Joël Cornette et Anne-Marie Helvé ?· Introduction Joël Cornette et Anne-Marie Helvétius Depuis…

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    16-Sep-2018

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  • Introduction

    Jol Cornette et Anne-Marie Helvtius

    Depuis les annes 1970, avec les travaux de Philippe Aris, de Franois Lebrun, de Pierre Chaunu, de Jacques Chiffoleau et de Michel Vovelle, les tudes sur la mort se sont largement dveloppes, tout en acqurant une dimension comparative et pluridisciplinaire 1. Lhistoire dite des mentalits et des sensibilits, des attitudes et des comportements collectifs, qui triomphait ces annes-l, a permis daborder frontalement et sans tabous le thme de la mort, au mme titre que dautres sujets voisins tels que lhistoire de la famille ou de la sexualit. Depuis lors, les tudes portant sur la mort au Moyen ge se sont multiplies: tandis que ses dimensions spirituelles et sociales retenaient lattention de Jean-Claude Schmitt ou de Patrick Geary, dautres chercheurs, comme Ccile Treffort ou Michel Lauwers, se sont concentrs sur la question des rites funraires et de lorganisation

    1. Philippe Aris, Essais sur lhistoire de la mort en Occident du Moyen ge nos jours, Paris, Seuil, 1975 et LHomme devant la mort, Paris, Seuil, 1977; Franois Lebrun, LesHommes et la mort en Anjou aux 17e et 18e sicles, Paris, Mouton, 1971; Pierre Chaunu, LaMort Paris, xvie, xviie, xviiiesicles, Paris, Fayard, 1978; Jacques Chiffoleau, LaComptabilit de lau-del. Les hommes, la mort et la religion dans la rgion dAvignon la fin du Moyen ge, Rome, cole franaise de Rome, 1980 ; Michel Vovelle, LaMort et lOccident de 1300 nos jours, Paris, Gallimard, 1983; Michel Vovelle, Encore la mort: un peu plus quune mode?, AnnalesESC, 37eanne, 1982 (2), p.276-287.

  • 6 La mort des rois

    matrielle des cimetires 2. Paralllement ces recherches de porte gnrale, la mort des souverains et leurs lieux de spulture ont spcialement retenu lattention des mdivistes. Les travaux pionniers de Karl Heinrich Krger et dAlain Erlande-Brandenburg ont ainsi marqu des gnrations dhistoriens, tout en les incitant prendre en considration les aspects matriels de la mort des rois 3.

    Mort des rois, mort des princes, mort des grands: ces questions continuent passionner les mdivistes, comme en tmoignent de nombreux colloques et ouvrages rcents 4. Cependant, paradoxalement, dans cette redcouverte du trpas comme objet et sujet dhistoire part entire, la mort des rois a longtemps sembl marginale, voire dlaisse par les historiens modernistes : ainsi, la grande tude de Michel Vovelle sattache plus aux mentalits collectives qu la disparition des souverains, singulirement absente de son analyse. Des exceptions pourtant : durant ces annes fcondes en inventions thmatiques, quelques historiens ont explor la mort des princes, tel Ralph Giesey (1923-2011), disciple dErnst Kantorowicz (1895-1963). Il fut son tudiant Berkeley, devint son assistant Princeton en 1953 et orienta ses recherches sur les funrailles royales dans le cadre dune thse

    2. Jean-Claude Schmitt, Les Revenants. Les vivants et les morts dans la socit mdivale, Paris, Gallimard, 1994 ; Patrick J. Geary, Leaving with the Dead in the Middle Ages, Ithaca/New York, Cornell University Press, 1994; Ccile Treffort, Lglise carolingienne et la mort. Christianisme, rites funraires et pratiques commmoratives, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1996; Michel Lauwers, Naissance du cimetire. Lieux sacrs et terres des morts dans lOccident mdival, Paris, Aubier, 2005.

    3. Karl Heinrich Krger, Knigsgrabkirchen der Franken, Angelsachsen und Langobarden bis zur Mitte des 8 .Jahrhunderts. Ein historischer Katalog, Munich, Wilhelm Fink, 1971; Alain Erlande-Brandenburg, LeRoi est mort. tude sur les funrailles, les spultures et les tombeaux des rois de France jusqu la fin du xiiiesicle, Genve, Droz, 1975.

    4. Par exemple Murielle Gaude-Ferragu, Dor et de cendres. La mort et les funrailles des princes dans le royaume de France au bas Moyen ge, Villeneuve dAscq, Presses Universitaires du Septentrion, 2005 ; Brigitte Boissavit-Camus, Franois Chausson et Herv Inglebert (dir.), LaMort du souverain (entre Antiquit et haut Moyen ge), Paris, Picard, 2006; Michel Margue (dir.), Spultures, mort et reprsentation du pouvoir au Moyen ge, Luxembourg, Publications de la section historique de lInstitut Grand-Ducal de Luxembourg, 2006, vol.118.

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    En 1996, un numro de la revue Mdivales publie par les Presses Universitaires de Vincennes en hommage Jean Devisse avait t consacr La mort des grands 11 . Dans une perspective quelque peu diffrente, justifie par linscription de lUniversit Paris8 sur le territoire de labbatiale de Saint-Denis, le sanctuaire et le panthon du sang royal, l o reposaient presque tous les souverains des quatre lignes de la monarchie Mrovingiens, Captiens, Valois, Bourbons, et les restes de laptre des Gaules, premier vque de Paris et saint protecteur du royaume, il nous a paru opportun de rassembler nouveau des chercheurs, mdivistes et modernistes, avec la volont de croiser des problmatiques aussi varies que fcondes, afin de rendre compte des rsultats de leurs travaux et des recherches en cours sur la mort des dtenteurs du pouvoir, envisage laide de perspectives ouvertes et plurielles. En effet, sattacher aujourdhui comprendre ce qui entoure la mort des rois, cest aussi une manire de rflchir sur de nombreuses problmatiques dune histoire politique et culturelle renouvele et repense: le corps du prince dans sa double dimension de simple corps et de corps souverain; les apports de larchologie et de la culture matrielle; le crmonial complexe des funrailles et les apparats phmres qui les accompagnent, rituel souvent spectaculaire ds quil sagit dun prince; la mdiatisation de la mort du souverain travers la circulation de linformation (orale, crite, graphique) rvle par la diffusion de la nouvelle et la publicit des obsques ; la commmoration du souverain aprs sa mort; sans oublier la mort des rois par limage et la caricature et les bouleversements politiques multiples provoqus par la disparition du souverain.

    Car nous sommes en un temps o ltat est encore pleinement identifi la personne physique du prince: mme si LouisXIV na jamais prononc lapocryphe Ltat cest moi, cette phrase rsume assez bien la personnalisation extrme dune royaut dincarnation que le Roi Soleil a pleinement assume tout au long de son rgne, et jusqu sa mort publique 12. Jai vcu parmi les gens de ma cour; je

    11. Mdivales. Langue, textes, histoire, n31, Lamort des grands. Hommage Jean Devisse, 1996.

    12. Arlette Jouanna, Le Prince absolu. Apoge et dclin de limaginaire monarchique, Paris, Gallimard, 2014. Cest un historien du dbut du xixesicle, P.E. Lmontey qui a attribu, tort, la paternit de cette fameuse

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    soutenue en 1954 lUniversit de Californie, publie en 1960 et traduite en franais sous le titre: LeRoi ne meurt jamais (Paris, Flammarion, 1987).

    Dans cette tude fondatrice plus dun titre, centre sur les obsques royales dans le royaume de France, Ralph Giesey, dont les travaux sintgrent ceux de lcole crmonialiste amricaine publis au mme moment, montre que les deux corps du roi, chers son matre Kantorowicz 5, apparaissent clairement au moment des funrailles du corps mortel du souverain qui vient de dcder, dans la mesure o une effigie (corpus mysticum) du roi est prsente de1422 (funrailles de Charles VI) 1610. En effet, jusquaux funrailles dHenriIV, ds que le roi meurt, un mannequin est fabriqu, dot dune tte en cire, les yeux ouverts comme sil tait vivant, de la faon la plus raliste possible, et tout un rituel est organis autour de lui (les repas, par exemple, servis avec crmonie aux heures habituelles). Au xviiesicle, alors que triomphait la Rforme catholique, ce simulacre du roi vivant apparut comme la manifestation dplace dun culte paen.

    Giesey a soutenu que cette effigie, revtue des habits royaux ceux que le roi portait lors de son sacre , reprsentait limmortalit du souverain dcd, la partie immortelle du prince, en quelque sorte ( limage du chancelier, homme de la justice, qui ne revt pas de vtements de deuil). Ainsi, par exemple, confectionn par Franois Clouet, le mannequin de FranoisIer, expos dans la salle dhonneur Saint-Cloud du 24 avril au 5mai 1547, a t conu avec deux paires de mains amovibles : lune des paires figure des mains jointes, et lautre des mains dans une position capable de saisir un objet ; la mcanique prvoit la superposition du symbole chrtien de limmortalit du roi en prire et celui de limmortalit de la monarchie, par lattribut du sceptre, tenu par le souverain. Le roi est mort, crie le hraut darme dans la crypte de la basilique Saint-Denis, en abaissant la bannire royale sur le cercueil descendu dans le caveau, avant de la relever au cri de Vive le roi : ce second cri triomphal

    5. Ernst Kantorowicz, [The Kings Two Bodies : A Study in Mediaeval Political Theology, 1957], LesDeux corps du roi: essai sur la thologie politique au Moyen ge, Paris, Gallimard, 1989.

  • 8 La mort des rois

    sadresse au roi vivant comme principe monarchique, comme incarnation dune monarchie qui ne meurt jamais 6.

    En partie conteste, ltude de Ralf Giesey a eu le mrite de susciter des recherches et des analyses neuves, de multiplier des monographies centres sur le trpas des souverains 7. Dautant que, sur la mort des dtenteurs du pouvoir, nous disposons de sources varies et abondantes : elles ont inspir de nombreuses tudes et synthses rcentes 8. Ainsi, trois colloques internationaux, organiss par le Centre de recherche du chteau de Versailles ( Cracovie en2007, Madrid et lEscorial en2008, Versailles en2009), ont propos une lecture tout la fois neuve et comparatiste des rituels funraires lchelle de lEurope : il sagissait didentifier des modles et dtudier leur circulation, afin de tenir compte des spcificits institutionnelles, politiques et confessionnelles 9. Quant au tricentenaire de la mort de LouisXIV, il a suscit une floraison dtudes originales centres sur lagonie et les funrailles du Grand Roi : ce fut une forme dopra funbre, une uvre dart total qui se dploya durant presque deux mois, de linstant mme du trpas, le 1erseptembre 1715, jusqu la grandiose crmonie terminale labbaye de Saint-Denis le 23octobre, quand la dpouille du Grand Roi, embaume dans son double cercueil de bois et de plomb, rejoignit ses anctres dans la sombre crypte du lieu de mmoire de la monarchie 10.

    *

    6. Ralph Giesey, Le Roi ne meurt jamais. Les obsques royales dans la France de la Renaissance, Paris, Flammarion, 1987, p.267-290.

    7. Alain Boureau, Le Simple corps du roi : limpossible sacralit des souverains franais, xve-xviiiesicle, Paris, ditions de Paris, 1988.

    8. titre dexemple, signalons la parution de Jrmie Foa, lisabeth Malamut, Charles Zaremba (dir.), LaMort du prince. De lAntiquit nos jours, Aix-en-Provence, Presses Universitaires de Provence, 2016.

    9. Juliusz A. Chroscicki, Mark Hengerer et Grard Sabatier (dir.), LesFunrailles princires en Europe (xvie-xviiie sicle), vol. 1 : Le grand thtre de la mort, Versailles/Rennes, Centre de recherche du chteau de Versailles/ditions de la Maison des sciences de lhomme, 2012; vol.2: Apothoses monumentales, Versailles/Rennes, Centre de recherche du chteau de Versailles/Presses Universitaires de Rennes, 2013; vol.3 : Le deuil, la mmoire, la politique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015.

    10. Notamment, Alexandre Maral, LesDerniers Jours de Louis XIV, Paris, Perrin, 204; Jol Cornette, LaMort de LouisXIV. Apoge et crpuscule de la royaut, Paris, Gallimard, 2015; Grard Sabatier (dir.), LeRoi est mort: Louis XIV-1715, Paris, Tallandier, 2015.

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    veux mourir parmi eux. Ils ont suivi tout le cours de ma vie; il est juste quils me voient finir 13. Cette identification de la personne du roi la constitution mme de ltat permet de mesurer quel point sa disparition est presque toujours synonyme de traumatisme, souvent violent: voyez les oppositions et les malcontentements lors des priodes de minorit (guerres de Religion aprs le trpas brutal de HenriII en1559, rvoltes aristocratiques au temps de la Rgence de Marie de Mdicis au lendemain de lassassinat dHenriIV, guerres domestiques de la Fronde au temps de LouisXIV enfant); voyez encore le refus de bien des communauts rurales de payer la taille lannonce de la disparition du roi, comme ce fut le cas dans plusieurs provinces en1643 lannonce de la mort de LouisXIII, car beaucoup pensaient que limpt tait li aux besoins personnels du souverain. Le prince, en tant que prince, crit Bossuet dans sa Politique tire des propres paroles de lcriture sainte, nest pas regard comme un homme particulier, cest un personnage public, tout ltat est en lui ; la volont de tout le peuple est renferme dans la sienne (LivreV, art.4, 1reproposition). Tant il est vrai que la notion abstraite de souverainet, indpendante de celui qui en est tout la fois la figure et lincarnation, ne concerne encore que des milieux limits, officiers royaux, magistrats et juristes nourris de droit romain. On peut ainsi comprendre limportance toute particulire de cet espace-temps particulier provoqu par la mort du prince: vacance et transmission du pouvoir, mais aussi concurrence et enjeux de souverainet. Les funrailles du roi dfunt et lintronisation de son successeur constituent de ce fait un ensemble rituel et crmoniel de la plus haute importance: au-del de la disparition du simple corps du souverain, son enjeu est la survie et la prennit du pouvoir.

    Cest donc une temporalit vnementielle exceptionnelle quaborde ce livre : lentre-deux de deux rgnes, une histoire leste de multiples implications et enjeux, une histoire pleinement politique aussi, puisque cest lessence et le fonctionnement mmes

    formule : Enfin le Coran de la France fut contenu dans quatre syllabes et LouisXIV pronona un jour : Ltat cest moi (P.E. Lmontey, Essai sur ltablissement monarchique de LouisXIV, Paris, 1818, p.327).

    13. Paroles de Louis XIV, rapportes par Jean Buvat, Journal de la Rgence (1715-1723), Paris, 1865, p.37.

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    du pouvoir qui se jouent et se nouent au moment de la mort parfois tragique (Sigismond, Henri II, Henri III, Henri IV) de celui qui incarne et exerce la souverainet.

    *

    Les diffrents chapitres de ce volume sont organiss en trois parties. La premire, intitule Aux origines, nous rappelle que lhistoire de la royaut ne peut scrire que sur un temps long. Cette institution qui, en France, a survcu durant quatorze sicles, trouve en effet ses fondements dans le trs haut Moyen ge, une priode pour laquelle les sources posent de dlicats problmes dinterprtation. Lexemple des funrailles du roi Raedwald dEst-Anglie, inhum au dbut du viie sicle Sutton-Hoo, illustre la manire dont les dcouvertes archologiques peuvent suppler labsence de textes, tandis quune srie de rcits contradictoires viennent documenter le cas de Sigismond de Burgondie, assassin en 523 et aussitt vnr en tant que martyr. Dans des perspectives trs diffrentes, ces deux premiers chapitres rvlent le caractre exceptionnel que revtait dj la mort des rois aux premiers sicles du Moyen ge. En insistant sur le lien indissociable que...

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