La fabrique de lecteurs

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Text of La fabrique de lecteurs

  • ALLONS DOUCEMENT

    NOUS SOMMES PRESSES B e r n a r d F R I O T e s t u n t r e bienveillant qui veille au bien-tre des a u t r e s ( s e s l e c t e u r s , s e s interlocuteurs), au bien public (rarement auteur na autant fait rfrence aux enqutes ou aux recherches sur les usages sociaux de lcrit). Enseignant de Lettres, il crit des histoires ses lves (avec ses lves) des textes en circuit court qui ne court-circuitent ni lexprience sociale ni lexprience intime des individus, condition premire dun rapport confortable la lecture. La premire 1Histoire presse sonne ainsi comme un manifeste : Il tait une fois un enfant qui ne croyait pas aux histoires. () Un jour, je lui ai demand de sasseoir ct de moi sur le canap et je lui ai racont une histoire. Lhistoire dun enfant qui ne croyait pas aux histoires. () Cest drle, cette histoire, je la vois et je la sens. Cest comme si jtais dedans. Tu pourrais me la raconter encore une fois ? . 2Pour inventer des histoires comme a, il faut connatre les enfants, les avoir observs et se plaire les rver. Si ces rcits taient des fables (aprs tout, ils en ont la concision) leur morale pourrait tenir en ces termes : enseignants, regardez vos lves, coutez-les, imaginez-les penser, dsirer, apprenez leurs sociabilits, souvenez-vous de lenfant que vous tiez ; ne faites pas de lenfance un clich (sage comme une image ), jetez les 3prjugs par les fentres, ninstaurez que le silence de la concentration, de la rflexion consenties, pas celui de la soumission : la matresse qui hurle sans arrt Silence ! , lenfant rpond Taisez-vous et laissez-nous travailler. Aprs lavoir plonge dans

    un aquarium (monde du silence), les enfants peuvent se remettre au travail : Jai fini mon exercice puis jai crit un texte. Une histoire de pirates. Ensuite, avec David, on a cherch dans un livre des renseignements sur Marco Polo. Et jai pens : Si elle reste encore un peu dans son bocal, jaurai le temps de faire des mathmatiques. Et peut-tre, mme, dcouter de la musique. . 4Voil ce quils vous feront (et pire encore), les enfants, si vous navez pas de considration pour

    eux. Mais arrtons-nous un moment sur la pdagogie sous-jacente de cette histoire : les lves y enchanent des tches presque tous seuls (en ralit, ils doivent avoir un plan de travail labor avec leur enseignant en fonction des contraintes scolaires savoirs dcouvrir et automatiser), leur expression est valorise (ils crivent librement) ainsi que leur esprit dinitiative et de coopration (ils font des recherches documentaires en sentraidant), les matires enseignes (ici abstraites) les intressent tant quils en

    font eux-mmes pendant leur temps libre sans oublier de cultiver leur sens artistique (couter de la musique ce qui nest pas sans rapport avec les mathmatiques). On retrouve lesprit de travail des mouvements pdagogiques la tte desquels se tient Clestin Freinet qui a toujours privilgi 5lautonomie des lves (autonomie cognitive et affective). Dans Peintures presses , il y a encore la 6figure dun matre fig, sans q u e c e t t e i m m o b i l i t nempche les enfants de travail ler (prparer un expos sur les camans, faire d e s m a t h m a t i q u e s , rflchir). Dans sa position de statue (vu de dessous, comme du point de vue des enfants), ce matre na quune partie active : son cerveau qui illumine la classe comme un esprit des lumires .

    ! 1LA FABRIQUE DES LECTEURS : Ouverture luvre de Bernard FRIOT Auch (ESPE-CANOPE-DSDEN) 4/11/2015

    texte crit par Yvanne CHENOUF en collaboration avec Lucie BOUE

    LA FABRIQUE DE LECTEURS

    HISTOIRES PRESSES

  • Une classe cest une communaut arbitrairement runie (mme si lge est un indice rationnel) o chacun a droit la reconnaissance de ses pairs et de lenseignant. Cest l que saffermit lidentit subjective, sociale et affective ( Premier amour , 7 Si ). On insiste beaucoup sur le mtier 8dlve , la concentration exclusive sur la tche scolaire, la mise en parenthse du quotidien Ne sous-estimons pas le rle de laffectif dans le cognitif, les liens damiti avec les camarades et de confiance avec le matre ou la matresse, comme 9lillustre cette saynte apparemment grammaticale.

    Tout tre humain a besoin dtre reconnu a fortiori les enfants constamment valus (Compte , 10Rpondeur, Un martien ) mais point trop nen faut 11(Chou, Maman ). Sils ont devant eux des adultes 12non dmissionnaires (Histoire renversante, Bourreau denfant), les jeunes sont capables de tendresse (Robot) voire dindulgence, mme devant des conduites parentales absurdes (Faons de parler ). Mais ils savent aussi tromper leur monde 13( E x e rc i c e s ) e t i n v e n t e r d e s h i s t o i r e s 14abracadabrantesques pour cacher leurs doutes ou leurs faiblesses (Frigidaire, Roxy ). Ils adorent les 15histoires qui drapent (Une histoire au menu), les mondes inertes qui saniment (Mme Denis ne veut pas dhistoires), bref, le fantastique (Tlvision , 16Poli ). Ils naviguent entre le 17m o n d e r e l e t l e m o n d e fictionnel, le relationnel et le rationnel, le dsir de libert et de scurit. Ils ont des ides condition quon ne leur pose pas des questions trop fermes et quon les aide en cas de panne (Escaliers, Recette de cuisine ). 18Ils apprcient les mots (Escargot et tortue, tortue et escargot) et les silences (Rencontre), les h i s to i r e s qu i s e c ro i s en t (Coccinelle ), celles qui ne se 19terminent pas (Dialogue ) et 20celles quon peut bricoler (Attendons la suite ). Et 21a, Bernard Friot le sait et sait le mettre en uvre depuis ses premires productions (Histoires presses) jusquaux plus rcentes (Super manuel pour devenir un crivain gnial paratre). Son criture nest pas seulement formelle, elle sattaque au fond (dnonciation de certaines conduites ducatives, Faim , caricature de certaines pratiques 22scolaires, Texte libre , illustration de certaines 23angoisses enfantines, Personne, Ma sur. ). Dans 24les Histoires presses, on apprcie lhumour, la narrativit, lefficacit de lcriture mais on voit surtout dfiler une Comdie Humaine, trs moderne, o les enfants tiennent un rle central. Ces textes, qui ne sont pas courts mais concis, sont un concentr de littrature et de sociologie, un trait bienvenu sur la transmission.

    ! 2LA FABRIQUE DES LECTEURS : Ouverture luvre de Bernard FRIOT Auch (ESPE-CANOPE-DSDEN) 4/11/2015

    texte crit par Yvanne CHENOUF en collaboration avec Lucie BOUE

    CONJUGAISON

    Le matre a crit au tableau :Exercice : conjuguer au prsent de lindicatif le verbe exister . Benot lve le doigt. Timidement. Le matre ne voit rien. Il rpond Ccile qui demande un cahier. Benot tend la main bien haut. Le matre cherche un cahier dans le tiroir de son bureau. Benot tend les deux mains et claque les doigts. Le matre se lve pour aller fouiller dans larmoire. Il ma vu, se dit Benot, je suis sr quil ma vu. Le matre prend une pile de cahiers dans larmoire. Benot se lve et sautille sur place en appelant : Msieur, msieur ! Le matre dpose les cahiers sur son bureau et demande Sophie dapporter les protge-cahiers. Evidemment, cest sa prfre. Benot monte sur la table et agite les bras en gmissant. On dirait un bateau qui tangue, un jour de grand vent. Le matre crit des noms lencre rouge sur les cahiers. Sans lever les yeux, il dit : - Oui, Benot, quest-ce quil y a ? Benot ne rpond pas. Le matre soupire. Il regarde Benot et dit : - Cest bon, Benot, je tai vu, tu peux te rasseoir. Benot sassied et prend son stylo. Il regarde le tableau, rflchit et puis crit : Conjugaison Jexiste

  • LORGANE DU LANGAGECEST LA MAIN

    Valre Novarina Ds sa premire parution potique (Pour vivre : presque pomes), Bernard Friot affirme laction de la matire sur le sens (crire sur du papier dchir, papier imprim, papier pli) et reconnat au support le rle dagent smantique : Cest dans

    la pierre que les civilisations anciennes ont grav, pour lternit, leurs codes administratifs tandis que des planchettes de bois ou des tablettes, brutes ou enduites de stuc ou de cire, ont couramment t employes () pour lapprentissage et les crits utilitaires. Les matires prcieuses, elles, quil sagisse de lor, de la soie ou de livoire, ont toujours t rserves aux dieux et aux princes. Au IIe millnaire, on emploie couramment des cailloux trouvs sur place pour noter quelque fait qui vient de se produire, ou bien une liste dobjets commander, un reu, une lettre Dans le Sud-Ouest asiatique, o le bambou pousse en abondance, il est facile, dans lurgence, de couper une partie de tige pour y crire une missive... . Rgulirement, lauteur donne la surface dcriture un rle actif : bandes (7 mai/12 mai), carrs (6 mai), fonds imprims, de couleurs (16/17 janvier) ou de lettres (18 mai), sable (11 juillet), cran (6 aot) Il propose de jouer avec lnergie du papier, ses diagonales (10 mai), ses plis (11 mai), de jeter les mots au hasard et de travailler leurs intervalles (11 octobre), daccrocher les pomes sur 25une corde linge ou dans une cage descalier (17 mai), de trouver son propre espace (9 mai) et den changer (15 octobre), dcrire dans tous les sens et sur toutes les formes (30 octobre).

    Bernard Friot aborde la posie du ct de la fabrication ( part, entre autres, Pour vivre, Peut-tre oui, La Bouche pleine : pomes presss) sans jamais

    dissocier la part technique (Essayer, manipuler, inventer, imiter, laborer, rafistoler) de la part humaine ( Recherchez au plus profond de vous-mme la raison qui vous impose dcrire ). 26

    Dans LAgenda des potes, le 6 dcembre, alors que lanne est presque finie et quon pourrait croire la technique rde et affte, il (re)met laudace au programme (Oui, essaie.), raffirmant la nature toujours inventive du travail (recherche, essais, erreurs). La prface de cet Agenda est une sorte de manifeste en faveur du bricolage et de la rflexion, de limitation et de loriginalit, de la varit et de la reprise, de lapplication et de la transgr