Jean-Paul Sartre - Situations I

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JEAN-PAUL SARTRE

Situations, 1ESSAIS CRITIQUES

GALLIMARD

ditions Gallimard,

1947.

II S ART ORISIl

PAR W. FAULKNERAvec quelque recul, les bons romans deviennent tout fait semblables des phnomnes naturels; on oublie qu'ils ont un auteur, on les accepte comme des pierres ou des arbres, parce qu'ils sont l, parce qu'ils existent. Lumire d'aot tait un de ces her mtiques, un minral. On n'accevte pas Sartoris, et c'est ce qui rend ce livre si prcIeux: Faulkner s'y laisse voir, on surprend partout sa main, ses artifices. J'ai compris le grand ressort de son art : la dloyaut. Il est vrai que tout art est dloyal. Un tableau ment sur la perspective. Pourtant il y a de vrais tableaux et il y a aussi des peintures en Il trompe-l'ilIl. Cet Il hommeIl de Lumire d'aot - 'e pensais : l'homnfe de Faulkner, comme on dit: 'homme de Dostoevski ou de Meredith, - ce grand animal divin et sans Dieu, perdu ds la naissance et acharn se perdre, cruel, moral jusque dans le meurtre, sauv - non par la mort, non dans la mort - dans les derniers moments qui prcdent la mort, grand jusque dans les supplices, dans les humiliations les plus abjectes de sa chair, je l'avais accept sans critique; je n'avais pas oubli son visage hautain et mena ant de tyran, ses yeux aveugles. Je l'ai retrouv dans Sartoris, j 'ai reconnu la Il morne arrogance de Bayard. Et pourtant je ne peux plus accepter l'homme de Faulkner: c'est un trompe-l'il. Ques tion d'clairage. Il y a une recette : ne pas dire,

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rester secret, dloyalement secret - dire un peu. On nous confie furtivement que le vieux Bayard est bou levers par le retour inattendu de son petit-fils. Fur tivement, en une demi-phrase 9ui risque de passer inaperue, dont on espre qu elle passera presque inaperue. Aprs quoi, quand nous attendons des temptes, on nous montre des gestes, longuement, minutieusement. Faulkner n'ignore pas notre impa tience, il compte sur elle et il reste l, bavarder sur des gestes, innocemment. Il y a eu d'autres bavards: les ralistes, Dreiser. Mais les descriptions de Dreiser veulent enseigner, sont documentaires. Ici les gestes (enfiler des bottes, monter un escalier, sauter sur un cheval) ne visent pas peindre, mais cacher. Nous guettons celui qui trahira le trouble de Bayard : mais les Sartoris ne s'enivrent jamais, ne se trahissent jamais par des gestes. Pourtant ces idoles, dont les gestes semblent des rites menaants, elles ont aussi des consciences. Elles parlent, elles pensent en eIles mmes, elles s'meuvent. Faulkner le sait. De temps en temps, ngligemment, il nous dvoile une conscience. Mais c'est comme un prestidigitateur qui montre la bote lorsqu'elle est vide. Qu'y voyons nous? Rien de plus que ce qu'on pouvaIt voir du dehors : des gestes. Ou alors nous surprenons des consciences dnoues qui glissent vers le sommeil. Et puis de nouveau des gestes, tennis, piano, whisky, conversations. Et voil ce que je ne puis admettre': tout vise nous faire croire que ces consciences sont toujours aussi vides, toujours aussi fuyantes. Pour quoi? Parce que les consciences sont choses trop humaines. Les dieux aztques n'ont pas de doux petits entretiens avec eux-mmes. Mais Faulkner sait fort bien que les consciences ne sont pas, ne peuvent pas tre VIdes. Il le sait si bien qu'il peut crire: .. elle s'effora de nouveau de ne penser rien, de maintenir sa conscience immerge, comme un petit chien qu'on maintient sous l'eau jusqu' ce qu'il ait cess de se dbattre. Il Seulement, ce qu'il y a dans cette conscience.

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qu'on veut noyer, il ne nous le dit pas. Ce n'est pas qu'il Vf(uille exactement nous le dissimuler : il souhaite que nous le devinions, parce ,que la divi nation rend magique ce qu'elle touche. Et les gestes recommencent. On voudrait dire : Trop de gestes Il, comme on disait : Trop de notes Il Mozart. Trop de mots aussi. La volubilit de Faulkner, son style abstrait, superbe, anthropomorphique de prdica teur : encore des trompe-l'il. Le style empte les gestes quotidiens, les alourdit, les accable d'une magnificence d'pope et les fait couler pic, comme des chiens de plomb. A dessein : c'est bien cette monotonie curante et pompeuse, ce rituel du quo tidien, que vise Faulkner; les gestes, c'est le monde de l'ennui. Ces gens riches, sans travail et sans loi sirs, dcents et incultes, capts sur leurs pro'pres terres, matres et esclaves de leurs ngres, s'ennuIent, essaient de remplir le temps avec leurs gestes. Mais cet ennui (Faulkner a-t-il toujours trs bien su di tinguer celui de ses hros et celui de ses lecteurs?) n'est qu'une apparence, dfense de Faulkner contre nous, des Sartoris contre eux-mmes. L'ennui, c'est l'ordre social, c'est la langueur monotone de tout ce qui se peut voir, entendre, toucher : les paysages de Faulkner s'ennuient autant que ses personnages. Le vritable drame est derrire, derrire l'ennui, derrire les gstes, derrire les consciences. Tout coup, du fond de ce drame, surgit l'Acte, comme un arolithe. Un Acte - enfin quelque chose qui arrive, un mes sage. Mais Faulkner nous doit encore : il dcrit rarement les Actes. C'est qu'il rencontre et tourne un vieux problme de la technique romanesque : les Actes font l'essentiel du roman; on les prepare avec soin et puis, lorsqu'ils arrivent, ils sont nus et polis comme du bronze, infiniment simples, ils nous glissent entre les doigts. On n'a plus rien en dire, il suffirait de les nommer. Faulkner ne les nomme pas, n'en parle pas et, par l, suggre qu'ils sont mnombrables, par-del le langae. Il montrera seu lement leurs rsultats : un vieIllard mort sur son

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sige. une auto renverse dans la rivire et deux pieds qui sortent de l'eau. Immobiles et brutaux. aussi solides et compacts que l'Acte est fuyant. ces rsul tats paraissent et stalent. dfinitifs. inexplicables. au milieu de la pluie fine et serre des gestes quoti diens. Plus tard ces violences indchiffrables vont se changer en histoires : on va les nommer. les expliquer. les raconter. Tous ces hommes. toutes ces familles ont leurs histoires. Les Sartoris portent le pesant fardeau de deux guerres. de deux sries d'his toires : la guerre de Scession o mourut l'aeul Bayard. la guerre de 1914 o mourut John Sartoris. Les histoires paraissent et disparaissent. passent d'une bouche l'autre, se tranent avec les gestes quotidiens. Elles ne sont pas tout fait du pass; plutt un sur-prsent: Comme dhabitude. le vieux Falls avait intro duit avec lui dans la pice l'ombre de John Sartoris... Libr. comme il tait. du temps et de la chair. [JohnJ constituait une prsence bien plus mani feste que ces deux vieillards qui. jour fixe. restaient l, se hurler mutuellement dans leurs oreilles de sourds. Elles font la posie du ,prsent et sa fatalit: immortalit fatale et fatalite immortelle. C'est avec les histoires que les hros de Faulkner se forgent leur destin: travers ces beaux rcits soigns. eml>el lis parfois par plusieurs gnrations. un Acte innom mable. enseveli depuis des annes. fait signe d'autres Actes. les charme. les attire. comme une pointe attire la foudre. Sournoise puissance des mots. des his toires; pourtant Faulkner ne croit pas ces incan tations : ...ce qui n'avait t qu'une folle quipe de deux gamins cervels et casse-cou. griss de leur propre jeunesse. tait devenu le sommet de bravoure et de tragique beaut jusqu'o deux anges vaillam ment gars et dchus avalent. en modifiant le cours des vnements.... hauss l'histoire de la race... II ne se laisse jamais tout fait :prendre. il sait ce qu'elles valent. puisque c'est lUi qui les raconte. puisqu'il est. conune Sherwood Anderson, un

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conteur, un menteur )). Seulement il rve d'un monde o les histoires seraient crues, o elles agiraient vrai ment sur les honunes : et ses romans peignent le monde dont il rve. On connat la Il technique du dsordre)) de Le Bruit et la Fureur, de Lumire d'aot, ces inextricables mlanges de pass et de prsent. J'ai cru en trouver dans Sartoris la double origine : . c'est, d'une part, le besoin irrsistible de conter, d'ar rter l'action la plus urgente pour placer une histoire -trait caractristique, me semble-t-il, de b.eaucoup de romanciers lyriques - et, d'autre part, cette fOI, mi-sincre mi-rve, dans le pouvoir magique des histoires. Mais, lorsqu'il crit Sartoris, il n'a pas encore mis au point sa technique, il opre les passages du prsent au pass, des gestes aux llistoires, avec beaucoup de maladresse. . Donc, voil l'homme qu'il nous prsente et qu'il veut nous faire adopter: c'est un Introuvable; on ne peut le saisir ni par ses gestes, qui sont une faade, ni par ses histoires, gui sont fausses, ni par ses actes, fulgurations indescrIptibles. Et pourtant, par-del les conduites et les mots, par-del la conscience vide, l'homme existe, nous pressentons un drame vri e table, une sorte de caractre intelligible qui eX tout. Qu'est-ce au juste? Tare de race ou de f e, complexe adlrien d'infriorit, libido refoule? Tan tt ceci, tantt cela: c'est selon les histoires et les personnages; souvent Faulkner ne nous le dit pas. Et d'ailleurs il ne s'en soucie pas beaucoup: ce qui lui importe, c'est plutt la nature de cet tre nouveau: nature avant tout potique et magique, dont les contradictions sont nombreuses mais voiles. Saisie travers des manifestations psychiques, cette Il nature Il (quel autre nom lui donner?) participe de l'existence psychique, ce n'est mme pas tout fait de l'in conscient, car il semble souvent que les hommes qu'elle mne peuvent se retourner vers elle et la contempler. Mais d'autre part, elle est immuable e t fixe comme un mauvais sort, les hros d e Faulkner la portent en eux ds la naissance, elle a l'enttement

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de la pierre et du roc, elle est chose. Une chose-esprit, un esprit solidif