Henri Michaux Un Certain Plume

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Augmenté de quatre chapitres inédites

Text of Henri Michaux Un Certain Plume

HENRI MICHAUX

UN CERTAIN PLUME

I UN HOMME PAISIBLE1

Etendant les mains hors du lit, Plume fut tonn de ne pas rencontrer le mur : Tiens, pensa-t-il, les fourmis lauront mang et il se rendormit. Peu aprs, sa femme lattrapa et le secoua : Regarde, dit-elle, fainant ! Pendant que tu tais occup dormir, on nous a vol notre maison. En effet, un ciel intact stendait de tous cts. Bah, la chose este faite , pensa-t-il. Peu aprs, un bruit de fit entendre. Ctait un train qui arrivait sur eux toute allure. De lair press quil a, pensa-t-il, il arrivera srement avant noud et il se rendormit. Ensuite, le froid le rveilla. Il tait tout tremp de sang. Quelques morceaux de sa femme gisaient prs de lui. Avec le sang, pensa-t-il, surgissent toujours quantit de dsagrments ; si ce train pouvait ntre pas pass, jen serais fort heureux. Mais puisquil est dj pass et il se rendormit. - Voyons, disait le juge, comment expliquez-vous que votre femme se soit blesse au point quon lait trouve partage en huit morceaux, sans que vous, qui tiez ct, ayez pu faire un geste pour len empcher, sans mme vous en tre aperu. Voil le mystre. Toute laffaire est l-dedans. - Sur ce chemin, je ne peux pas laider, pensa Plume, et il se rendormit. - Lexcution aura lieu demain. Accus, avez-vous quelque chose ajouter ? - Excusez-moi, dit-il, je nai pas suivi laffaire. Et il se rendormit.

II PLUME AU RESTAURANT

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Plume djeunait au restaurant, quand le matre dhtel sapprocha, le regarda svrement et lui dit dune voix basse et mystrieuse : Ce que vous avez l dans votre assiette ne figure pas sur la carte. Plume sexcusa aussitt. - Voil, dit-il, tant press, je nai pas pris la peine de consulter la carte. Jai demand tout hasard une ctelette, pensant que peut-tre il y en avait, ou que sinon on en trouverait aisment dans le voisinage, mais prt demander tout autre chose si les ctelettes faisaient dfaut. Le garon, sans se montrer particulirement tonn, sloigna et me lapporta peur aprs et voil Naturellement, je la paierai le prix quil faudra. Cest un beau morceau, je ne le nie pas. Je le paierai son prix sans hsiter. Si javais su, jaurais volontiers choisi une autre viande ou simplement un uf, de toute faon maintenant je nai plus trs faim. Je vais vous rgler immdiatement. Cependant, le matre dhtel ne bouge pas. Plume se trouva atrocement gn. Aprs quelque temps relevant les yeux hum ! cest maintenant le chef de ltablissement qui se trouve devant lui. Plume sexcusa aussitt. - Jignorais, dit-il, que les ctelettes ne figurent pas sur la carte. Je ne lai pas regarde, parce que jai la vue fort basse, et que je navais pas mon pince-nez sur moi, et puis, lire me fait toujours un mal atroce. Jai demand la premire chose qui mest venue lesprit, et plutt pour amorcer dautres propositions que par got personnel. Le garon sans doute proccup na pas cherch plus loin, il ma apport a, et moi-mme dailleurs tout fait distrait je me suis mis manger, enfin je vais vous payer vous-mme puisque vous tes l. Cependant, le chef de ltablissement ne bouge pas. Plume se sent de plus en plus gn. Comme il lui tend un billet, il voit tout coup la manche dun uniforme ; ctait un agent de police qui tait devant lui. Plume sexcusa aussitt. -Voil, il tait entr l pour se reposer un peu. Tout coup, on lui crie brle-pourpoint : Et pour Monsieur ? Ce sera - Oh un bock , dit-il. Et aprs ?... cria le garon fch ; alors plutt pour sen dbarrasser que pour autre chose : Eh bien, une ctelette ! Il ny songeait dj plus, quand on la lui apporta dans une assiette ; alors, ma foi, comme ctait l devant lui - coutez, si vous vouliez essayer darranger cette affaire, vous seriez bien gentil. Voici pour vous. Et il lui tend un billet de cent francs. Ayant entendu des pas sloigner, il se croyait dj libre. Mais cest maintenant le commissaire de police qui se trouve devant lui. Plume sexcusa aussitt.

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Il avait pris un rendez-vous avec un ami. Il lavait vainement cherch toute la matine. Alors comme il savait que son ami en revenant du bureau passait par cette rue, il tait entr ici, avait pris une table prs de la fentre et comme dautre part lattente pouvait tre longue et quil ne voulait pas avoir lair de reculer devant la dpense, il avait command une ctelette ; pour avoir quelque chose devant lui. Pas un instant il ne songeait consommer. Mais layant devant lui, machinalement, sans se rendre compte le moins du monde de ce quil faisait, il stait mis manger. Il faut savoir que pour rien au monde il nirait pas au restaurant. Il ne djeune que chez lui. Cest un principe. Il sagit ici dune pure distraction, comme il peut en arriver tout homme nerv, une inconscience passagre ; rien dautre. Mais le commissaire, ayant appel au tlphone le chef de la sret : Allons, dit-il Plume en lui tendant lappareil. Expliquez-vous une bonne fois. Cest votre chance de salut. Et un agent le poussant brutalement lui dit : Il sagira maintenant de marcher droit, hein ? Et comme les pompiers faisaient leur entre dans le restaurant, le chef de ltablissement lui dit : Voyez quelle perte pour mon tablissement. Une vraie catastrophe ! Et il montrait la salle que tous les consommateurs avaient quitte en hte. Ceux de la Secrte lui disaient : a va chauffer, nous vous prvenons. Il vaudra mieux confesser toute la vrit. Ce nest pas notre premire affaire, croyeznous. Quand a commence prendre cette tournure, cest quest grave. Cependant, un grand rustre dagent par-dessus son paule lui disait : coutez, je ny peux rien. Cest lordre. Si vous ne parlez pas dans lappareil, je cogne. Cest entendu ? Avouez ! Vous tes prvenu. Si je ne vous entends pas, je cogne.

III PLUME VOYAGE Plume ne peut pas dire quon ait excessivement dgards pour lui en voyage. Les uns lui passent dessus sans crier gare, les autres sessuient tranquillement les4

mains son veston. Il a fini par shabituer. Il aime mieux voyager avec modestie. Tant que ce sera possible, il le fera. Si on lui sert, hargneux, une racine dans son assiette, une grosse racine : Allons, mangez. Quest-ce que vous attendez ? Oh, bien, tout de suite, voil. Il ne veut pas sattirer des histoires inutilement. Et si la nuit, on lui refuse un lit : Quoi ! Vous ntes pas venu de si loin pour dormir, non ? Allons, prenez votre malle et vos affaires, cest le moment de la journe o lon marche le plus facilement. Bien, bien, oui certainement. Ctait pour rire, naturellement. Oh oui, par plaisanterie. Et il repart dans la nuit obscure. Et si on le jette hors du train : Ah ! alors vous pensez quon a chauff depuis trois heures cette locomotive et attel huit voitures pour transporter un jeune homme de votre ge, en parfaite sant, qui peut parfaitement tre utile ici, qui na nul besoin de sen aller l-bas, et que cest pour a quon aurait creus les tunnels, fait sauter des tonnes de rochers la dynamite et pos des centaines de kilomtres de rails par tous le temps, sans compter quil faut encore surveiller la ligne continuellement par crainte des sabotages, et tout cela pour Bien, bien. Je comprends parfaitement. Jtais mont, oh, pour jeter un coup dil ! Maintenant, cest tout. Simple curiosit, nest-ce pas. Et merci mille fois. Et il sen retourne sur les chemins avec ses bagages. Et si, Rome, il demande voir le Colise : Ah ! Non. coutez, il est dj assez mal arrang. Et puis aprs Monsieur voudra le toucher, sappuyer dessus, ou sy asseoir cest comme a quil ne reste que des ruines partout. Ce fut une leon, mais, lavenir, non, cest fini, nest-ce pas. Bien ! Bien ! Ctait Je voudrais seulement vous demander une carte postale, une photo, peut-tre si des fois Et il quitte la ville sans avoir rien vu. Et si sur le paquebot, tout coup le Commissaire du bord le dsigne du doigt et dit : Quest-ce quil fait ici, celui-l ? Allons, on manque bien de discipline l, en bas, il me semble. Quon aille vite me le redescendre dans la soute. Le deuxime quart vient de sonner. Et il repart en sifflotant, et Plume, lui, sreinte pendant toute la traverse. Mais il me dit rien, il ne se plaint pas. Il songe aux malheureux qui ne peuvent pas voyager de tout, tandis que lui, il voyage, il voyage continuellement. IV DANS LES APPARTEMENTS DE LA REINE Comme Plume arrivait au palais, avec ses lettres de crance, la Reine lui dit : -Voil. Le Roi en ce moment-l est fort occup. Vous le verrez plus tard. Nous irons le chercher ensemble si vous voulez bien, vers cinq heures. Sa Majest5

aime beaucoup les Danois, Sa Majest vous recevra bien volontiers, vous pourriez peut-tre un peu vous promener avec moi en attendant. Comme le palais est trs grand, jai toujours peur de my perdre et de me trouver tout coup devant les cuisines, alors, vous comprenez, pour une Reine, ce serait tellement ridicule. Nous allons aller par ici. Je connais bien le chemin. Voici ma chambre coucher. Et ils entrent dans la chambre coucher. - Comme nous avons deux bonnes heures devant nous, vous pourriez peuttre me faire un peu la lecture, mais ici je nai pas grand-chose dintressant. Peuttre jouez-vous aux cartes. Mais je vous avouerai que moi je perds tout de suite. De toute faon ne restez pas debout, cest fatigant ; assis on sennuie bientt, alors on pourrait peut-tre stendre sur ce divan. Mais elle se relve bientt. - Dans cette chambre il rgne toujours une chaleur insupportable. Si vous maider me dshabiller, vous me feriez plaisir. Aprs on pourra parler comme il faut. Je voudrais tant savoir quelques renseignements sur le Danemark. Cette robe, du reste, senlve si facilement, je me demande comment je reste habille toute la journe. Cette robe senlve sans quon sen rende compte. Voyez, je lve les bras, et maintenant un enfant la tirerait lui. Naturellement, je ne laisserais pas faire. Je les aime beaucoup, mais on jase tellement dans un palais, et puis les enfants a gare tout. Et Plume la dshabille. - Mais vous, coutez, ne restez pas comme a. Se tenir tout habill dans une chambre, a fait