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HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ATHÉNIENNE PAR AUGUSTE FILON PROFESSEUR D'HISTOIRE AU LYCÉE NAPOLÉON. - ANCIEN MAÎTRE DE CONFÉRENCES À L'ÉCOLE NORMALE PARIS - AUGUSTE DURAND - 1854

Histoire de la démocratie athénienne - mediterranee … · Athènes. Là ils ne formèrent point, comme les Doriens à Sparte, une nation souveraine au milieu d'un peuple d'esclaves

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  • HISTOIRE DE LA DMOCRATIE ATHNIENNE

    PAR AUGUSTE FILON

    PROFESSEUR D'HISTOIRE AU LYCE NAPOLON. - ANCIEN MATRE DE CONFRENCES L'COLE NORMALE

    PARIS - AUGUSTE DURAND - 1854

  • CHAPITRE PREMIER. Origines de la dmocratie Athnienne.

    CHAPITRE II. Lutte des partis aprs la promulgation des lois de Solon.

    CHAPITRE III. tablissement de l'ostracisme.

    CHAPITRE IV. Athnes devient prpondrante sur mer.

    CHAPITRE V. Commencements de Pricls.

    CHAPITRE VI. A quelles causes il faut attribuer l'influence de Pricls.

    CHAPITRE VII. Efforts des Athniens pour propager au dehors le gouvernement dmocratique.

    CHAPITRE VIII. Les successeurs de Pricls.

    CHAPITRE IX. Dcadence des institutions religieuses.

    CHAPITRE X. Paix de Nicias.

    CHAPITRE XI. Expdition de Sicile.

    CHAPITRE XII. Alcibiade alli des Spartiates et des Perses.

    CHAPITRE XIII. L'oligarchie des Quatre-Cents est renverse.

    CHAPITRE XIV. Athnes se relve la bataille des Arginuses.

    CHAPITRE XV. Prise d'Athnes par les Lacdmoniens

    CHAPITRE XVI. Thrasybule dlivre Athnes de la tyrannie des Trente.

    CHAPITRE XVII. Caractre de la dmocratie rtablie par Thrasybule.

    CHAPITRE XVIII. Socrate est accus par Mlitus, Anytus et Lycon.

    CHAPITRE XIX. Socrate devant ses juges.

    CHAPITRE XX. Derniers entretiens de Socrate- avec ses amis.

    CHAPITRE XXI. Athnes n'est plus qu'une ville secondaire.

    CHAPITRE XXII. Doctrines politiques de Platon.

    CHAPITRE XXIII. Les Lois de Platon.

    CHAPITRE XXIV. L'Aropagitique d'Isocrate.

    CHAPITRE XXV. Premiers dmls de Philippe avec les Athniens.

    CHAPITRE XXVI. La premire Philippique de Dmosthne.

  • CHAPITRE XXVII. Dbats d'Eschine et de Dmosthne sur l'ambassade.

    CHAPITRE XXVIII. Derniers efforts d'Athnes contre Philippe.

    CHAPITRE XXIX. Athnes pendant l'expdition d'Alexandre contre les Perses.

    CHAPITRE XXX. La Politique d'Aristote.

    CHAPITRE XXXI. Guerre lamiaque.

    CHAPITRE XXXII. Polysperchon rtablit la dmocratie athnienne.

    CHAPITRE XXXIII. Cassandre tablit Athnes une timocratie modre.

    CHAPITRE XXXIV. Athnes et la ligue achenne.

    CHAPITRE XXXV. La libert des villes grecques proclame aprs la bataille de Cynocphales.

    CHAPITRE XXXVI. Athnes se rvolte contre Rome.

  • Je n'ai pas voulu refaire ici l'histoire grecque, si souvent traite, ni mme toute l'histoire d'Athnes. J'ai laiss de ct toutes les guerres extrieures, et ces hroques rcits de combats que nous savons mieux que notre propre histoire. Je ne me suis mme occup des guerres entre les tats grecs qu'autant que ces guerres ont exerc quelque influence sur le gouvernement athnien. C'est l'histoire intrieure d'Athnes que je me suis propos d'tudier.

    L'histoire de la dmocratie athnienne n'est pas tout entire dans Thucydide et dans Xnophon : elle est aussi dans les orateurs, qui nous font connatre, sinon l'exacte vrit des faits, du moins la lutte ardente des passions et les prtentions des partis ; elle est dans les potes corniques, qui accusent, en les exagrant, les vices des institutions et les travers des individus. Les philosophes eux-mmes ne sont pas inutiles consulter, soit qu'embrassant la ralit d'un coup d'il ferme et assur, ils posent, comme Aristote, les bases ternelles de la constitution des empires ; soit que tout en rvant, comme Platon, une rpublique impossible, ils nous fassent toucher au doigt les plaies de leur temps et de leur pays. C'est en puisant toutes ces sources que j'ai essay de reconstruire la cit athnienne, et de suivre, dans toutes ses vicissitudes, cette dmocratie glorieuse et turbulente, qui a t donne comme un enseignement l'antiquit, et dont l'histoire nous semble contenir plus d'une leon utile aux tats modernes.

    Paris, 12 octobre 1853.

  • CHAPITRE PREMIER.

    Origines de la dmocratie athnienne. - Institutions de Solon. - Gouvernement tempr.

    La dmocratie athnienne faisait remonter ses titres jusque dans la nuit des temps fabuleux. Pausanias, dcrivant les fresques du portique royal, Athnes, dit qu'on y voyait reprsents, ct de Thse, la dmocratie et le peuple. Cette peinture signifie, ajoute Pausanias, que ce fut Thse qui tablit Athnes un gouvernement fond sur l'galit des citoyens1. En effet, la tradition athnienne voulait que Thse et remis au peuple la direction des affaires, et que le gouvernement dmocratique et subsist sans interruption jusqu' l'usurpation de Pisistrate. Rien n'est moins historique qu'une telle opinion, et Pausanias, qui nous l'a transmise, la rejette avec raison.

    Ce qui est certain, c'est que l'Attique n'a point t le thtre de ces invasions trangres qui, dans d'autres parties de la Grce, ont renouvel violemment la population, et fond sur la diffrence des mea la pilla dure aristocratie. Elle a d ce privilge au peu de fertilit d'une grande partie de son territoire. Comme elle tentait, moins les conqurants, elle a conserv son indpendance et sa population primitive2. Thucydide la regarde comme un lieu d'asile o venaient se rfugier, de toutes les parties de la Grce, ceux qui avaient t vaincus dans la guerre trangre ou dans la guerre civile ; ils taient srs d'y trouver un abri inviolable, et, devenus simples citoyens, ils contribuaient, pour leur part, la grandeur de l'tat. L, peu peu, toutes les populations se fondirent en une seule, o l'lment primitif, la race plasgique, parait avoir toujours domin.

    Mais ce serait se tromper gravement, et retomber dans l'opinion populaire rapporte par Pausanias, que de croire qu'il y avait une galit parfaite parmi les anciens habitants de l'Attique. Quand la vieille cit plasgique devint une ville ionienne, la population fut divise en quatre tribus : les Hoplites, les Ergadens, les Glontes et les gicores. Hrodote a cru retrouver, dans les noms de ces tribus, les noms des quatre fils d'Ion3. Mais Plutarque croit que ces dnominations exprimaient les professions diverses auxquelles se livrait primitivement chaque tribu : les guerriers, les artisans, les laboureurs et les pasteurs4. Si l'on adopte cette interprtation, qui nous parait la plus vraisemblable, on sera port croire que, dans le principe, ces tribus n'taient pas gales entre elles, et que les guerriers et les laboureurs marchaient avant les pasteurs et les artisans. Quelques auteurs, runissant dans la mme tribu les laboureurs et les pasteurs, ont admis l'existence d'une caste sacerdotale, qui dominait les guerriers ou partageait le pouvoir avec eux, Il y eut sans doute une poque o la distinction des professions et des rangs se transmettait hrditairement dans les mmes familles ; mais jamais les tribus attiques ne

    1 Pausanias, Attique, chap. 3. 2 Thucydide, livre I, chap. 2. 3 Hrodote, V, 66. 4 Plutarque, Solon. Strabon, VIII, 8.

  • formrent une rigoureuse hirarchie, comme les castes de l'Inde ou de l'ancienne gypte. Le gnie grec rpugnait cette immobilit absolue, que la religion avait consacre en Orient. Il est croire, au contraire, comme le dit un savant tranger, M. Thirlwall, que ces quatre tribus s'unirent de bonne heure en un seul corps, et qu'en multipliant leurs relations, elles firent tomber en dsutude les distinctions primitives auxquelles elles devaient leurs noms1. Chaque tribu renfermait trois phratries, mot analogue la curie romaine. Chaque phratrie tait subdivise en trente sections, qui correspondaient aux gentes des Romains. C'taient, comme les clans d'cosse ou d'Irlande, des agrgations de familles, runies sous le nom et sous la protection d'une maison dominante. Chaque groupe () se composait de trente genntes ou chefs de famille ; ce qui levait dix mille huit cents le nombre total des membres de la communaut2.

    Indpendamment de ces distinctions primitives, il se forma en Attique une vritable aristocratie, au commencement du xne sicle avant l're chrtienne. Quand le Ploponnse eut t conquis par les Doriens, les oliens et les Ioniens, chasss de l'ouest et du nord de la presqu'le, vinrent chercher un asile Athnes. L ils ne formrent point, comme les Doriens Sparte, une nation souveraine au milieu d'un peuple d'esclaves : ils furent incorpors dans les tribus attiques. Ils ne rduisirent point l'ancienne population la servitude de la glbe ; cependant, ce qui prouve qu'il y eut alors une sorte de conqute que la tradition athnienne parat avoir dissimule, c'est que les nouveaux venus se trouvrent bientt propritaires des meilleures terres et matres des plaines, tandis que les indignes taient relgus soit vers le rivage, soit vers les montagnes. Telle est l'origine des trois partis qui plus tard ont divis l'Attique. Ces migrs du Ploponnse sont les souches de ces grandes familles qui tinrent si longtemps le premier rang dans Athnes, telles que les Alcmonides et les Ponides. Matres du pouvoir comme de la terre, ils dlgurent l'autorit souveraine l'un d'entre eux, Mlanthus, qui la transmit son fils. Ils ne conservrent des rois que pendant deux gnrations, tant qu'ils eurent besoin d'un pouvoir fort, pour se dfendre soit contre les indignes, soit contre les attaques du dehors.

    Aprs Codrus, le pouvoir suprme fut modifi dans sa forme, mais sans sortir de la maison rgnante. Le peuple athnien, dit Pausanias, ta aux descendants de Mlanthus la plus grande partie de leur autorit. Par peuple, il faut entendre ici l'ensemble de la population athnienne, mais surtout les descendants des oliens et des Ioniens, ces riches propritaires de la plaine, qui s'taient eux-mmes constitus caste dominante sous le nom d'Eupatrides. Ils changrent la royaut en une magistrature responsable. Ce dernier mot caractrise la rvolution qui s'accomplit alors dans le gouvernement athnien : la royaut, tout en restant hrditaire, devint responsable sous le nom d'archontat3.

    Ce n'tait point assez pour les nobles d'avoir soumis leur contrle l'exercice du pouvoir souverain : ils travaillrent en restreindre la dure. Perptuel sous les Mdontides pendant prs de quatre cents ans, l'archontat devint dcennal au milieu du vine sicle avant l're chrtienne, et les quatre premiers archontes dcennaux furent encore choisis dans la race de Codrus. Enfin, dater de 684, l'archontat ne fut plus qu'annuel, et au lieu d'un archonte il y en eut neuf, qui se partagrent les principaux attributs du gouvernement. Ce fut alors que les

    1 M. Thirlwall, History of Greece, chap. 44. 2 Pollux, VIII. Wachsmuth, Hellen. Alterthumskunde, III. 3 Pausanias, Messnie, chap. 6.

  • Eupatrides entrrent vraiment en possession de la souverainet, comme Borne, aprs la chute des Tarquins, les familles patriciennes se partagrent les dpouilles de la royaut.

    Non-seulement les Eupatrides rgnaient tour tour sous le nom d'archontes ; mais ils formaient le grand conseil et le tribunal suprme du pays, l'Aropage, dont l'existence parait remonter aux premiers jours d'Athnes. Il rsulte des paroles d'Aristote, que dj avant Solon ce corps prenait une part considrable au gouvernement. IL se recrutait sans doute alors parmi les chefs des principales familles de la plaine, qui venaient y siger par droit de naissance : c'tait la citadelle de l'oligarchie. Les Eupatrides exeraient aussi une grande influence dans-les tribus, par les fonctions de prytanes des naucrares, qui leur taient exclusivement dvolues. Outre la division dont nous avons parl, en phratries et en familles, la tribu se divisait en trois sections ou trittyes, et chaque trittye comprenait quatre naucraries. La naucrarie se composait des principaux propritaires, sur lesquels pesaient les contributions publiques et l'obligation du service militaire. Chaque naucrarie devait l'tat deux cavaliers et sans doute aussi un certain nombre de fantassins ; on y joignit plus tard l'obligation de fournir un vaisseau. En compensation de ces charges, les chefs des naucraries, dsigns sous le nom de prytanes, avaient une large part.de la puissance publique : c'taient eux qui rglaient les dpenses. Quand le prcurseur de Pisistrate, Cylon, osa aspirer la tyrannie, les prytanes des naucrares, qui taient alors les maitres d'Athnes, dit Hrodote, s'opposrent cette entreprise, et sauvrent la libert ; mais la libert n'tait encore que le privilge de quelques familles.

    Aristote, qui avait si profondment tudi l'histoire et la constitution des tats grecs, dit qu'avant Solon, Athnes tait la proie d'une oligarchie qui ne connaissait aucun frein1. Plutarque, dveloppant les paroles d'Aristote, dit que le menu peuple tait comme esclave des Eupatrides : les uns, rduits la condition de colons tributaires, cultivaient les terres des riches, et devaient aux propritaires la sixime partie des fruits ; les autres livraient leur personne comme gage de leurs dettes, et devenaient la proprit de leurs cranciers ; un grand nombre taient rduits vendre leurs enfants, ou abandonner leur patrie pour chapper la rigueur des usuriers2.

    Dracon, archonte en 624, ne tenta aucune rvolution politique ; il rforma la lgislation pnale, et la rendit plus svre. Avant lui, les lois des Athniens n'taient point crites. L'innovation de Dracon devait avoir pour rsultat de limiter l'autorit des nobles, pour qui le droit coutumier, dont ils avaient t jusque-l les seuls interprtes, tait un instrument commode. Il y a donc lieu de croire que ce changement ne fut point un acte spontan de la part des Eupatrides, mais qu'il leur fut impos par les rclamations populaires. D'un autre ct, en rdigeant son code, Dracon n'avait certainement pas trahi les intrts de la classe puissante laquelle il appartenait ; on peut donc supposer que la rigueur excessive de ses lois tait destine contenir l'opposition du peuple3. Le lgislateur introduisit quelques changements dans la juridiction criminelle : il confia des magistrats appels phtes les causes de meurtre involontaire qui

    1 Aristote, Politique, II, 9. Voir l'excellente traduction et les savants commentaires que nous devons M. Barthlemy Saint-Hilaire. 2 Plutarque, Solon. 3 M. Thirlwall, History of Greece, chap. 11.

  • taient auparavant du ressort des archontes. Les phtes taient choisis parmi les principaux citoyens gs au moins de cinquante ans. C'tait donc, comme l'Aropage, une magistrature aristocratique.

    Quelques annes aprs l'archontat de Dracon, le Crtois pimnide modifia quelques crmonies religieuses ; mais l'ancienne oligarchie subsistait toujours. Ce fut Solon qui affranchit le peuple, et constitua la dmocratie au commencement du VIe sicle (594).

    Le lgislateur commena par proclamer inviolable la libert du citoyen ; il dfendit de rduire le dbiteur en esclavage, et dbarrassa les terres des hypothques dont elles taient greves. Il tait d Solon sept talents sur la succession de son pre : il renona cette crance, et engagea ses concitoyens imiter son exemple1. Quelques auteurs ont prtendu qu'il avait aboli toutes les dettes ; mais une telle mesure, qui aurait froiss tant d'intrts, n'tait point d'un esprit aussi prudent et aussi mesur que celui de Solon. Il vaut mieux croire, avec un certain Androtion, cit par Plutarque, que la loi nouvelle avait seulement pour objet d'allger le poids des dettes anciennes. Solon haussa la valeur des monnaies, et par l mme facilita les payements : ainsi la mine, qui auparavant ne valait que soixante-treize drachmes, en valut dsormais cent ; de telle sorte que, tout en rendant un gal nombre de pices, le dbiteur payait en ralit un peu moins qu'il n'avait reu. C'tait encore assez pour faire crier les cranciers, qui n'auraient rien voulu rabattre de leurs droits ; mais Solon ne pouvait aller plus loin, et il dut se garder d'abolir les dettes, aussi bien que de mettre les hritages en commun ; comme l'avaient dj rv quelques meneurs populaires2.

    Le problme que Solon s'tait pos, et que tout lgislateur doit rsoudre, tait de concilier le droit individuel avec le droit social. Jusqu' cette poque, il n'avait point t permis aux Athniens de donner leurs biens par testament ; si l'un d'entre eux venait mourir sans enfants, sa fortune faisait retour l'agrgation de familles, au genos dont il tait membre : Solon leur rendit la libre disposition de leurs biens. Les lois nouvelles tendaient dgager l'individu des liens des anciennes communauts. Dans sa constitution, le systme de Solon tait de substituer la fortune la naissance comme garantie politique. Sans rien changer aux noms des anciennes tribus, il divisa le peuple en quatre classes, d'aprs le revenu des proprits. La premire tait compose des citoyens qui possdaient cinq cents mdimnes de revenu3 ; la seconde, celle des chevaliers, comprenait ceux qui avaient un revenu de trois cents mdimnes ; les membres de la troisime classe, dsigns sous le nom de zeugites, en possdaient deux cents4 ; enfin, tous ceux qui avaient un revenu infrieur ce dernier chiffre, taient confondus dans la quatrime classe, sous le nom de thtes, c'est--dire mercenaires, vivant non du produit de leurs proprits, mais du travail de leurs mains.

    Cette dernire classe, qui formait la plus grande Partie du peuple, n'avait aucun accs aux fonctions publiques. Les archontes ne pouvaient tre choisis que parmi

    1 Diogne de Larte, Solon. 2 Plutarque, Solon. 3 Au temps de Solon, le mdimne (51 litres, 84) de bl valait une drachme (96 centimes). Voir Bckh, conomie politique des Athniens, livre IV, chap. 5. 4 Plutarque et les autres auteurs classent les Athniens dans l'ordre que nous avons indiqu. Aristote seul met les zeugites au second rang, et les chevaliers au troisime.

  • les pentacosiomdimnes. Mais tous les citoyens avaient le droit d'lire les magistrats et de leur faire rendre des comptes ; tous votaient dans l'assemble du peuple et jugeaient dans les tribunaux. C'est ce dernier droit surtout, le droit de rendre la justice, qui constitue la dmocratie telle que Solon l'a fonde. C'est l vraiment ce qui appartient en propre au lgislateur. En effet, comme le dit Aristote, il avait trouv tablis le Snat de l'Aropage et le principe d'lection pour les magistrats. Comment a-t-il constitu le peuple ? En lui donnant la puissance judiciaire.

    Le droit de juger, en d'autres termes, le droit de dcider de la vie et de la fortune des citoyens, est un des principaux attributs de la souverainet. Dans les monarchies, ce droit est dlgu par le prince aux magistrats qui rendent la justice en son nom. Dans les gouvernements aristocratiques, les classes dominantes se rservent le droit de juger comme le plus prcieux de leurs privilges. Aussi les partisans de la dmocratie pure prtendent-ils que, sous cette forme de gouvernement, les fonctions judiciaires doivent tre lectives, temporaires, et accessibles tous les citoyens. C'est ce que Solon avait tabli dans la vieille Athnes. De l les reproches qu'on lui fait, dit Aristote, d'avoir nerv la puissance du snat et celle des magistrats lus, en rendant la judicature dsigne par le sort souveraine matresse de l'tat1.

    Les Athniens ne comprirent pas d'abord toute la porte de cette innovation. Ce droit de juger, dit Plutarque, semblait au commencement n'tre rien ; niais on s'aperut bientt que c'tait une trs-grande chose. En effet, toutes les affaires, tous les diffrends qui s'levaient entre les citoyens, taient jugs sans appel par le peuple, qui devint ainsi l'arbitre souverain des fortunes particulires, comme de la fortune publique. Quand le texte des lois paraissait obscur ou quivoque, c'tait aux juges qu'on s'adressait pour en claircir le sens, et le peuple se trouvait ainsi suprieur aux lois elles-mmes, par le droit qu'il avait de les interprter son gr2.

    Cependant le lgislateur athnien s'effora d'opposer des contrepoids la puissance populaire. Il avait maintenu le prytane des naucrares, et ce fut lui probablement qui imposa chaque naucrarie l'obligation d'quiper une galre. Il conserva aussi l'Aropage, mais en retirant aux Eupatrides le privilge d'en faire partie par droit de naissance. Solon composa l'Aropage des archontes qui taient sortis de charge et qui avaient rendu leurs comptes ; ils y sigeaient le reste de leur vie, moins qu'ils n'en fussent exclus par suite de quelque grave dlit.

    Solon laissa l'Aropage la haute juridiction dont il tait investi, la connaissance des meurtres commis avec prmditation, des blessures graves faites volontairement, des empoisonnements et des incendies. Cette haute cour jugeait aussi tous les crimes contre la religion, comme les sacrilges, les tentatives pour introduire de nouvelles divinits, la profanation des mystres ou la violation du secret impos aux initis. L'archonte-roi, qui avait hrit des attributions religieuses de la royaut, traduisait les prvenus devant l'Aropage, et sigeait lui-mme parmi les juges, niais aprs avoir dpos la couronne, emblme de son autorit3.

    1 Aristote, Politique, II, 9. 2 Plutarque, Solon. 3 Pollux, VIII.

  • Aux anciennes attributions judiciaires de l'Aropage, Solon avait ajout de nouvelles prrogatives politiques. Il lui avait confi une surveillance gnrale, qui s'tendait toutes les parties du gouvernement. Les aropagites taient chargs de veiller au maintien et l'excution des lois. C'est ce titre qu'ils annulrent quelquefois les dcisions du peuple, comme on en voit des exemples mme l'poque de Dmosthne. Ils exeraient une sorte de censure sur les murs et de patronage sur les familles ; ils veillaient sur l'ducation des enfants, et nommaient des tuteurs aux orphelins1. C'taient eux qui demandaient compte chaque citoyen de ses moyens d'existence, et qui notaient d'infamie ceux qui, n'ayant ni revenu ni tat, ne pouvaient subvenir leurs besoins que par des moyens illgitimes.

    L'Aropage ne paraissant pas suffire Solon pour rprimer les carts du peuple et le contenir dans de justes limites, le lgislateur institua un snat compos de quatre cents membres. Aristote dit que, sous toute espce de gouvernement, il doit exister un certain nombre de conseillers chargs de prparer les dcrets. Telles taient les fonctions du snat athnien. Il discutait d'avance toutes les lois, toutes les affaires qui devaient tre portes l'assemble gnrale. Il ne dcidait rien sans appel, mais il prparait toutes les dcisions : c'tait le conseil d'tat du peuple souverain.

    Le snat tait renouvel tous les ans ; chacune des quatre tribus nommait cinquante snateurs. Mais c'est une question de savoir si, dans les premiers temps Ces snateurs taient lus par les citoyens ou dsigns par le sort. Plusieurs auteurs modernes, s'appuyant sur cette expression souvent rpte par les anciens, le snat de la fve, ont avanc que, dans tous les temps, c'tait le sort qui avait dsign les snateurs aussi bien que les archontes. Mais cette opinion, peu vraisemblable en elle-mme, est dmentie par plusieurs textes anciens. On voit, par un passage d'Hsychius, que les potes dramatiques avaient suppos l'usage de nommer les magistrats par la voie du sort beaucoup plus vieux qu'il ne l'tait rellement2. La meilleure autorit sur ce point est Aristote, qui dit formellement que, d'aprs les lois de Solon, les juges taient dsigns par le sort, mais que les magistrats taient lus. Au tmoignage d'Aristote on peut joindre celui d'Isocrate. L'orateur, dans son Aropagitique, exhorte le peuple d'Athnes revenir son ancien gouvernement, au gouvernement de Solon et de Clisthne. Alors, dit-il3, les Athniens ne distribuaient point les places par la voie du sort ; mais ils choisissaient pour chaque emploi les citoyens les plus honntes et les plus capables. Ils regardaient ce mode d'lection comme plus populaire. En effet, le sort peut favoriser des partisans de l'oligarchie, tandis que le peuple est toujours maitre de ne faire tomber ses suffrages que sur ceux dont il connat le dvouement prouv la forme dmocratique. Il est donc vident que dans l'origine les snateurs taient lus, aussi bien que les archontes. Mais ceux-ci ne pouvaient tre choisis que daim la premire classe ; les snateurs Ptaient dans les trois premires.

    La dmocratie athnienne, son origine, avait, comme on le voit, une certaine analogie avec ce que nous appelons aujourd'hui les gouvernements temprs. L'Aropage et le Snat taient, dit Plutarque, comme deux ancres qui

    1 Isocrate, Aropagitique. 2 Hsychius, au mot . 3 Isocrate, Aropagitique.

  • empchaient le navire d'tre le jouet des vents et des flots1. Aristote dit que l'honneur de Solon est d'avoir fond un gouvernement mixte2. Expressions remarquables, qui prouvent, avec les traditions pythagoriciennes et les fragments d'Archytas, que l'quilibre des pouvoirs n'tait pas une ide inconnue l'antiquit grecque !

    C'est ainsi que Cicron, dans sa Rpublique, prfre la monarchie, l'aristocratie et la dmocratie pure, un gouvernement qui participe jusqu' un certain point ces trois formes politiques. Il faut, dit-il, qu'il y ait dans l'tat une autorit dominante, et Cicron rclame, non le titre de roi, suspect aux Romains, mais quelque chose d'quivalent. Une juste part doit tre faite l'influence des principaux citoyens. Enfin, certaines choses, mais non pas toutes, doivent tre rserves aux suffrages et la volont de la multitude. Ce gouvernement peut seul assurer, continue Cicron, cette grande t vritable galit, ncessaire des tres libres. C'est la seule constitution qui ait des chances de dure ; car, s'il n'y a qu'un roi, ce sera bientt un tyran ; s'il n'y a que des grands, ils se diviseront en factions rivales ; s'il n'y a que le peuple, ce sera le trouble et le chaos. Et ces gouvernements se succderont tour tour, par des rvolutions perptuelles. Au contraire, celui qui est heureusement form des lments divers ne peut tre renvers, moins que les chefs de l'tat n'aient commis de grandes fautes ; car il n'y a plus de causes de rvolution l o chacun est fortement tabli la place qui lui appartient3.

    1 Plutarque, Solon. 2 Aristote, Politique, II, 9. 3 Cicron, Rpublique, I, 45.

  • CHAPITRE II.

    Lutte des partis aprs la promulgation des lois de Solon. - Tyrannie de Pisistrate et de ses fils. - Affranchissement

    d'Athnes. - Clisthne achve de constituer le gouvernement dmocratique.

    La constitution de Solon tait une transaction offerte tous les partis. Mais, comme le dit Solon lui-mme dans un distique que Plutarque nous a conserv : Le plus difficile, en pareille matire, c'est de contenter tout le monde1. Chacun voulait interprter les lois nouvelles selon ses passions et ses intrts. Pendant l'absence du lgislateur, qui avait cru rendre son uvre plus sacre en s'loignant de son pays, les anciens partis se reformrent. La Plaine, le Rivage et la Montagne taient en prsence, tout prts recommencer le combat. La Plaine, dont le chef tait un certain Lycurgue, tait le parti des Eupatrides, dont Solon avait bien restreint les privilges. La Montagne, dont Pisistrate tait le chef, c'taient les pauvres, les thtes exclus des magistratures, mais matres, par leur nombre, des lections et des jugements ; ils accusaient Solon d'avoir constitu l'aristocratie en paraissant la rduire. Le Rivage ou les Paraliens, dirigs par Mgacls, de la race des Alcmonides, formrent un parti intermdiaire, une sorte de bourgeoisie athnienne. C'taient eux qui avaient accept avec le plus de confiance les lois conciliatrices de Solon. Quant aux deux partis extrmes, ils regrettaient amrement ce qu'ils avaient sacrifi de leurs prtentions, et ils s'imaginaient que, aprs une lutte nouvelle, ils obtiendraient des conditions plus favorables.

    Quand Solon revint Athnes, il fut reu partout avec honneur et respect ; mais il s'aperut avec douleur qu'une rvolution tait imminente. Plus de trente ans s'taient couls depuis son archontat, et il ne se sentait plus la force d'affronter les orages de la place publique. Il essaya, par des entretiens particuliers, de rapprocher les chefs des diffrents partis ; mais tous ses efforts chourent. Les Montagnards firent Athnes ce qu'avait fait la populace dans un grand nombre de villes grecques : pour humilier l'aristocratie, ils se donnrent un tyran. Presque tous les tyrans, dit Aristote2, sont d'anciens dmagogues, qui ont gagn la confiance du peuple en attaquant les principaux citoyens.

    On sait comment Pisistrate se fit donner des gardes, et s'empara de l'Acropole (561). Les riches avaient pris la fuite ; Mgads lui-mme avait quitt la ville. Les modrs, privs de leur chef, avaient perdu tout courage ; Solon essaya de les ranimer. Tout vieux qu'il tait, il se trana sur la place publique ; il parla aux citoyens qui s'y trouvaient, leur reprochant leur folie, leur lchet, et les engageant ne pas laisser prir leur libert. Sans doute, dit-il, il aurait t plus facile de prvenir la rvolution ; mais puisque la tyrannie est tablie, il vous sera plus glorieux de l'anantir. Ces paroles ne trouvant pas d'chos et personne n'tant prt agir, Solon rentra dans sa maison ; il prit ses armes, et les jetant

    1 Plutarque, Solon. 2 Aristote, Politique, V, 9.

  • devant sa porte : Pour moi, dit-il1, j'ai fait tout ce qui tait en mon pouvoir pour dfendre les lois et la libert de mon pays. Depuis ce moment, Solon vcut dans la retraite, et ne se mla plus du gouvernement.

    Pisistrate n'tait point un tyran vulgaire : c'tait un homme d'une habilet et d'une prudence consommes. Il avait de grandes qualits, et savait se donner l'apparence de celles qu'il n'avait pas. Il affectait surtout le dsintressement et un profond amour du peuple. Il avait, dit Plutarque, la parole douce et aimable ; il se montrait secourable envers les pauvres, et modr mme envers ses ennemis. Loin de faire un crime Solon de son opposition, il l'entoura de toutes sortes d'honneurs, et le consulta mme sur plusieurs affaires importantes. Il avait d'ailleurs maintenu les lois de Solon, et l affectait de les observer exactement. Cit un jour devant l'Aropage pour cause de meurtre, il se prsenta, comme un simple citoyen, pour rpondre aux charges portes contre lui ; mais l'accusateur abandonna la poursuite2 : Pisistrate fit aussi rendre quelques lois nouvelles, entre autres celle qui ordonnait que tout citoyen mutil la guerre Mt entretenu aux frais de l'tat. Il parait que Solon avait dj fait adopter une mesure pareille au profit d'un certain Thersippe ; Pisistrate fit une loi gnrale de ce qui n'avait t jusque-l qu'une faveur particulire.

    La tyrannie de Pisistrate fut, comme le remarque Aristote, une des plus longues dont l'histoire grecque ait fait mention ; mais elle ne fut point continue. Pisistrate fut forc de prendre deux fois la fuite, et, en trente-trois ans, il n'en rgna rellement que dix-sept. Ce fut le chef des Paraliens, Mgacls, qui fut le principal auteur de ces rvolutions successives. En prtant son appui tantt la Plaine, tantt la Montagne, il renversa, rtablit et renversa de nouveau Pisistrate. Mais celui-ci, aprs dix ans d'exil dans Pile d'Eube, parvint rentrer dans Athnes sans le secours de Mgacls, et, cette fois, il tablit son pouvoir sur une base plus solide. Il fit venir des troupes trangres de plusieurs pays voisins, et principalement de la Thrace. Il se fit livrer en otage les enfants de ceux de ses principaux adversaires qui n'avaient pas pris la fuite, et il les envoya dans l'le de Naxos. Il dsarma les Athniens, non par la force, mais par la ruse, et il fit dposer les armes dans le temple d'Aglaure3.

    Si l'on en croit Thophraste, ce fut Pisistrate, et non Solon, qui renouvela la loi de Dracon contre les oisifs4. Il obligea ceux qui n'avaient point de profession dans la ville aller demeurer la campagne pour y travailler, et il leur donna un vtement particulier qu'ils ne devaient jamais quitter. Il exigea que ceux qui possdaient des terres allassent les habiter et les cultiver eux-mmes. Lorsqu'il en rencontrait d'oisifs sur la place publique, il leur demandait pour quoi ils restaient ainsi ne rien faire ; s'ils manquaient de semences, il leur permettait d'en prendre dans ses greniers5. Le sol de l'Attique tait aride et pierreux : Pisistrate encouragea, par toute sorte de moyens, la plantation des arbres et surtout celle des oliviers, qui devinrent plus tard une des richesses du pays. Il y avait Athnes une loi dont parle Dmosthne, et qui dfendait aux particuliers d'arracher plus de deux oliviers par an sur leurs terres6. Les historiens anciens ne nous ont point dit quelle poque fut rendue cette loi ; mais il est trs-

    1 Plutarque, Solon. 2 Plutarque, Solon. 3 Hrodote, 1, 64. Polyen, I, 21. 4 Plutarque, Solon. 5 lien, Histoires diverses, IX, 25. 6 Dmosthne, Discours contre Macartatos.

  • probable, comme l'a conjectur un critique moderne1, qu'elle datait du temps de Pisistrate.

    Les guerres qui ont eu lieu pendant cette priode eurent pour rsultat de dbarrasser Athnes d'une population surabondante, et d'tablir dans les pays conquis des colonies en faveur des pauvres. Tel fut l'objet de la conqute de Sige, dans la Troade. Pisistrate s'en tait empar ds le commencement de son premier rgne, et il y avait tabli pour tyran son fils naturel, Hgsistrate2. Plus tard, il reprit Salamine, que les Athniens avaient perdue au milieu de leurs querelles politiques. Il se rendit matre de Dlos, qu'il purifia suivant l'ordre des oracles, en faisant exhumer tous les corps qu'on avait enterrs dans les environs du temple. Il soumit aussi l'le de Naxos, o il aida Lygdamis dtruire une oligarchie oppressive3. Ce fut la mme poque que Miltiade, fils de Cypslus, s'empara de la Chersonse de Thrace. Diogne de Larte attribue Solon la premire ide de cette conqute4. C'tait, en effet, un pays qui convenait beaucoup aux Athniens, parce qu'il leur ouvrait la Propontide et le Pont-Euxin, et parce qu'il leur fournissait en abondance les grains dont ils avaient besoin.

    Quelques reproches qu'on puisse faire Pisistrate quant l'origine de son pouvoir, on ne peut nier que la plupart de ses actes n'aient t marqus au coin de l'intrt populaire, et qu'il n'ait t, suivant l'expression attribue par Diogne de Larte Solon lui-mme, le meilleur de tous les tyrans. Les auteurs anciens citent de lui plusieurs traits remarquables de clmence et de gnrosit. Ses jardins taient ouverts tous les citoyens et chacun pouvait y cueillir ce qu'il voulait : exemple d'hospitalit suivi plus tard par les chefs du parti aristocratique. Allen et Suidas disent que ce fut Pisistrate qui rassembla le premier les posies d'Homre, et qui les fit mettre dans l'ordre o elles nous ont t transmises5. Il fonda Athnes la premire bibliothque dont il soit fait mention dans l'histoire de la Grce6. Il dota la ville de plusieurs monuments publics, tels que le Lyce, la fontaine Ennacrounos, et le temple d'Apollon Pythien7.

    Aprs la mort de Pisistrate (528), ses enfants hritrent de la tyrannie ; mais les anciens n'taient pas d'accord sur celui qui lui succda. Thucydide dit que ce ne fut point Hipparque, comme la plupart le pensent, mais Hippias, fils an de Pisistrate, qui s'empara du commandement8. Hrodote ne contredit point cette opinion ; car, en parlant du meurtre d'Hipparque, il dit que c'tait le frre du tyran Hippias. Cependant Hippias ne faisait rien sans consulter ses frres, particulirement Hipparque, qui eut toute sa vie une grande influence sur le gouvernement. Thucydide lui-mme n'en disconvient pas ; car il dit qu'Hipparque ne voulait pas que sa puissance et rien de blessant pour le peuple, et qu'il gouvernait sans exciter la haine. Ces tyrans, continue l'historien, affectrent longtemps la sagesse et la vertu. Contents de lever sur les Athniens le vingtime des revenus, ils embellissaient la ville, dirigeaient la guerre, et prsidaient aux sacrifices. Du reste, la rpublique conservait ses lois anciennes ;

    1 Clavier, Histoire des premiers temps de la Grce, t. II, p. 403. 2 Hrodote, V, 94. 3 Hrodote, I, 64. 4 Diogne de Larte, Solon. 5 lien, XIII, 14. Suidas, au mot . 6 Athne, Banquet, livre I. Aulu-Gelle, Nuits Attiques, VI, 17. 7 Pausanias, Attique, 44. 8 Thucydide, VI, 54.

  • seulement la famille de Pisistrate avait soin de placer quelqu'un des siens dans les charges. Ce passage confirme ce que nous avons dit plus haut, que les magistratures taient lectives cette poque ; car si le sort en et dispos, les tyrans n'auraient pas pu rserver certaines places pour leur famille. Un fils d'Hippias, qui portait le nom de son aeul Pisistrate, leva, pendant qu'il tait archonte, l'autel des douze dieux dans l'Agora, et celui d'Apollon dans l'enceinte d'Apollon Pythien. Dans la suite, quand le peuple eut remplac, par un plus grand autel, celui qui tait dans l'Agora, l'inscription disparut ; mais celle de l'autel d'Apollon subsistait encore au temps de Thucydide, quoique les caractres en fussent presque effacs.

    Hipparque laissait son frre an les principaux soins du gouvernement. Il paraissait surtout proccup de continuer l'uvre paternelle en ce qui concernait la civilisation athnienne. Ce fut lui qui tablit l'usage de chanter les vers d'Homre aux Panathnes. Il envoya vers Anacron de Tos un navire cinquante rames, qui ramena le pote Athnes. Il avait toujours auprs de lui Simonide de Cos, qu'il comblait d'honneurs et de prsents. Il s'effora de rpandre parmi les Athniens le got des lettres, et, pour propager l'instruction jusque dans les derniers rangs du peuple, il fit placer, dans les principales rues d'Athnes et mme dans les bourgs, des colonnes en forme d'herms, sur lesquelles il fit graver des sentences que Platon nous a conserves. Sur l'une on lisait : Marche toujours dans la voie de la justice ; sur l'autre : Sois fidle l'amiti1. Le disciple de Socrate, enclin par la nature de son gnie idaliser comme un pote, va jusqu' dire que cette priode de tyrannie fut l'ge d'or des' Athniens, et peut tre compare au rgne de Saturne.

    Mais, dans un pays accoutum la libert, le bien mme que produit le despotisme ne suffit point pour le faire absoudre. Aprs un rgne de dix-huit ans, les Pisistratides furent renverss. L'assassinat d'Hipparque, par Harmodius et Aristogiton, est antrieur de deux ans la chute d'Hippias. Thucydide, qui avait approfondi avec beaucoup de soin cette partie de l'histoire athnienne, ne voit, dans cet attentat, qu'une querelle particulire, dont le motif tait honteux2. La tradition populaire attribua plus tard l'enthousiasme de la libert ce qui tait l'effet d'une vengeance personnelle. Les meurtriers d'Hipparque furent transforms en hros fondateurs de l'isonomie. Mais ce qui prouve, selon Thucydide, qu'Harmodius et Aristogiton n'avaient voulu frapper qu'un seul homme, c'est qu'Hippias a continu de rgner aprs la mort de son frre. Jusque-l doux et modr, il devint cruel et souponneux. Il fit mourir un grand nombre de citoyens ; il se livra toutes sortes d'exactions, spcula indignement sur la monnaie, et tablit de nouveaux impts.

    La tyrannie devenait tous les jours plus pesante : mais les Athniens taient impuissants s'en affranchir. Les Alcmonides et les autres bannis avaient fait de vains efforts pour rentrer dans leur patrie en lui rendant la libert. Ils s'taient empars de Lipsydrion, petite place de l'Attique, au-dessus de Ponia ; mais ils n'avaient pu s'y maintenir et ils s'taient retirs Delphes. L ils firent avec les Amphictyons un march par lequel ils s'engagrent reconstruire le temple, qui avait t brl quelques annes auparavant. La Pythie, cdant leurs conseils, ou plutt leurs prsents, si l'on en croit Hrodote, engagea les

    1 Platon, Hipparque. 2 Thucydide, VI, 54 et suivants.

  • Lacdmoniens rtablir la libert athnienne1. Les Doriens de Sparte, qui avaient constitu chez eux une si forte aristocratie, ne voulaient pas laisser s'organiser au dehors des tyrannies qui favorisaient le menu peuple aux dpens des grands ; ils avaient donc intrt combattre les Pisistratides. La premire expdition lacdmonienne ne russit point : Hippias fut vainqueur, grce un renfort de mille cavaliers que lui avait envoy un tyran de Thessalie, nomm Cinas. Mais les Spartiates firent une seconde expdition sous le commandement de Clomne, l'un de leurs rois, et, cette fois, ils furent vainqueurs. La cavalerie thessalienne, qui avait perdu plus de quarante hommes, se retira dans son pays. Clomne arriva dans la ville avec ceux des Athniens qui voulaient la libert, et il assigea l'Acropole, o Hippias s'tait renferm.

    Hrodote croit qu'il aurait t absolument impossible aux Lacdmoniens de chasser les Pisistratides de cette forteresse, btie par les Plasges. Aussi, dit-il, ne songeaient-ils pas rester longtemps devant la place, qui tait abondamment pourvue de vivres, et, aprs l'avoir tenue assige pendant quelques jours, ils seraient retourns Sparte, s'il n'tait survenu un incident qui leur donna l'avantage. Les Pisistratides rendirent la citadelle pour sauver leurs enfants, qui taient tombs aux mains de leurs ennemis. Ils s'engagrent sortir de l'Attique dans le dlai de cinq jours, et ils se retirrent Sige, o Pisistrate avait fond une colonie athnienne, et de l Lampsaque, dont le tyran tait gendre d'Hippias2. Plus tard, ils se rendirent la cour du roi de Perse, qu'ils excitrent contre la Grce.

    C'taient donc les Spartiates, aids de quelques bannis, qui avaient dtruit la tyrannie Athnes (540). Mais quand un peuple intervient dans les affaires de ses voisins, c'est pour tourner son profit la rvolution qu'il a fait triompher. Les Doriens de Sparte auraient voulu tablir Athnes une aristocratie qui leur servit d'instrument. Ils soutenaient Isagoras, chef du parti oligarchique. Hrodote dit qu'Isagoras tait d'une famille illustre, dans laquelle on offrait des sacrifices Jupiter Carien ; ce qui semble prouver qu'il tait originaire de cette partie de l'Asie Mineure o dominaient les Doriens. Mais l'esprit des Athniens tait contraire l'oligarchie ; les lois de Solon s'y opposaient. Il y avait Athnes un parti dmocratique qui voulait organiser la victoire son profit ; et, par ces mots de parti dmocratique, il ne faut pas entendre ici la classe infime qui avait soutenu la tyrannie, mais les Paraliens, la classe moyenne. La noblesse intelligente se ralliait ce parti ; Clisthne, de la race des Alcmonides, en tait le chef. Il capitula avec les partisans des Pisistratides, en largissant la base de la dmocratie de Solon.

    Clisthne augmenta le nombre des tribus et celui des citoyens. Il porta le nombre des tribus de quatre dix. Aux anciens noms ioniens, qui semblaient rappeler des castes diverses, il substitua des noms nouveaux, qui appartenaient des hros, soit athniens, soit trangers. Il y avait huit noms athniens : Ccrops, recthe, Pandion, ge, ne, Acamas, Hippothos et Leos. Les deux noms trangers taient Ajax de Salamine, dont les descendants s'taient tablis dans l'Attique, et Antiochos, l'un dei fils d'Hercule, qui, selon la tradition, avait habit quelque temps Marathon3. C'tait donc une raction qui s'oprait en faveur de l'ancienne race, antrieure la conqute des oliens et des Ioniens ; ou plutt

    1 Hrodote, V, 63. 2 Hrodote, V, 64 et 65. 3 Hrodote, V, 66. Pausanias, Attique, 5.

  • c'tait une fusion complte entre les races anciennes comme entre les partis nouveaux. Clisthne rpartit dans les tribus les bourgs ou dmes de l'Attique, qui m'avaient t exclus jusqu' cette poque. Hrodote dit qu'il n'y eut d'abord que cent dmes, dix par tribu ; mais un auteur cit par Strabon porte le nombre de ces dmes cent soixante-dix ; d'autres disent cent-soixante-quatorze1. Clisthne parait avoir conserv les anciennes phratries ; mais elles furent dsormais isoles par l'abolition des tribus auxquelles elles se rattachaient ; elles perdirent leur importance politique, et ne servirent plus qu' constater la descendance lgitime de leurs membres. C'tait le dernier coup port l'ancienne organisation. Le dme, circonscription territoriale, avait remplac les antiques agrgations de familles. C'est, dit Aristote, l'un des secrets des fondateurs de dmocraties : crer de nouvelles tribus, de nouvelles phratries ; substituer aux sacrifices domestiques des ftes communes, confondre autant que possible les relations des citoyens entre eux, en rompant toutes les associations antrieures2.

    Le nombre des citoyens s'accrut en mme temps que celui des tribus. Pour constituer la dmocratie, les chefs du peuple, dit encore Aristote, ont soin d'inscrire au rle civique le plus de gens qu'ils peuvent ; ils n'hsitent point comprendre au nombre des citoyens, non-seulement ceux qui mritent ce titre par la lgitimit de leur naissance, mais jusqu'aux btards et aux trangers. Tout leur est bon pour former la masse qu'ils dirigent leur profit. Ce fut ainsi que Clisthne introduisit en foule dans les tribus des trangers domicilis, ce qu'on appelait des mtques, et mme des esclaves. Par suite de ces changements, le nombre des snateurs, qui n'tait que de quatre cents sous Solon, fut port cinq cents : chaque tribu dut en nommer cinquante. En vain Isagoras recourut de nouveau au patronage des Lacdmoniens. Il parvint quelque temps dominer Athnes ; il bannit Clisthne et ses amis, et substitua au snat un conseil aristocratique de trois cents membres ; mais Clisthne rentra bientt dans la ville avec ses partisans, et la dmocratie athnienne fut dfinitivement constitue3.

    1 Strabon, Gographie, IX, 1. 2 Aristote, Politique, VI, 2. 3 Hrodote, V, 72. Wachsmuth, Hellenische Alterthumskunde, III, 3.

  • CHAPITRE III.

    tablissement de l'ostracisme. - Du nombre des citoyens. - Progrs de la puissance athnienne. - Miltiade.

    Aristote avertit judicieusement le lgislateur qui veut fonder un gouvernement dmocratique, que le plus difficile, ce n'est pas d'tablir ce gouvernement, c'est de le faire durer. Le philosophe craint surtout pour cette forme extrme de la dmocratie o l'universalit des citoyens prend part au gouvernement. Tout tat, dit-il1, n'est pas fait pour la supporter, et son existence est ncessairement prcaire, moins que les murs et les lois ne s'accordent la maintenir. La dmocratie athnienne, telle qu'elle sortit des mains de son second fondateur, redoutait surtout les ambitieux qui seraient tents de suivre l'exemple de Pisistrate, et ce fut contre eux qu'elle inventa l'ostracisme. Nous n'avons pas besoin de dis-enter la tradition qui faisait remonter cette institution jusqu' Thse. Hraclide de Pont l'a attribue Hippias sans aucune vraisemblance. Nous prfrons croire, avec Diodore de Sicile, que l'ostracisme s'tablit Athnes, immdiatement aprs la chute des Pisistratides2. lien dsigne Clisthne comme l'auteur de cette loi3 ; ce qui nous parait, en effet, trs probable. Un certain Hipparque, proche parent des Pisistratides, fut, selon Plutarque, la premire victime de l'ostracisme.

    L'ostracisme n'tait point une peine destine punir un crime ou un dlit quelconque. Il n'y avait l ni jugement, ni procdure : c'tait un acte arbitraire par lequel on se dbarrassait des personnages rputs menaants pour la rpublique. L'assemble tait convoque ; chaque citoyen se munissait d'une coquille sur laquelle il crivait le nom de celui qu'il voulait bannir ; il venait ensuite dposer son arrt dans une partie de l'Agora entoure de barrires, et laquelle on arrivait par dix entres distinctes pour chacune des dix tribus. Les archontes taient chargs de compter les votes : s'il n'y en avait pas au moins six mille, l'ostracisme tait nul. Si ce nombre tait atteint, celui dont le nom s'tait trouv inscrit sur le plus grand nombre de coquilles, tait banni pour dix ans. On lui laissait la jouissance de ses biens4.

    Un des passages les plus curieux de la Politique d'Aristote, est celui o le philosophe examine l'utilit politique et la valeur morale de l'ostracisme. Si, dans l'tat, un ou plusieurs individus ont une telle supriorit de mrite, que le mrite de tous les autres citoyens ne puisse entrer en balance, de pareils hommes ne peuvent tre compris dans la cit.... Telle est, dit Aristote, l'origine de l'ostracisme dans les tats dmocratiques qui veulent l'galit avant tout. Ds qu'un citoyen semblait s'lever au-dessus de tous les autres par ses richesses, par le nombre de ses partisans ou par tout autre avantage politique, l'ostracisme l'loignait de la cit pour un temps dtermin. Aristote ajoute que, dans la

    1 Aristote, Politique, VI, 2. 2 Diodore de Sicile, XI, 55. 3 lien, XIII, 14. 4 Plutarque, Aristide, Thmistocle, Nicias.

  • tradition mythologique, les Argonautes n'ont point d'autres motifs pour abandonner Hercule. Le vaisseau merveilleux, Argo, prend la parole, et dclare qu'il ne peut plus porter Hercule, parce que le hros pse beaucoup plus que le reste des passagers. A ce souvenir fabuleux, Aristote joint des comparaisons empruntes aux arts libraux et aux arts mcaniques : Le peintre ne laissera point dans son tableau un pied qui dpasserait les proportions, ce pied ft-il plus beau que tout le reste ; le constructeur de navire ne recevrait pas davantage une proue, ou telle autre pice du btiment qui ne serait point proportionne aux autres parties ; le matre du chur n'admettrait pas dans un concert une voix suprieure en force et en beaut, qui ne serait point l'unisson des autres voix. La conclusion du philosophe est qu'il y a dans le principe de l'ostracisme, appliqu aux supriorits reconnues, une sorte d'quit politique1.

    Cette thorie sur l'ostracisme est mle, chez Aristote, d'une certaine teinte d'ironie ; car, ct des arguments que nous venons de reproduire, il rappelle l'apologue d'Antisthne sur l'galit des animaux. L'assemble des livres avait proclam le principe ; les lions leur rpondirent : C'est avec des ongles et des dents comme les ntres qu'il faudrait soutenir de pareils dcrets. Les livres d'Athnes supplrent la force par le nombre, et les lions furent annuls par l'ostracisme. Aristote laisse voir sa vritable pense, quand il dit : Il serait infiniment prfrable que, dans le principe, le lgislateur et constitu la Rpublique de telle sorte qu'elle pt se passer d'un pareil remde. Dans la cit parfaite, telle qu'il la rve, ce ne serait pas une sentence d'exil qu'il faudrait rendre propos du citoyen suprieur en gnie et en vertu, ce serait bien plutt la souverainet et le commandement suprme qu'il faudrait lui dcerner. Aristote n'absout l'ostracisme qu'au point de vue d'un tat politique que le lgislateur n'a pas la puissance de rformer, et qui sacrifie tout la poursuite de l'galit absolue. Encore fait-il observer que dans les tats grecs qui se sont arms de l'ostracisme contre les grands citoyens, on ne s'en est jamais servi dans l'intrt vritable de la rpublique ; on n'en a fait qu'une affaire de parti et de vengeance personnelle. Aristote ajoute que l'ostracisme a t quelquefois appliqu des tats, des peuples entiers, et il cite comme exemple la conduite des Athniens l'gard des habitants de Lesbos, de Samos et de Chio2.

    Tout gouvernement a deux espces d'ennemis combattre, ceux qui veulent le dtruire pour lui substituer un gouvernement oppos, et ceux qui le poussent sa ruine par l'exagration mme de son principe. Athnes, aprs la chute des Pisistratides, n'avait pas seulement prvenir la tyrannie ; elle avait organiser la dmocratie, et la prserver de ses excs. Ce gouvernement a toujours t plus facile tablir dans tut petit tat que dans un vaste territoire. Il convenait donc particulirement aux Athniens, et toutes ces tribus hellniques qui occupaient peine l'espace d'un de nos plus petits dpartements. Le territoire de l'Attique, en y comprenant les ales de Salamine et d'Hlne, ne s'levait pas plus de quatre cents kilomtres carrs3. La population, resserre dans ces troites limites, se divisait, comme on sait, en trois classes : 1 les Athniens proprement dits, les citoyens, qui seuls participaient au gouvernement ; 2 les mtques, cru trangers domicilis Athnes avec leurs familles ; 3 les

    1 Aristote, Politique, III, 8. 2 Aristote, Politique, III, 8. 3 Carte gnrale de la Grce, par Barbi du Bocage, Paris, 1811.

  • esclaves, les uns d'origine grecque, les autres d'origine trangre1. Nous n'avons pas rechercher ici quel chiffre s'levaient les deux dernires classes, qui taient exclues des droits politiques : il s'agit de dterminer le nombre des citoyens l'poque o Clisthne acheva de constituer la dmocratie.

    Nous ne nous arrterons pas l'allgation de Philochore qui comptait vingt mille citoyens sous le rgne de Ccrops2 : comme l'a trs-bien dit M. Bckh, c'est videmment une fable, calque sur le nombre qui exista plus tard3. Pollux dit que les quatre tribus anciennes comprenaient trois cent soixante familles, et que chacune de ces familles se composait de trente hommes ; ce qui ferait monter le nombre des citoyens dix mille huit cents4. En supposant que ce nombre ait exist rellement une certaine poque, il a d s'augmenter plus tard, surtout au moment o Clisthne porta le nombre des tribus dix, et y fit entrer des trangers et des esclaves. A une poque voisine de Clisthne, au commencement de la guerre mdique, Hrodote parle de trente mille Athniens qu'Aristagoras de Milet implore en faveur des Ioniens5. Ce nombre est videmment exagr, et c'est entre le chiffre de Pollux et celui d'Hrodote qu'il faut chercher la vrit. A une poque postrieure, sous l'archontat de Lysimachide, qui correspond l'anne 444 avant Jsus-Christ, on fit une rvision svre du registre des citoyens. Suivant Philochore, il ne se trouva que quatorze mille deux cent quarante Athniens en possession lgitime de leur titre ; quatre mille sept cent soixante furent vendus comme esclaves, pour avoir usurp un titre qui ne leur appartenait point6. Plutarque, rappelant le mme fait, porte quatorze mille quarante ceux qui furent maintenus sur les registres civiques, et prs de cinq mille ceux qui furent limins7. Du tmoignage de ces deux auteurs, il rsulte qu'avant l'puration, le nombre des citoyens tait de dix-neuf mille. Par consquent nous sommes autoriss croire qu' l'poque de Clisthne, il pouvait tre de douze treize mille.

    Pour empcher la dmocratie d'aboutir au dsordre et la confusion, le premier soin des Athniens devait tre de s'opposer rigoureusement toute usurpation du droit de cit. Il y avait dans chaque phratrie un registre public sur lequel les enfants taient inscrits leur naissance. Ceux qui prsentaient l'enfant devaient jurer qu'il tait lgitimement n de parents athniens, ou qu'il avait t adopt clans les formes prescrites par la loi. Les jeunes gens parvenus l'ge de dix-huit ans taient inscrits de nouveau et dsigns sous le nom d'phbes ; leur chevelure tombait sous le fer, et tait offerte en hommage aux dieux du pays. Deux ans aprs, ils taient enregistrs pour la troisime fois, l'poque de la fte des Panathnes. C'tait alors qu'ils taient compts parmi les hommes, et que, inscrits dans un dme, ils taient membres de la cit8.

    1 Sainte-Croix, Recherches sur la population de l'Attique, dans les Mmoires de l'ancienne Acadmie des Inscriptions, t. XLVIII, p. 147. Letronne, Mmoire sur le mme sujet, dans les Mmoires de l'Institut, Acadmie des Inscriptions, t. VI, p. 165. 2 Philochore, dans le Scholiaste de Pindare, Olymp., IX, v. 68. 3 Bckh, conomie politique des Athniens, I, 7. 4 Pollux, VIII. 5 Hrodote, V, 97. 6 Philochore, dans le Scholiaste d'Aristophane, Gupes, v. 716. 7 Plutarque, Pricls. 8 Pollux, VIII.

  • Le premier acte du jeune citoyen tait de prter un serment qui lui rappelait toua ses devoirs. Plutarque et l'orateur Lycurgue parlent de ce serment1 ; Stobe2 nous en a conserv le texte : Je ne dshonorerai point les armes que la patrie m'a confies ; je n'abandonnerai ni mon poste, ni mes compagnons. Je ne transmettrai point mes enfants la patrie moins florissante que je ne l'aurai reue de mes anctres ; je m'efforcerai, au contraire, d'ajouter sa prosprit. Je me soumettrai aux jugements des tribunaux. J'obirai aux lois qui sont maintenant en vigueur, et celles que le peuple tablira l'avenir. Seul ou avec tous les autres, je dfendrai la religion transmise par nos pres. Je prends les dieux tmoin de ce serment.

    Les trangers ne pouvaient devenir citoyens qu'en vertu d'un dcret de l'assemble du peuple, et une seule dcision n'tait pas juge suffisante : il fallait que l'admission ft confirme dans une seconde assemble, compose au moins de six mille votants. Il y avait au Cynosarge, hors de la ville, un tribunal charg de juger ceux qui avaient pris sans droit le titre de citoyen. Plus tard, les lois les plus svres furent rendues sur ce genre de dlit. Tel est le premier devoir d'une dmocratie bien ordonne : plus grand est le nombre de ceux qui participent au gouvernement, plus il faut prendre garde que ce droit ne soit usurp, plus la loi doit veiller ce qu'aucun intrus ne se glisse dans ces assembles dpositaires de la souverainet.

    Ces douze ou treize mille citoyens qui rgnaient en commun dans Athnes, appartenaient des professions diffrentes. Les uns vivaient la campagne de la culture de leurs terres ou du produit de leurs troupeaux ; les autres exeraient dans la ville les professions industrielles, qu'ils partageaient avec les mtques et avec les esclaves. La population agricole parat Aristote un lment dmocratique trs-suprieur la population industrielle des grandes villes. Il est mme trs-svre l'gard de cette dernire classe : il ne voit rien de commun entre la vertu et les occupations habituelles des artisans et des marchands ; il ne leur trouve d'autre mrite que de tourbillonner sans cesse dans les rues, sur les places, et d'tre toujours prts se runir en assemble publique. Les laboureurs, au contraire, dissmins dans les champs, se rencontrent plus rarement, et n'prouvent pas au mme degr le besoin de s'assembler. Si l'on veut, dit Aristote3, tablir une excellente dmocratie, une dmocratie durable, un vritable gouvernement, il faut dcider que, quel que soit le nombre des marchands runis dans l'Agora, ils ne pourront constituer une assemble lgale sans la prsence des habitants de la campagne. Ce fut l prcisment ce qui maintint quelque temps dans un heureux quilibre le gouvernement de Clisthne. La ville d'Athnes tait alors bien moins grande et bien moins peuple qu'elle ne le fut dans la suite. Les dmes de l'Attique exeraient une salutaire influence sur l'assemble, comme, Rome, la sagesse des tribus rustiques tempra souvent l'ardeur des tribus urbaines.

    Tant que la dmocratie athnienne sut se contenir elle-mme, la fortune publique fit chaque jour de nouveaux progrs. Aprs avoir triomph des Spartiates, qui s'taient allis aux Botiens et aux Chalcidiens de l'Eube, Athnes porta son tour la guerre au dehors, et s'enrichit par ses conqutes. L'Eube fut envahie ; un grand nombre de Chalcidiens furent faits prisonniers ;

    1 Lycurgue, Discours contre Locrate. Plutarque, Alcibiade. 2 Stobe, Florilegium, XLI. 3 Aristote, Politique, VI, 2.

  • on les relcha ensuite moyennant deux mines (191 fr. 66 cent.) par tte. Les Athniens laissrent dans l'Eube une colonie de quatre mille citoyens, entre lesquels ils partagrent les terres des Hippobotes, c'est--dire des gros propritaires de l'le, qui taient partisans de l'aristocratie et toujours prts faite cause commune avec les Eupatrides d'Athnes1. Jusque-l, les Athniens n'avaient eu qu'un trs-petit nombre de cavaliers ; les pturages de l'Eube leur permirent de se livrer avec succs l'ducation des chevaux et des bufs, auxquels ne suffisait point la strilit de l'Attique.

    La rivalit d'Athnes et d'gine commena vers la mme poque. gine tait une le puissante par le commerce et par la marine. Elle dpendait autrefois de l'Argolide, et l'Argolide tant peu prs assujettie aux Spartiates, file d'gine tait dans le parti lacdmonien. Les gintes avaient pris part la dernire guerre, comme allis des Botiens2. Ils avaient mme enlev, Sunium, la galre sacre qui tous les ans portait Delphes les prsents de la rpublique. Athnes voulut s'en venger, mais elle choua dans son entreprise. Cet oracle dont parle Hrodote et qui ordonnait aux Athniens de suspendre le chtiment des gintes pendant trente ans, ne prouve qu'une chose, c'est qu'Athnes n'avait point encore de marine organise : elle tait rduite louer des navires aux Corinthiens, qui, les premiers, eurent des vaisseaux ponts.

    Quoique Athnes ne ft pas encore une grande puissance maritime, la Chersonse de Thrace tait devenue sa conqute. Ds le temps de Pisistrate, Miltiade l'Ancien s'tait empar de ce pays, et en tait devenu le tyran. Il avait ferm l'isthme par un mur, depuis la ville de Cardia jusqu' celle de Pactye. L'isthme, dit Hrodote, a trente-six stades3 en cet endroit, et la longueur de la presqu'le entire, partir de l'isthme, est de quatre cent vingt stades. Mais la Chersonse tait moins une possession athnienne qu'une proprit particulire dans la famille de Miltiade. On lit, en effet, dans Hrodote, que le conqurant, tant mort sans enfants, laissa son pouvoir et ses richesses son neveu Stsagoras, fils de Cimon, son frre utrin. Les habitants de la Chersonse offrirent des sacrifices la mmoire de Miltiade, comme c'tait l'usage d'en offrir un fondateur, et ils institurent en son honneur des courses de char et des jeux gymniques. Stsagoras ayant t assassin, les Pisistratides envoyrent sa place son frre Miltiade, qui prit possession de la Chersonse comme de son domaine. En arrivant, il s'enferma dans son palais, sous prtexte d'honorer la mmoire de son frre ; les principaux habitants de toutes les villes vinrent le trouver pour prendre part sa douleur ; il les fit arrter. Il s'entoura d'une garde de cinq cents hommes, et devint le matre absolu du pays. Il s'allia mme un roi de Thrace, Olorus, dont il pousa la fille4. Plus tard, il s'empara de l'le de Lemnos, qui reconnut aussi la domination athnienne.

    La guerre mdique, laquelle Miltiade prit une si noble part, porta au plus haut point la gloire et l'influence des Athniens. Hrodote leur a rendu ce tmoignage qu'ils ont t, aprs les dieux, les sauveurs de la Grce5. Mais au moment o Athnes triomphait de l'tranger, les partis taient aux prises dans l'intrieur de la ville. Le vainqueur de Marathon devint suspect ses concitoyens pour avoir chou dans une expdition contre Paros. Accus de trahison, il ne put

    1 Hrodote, V, 77. 2 Hrodote, V, 84. C. O. Mller, gineticorum liber. 3 Le stade vaut 184m,8. 4 Hrodote, VI, 36 et suivants. 5 Hrodote, VII, 139.

  • comparatre en personne devant le peuple, parce qu'il souffrait des blessures qu'il avait reues en combattant. Ce fut son frre Tisagoras qui plaida sa cause. Il fut condamn une amende de cinquante talents, et, n'ayant pu la payer, il mourut en prison. Platon dit que le peuple l'avait condamn mort, et que sans l'opposition du premier prytane, il aurait t jet dans le Barathre1. L'expdition de Paros ne fut qu'un prtexte, selon le tmoignage d'un ancien2. Depuis la rcente usurpation de Pisistrate, les Athniens croyaient voir dans tout citoyen puissant un aspirant la tyrannie. Miltiade, qui avait pass sa vie dans les commandements militaires et dans les plus hautes magistratures, ne paraissait pas pouvoir rester simple particulier. On l'accusait d'avoir rapport de la Chersonse l'habitude du pouvoir absolu. Ses qualits mmes, son humanit, sa douceur, ses manires affables, le crdit dont il jouissait au dehors, son gnie militaire, la gloire attache son nom, tels taient ses crimes aux yeux du plus grand nombre ; telles furent les vraies causes de l'arrt dont il fut frapp.

    1 Platon, Gorgias. 2 Cornlius Nepos, Miltiade.

  • CHAPITRE IV.

    Athnes devient prpondrante sur mer. - Thmistocle. - Aristide. - Progrs de la dmocratie. - Hgmonie

    athnienne. - Cimon.

    Aprs la premire guerre mdique, les plus grands noms de l'antiquit sont la tte des partis dans l'Agora : c'est Thmistocle, c'est Aristide. Le premier appartenait par sa naissance, autant que par son caractre, au parti dmocratique. Son pre, Nicocls, tait un des citoyens les moins considrables d'Athnes. bu ct maternel, il tait btard ; car sa mre tait trangre. Son ambition se rvla de bonne heure par un trait que Plutarque nous a transmis : exclu, par le vice de sa naissance, des gymnases de l'intrieur de la ville, il attirait adroitement au Cynosarge les jeunes gens des meilleures familles, et l, il leur persuadait de s'exercer avec lui1 ; ne pouvant s'lever jusqu' eux, il les abaissait jusqu' lui. Il lui fallut plus tard un dcret du peuple pour tre admis au nombre des citoyens.

    Aristide, au contraire, sortait d'une famille illustre ; il avait t archonte, charge qui ne pouvait encore appartenir qu'aux citoyens de la premire classe. Un auteur cit par Plutarque, Idomne, dit qu'il ne fut point dsign par le sort, mais qu'il fut lu par le peuple2. Nous croyons que ce ne fut point une exception motive par la vertu d'Aristide, mais que c'tait encore l'usage d'lire les archontes. Aristide avait t trs-li avec Clisthne, le fondateur de la dmocratie athnienne ; mais il n'en tait pas moins admirateur de Lycurgue et partisan de l'aristocratie. Il eut Thmistocle pour antagoniste, et jamais caractres ne furent plus opposs : l'un souple et audacieux, prt tout concevoir et tout oser, ardent aux innovations, voulant le succs tout prix et sacrifiant tout l'intrt ; l'autre rflchi, scrupuleux, dsintress, ayant horreur du mensonge et des vaines paroles, attach aux anciennes maximes, toujours d'accord avec lui-mme, et subordonnant tout la justice, mme la gloire et la grandeur de son pays.

    Mais si Thmistocle paraissait manquer du sentiment moral, s'il reprsentait surtout la politique des intrts et des passions, il faut convenir qu'il tait dou d'une intelligence suprieure et d'une activit infatigable. Il s'tait particulirement appliqu, dit Plutarque, cette tude qu'on appelait alors sagesse, et qui n'tait autre chose que la science capable d'agir avec vigueur : c'tait la philosophie pratique de Solon. Personne ne comprit mieux que Thmistocle la situation de la Grce, et celle d'Athnes en particulier. Ds le commencement de sa carrire politique, il tourna vers la mer toutes les penses et tous les efforts de ses concitoyens. C'tait l'usage de partager entre les Athniens le produit des mines d'argent de Laurium, qui taient une proprit nationale. On allait faire cette distribution, et, selon l'estimation d'Hrodote, chacun aurait reu pour sa part dix drachmes, lorsque Thmistocle parut la

    1 Plutarque, Thmistocle. 2 Plutarque, Aristide.

  • tribune, et persuada l'assemble de rserver cet argent pour construire des vaisseaux de guerre1. Cent galres furent construites immdiatement, selon Plutarque ; deux cents, selon Hrodote. Un peu plus tard, une loi dont parle Diodore de Sicile, et que Thmistocle avait propose, ordonna de construire vingt vaisseaux par an2.

    Athnes tant devenue une puissance essentiellement maritime, il s'opra, dans son systme militaire, un changement radical qui devait amener de graves consquences politiques. Plutarque dit que Miltiade, la fin de sa carrire, avait combattu la premire ide de ce changement. Il est probable qu'Aristide ne s'y montra pas favorable ; car il tait, en gnral, contraire aux innovations, et, se voyant sans cesse contredit par Thmistocle, il le combattait lui-mme systmatiquement, estimant, dit Plutarque, qu'il valait mieux empcher quelque mesure utile l'tat, que de permettre son rival d'arriver au pouvoir absolu, en lui laissant tout emporter de haute lutte. On reprochait Thmistocle d'avoir arrach aux Athniens la lance et le bouclier pour les rduire au banc et la rame. Platon s'est fait l'cho de ces reproches, dans son trait des Lois : Les Athniens, dit-il, taient jadis de bons soldats, pesamment arms, qui attendaient de pied ferme le choc de l'ennemi ; on en a fait des matelots agiles, tout prts, la moindre alarme, s'enfuir sur leurs vaisseaux3. Mais Thmistocle, bravant les reproches.de ses ennemis, resta ferme dans ses desseins. Il se dbarrassa de son principal adversaire, d'Aristide, par l'ostracisme, et il continua de donner tous ses soins la marine, persuad que l taient la fois le salut de la Grce et la grandeur d'Athnes. La bataille de Salamine et tous les triomphes qui ont suivi lui ont donn raison.

    Les Athniens avaient rappel Aristide un peu avant la bataille de Salamine, trois ans aprs l'avoir banni. Il y lit alors, en prsence du danger public, et plus tard sous les auspices de la victoire, comme une trve entre les partis. Non-seulement Aristide soutint Thmistocle de toutes ses forces dans la guerre contre les barbares ; mais il voulut encore lutter de popularit avec les chefs du parti qu'il avait combattu. Il fit adopter une loi que Thmistocle dut lui envier, et qui, en faisant faire un pas la dmocratie, tait une vritable rvolution dans l'tat. Clisthne n'avait pas fait tomber toutes les barrires qui sparaient encore les diffrentes classes de citoyens. Les plus riches pouvaient seuls s'lever jusqu' l'archontat : or, cette ingalit commenait peser un peuple qui avait la conscience de sa force. Aprs les immortelles journes de Plate et de Mycale (479), Aristide pensa que les Athniens mritaient une rcompense pour le courage qu'ils avaient dploy dans les batailles. En mme temps, dit Plutarque4, il voyait bien qu'il ne serait pas facile de contenir par la force ce peuple qui avait les armes la main, et dont l'orgueil tait exalt par ses victoires. Il proposa donc un dcret portant que le gouvernement appartiendrait dsormais en commun tous les citoyens, et que les archontes seraient pris indiffremment parmi tous les Athniens, sans aucune condition de cens.

    Ce changement avait t prpar, plus qu'on ne le croit gnralement, par l'accroissement progressif de la valeur des proprits depuis l'poque de Solon. Au commencement du Ve sicle, un revenu de cinq cents mdimnes ne

    1 Hrodote, VII, 144. Plutarque, Thmistocle. 2 Diodore de Sicile, XI, 43. 3 Platon, Lois, livre IV. 4 Plutarque, Aristide.

  • reprsentait plus une fortune considrable, et l'archontat tait devenu par consquent accessible un plus grand nombre de citoyens : Aristide avait t archonte, et sa fortune tait fort modique. Cependant le principe subsistait toujours : c'tait le cens qui tait la condition des honneurs, et le gouvernement d'Athnes tait ce qu'Aristote a appel une timocratie. La loi d'Aristide posa un principe nouveau : elle reconnut tout Athnien libre le droit d'aspirer toutes les fonctions publiques, quand elles n'taient pas de nature exiger une responsabilit pcuniaire, comme le maniement des deniers de l'Etat. Ce fut alors que l'isonomie fut vritablement tablie.

    Ce fut sans doute cette poque que s'introduisit l'usage de faire dsigner par le sort les archontes et les snateurs. Autrefois le peuple entier avait le droit d'lire ces fonctionnaires ; mais il ne pouvait choisir que les riches. Depuis que la loi d'Aristide avait rendu tous les Athniens ligibles, les principaux citoyens pouvaient craindre que le mrite ne ft cras par le nombre, et que l'lection ne perptut au pouvoir les hommes des dernires classes. D'un autre ct, les pauvres pouvaient concevoir la crainte oppose : les riches conservant leur crdit et tant de moyens d'influence, ne pouvait-il pas arriver que le peuple continut de les choisir, comme il le faisait encore, au sicle suivant, pour les charges qui taient restes lectives1 ? Le tirage au sort fut adopt comme une transaction qui garantissait aux classes diverses des chances gales de succs. On fit pour les fonctions publiques ce que Solon avait fait pour les tribunaux : le hasard fut proclam grand lecteur. Par l on avait conquis l'galit ; mais quel prix ? au risque de voir arriver au gouvernement les plus incapables. Quoique, tout prendre, le sort ait t, certains jours, plus clairvoyant dans ses choix que la multitude, nous ne pouvons que souscrire au jugement de Socrate et de Cicron sur ce mode de nomination : il assure le salut des tats, comme on assurerait le salut d'un vaisseau, en tirant au sort celui des passagers qui devrait tenir le gouvernail2.

    Les Athniens eux-mmes comprenaient si bien tout ce qu'il y avait de pril dans ce systme, qu'ils ne l'appliqurent jamais toutes les fonctions publiques. Les commandements militaires restrent lectifs. Dans un temps o Athnes tait si souvent engage dans de lointaines expditions, les fonctions de stratge devenaient chaque jour plus dlicates et plus compliques. Quelquefois mme on ajoutait la dignit de stratge le titre d'autocrator (), c'est--dire qu'on donnait au gnral une autorit absolue. Les archontes, au contraire, avaient beaucoup perdu de leur ancienne importance. Dpouills de leurs attributions politiques et militaires, ils taient rduits des fonctions purement civiles et administratives. Encore leur pouvoir tait-il sans cesse restreint par la cration de quelque nouvelle magistrature : c'taient les astynomes et les agoranomes, qui maintenaient la police des rues et des marchs ; les mtronomes, qui veillaient sur les poids et mesures ; les sitophylaques, qui taient chargs des approvisionnements et qui rglaient le prix des subsistances3.

    La prosprit d'Athnes augmentait sans cesse le nombre des citoyens. Les dmes de la campagne taient devenus impuissants balancer la population de

    1 Xnophon, Politique athnienne, chap. 1. 2 Si fortuito id faciet, tam cito evertetur civitas, quam navis, si e vectoribus sorte ductus ad gubernacula accesserit. (Cicron, Rpublique, I, 34). 3 M. Grote, History of Greece, t. V.

  • la ville, qui avait pris un accroissement extraordinaire. On sait comment Thmistocle releva les murs d'Athnes, malgr l'opposition lacdmonienne, et combien il agrandit la ville en la joignant au Pire. Ce fut Thmistocle qui fut vraiment le crateur du Pire : il le fit btir, sur un plan symtrique, par l'architecte Hippodamus. Il y tablit des magasins et des arsenaux. Il y attira des ouvriers trangers, en leur accordant toute sorte de privilges et d'immunits. Il s'en glissa mme un grand nombre parmi les citoyens. Ds lors il se forma dans les ports une ville nouvelle, plus agite que l'ancienne. Au Pire, dit Aristote, on est plus dmocrate que dans la cit1. Les plus modestes citoyens d'Athnes allaient devenir leur tour une sorte d'aristocratie. L'influence chappait aux Eupatrides et aux propritaires. C'taient les matelots, les marchands, les ouvriers qui dominaient dans l'Agora, la place de ces laboureurs qui paraissaient Aristote les plus fidles gardiens d'une dmocratie rgulire. La tribune aux harangues, tourne vers la mer, signifiait, dit un ancien, que l taient dsormais la vie et la puissance d'Athnes2.

    Mais ce qui sauvait la dmocratie athnienne, ce qui l'arrtait encore sur la pente glissante o elle s'tait engage, c'est qu'elle avait des chefs intelligents, qui savaient la contenir et la rgler. L'Aropage exerait toujours sa haute surveillance sur toutes les parties du gouvernement. Compose d'hommes vieillis dans les affaires, cette assemble runissait toutes les illustrations de la rpublique : on y voyait siger, ct des anciens archontes, les citoyens les plus remarquables par leur naissance, leurs richesses et leurs vertus. Le nombre des aropagites ne pouvait dpasser cinquante et un3. Le snat d'en haut4 reprsentait donc le principe aristocratique ; mais il avait su se rendre populaire en transigeant avec les besoins nouveaux. Il avait soutenu Thmistocle dans sa lutte maritime contre les Perses : pour dcider le peuple monter sur les vaisseaux, il avait vot une indemnit de huit drachmes pour tous ceux qui s'embarqueraient. Il ne s'tait point oppos la loi d'Aristide qui avait supprim la distinction des classes ; mais il veillait religieusement ce que le progrs des institutions dmocratiques ne portt aucun trouble dans l'tat.

    Il y avait aussi, cette poque, des magistrats chargs spcialement de dfendre les lois tablies contre toute innovation tmraire ou prmature : je veux parler des nomothtes qui prsidaient la rvision des lois. Ici, il faut distinguer la loi proprement dite (), et le simple dcret (). Quand il ne s'agissait que d'un dcret, l'assemble du peuple pouvait, sur l'avis du snat, adopter ou rejeter toute proposition nouvelle. Mais quand il s'agissait d'une loi, l'opration tait plus complique. La premire assemble ordinaire de l'anne recevait les propositions des citoyens qui demandaient quelque rforme dans les lois. Si ces demandes paraissaient assez fondes pour mriter un plus ample examen, la troisime assemble ordinaire nommait des nomothtes, ou plutt les tirait au sort parmi les six mille citoyens qui devaient remplir les fonctions de juges. Ces nomothtes, dont le nombre s'levait quelquefois jusqu' cinq cents et mme jusqu' mille, devaient comparer les avantages relatifs de l'ancienne loi et de celle qu'on proposait d'y substituer. On choisissait cinq avocats ou syndics,

    1 Aristote, Politique, V, 2. 2 Plutarque, Thmistocle. 3 Fragment du IIIe livre de Philochore, cit par saint Maxime, dans la Prface des uvres attribues saint Denis l'Aropagite. 4 L'Aropage, ou le snat d'en haut ( ), tait ainsi appel, parce qu'il sigeait sur une colline consacre au dieu Mars.

  • pour dfendre l'ancienne loi, et la majorit prononait1. Mais lors mme que la loi nouvelle avait t adopte, celui qui l'avait propose en demeurait responsable : il pouvait tre, pendant un an, poursuivi et condamn, s'il tait reconnu que sa proposition avait troubl l'conomie des lois en vigueur, ou avait amen des rsultats contraires l'intrt public.

    C'taient l certainement des garanties srieuses, propres sauver le peuple de ses propres caprices, et prserver Athnes d'un des plus grands prils de la dmocratie, de la perptuelle instabilit des lois. L'institution salutaire des nomothtes est incontestable Athnes ; mais l'poque o ces fonctions ont t tablies, n'ayant point t dtermine par les auteurs anciens, est un problme pour la critique moderne. M Thirlwall, qui l'Angleterre doit une savante histoire de la Grce, a cru devoir attribuer Solon l'tablissement des nomothtes2. Un des compatriotes de M. Thirlwall, qui a publi plus rcemment encore un ouvrage remarquable sur l'histoire grecque, M. Grote, ne pense pas qu'il faille rapporter au lgislateur athnien la procdure relative la rforme des lois. Solon tait bien plus proccup de l'ide de consolider sa lgislation, de la rendre inviolable, que d'en rgler d'avance la rvision3. Sur ce point, nous sommes d'accord avec M. Grote ; mais nous ne saurions partager son opinion quand il attribue Pricls l'institution des nomothtes : c'tait, selon M. Grote, un moyen de remplacer l'Aropage, quand ce haut snat eut t dpouill de ses attributions politiques. Au temps de Pricls, comme nous le verrons tout l'heure, on abaissait les anciennes barrires, on ne songeait gure en lever de nouvelles. La cration de cette magistrature conservatrice ne nous parait ni aussi ancienne que le croit M. Thirlwall, ni aussi rcente que le suppose M. Grote : elle nous semble bien plutt se rapporter au temps d'Aristide, cette poque intermdiaire, o l'on faisait au peuple de justes concessions, mais en rglant son pouvoir et en rprimant ses excs.

    C'est la priode la plus brillante et la plus pure de l'histoire d'Athnes. Au dedans point de luttes ardentes entre les partis le peuple, satisfait de l'isonomie complte par la loi d'Aristide, ne songe point encore humilier les grands et dpouiller les riches. Au dehors, l'activit des Athniens est occupe par de glorieuses entreprises. Pour se dfendre contre les Perses, les tats grecs avaient form une confdration dont le commandement avait t donn Sparte. Quand la trahison de Pausanias eut compromis la suprmatie lacdmonienne, les allis tournrent les yeux vers Athnes, et lui dcernrent ce qu'on appelait l'hgmonie, c'est--dire le commandement de la confdration. L'orgueil et le despotisme de Pausanias avaient fait dtester la domination de Sparte ; la justice d'Aristide et la douceur de Cimon firent d'abord aimer celle d'Athnes. Aristide, revtu des fonctions nouvelles d'hellnotame, dtermina, avec la plus rigoureuse quit, ce que chaque peuple devait payer, selon ses ressources, pour la dfense commune. Le chiffre total s'leva, dans le principe, quatre cent soixante talents. L'argent fut dpos Dlos, et les assembles se tenaient dans le temple. A cette poque, les allis traitaient avec les Athniens sur le pied d'galit ; ils conservaient l'autonomie et dlibraient ensemble ; la majorit faisait la loi4.

    1 Pollux, VIII. 2 M. Thirlwall, History of Greece, chap. 11. 3 M. Grote, History of Greece, t. V, p. 498. 4 Thucydide, I, 96 et 97. Plutarque, Aristide.

  • Pendant qu'Aristide prsidait aux finances, Cimon se dirigea vers la Thrace avec les forces de la confdration. Il prit d'assaut ion, sur le Strymon, place qui tait occupe par les Mdes, et il rduisit les habitants en servitude. Il fit ensuite prouver le mme sort l'Ile de Scyros, et il y fonda une colonie. Les Athniens trouvrent Seyros les ossements de Thse, qu'ils rapportrent en grande pompe dans leur ville. Il y eut Athnes, en mmoire de cet vnement, un concours de posie dramatique, qui prouve que le progrs des lettres concidait avec celui de la puissance athnienne. Le vieil Eschyle et Sophocle, encore au dbut de sa carrire, se trouvrent en prsence. Les gnraux eux-mmes remplirent les fonctions de juges, et donnrent le prix Sophocle. Eschyle dcourag se retira en Sicile, o il mourut1. C'tait le temps o Pindare chantait les victoires que les tyrans de Syracuse et d'Agrigente avaient remportes dans les jeux ouverts tous les Grecs.

    Aprs la prise de Scyros, les allis allrent combattre les Carystiens, dans l'Eube ; mais cette guerre se termina par un trait. Les Athniens soumirent ensuite les habitants de Naxos, qui s'taient dtachs. de l'alliance commune. C'est la premire ville allie, dit Thucydide, qui ait t rduite la condition de sujette, et l'historien explique parfaitement comment l'tat des confdrs se modifia peu peu. Ils commenaient se lasser d'une guerre qui leur imposait de si grands sacrifices. D'ailleurs Athnes, tout en les admettant, dans le temple de Dlos, la dlibration commune, avait pris sur eux un grand ascendant. Elle exigeait imprieusement qu'on remplit toutes les conditions de l'alliance. Les Athniens ne commandaient plus avec la mme douceur ; ce n'taient plus des gaux2 : c'taient des matres auxquels il fallait obir. Thucydide attribue ce rsultat bien moins l'ambition des Athniens qu' la mollesse des allis. La plupart rentrrent dans leurs foyers, et, pour se dispenser du service personnel, payrent une contribution beaucoup plus forte. Ainsi les allis se rduisirent eux-mmes la condition de tributaires, et les citoyens d'Athnes devinrent, depuis le premier jusqu'au dernier, une sorte de noblesse hellnique.

    Quand la double victoire du fleuve Eurymdon eut assur l'affranchissement des Grecs de l'Asie Mineure (472), Cimon acheva la conqute de la Chersonse, et combattit les habitants de Thasos, qui avaient rompu l'alliance. Le motif de cette rupture tait certains diffrends avec Athnes au sujet de leurs mines d'or et des comptoirs qu'ils possdaient sur les ctes de Thrace. Aprs trois ans de sige, les Thasiens se rendirent : ils reconnurent la domination athnienne, consentirent dtruire leurs murailles, livrer leurs vaisseaux et payer tribut ; ils s'engagrent aussi cder leurs mines et tout ce qu'ils possdaient sur le continent. Ces mines, qui avaient t autrefois exploites par les Phniciens, et qu'Hrodote a visites, rapportaient annuellement deux cents trois cents talents3.

    Vers le mme temps, les Athniens avaient pouss leurs conqutes dans la Thrace jusqu'aux frontires de la Macdoine ; ils avaient bti un fort et fond une colonie sur les bords du Strymon, l'endroit que l'on appelait alors les Neuf Voies, et qui depuis fut appel Amphipolis. Un peu plus tard, ils enlevrent l'alliance lacdmonienne la ville de Mgare et la bourgade de Pgues, qui en dpendait. Ils construisirent les longues murailles qui joignaient Mgare au port

    1 Plutarque, Cimon. 2 Thucydide, I, 99. 3 Hrodote, VI, 46 et 47.

  • de Nise, et ils se chargrent de les garder. En mme temps, ils foraient les gintes reconnatre leur suprmatie maritime ; ils occupaient l'le de Chypre, et ils aidaient l'gypte se soulever contre les Perses1.

    Sparte voyait avec envie le progrs continu de la puissance athnienne, et elle s'y serait oppose avec ardeur si elle n'et t paralyse par des dissensions intestines. Vers 466, avait clat un vnement de sinistre augure les boulements du Taygte avaient dtruit un quartier de Sparte, et vingt mille hommes avaient pri, dit-on, sous les dcombres. Plutarque dit que les hilotes se soulevrent, pour achever ceux que le tremblement de terre avait pargns. Ce qui restait encore des Messniens, et mme quelques populations voisines de la ville prirent les armes. Lacdmone, dit Thucydide, se prparait soutenir Thasos contre les Athniens ; mais la rvolte devint formidable ; les insurgs se retranchrent Ithme, et les Spartiates furent rduits implorer le secours des Athniens, auxquels ils voulaient nagure arracher leurs conqutes. Cimon n'hsita point : il conseilla ses concitoyens d'accorder le secours demand. Il ne faut pas, disait-il, que la Grce soit boiteuse2. Ce qu'il rvait, ce n'tait ni la tyrannie d'Athnes, ni l'abaissement de Sparte : il voulait que la Grce ft une confdration de peuples libres, pour rester invincible contre les Perses. Il partit donc pour le Ploponnse avec des troupes nombreuses. Mais la bonne intelligence ne subsista pas longtemps entre les Athniens et les Spartiates, et Thucydide regarde cette expdition comme une des premires causes de la guerre du Ploponnse. L'historien explique trs-bien pourquoi Sparte, tout en appelant les Athniens son aide, redoutait leur prsence sur son territoire. Elle craignait cc qu'il y avait en eux d'audacieux et de novateur3 ; elle les regardait comme des trangers, et croyait que, au lieu de combattre les insurgs d'Ithme, ils pourraient bien s'entendre avec eux et les aider faire une rvolution. Aussi s'empressa-t-on de congdier ces dangereux allis, sous prtexte qu'on n'avait plus besoin de leur secours. C'tait un mensonge ; car Ithme tait toujours au pouvoir des rvolts, et y resta encore dix ans. Quand la place se rendit, les insurgs obtinrent de sortir du Ploponnse, sous la foi publique, avec leurs femmes et leurs enfants. Les Athniens recueillirent ces malheureux, et les tablirent Naupacte, qu'ils venaient de prendre sur les Locriens-Ozoles.

    Mais les partis commenaient se rveiller dans Athnes. Les citoyens qui avaient pris part l'expdition du Ploponnse, en avaient rapport un vif ressentiment contre les Spartiates. Athnes avait conclu un trait avec les Argiens, ennemis de Lacdmone. Cimon, qui combattait cette politique, tait devenu suspect ; son crdit baissait chaque jour ; Aristide tait mort, et le peuple se ralliait autour d'un nouveau chef, qui devait porter au plus haut point la puissance de son parti et la gloire du nom athnien.

    1 Thucydide, I, 100 et suivants. 2 Plutarque, Cimon. 3 (Thucydide, I, 102).

  • CHAPITRE V.

    Commencements de Pricls. - Sa rivalit avec Cimon.

    Pricls sortait d'une famille illustre, de la race des Alcmonides. Sa mre, Agarista, tait nice de Clisthne. Son pre, Xantippe, avait eu la plus grande part la bataille de Mycale et aux victoires que les Grecs avaient remportes sur les bords de l'Hellespont. Pricls avait, dit-on, toute la beaut que les artistes donnaient aux ttes de Bacchus. Il reut une ducation digne de sa naissance : il fut disciple de Znon d'le, dont un pote a dit qu'il connaissait l'univers comme s'il l'avait arrang lui-mme1. Mais il tudia surtout sous Anaxagore de Clazomne, que l'on surnommait l'esprit ou l'intelligence, parce qu'il enseignait que le principe de l'univers n'tait ni une aveugle ncessit, ni le hasard plus aveugle encore, mais une intelligence pure et non compose de parties. Anaxagore avait commenc son principal ouvrage par ces belles paroles que Diogne de Larte nous a conserves : Tout n'tait autrefois qu'une masse informe, lorsque l'esprit survint et mit toute chose en ordre2. Ce philosophe n'avait pas nglig la physique ; il possdait mme tout ce qu'on pouvait alors savoir d'anatomie, comme le prouve la dissection d'une tte de blier, raconte par Plutarque ; mais il subordonnait la science des choses matrielles l'tude de l'intelligence.

    Cette doctrine, grave et fconde, contribua dvelopper en Pricls un esprit ferme et libre, qui se manifestait tantt par la puissance de la parole, tantt par l'nergie de l'action. Socrate dit dans un des dialogues de Platon : Le plus parfait des orateurs, selon moi, ce fut Pricls. Pourquoi ? dit un des interlocuteurs. Tous les grands arts ont besoin de spculations subtiles et transcendantes sur la nature ; c'est de l que viennent, si je ne me trompe, l'habitude de considrer les choses de haut, et l'habilet qui se fait un jeu du reste. A son gnie Pricls ajouta ces tudes : de l sa toute-puissance oratoire3.

    Dans sa jeunesse, Pricls avait beaucoup redout le peuple et l'ostracisme. Il avait avec Pisistrate une grande ressemblance, pour le visage et pour l'loquence ; ce qui ne rassurait pas les plus vieux de la ville. Aussi commena-t-il par ne point se mler des affaires publiques. Il ne servit d'abord son pays que dans la guerre, o il dployait beaucoup de courage, et o il cherchait les plus grands prils. Mais plus tard, voyant Aristide mort, Thmistocle banni et Cimon presque toujours occup au dehors, il se livra la politique intrieure. Son caractre, fort peu dmocratique, selon Plutarque, l'aurait peut-tre port la tte des