cts de lpoque. Et dans le salon dune comtesse Paris, fut lu un pome hroque, un peu dans le style homrique. On demanda la fin la comtesse de dire si ctait ce quelle attendait. Elle rpondit oui, cest absolument beau, mais quel ennui ! Si on pense luvre au sens le plus large, comme simple habillage dune vrit quon

    dtiendrait avant, et bien cet habillage peut tre ennuyeux puisque cest finalement un ajout dont on peut se passer. Cest pour cette raison que paraissent ds le XVIIme sicle des esthtiques de la rupture, du merveilleux, de ce qui finalement met en chec lattente rationnelle. L encore, on a ce quoi jaccorde de limportance ds le dbut, savoir quil y a l une

    mise en valeur de quelque chose dindit qui se cre, partir de lintervention dun auteur humain, dans un lment dexpression qui se trouve de ce fait enrichi. Et cest cette optique qui se met en place depuis la Renaissance et dtermine une nouvelle thorie de lducation. La rationalit dnotative dune langue est ce que jappelle dans mon livre Lavenir des langues, la langue de service: langue vhiculaire rendant service, des services, une langue qui permet de dsigner les choses, mais sans aucune possibilit dvoquer une intention personnelle, langue neutre qui ne permet pas dexprimer quelque chose qui ne soit pas dj l et quon voudrait faire exister dans la communication. Et dans un univers o lon valorise progressivement lindividualit crative de lexpression, puisquil va de soi que lon a envie dabandonner lusage de service de la langue, il est devenu urgent de rformer lducation, afin que les jeunes gnrations soient dsormais initis ce phnomne trange quest lapparition dune nouveaut lgitime par sa cohrence, par son individualit et par son rapport explicite un auteur qui est comme le modle que doit imiter le jeune quil sagit dduquer. Et dans cette thorie de lducation dindividualits venir, il sagissait de faire aussi bien

    que lauteur de luvre dont on apprenait matriser le fonctionnement. Dans cette perspective, lauteur et son uvre devinrent lessentiel des programmes scolaires, et se dessina le nouveau concept de culture. Auparavant, la culture tait uniquement considre comme tradition et comme autorit il

    sagissait de rpter ce que la tradition nous apportait et donc tre bien duqu consistait matriser ce qui avait toujours dj t fait et dit. Lexemple trs intressant sur lequel je suis tomb, cest une dition de Polybe. Polybe cest cet historien grec des guerres que Pompe mne contre les Grecs pour annexer la Grce. Cet historien grec a t tudi la fin du Moyen ge (on peut reprer a grce lencre qui est utilis dans les annotations) uniquement pour les formules quil faut apprendre quand on est un noble qui doit savoir se comporter dans telle ou telle situation. Cest--dire que ctait des paradigmes dexpression - Que doit dire un chef darm qui connat la dfaite - Que doit dire dans telle ou telle situation un homme une

  • femme, etc. On apprenait uniquement cette espce de rgle dexpression qui imposait une pure rptition. Et bien, avec la Renaissance apparaissent dans cette dition de Polybe des choses qui sont

    trs tranges, parce que les lves qui faisaient ces annotations, se demandaient par exemple si lauteur disait la vrit ou pas. Ils se demandaient si Polybe tait pay par les Romains pour lesquels il crivait cette histoire, ils se demandait si Polybe travestissait la vrit historique en donnant tel auteur dexploit tel caractre et ils commenaient chercher la contradiction pour mettre en chec cette espce dautorit qutait Polybe. Et travers ces efforts, se dessine lhermneutique qui insiste sur la ncessaire cohrence du

    discours. Ds lors Polybe fut travaill en profondeur par ses nouveau lecteurs pour, non pas dgager des expressions toutes faites dont on pouvait se servir dans les s...

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