Jean Pierre Vernant -Figuration Et Image

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    20-Jul-2015

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Jean-Pierre Vernant

Figuration et imageIn: Mtis. Anthropologie des mondes grecs anciens. Volume 5, n1-2, 1990. pp. 225-238.

Rsum Figuration et image (pp. 225-238) Parmi les noms qui dsignent en grec la statue, eidlon et eikn sont les deux seuls qui, par leur rapport la vision et la semblance, touchent la notion de la reprsentation figure. Entre ces deux termes y a-t-il ds l'origine opposition, l'eidlon s'identifiant ce dont elle simule l'appa- rence purement extrieure alors que Yeikn implique une relation de convenance un modle pos comme diffrent de ce qui l'voque -ou faut-il au contraire admettre que l'emploi du terme eikn partir du Vme sicle marque un tournant dans l'histoire de la reprsentation figure, avec le passage du double l'image, de la prsentification de l'invisible l'imitation de l'apparence? Si tel est bien le cas, comme cette tude tente de l'tablir, la semblance de Yeidlon archaque ne relve pas d'un artifice imitatif: elle consiste faire reconnatre aux yeux, dans l'clat des valeurs que manifeste son apparatre, l'identit de quelqu'un.

Citer ce document / Cite this document : Vernant Jean-Pierre. Figuration et image. In: Mtis. Anthropologie des mondes grecs anciens. Volume 5, n1-2, 1990. pp. 225238. doi : 10.3406/metis.1990.957 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/metis_1105-2201_1990_num_5_1_957

Figuration Et Image II y a plus d'un demi sicle Emile Benveniste observait que les Grecs ne possdaient l'origine aucun nom de la statue, et que, s'ils ont fix pour l'Occident les canons et les modles de l'art plastique, il leur a cependant fallu emprunter d'autres, faute de la possder au dpart, la notion mme de la reprsentation figure1. La remarque est-elle encore valable aujourd'hui? Pour en dcider il fau drait au moins tre sr de l'entendre correctement. Benveniste n'avait pas qualit pour intervenir dans le dbat sur les origines de la grande statuaire grecque, telle qu'elle apparat vers le milieu du Vllme sicle. Antc dents Grce mme ou influence trangre, proche-orientale spcial en ement? Entre ces deux options personne, s'il n'est archologue, n'a com ptence pour trancher. Et Benveniste n'entendait pas se substituer, sur ce terrain, aux spcialistes. Affirmer, d'autre part, comme il le fait, que les Grecs ne possdaient pas l'origine la notion de la reprsentation figure n'implique d'aucune faon qu'ils aient d, pour difier une statuaire anthropomorphe, passer par une tape prliminaire aniconique. Qu'il s'agisse d'une pierre brute, d'un pilier ou d'une effigie pleinement humaine, un symbole divin peut avoir pour fonctions, plutt que de figurer la puissance surnaturelle, de la localiser, de la prsentifier et mme, dans certains cas, de l'effectuer, de la raliser dans le concret d'une forme. Ani conique, thriomorphe, anthropomorphe, la symbolique religieuse est tout autre chose qu'un catalogue d'images visant reprsenter de faon plus ou moins ressemblante la figure des divinits. Autrement dit une sta-

1 . Le sens du mot et les noms grecs de la statue, Revue de Philologie, 6, 1932, p. 133.

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tue cultuelle, quelle que soit sa forme, mme pleinement humaine, n'apparat pas ncessairement comme une image, perue et pense comme telle. La catgorie de la reprsentation figure n'est pas une don ne immdiate de l'esprit humain, un fait de nature, constant et universel. C'est un cadre mental qui, dans sa construction, suppose que se soient dj dgages et nettement dessines, dans leurs rapports mutuels et leur com mune opposition l'gard du rel, de l'tre, les notions d'apparence, d'imitation, de similitude, d'image, de faux-semblant. Cet avnement d'une pleine conscience figurative s'opre en particulier dans l'effort entrepris par les anciens Grecs pour reproduire dans une matire inerte, grce des artifices techniques, l'aspect visible de ce qui, vivant, manifeste d'emble au regard sa valeur de beaut -de divine beaut- en tant que thauma idesthai, merveille voir. C'est en linguiste, examinant une tranche de vocabulaire pour en discer ner implications mentales, que Benveniste aborde le problme de la les reprsentation figure chez les Grecs. Or sur ce plan, un constat en effet s'impose. Le vocabulaire grec des effigies divines apparat tardif, multiple, htroclite, dsarticul. Divers par leur origine, leur porte, leurs orienta tions, termes se juxtaposent et parfois se chevauchent sans constituer les un ensemble cohrent faisant rfrence une quelconque ide de repr sentation figure. Certains d'entre eux ont un emploi strictement spcial is, qu'ils concernent des divinits particulires, -ainsi des dokana, soit les deux pieux verticaux runis par des poutres transversales figurant les Dioscures, de l'herms qui dsigne la fois le dieu et le pilier ithyphallique, surmont d'une tte, qui lui est consacr, du palladion, rserv Athna-, soit qu'ils se rapportent des types bien dlimits de reprsenta tion -depuis le baitulos, simple pierre sacre, les kiones et stuloi, divine, piliers coniques ou rectangulaires, jusqu'au kolossos, figurine anthropo morpheaux jambes soudes, en bois, argile ou pierre, pouvant faire usage de double rituel. D'autres termes, de signification plus large, ne concer nent reprsentation du dieu que secondairement: agalma s'applique la tout objet prcieux, toute parure, avant de prendre le sens d'image divine; hedos et hidruma dsignent le sige, le sjour, puis de faon drive, la sta tue o rside le dieu; tupos a pour sens premier la marque, l'empreinte, la rplique, d'o accessoirement la forme que le sculpteur impose une matire. Andrias, -le petit homme-, retient dans l'effigie non son carac tre reprsentatif mais l'objet mme qu'il donne voir en chelle rduite. L'emploi de ce terme est ainsi conforme l'usage, largement attest dans les inscriptions et les textes littraires, de dsigner l'image cultuelle, plutt que par un des noms de la statue, directement par celui du dieu figur. Un

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seul exemple, qui est aussi le plus ancien dont nous disposons. L'unique allusion que comporte VIliade une statue divine concerne celle d'Athna dans son temple troyen. Hcube s'y rend, accompagne des femmes d'ge, pour y dposer l'offrande d'un beau voile brod. Introduites dans le sanc tuaire, toutes tendent les bras vers Athna2. Than, la prtresse, prend le voile et le met sur les genoux d'Athna. Sur les genoux de la sta tue, bien entendu, de cette statue qui figure la desse trnant en majest sur son sige. Mais le texte, aucun moment ne mentionne la statue comme telle; il parle seulement d'Athna. Bretas et xoanon posent des problmes plus complexes. Bretas est un mot prhellenique, non indo-europen, sans tymologie; xoanon un nom grec, driv de ou , racler, gratter, polir. A la suite de Plutarque et Pausanias les modernes ont eu tendance associer les deux termes pour y voir la dsignation de la forme la plus primitive d'effigie divine: grossir ement taills dans le bois, de petite taille, objets d'une ferveur religieuse particulire, bret et xoana constitueraient, dans leur archasme, la pre mire bauche de reprsentation anthromorphe de la divinit. Ils marquer aient ainsi, dans l'hypothse d'une volution gntique, le maillon reliant l'ancien aniconisme la nouvelle figuration humaine du divin. L'tude exhaustive de A. A. Donohue3 sur les emplois et les valeurs de xoanon de la fin du Vme sicle avant notre re jusqu' l'poque byzantine a remis les pendules l'heure. De son enqute on ne retiendra que les quelques points qui intressent directement notre propre recherche. L'archasme d'abord. Ni bretas, ni xoanon, ni aucun mot apparent ne sont attests en Linaire B. On ne les rencontre ni chez Homre, ni chez Hsiode, ni chez les plus vieux potes de la Grce. Si bretas figure, ct d'autres termes, chez Eschyle, le premier emploi incontestable de xoanon se trouve dans un fragment du Thamyras de Sophocle, qu'on peut dater des environs de 468. En ce sens agalma et andrias sont prsents dans les textes avant bretas et xoanon et ces deux tmoins, aux yeux des modernes, de la figuration la plus ancienne semblent absents de la vie et de la littrature de la Grce archaque, pour reprendre la formulation de A. A. Donohue. La signification ensuite. Elle n'est pas univoque; les sens sont multiples; ils ont vari en fonction des lieux, des poques, du contexte. Dans leurs emplois les plus anciens ni bretas ni xoanon n'apparaissent exclusivement lis au vocabulaire de la statue. Chez Euripide bretas s'applique au cheval

2. Iliade, VI, 301-303. 3. A. Donohue, Xoana and the Origin ofGreek Sculpture, Atlanta, Georgia, 1988.

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de Troie et une sorte de trophe4. Chez Sophocle, dans ce fragment du Thamyras oxoanon figure pour la premire fois, le mot dsigne un instr umentde musique mlodieux5. Une conclusion parat bien s'imposer. L o l'tymologie est transparente, comme pour xoanon, les emplois confi rment ce que dj elle indiquait: pas plus que les autres noms de la statue, xoanon ne fait directement rfrence la notion de reprsentation figure. Le mot se rapporte un type d'opration technique -gratter, polir- dont les produits peuvent n'tre pas une effigie. A cette srie disparate il faut ajouter les deux noms qui ont spcialement retenu l'attention de tous ceux -hellnistes, historiens, philosophes- dont l'ambition tait de dfinir le statut de l'image dans la culture grecque: eidlon et eikn. Trois ordres de raison justifient la place centrale qu'occu pent deux termes dans l'enqute sur la notion de reprsentation figu ces re. Par leur tymologie d'abord ils se rattachent, contrairement au reste du vocabulaire, la vision et la semblance. Leur porte ensuite est gnr ale: ds l'ge classique ils peuvent tre utiliss l'un et l'autre pour dsi gner, ct des images naturelles (reflets dans l'eau ou sur un miroir) tou tes les formes d'images artificiellement fabriques par les hommes, qu'elles soient en ronde-bosse, graves ou peintes, qu'elles figurent des dieux, des hommes, des btes ou tout autre chose; ils s'appliquent mme, en dehors des effigies plastiques, aux figures que nous avons dans l'esprit, aux images que nous dirions aujourd'hui mentales. Ils se sont enfin impos s,tout au long de la tradition grecque jusqu' l'poque byzantine o, comme le note Suzanne Sad: Y eidlon a fini par s'appliquer des dieux qui n'existent que par leur image, tandis qu' eikn finissait par tre rserv aux reprsentations de Dieu.6 Idole/icne. D'o vient le privilge que nous sommes tents d'accorder ce couple, et dans quelle mesure pouvons-nous, partir de lui, retrouver les significations que comportaient, dans l'esprit des Grecs, les faits de reprsentation figure? Si nous associons les deux termes pour les opposer l'un l'autre comme les deux formes contraires que la figuration peut revtir7, est-ce seulement parce qu'aux premiers sicles de notre re la polmique chrtienne contre les cultes paens s'en est servie pour diffren4. Troyennes, 12; Hraclides, 936-7 ( ); Phdre, 1250 et 1473. 5. ' , fr. 238 Radt [217 Nauck2] - Athne, XIV, 637a. 6. Cf. infra, note 8. 7. Que l'idole ne puisse s'aborder que dans l'antagonisme qui l'unit immanquable ment il n'en faut sans doute pas discuter, crit Jean-Luc Marion, Fragments l'icne, sur l'idole et l'icne, Revue de Mtaphysique et de Morale, 4, 1979, p. 433.

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cier deux types d'images et tracer une ligne de dmarcation nette entre les statues des fausses divinits et la figure du vrai dieu? L'opposition idole/ icne serait alors lie un contexte historique particulier et ne ferait ple inement sens que par rapport lui. Ne faut-il pas au contraire remonter plus haut pour reprer dans le vocabulaire grec de l'image la prsence ds l'origine et la permanence tout au long de la culture antique d'une tension se manifestant par la dualit de ces termes dont chacun ferait, ds le dpart, rfrence des fonctions diffrentes de l'image et des attitudes mentales distinctes en face d'elle? C'est cette dernire thse que Suzanne Sad a expose dans une importante tude publie dans les Comptes Ren dusde l'Acadmie des Inscriptions et Belles Lettres, sous le titre: Deux noms de l'image en grec ancien: Idole et icne8. En quoi consiste, selon cet auteur, le clivage entre eidlon et eiknl C'est que le rapport de l'image ce qu'elle reprsente est tout autre dans chaque cas. Idole et icne, crit S. Sad sont diffrentes parce qu'elles constituent des modes de reprsentation diffrents. L' eidlon est une simple copie de l'apparence sensible, le dcalque de ce qui s'offre la vue; eikn est une transposition de l'essence. Entre eidlon et son modle l'identit est toute de surface; entre eikn et ce quoi elle renvoie la rela tion se noue au niveau de la structure profonde et du signifi. En tant que simulacre eidlon s'adresse au seul regard; il le capte, le fascine et lui fait oublier le modle auquel il se substitue au point de prendre sa place la faon d'un double. En tant que symbole eikn repose sur une comparai son des termes diffrencis; elle mobilise l'intelligence dont elle a entre besoin, dans sa fonction mme d'image, puisque la relation qu'elle tablit n'est pas une ressemblance extrieure mais une communaut ou une parent -de nature, de qualit, de valeur-, qui ne relve pas de l'vidence sensible, mais que l'esprit apprhende en posant, entre des lments htrognes, une similitude cache. Si, entre eidlon et eikn la distance se creuse, dans l'empire byzant in, de la querelle des images qui, dressant idoltres contre iconoclast lors es, consacre la valeur toute ngative d'idole, toute positive d'icne, cet cart tait dj inscrit dans l'tymologie des deux termes. Ils sont bien l'un et l'autre construits partir d'une mme racine *wei-. Mais, note S. Sad, seul eidlon relve de la sphre du visible, car il est form sur un thme *weid- qui exprime l'ide de voir (cf. latin video, grec idein et eidos).

8. Avril-juin 1987, pp. 310-330.

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Eikn se rattache au thme *weik-, qui indique un rapport d'adquation et de convenance (cf. eisko, eikazo, eikelos). L'emploi diffrentiel, ds l'pope, des termes apparents eidlon et eikn viendrait confirmer cette double nature de l'image suivant qu'elle assume les fonctions de simulacre ou de symbole. Dans sa parfaite ressem blance eidlon est toujours, chez Homre, pos comme inconsistant, trompeur, plus ou moins obscur (S. Sad, p. 314); dans la mesure mme o il ne retient de ce dont il est la copie, que le paratre, il en laisse chapper l'essence. Il faudrait ajouter, en suivant S. Sad (p. 316), qu'entre les deux formes de reprsentation figure l'opposition se marque en toute nettet quand on confronte les passages o les dieux sont assimils aux hommes et ceux o les hommes sont compars aux dieux: Dans le premier cas cette assimilation est toujours exprime par des mots de la famille d' eidlon. Dire qu'un dieu est l'image de l'homme c'est dire qu'il en est le double. Dans le second cas la ressemblance, qui est toujours exprime par eoiks (ou ses quiva...