JEAN-PIERRE CHAUVEAU, JEAN-PIERRE DOZON A ?· 2013-04-22 · sation, classes sociales, organisation…

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    ETHNIES ET TAT EN CTE-DIVOIRE JEAN-PIERRE CHAUVEAU, JEAN-PIERRE DOZON

    PROPOS de la Cte-dIvoire, comme de lAfrique contemporaine en gnral, il est dusage dopposer dun ct les ethnies, de A lautre la socit globale en procs de modernisation et dont

    lEtat serait la clef de vote. Apparemment, cette faon dopposer tradition et modernit ne manque pas darguments. Nul ne peut nier en effet que les identits ethniques, revendiques par les Ivoiriens eux-mmes, colorent bien des conflits sociaux ou bien des enjeux politiques. Sous ce rapport, la Cte-dIvoire corrobore assez bien cette image dune Afrique en forme de mosaque ethnique o le sentiment tribal semble concurren- cer, voire contrecarrer le processus de construction nationale. Mais, paralllement, elle offre un tout autre visage: celui dun pays en voie rapide de modernisation prsentant tous les aspects dune vitrine de lOccident et qui, pour cette raison, a suscit de nombreux commentaires, et des plus contradictoires.

    Pour certains observateurs, la croissance de la Cte-dIvoire est une russite en ce que son rgime, et tout particulirement son prsident, F. Houphout-Boigny, a su amplifier les mcanismes du libre-changisme, dvelopper les cultures dexportation tout en attirant les capitaux tran- gers. Constat dordre tout la fois objectif et magique puisque la confluence des facteurs positifs se formule au bout du compte en termes de miracle (le fameux mis en place par Houphout-Boigny (autant dobjets en eux-mmes tout fait pertinents), il nous parat prioritaire de porter sur 1Etat contempo- rain un regard gnalogique. De quoi est-il le dpositaire ? Ce qui incite nous interroger sur lidentit de Ia Cte-dIvoire. De quoi est-elle faite ?

    Chercher de quoi la Cte-dIvoire est faite, cest bien videmment rencontrer la colonisation franaise qui en a trac les frontires et, dans ce cadre, a procd sa ((mise en valeur )), bouleversant le cours des socits locales. Sous ce rapport, on dispose de nombreuses donnes concernant la violence (il y eut en Cte-dIvoire une vritable conqute militaire) et le despotisme qui ont prsid linstauration de lordre colonial. On sait, par ailleurs, que sous sa gouverne sest dveloppe une conomie de plantation (sur la base du cacao et du caf) qui na gure dquivalent en Afrique (si ce nest au Ghana) et sur laquelle la Cte- dIvoire vit toujours pour une large part. Faut-il croire, comme lont

    crits maints commentateurs, que cette conomie dmontre lefficacit des dispositifs de contrainte mis en ceuvre par le colonisateur. A notre

  • Jean-Pierre Chauveau, Jean-Pierre Dozon

    sens, cest une chose que de dcrire des procdures politico-administra- tives de lEtat colonial, une autre que dvaluer leur efficacit ; car, en la matire, les tours et les contours de la domination, ds lors quon les examine de prs, ne laissent pas de corriger, voire de dmentir lhistorio- graphie officielle. Ainsi, contrairement aux thses en vigueur (quelles en soulignent les bienfaits ou les mfaits), le dveloppement de lconomie de plantation nest pas un pur produit de la contrainte coloniale. Si la circonstance du commencement de cette conomie est sans conteste imputable linitiative europenne, sa dynamique a largement appartenu aux populations ivoiriennes. Le rle de lEtat colonial ne fut pas, pour autant, nul, loin sen faut. Mais cest au niveau des effets inintentionnels de son action, agissant sur les cadres gnraux de la production, que lon peut en valuer le vritable impact. Parmi ces effets, il en est un tout fait dcisif: la structuration de la colonie ivoirienne autour dune arboriculture dont les processus dexpansion ont simultanment engendr des disparits rgionales. Nous entrevoyons ainsi en quoi lconomie de plantation fournit un cadre privilgi pour nouer les fils dune histoire proprement ivoirienne ; histoire o certes figure en bonne place lEtat, mais qui fait simultanment dcouvrir les capacits dautonomie des populations locales. On ne saurait expliquer autrement pourquoi, dans les annes 1940, des forces sociales ivoiriennes se sont heurtes un Etat colonial devenu inapte assumer cette conomie de plantation (( indi- gne)) dont il avait t, pourtant, au dbut du sicle, le promoteur.

    Un second renversement de perspective anime notre dmarche et autorise une critique plus globale des approches dualistes. Moins efficace quon ne la CN dans le dveloppement de lconomie de plantation, 1Etat colonial sest rvl en revanche trs prsent sur le terrain des identits ethniques considres gnralement comme les hritires ds promotions culturelles prcoloniales. Prsent signifie trs prcisment ceci : en tant quinscriptions cartographiques correspondant chacune un territoire et un nom, les ethnies de Cte-dIvQireparticipent autant du travail dethnographe de lEtat colonial que de ralits qui auraient prexist son instauration. Une telle assertion ne veut pas dire que les administrateurs coloniaux ont cr de toutes pices les ethnies ivoi- riennes ; elle indique simplement que la manire selon laquelle ils les ont identifies et classes dnote une part importante darbitraire vhiculant des reprsentations dont lEtat colonial avait besoin pour contrler le territoire et pour lgitimer ses pratiques dintervention et de mise en valeur (certains administrateurs ont du reste explicitement reconnu cette part darbitraire). Comprises de la sorte dans un systme de reprsen- tations la mesure du territoire ivoirien, les ethnies ont partie lie avec 1Etat colonial et travers lui, prennent sens les unes par rapport aux autres. Double renversement de perspective donc, qui voque sans doute les ruses ou les paradoxes de lhistoire, mais laisse percevoir de quoi la Cte-dIvoire est faite et 1Etat contemporain le dpositaire (ce que le dualisme nautorise pas); il met en scne une intrigue trois ((person- nages )), les ethnies, lEtat colonial, lconomie de plantation ; intrigue o ces

  • Jean-Pierre Chauveau, Jean-Pierre Dozon

    un mme cadre rfrentiel, dans un mme systme de diffrenciation et de hirarchisation.

    Ainsi, la distinction antrieure entre les gens de la savane, commer- ants et bons paysans, et les gens de la fort, primitifs et indolents, se substitue une classification plus complexe dont bnficient les Agni (gens de lEst) : (( Leur anarchie patriarcale est tempre par la prpondrance des souverains, limportance du protocole et par une conomie tourne vers les changes D.

    grandes familles, Les Baoul sont diffrencis du reste des Agni ( lpoque les Baoul taient classs dans la famille agni; ils en seront spars plus tard pour former avec eux le groupe akan) pour avoir un systme politique moins organis. De leur ct, les ((indignes des lagunes )) occupent une place intermdiaire entre les Agni et les Krou ; pour ces derniers, rsolument (< anarchiques D; le jugement de valeur tient lieu de critre de diffrenciation : ainsi, les Bakou sont rputs plus intelligents et surtout plus vigoureux )) que les Bt qui accumulent quant eux les disqualifications. Les Mand du Sud sont par ailleurs distingus des vrais Mand du Nord.

    Le travail de M. Delafosse fonde effectivement la gnalogie des ethnies de la colonie car les reconnaissances ultrieures combleront les lacunes mais sans changer ni le nombre, ni les appellations, ou encore les limites des grandes familles ; celles-ci, au contraire, en mme temps que les divers groupes qui les composent, verront leur existence codifie par une srie de recueils de ((coutumiers)). I1 est peine besoin de prciser que cette ethnographie coloniale se veut expressment fonction- nelle ; car la hirarchie quelle tablit entre les ethnies ou entre, ies grandes familles dfinit simultanment une chelle daptitude tre colonis. En ces dbuts de mise en place des structures administratives, cette aptitude se mesure la capacit des populations accepter la tutelle coloniale et relayer lancien rseau de commerce europen. Cest pourquoi le colporteur dioula reste la figure la plus valorise de la hirarchie ethnique ((( agent conomique du progrs D) ; dpositaire dune tradition de commerce longue distance, il reprsente un lment indis- pensable au passage dune conomie ctire une conomie de traite touchant lensemble de la colonie ivoirienne. De mme, avec le besoin croissant de main-duvre et de produits vivriers, la vigueur des travail- leurs snoufo les dsigne toujours comme les meilleurs auxiliaires de la colonisation.

    Par ailleurs, si les Agni sont mieux considrs que les autres peuples forestiers, cest notamment parce quils participent dj la mise en valeur coloniale, en exploitant le caoutchouc, puis en sadonnant (juste aprs la premire guerre mondiale) la cacaoculture. Les Agni, mais dans une moindre mesure aussi les Baoul qui commercialisent leurs cultures vivrires et migrent prcocement en Basse-Cte. En contrepoint, les peuples forestiers de lOuest, principalement les Bt, paraissent effectivement les moins aptes tre coloniss ; la fois parce quils ont offert une srieuse rsistance la conqute militaire, et parce que

    Des stades, tantt avancs, tantt arrirs, structurent lunivers des

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    La Cte-dIvoire

    ladministration leur assigne un rle de rservoir de main-duvre pres- tataire et voit dans leur territoire la possibilit dune colonisation de peuplement.

    Lintressant dans ce systme de rfrence ethnique, cest que non seulement il se prsente comme un systme de rles et de valeurs tout au service de YEtat colonial, mais qu bien des gards il reflte dj la situation cre par celui-ci. Ainsi, la diffrenciation opre entre les gens de lOuest et ceux de lEst, qui repose apparemment sur un savoir ethnographique (les uns voluant dans un cadre (( anarchique D, les autres dans un univers plus organis), est dj le rsultat de la politique coloniale. Tandis qu lOuest lautoritarisme tient lieu de politique de mise en valeur, lEtat colonial concentre lessentiel de ses investissements dans le Sud-Est. De sorte que la connaiss