Jean-Pierre Vernant [=] Le sens de la vie

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Vernant.

Text of Jean-Pierre Vernant [=] Le sens de la vie

  • LExpress, 01.12.2004

    JeanPierre Vernant:

    le sens de la vie

    par Franois Busnel

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    A 90 ans, Jean-Pierre Vernant ne dsarme pas. Il

    montre, dans un livre blouissant La traverse des

    frontires (Seuil) ce que la vie doit la mort. Pour le dire

    autrement, cest par le scandale linacceptable que la vie

    prend sens.

    De lexemple grec la Seconde Guerre mondiale, de

    lAntiquit au XXIe sicle, celui qui fut lun des chefs de la

    Rsistance et restera comme lhomme qui sut rafrachir notre

    approche des mythes grecs propose une traverse des

    frontires audacieuse mais salutaire. Convoquant tour tour

    Hestia, desse du foyer, et Herms, dieu des voyageurs,

    voquant le choix dAchille et le retour dUlysse, il jette un

    pont entre ce pass que lon croit lointain et le temps prsent.

    Il doit y avoir une histoire de la volont, martle cet

    historien rigoureux et exigeant qui, toute sa vie, ausculta les

    mythes grecs, frquenta les dieux et leurs mystres. Dans ce

    livre, dont il promet quil sera le dernier et que lon peut lire

    comme la suite de ses Mmoires (Entre mythe et politique,

    Seuil, 1996), Jean-Pierre Vernant invite chacun faire le

    point sur la distance qui le spare de ses souvenirs.

    Simultanment, parat un petit bijou mettre entre toutes les

    mains, Ulysse suivi de Perse (Bayard), mythologie portative

    lusage de tous ceux que les histoires fascinent et plongent

    dans ce rve veill que nous appelons la pense.

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    Dans ce livre o vos souvenirs de Rsistance ctoient les hros de la mythologie grecque, vous vous dfendez de toute tentative dautobiographie. Et pourtant cet ouvrage passionnant prolonge vos Mmoires, Entre mythe et politique, parus voici huit ans... Que signifie cette mfiance persistante lgard de lautobiographie?

    Vernant: Cest une contradiction, je le reconnais

    volontiers. Lautobiographie est contraire mes inclinations

    mais aussi mes capacits. On ma demand vingt fois

    dcrire mon autobiographie, ce que je peux comprendre car

    je suis un vieux bonhomme qui a les pieds dans une poque

    qui, pour les jeunes daujourdhui et mme pour certains

    adultes, ressemble la prhistoire. Pensez donc! N en 1914,

    cest comme si javais vcu au temps dHomre ou de Jsus-

    Christ... Eh bien, non! Je ncrirai jamais dautobiographie.

    Tout dabord parce que jai beau tre historien, je possde

    une trs mauvaise mmoire: si je mamusais devenir

    lhistorien de moi-mme, toutes les dates de ma vie seraient

    fausses. Cela dit, jadmets que je peux avoir plaisir raconter

    certains pisodes de ma vie des amis lorsquil sagit de rire

    un peu, ou bien alors parce que mon cas particulier peut

    illustrer une dmonstration plus gnrale. Cest ce qui se

    passe dans ce livre, me semble-t-il, notamment lorsque je

    parle de ce que fut la Rsistance Toulouse. Et puis il y a le

    hasard. On ne fait jamais assez attention au hasard...

    Ce nest quand mme pas par hasard que lon se met raconter, 90 ans, sa vie de rsistant?

    Vernant: Si. Je navais pas la moindre envie de revenir

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    sur cette priode qui fut particulirement dure vivre. Je

    dteste les histoires danciens combattants, ces radotages

    poussireux qui ne sont agrables ni pour ceux qui les

    coutent ni pour ceux qui sy adonnent. Ce nest que trs

    rcemment que jai dcouvert limportance de ces

    tmoignages, en me remmorant les histoires de guerre que

    me racontaient mes oncles.

    Il sagissait alors dhistoires de poilus, de vtrans de la guerre de 14-18...

    Vernant: Oui. Javais alors six ou sept ans et je les

    coutais, ces survivants, raconter lhorreur sur le mode

    rigolard et absurde de ceux qui ont chapp au pire et nosent

    pas en dire tout le caractre pouvantable aux vivants. Ils se

    mettaient eux-mmes en scne pour montrer le ct ridicule

    du rle quils avaient jou, dtruisaient limage hroque que

    lon cherchait alors leur confrer. Et il faut bien admettre

    que les survivants de cette boucherie ne furent pas des hros.

    Les vrais hros sont ceux qui ont pri.

    Comme votre pre, tu sur le front en 1915. Comment avez-vous vcu votre enfance sans lui?

    Vernant: Javais un an la mort de mon pre.

    Souvent, les psychanalystes mont parl du fameux complexe

    ddipe, du nom du hros thbain. Je leur rpondais:

    Excusez-moi, mais moi je ne peux pas avoir de complexe

    ddipe, parce que je nai jamais connu mon pre. Je nai pu

    ni le har, ni le jalouser, ni ladorer... Je navais pas de pre.

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    Ce ne sont donc pas les rapports avec mon pre, ou ma mre

    - qui est morte aussi quand jtais trs jeune -, qui ont

    compt pour moi, mais ceux que jai entretenus avec mes

    frres et mes cousins. Jai donc plus vraisemblablement fait

    un complexe de la fratrie quun complexe ddipe. Bien

    sr, javais un pre imaginaire, comme tout le monde. Mon

    pre avait, lui aussi, pass lagrgation de philosophie, mais il

    tait devenu journaliste et avait t jusqu diriger un journal

    socialiste en province, avait milit contre la guerre avec

    Jaurs, puis stait engag comme deuxime classe dans

    linfanterie au moment de la grande mobilisation de lt

    1914. Lexemple de cet homme qui sengage spontanment

    ds les premires heures de la guerre et se fait tuer quelques

    mois plus tard ma videmment beaucoup marqu.

    Revenons la Seconde Guerre mondiale. Vous crivez que vous tes parfois saisi par la mauvaise conscience dtre encore vivant. Quest-ce que cela signifie?

    Vernant: Cest une faon dexprimer ce que mes

    oncles, jadis, racontaient sur le mode du comique de

    situation. Je suis sorti vivant dvnements dits historiques,

    mais jai vu un nombre incalculable de jeunes de mon ge

    sengager et perdre la vie dans la Rsistance tandis que moi,

    je suis toujours vivant. Je me pose donc franchement cette

    question: quest-ce qui mautorise parler de cette guerre,

    moi qui nai pas perdu lessentiel? Les survivants sont hors

    jeu. Je suis hors jeu. Cela dit, devenu vieux, je jette un

    regard sur mon pass, sur cette priode o jtais un jeune

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    type avec tout ce quimplique la jeunesse, cest--dire cette

    improbable alliance de linsouciance et de la gravit profonde.

    Et je dois confesser que pendant cette priode terrible et

    dramatique je me suis senti heureux. Cest affreux, non?

    Non. Vous naimez pas revenir sur les lieux de vos combats, notamment Toulouse o vous ftes le chef des Forces franaises de lintrieur. Pour quelles raisons?

    Vernant: Jy retourne par devoir social, tenaill par un

    sentiment dobligation par rapport aux autres survivants. Jai

    inaugur rcemment une alle du 19-aot-1944 Toulouse,

    date de la libration de la ville. Jai t frapp par le dcalage

    entre le discours des officiels, ministres et autres pontes, et le

    souvenir que jai, moi qui tais l, de ce qui sest rellement

    pass: ce ntait pas a, ce ntait pas ce que lon nous

    expliquait dans cette phrasologie pleine de bons sentiments.

    Ce jour-l, Toulouse, jai peru un cho qui navait pas le

    moindre rapport avec ce que javais vcu soixante ans plus

    tt. Voil pourquoi jessaie de rtablir certaines vrits

    historiques.

    Lesquelles?

    Vernant: Dabord, ce qui fut fondamental pour les

    gamins de mon ge dans le choix de la Rsistance, cest le

    tout ou rien. Nous navions pas le choix: au nom de quelque

    chose qui se situe en dehors des valeurs mondaines, sociales

    ou honorifiques, il nous semblait impossible daccepter

    linacceptable. Il fallait donc sengager. Et nous le faisions en

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    sachant que nous risquerions chaque jour notre vie. Voil le

    sens de ce tout ou rien. Il faut comprendre cela si lon veut

    comprendre quelque chose la Rsistance. Nous savions que

    nous pouvions tre arrts et fusills, et chaque matin au

    rveil nous y pensions. Et pourtant nous tions heureux... Je

    crois que beaucoup dentre nous auraient eu des vies ternes,

    malheureuses ou mdiocres sil ny avait eu ce choix, un

    moment donn, de rsister ou non. Tout coup, de ce peuple

    de France ont surgi des gens qui devinrent des individus

    exceptionnels alors que rien ne les prdestinait ltre. Je

    rappelle quelques exemples dans ce livre. En 1940, la

    Rsistance tait, il faut le reconnatre, assez dsorganise.

    Mais en 1944, les Forces franaises de lintrieur, dont jtais

    le chef pour la Haute-Garonne, reprsentaient une vritable

    organisation secrte, fdrant des mouvements parfois

    antagonistes. Cest parce que tout tait organis que les

    fonctions de lEtat ont pu prendre le relais de la collaboration

    ds la Libration. Ce point me semble capital: moi qui tais

    communiste avant la guerre et fondamentalement

    antifasciste, issu dune famille de tradition laque et

    rpublicaine, bourr dides sur les catholiques et la droite, je

    me suis soudain trouv en accord profond avec mes

    ennemis dhier, ces catholiques dont certains avaient milit

    lAction franaise: la Rsistance, en lespace de quatre

    annes de guerre, a russi unifier nos dsaccords. Et je

    crois trs profondment que cest pour cette raison quil ny a

    pas eu, la Libration, de guerre civile entre communistes et

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    gaullistes, comme ce fut le cas entre factions rivales en

    Yougoslavie ou en Pologne.

    Au moment de faire ce choix du tou