LA LANGUE FRANÇAISE : UNE LONGUE HISTOIRE .Français Latin Anglais Allemand Breton Russe Persan

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  • LA LANGUE FRANAISE : UNE LONGUE HISTOIRE

    RICHE DEMPRUNTS

    par

    Jean PRUVOST Universit de Cergy-Pontoise

    Un constat simpose : une langue peut voluer au cours de lhistoire au point quon ne soit plus capable den lire la premire trace crite.

    Voici par exemple une phrase extraite de notre tout premier texte crit en langue franaise, les Serments de Strasbourg (842) :

    sisaluarai eo. cist meon fradre karlo, et in aiudha et in cadhuna cosa. sicum om per dreit son fradra saluar dift.

    Et voici maintenant les diffrentes transformations de cette mme phrase, telles que lhistorien de la langue Ferdinand Brunot (1860-1938) les a reconstitues travers lvolution de la langue franaise :

    en franais du XIIe sicle : si salverai jo cest mien fredre Charlon, et en aiude, et en chascune chose, si come on par dreit, en o que il me altresi faet.

    en franais du XVe sicle : si sauverai je cest mien frere Charle, et par mon aide et en chascune chose, si, comme on doit par droit son frere sauver, en ce quil me face autresi.

    en franais moderne : je soutiendrai mon frre Charles de mon aide et en toute chose, comme on doit justement soutenir son frre, condition quil en fasse autant.

    On constate demble que sans la traduction en franais moderne, il nous serait impossible de comprendre le texte rdig en 842. Trs peu de mots restent en effet identiques de 842 aujourdhui, la ponctuation est pour ainsi dire inexistante dans le premier texte, et sans en tre inform, comment par exemple reprer le pronom personnel je dans sa forme initiale eo ?

    Pour bien comprendre lvolution de la langue franaise, il faut donc en retracer les grandes tapes, en signalant notamment linfluence parfois trs importante de telle ou telle autre langue en fonction de lhistoire de la France et de lEurope.

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    Notre langue a en effet bnfici dapports divers qui lont nourrie et enrichie tout au long de lhistoire.

    1. LE FRANAIS APPARTIENT LA FAMILLE DES LANGUES INDO-EUROPENNES.

    Sans doute issues du Nord-est de lEurope, proche de lUkraine, des populations parlant la mme langue ont migr par vagues successives entre 6500 et 5500 dans toute lEurope et en Inde, do le nom de cette famille de langues qualifie par la suite dindo-europenne. Ces peuples qui fondrent la Gaule, Rome, etc., ont fait disparatre en sinstallant en Europe les langues qui existaient dj : seul le basque a rsist et se dfinit donc comme une langue pr-indo-europenne.

    Il a fallu attendre le XIXe sicle et la dcouverte dune trs ancienne langue de lInde, le sanskrit, qui prsentait des ressemblances avec les langues europennes, pour prendre conscience que des langues apparemment aussi diffrentes que le sanskrit ou le latin, langlais, lallemand, le breton, le russe, le persan ou le franais, offraient de nombreuses ressemblances entre elles et remontaient une mme langue : lindo-europen.

    De fortes ressemblances

    Franais Latin Anglais Allemand Breton Russe Persan six sex six sechs chwech shest shisht

    mre mater mother Mutter mamm mat modar frre frater brother Bruder breur brat baradar pre pater father Vater tad (atets) pedar sur soror sister Schwester choar siestra khalar

    En fait, on na aucune trace crite de lindo-europen puisque cette langue a exist bien avant que lcriture nait t invente. Ce sont les linguistes qui en comparant les langues ont approximativement reconstitu une partie des racines indo-europennes. 2. LA LANGUE FRANAISE EST EN GRANDE PARTIE ISSUE DU LATIN PARL.

    Les gaulois et le latin

    De mme que le latin, langue parle au dpart par un petit peuple install en Italie au bord du Tibre, le gaulois, langue celtique comme le breton, fait partie de la famille des langues indo-europennes. Lorsque les Romains conquirent une grande partie de lEurope, et notamment la Gaule en -52, le latin parl des soldats et des fonctionnaires romains sest rapidement rpandu. Ds le IVe sicle, la langue gauloise avait presque totalement disparu au profit dun latin dform par laccent gaulois, et imprgn de mots germaniques correspondant aux diverses invasions germaniques. Trs largement issue du latin parl, la langue franaise

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    compte encore une centaine de mots gaulois et un peu moins de mille mots germaniques. On ne considre pas ces mots comme des emprunts, mais comme des mots hrditaires. Ils participent en effet de la gense de la langue franaise. Le substrat gaulois de la langue franaise

    La langue gauloise a t parle par prs de quinze millions de personnes, mais elle ne scrivait pas, ce qui a facilit sa disparition. Dans la mesure o le latin reprsentait la langue administrative et la langue dans laquelle commercer, dans la mesure aussi o les romains offraient aux enfants des chefs gaulois des tudes en latin, le gaulois a progressivement disparu. Ne sont le plus souvent rests dans la langue franaise en train de se constituer que les mots gaulois attachs au terroir et aux produits qui ne se vendaient pas. Ainsi le mot miel est-il issu du latin, alors que la ruche , qui ne faisait pas lobjet dun commerce, est reste dsigne par le mot gaulois.

    Quelques mots issus du gaulois qui ont survcu dans la langue franaise

    alouette arpent bche borne bouleau bruyre

    caillou char chemin chne druide dune

    galet glaise jarret lande marne mouton

    Raie ruche soc suie tanche tonneau

    Les mots gaulois qui ont survcu dans notre langue correspondent ce que les linguistes appellent un substrat . Un substrat est une langue qui a t limine (ici, le gaulois) par une autre langue dans le cadre dune conqute (en loccurrence, le latin des romains), mais qui cependant laisse des traces dans la langue qui sest impose. Les invasions germaniques

    Longtemps contenus de lautre ct du Rhin, avec des premires infiltrations en territoire gallo-romain ds le IIIe sicle, les peuples dits barbares franchissent au Ve s. le Rhin, dabord les Burgondes et les Vandales, puis les Francs qui donneront leur nom au pays avec Clovis devenu roi des Francs en 481. Se rpandent alors des mots nouveaux issus des langues germaniques parles par ces nouveaux conqurants. Le latin oral, color de quelques mots gaulois, se transforme donc progressivement, en fonction de linfluence germanique, en une langue parle que lon appellera le roman. Quant la langue crite, elle reste le latin classique, se dissociant nettement de la langue parle. la diffrence des mots gaulois, les mots germaniques correspondent un superstrat . Un superstrat est une langue que les conqurants, les germaniques ici, nont pas su imposer, ayant adopt la langue du pays conquis au dtriment de

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    la leur, mais en y laissant cependant quelques mots dans des domaines varis. Les langues germaniques ont dpos dans la langue franaise environ 800 mots, en particulier dans les domaines de la guerre, des institutions et des sentiments.

    Quelques mots issus des langues germaniques qui se sont implants dans la langue franaise

    La guerre balafre broyer butin effrayer peron pieu galoper garder guerre guetter hache heaume marchal snchal taper Institutions et ftes bannir baron danser

    fief gage rang Les sentiments moi panouir har honte orgueil regretter Les vtements broder coiffe charpe toffe gant haillon housse moufle poche

    La nourriture cruche flan gteau gaufre groseille souper Le corps babines crampe gurir hanche heurter rider saisir tomber Les animaux brme chouette pervier

    esturgeon hanneton hareng marsouin mulot Les constructions beffroi halle loge salle Les couleurs blafard blanc bleu brun gris sale Des adverbes trop gure

    3. LANCIEN FRANAIS (IXe-XIIIe s.) EST ENCORE PLUS PROCHE DU LATIN QUE DU FRANAIS MODERNE.

    Le premier texte crit en franais dont nous ayons connaissance date de 842. Il sagit des Serments de Strasbourg changs Strasbourg entre Louis le Germanique, de langue germanique, et Charles le Chauve, de langue franaise, tous deux se prtant alliance militaire contre leur frre Lothaire. Pour tre bien compris des soldats et donner une haute valeur symbolique ces serments, le texte en a t crit dans la langue de lautre, le germanique pour lun, le franais pour lautre, et non en latin comme cen tait la coutume. La France se divisait alors en deux zones linguistiques : on distinguait, dans le midi, les dialectes o oui se disait oc, appels par la suite dialectes de langues doc, et dans le Nord, les dialectes o oui se disait oil, dfinissant ainsi les langues doil. Les dialectes doil furent prpondrants dans la mesure o Paris devint la capitale des rois : lancien franais en est issu.

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    De grands textes littraires ont t crits en ancien franais du XIe au XIIIe sicle, textes crits en vers et souvent chants, comme la Chanson de Roland qui relate des faits de chevalerie sous Charlemagne, ou encore comme les romans courtois avec par exemple Lancelot pour hros. Comme le latin, lancien franais comportait des dclinaisons, cest--dire que selon la fonction du mot dans la phrase, la terminaison tait diffrente. Ceci permettait de disposer les mots dans un ordre plus libre quen franais moderne, le sujet pouvait se situer en effet aprs le verbe, puisquon le reconnaissait sa terminaison. Des six dclinaisons du latin, ne sont restes en ancien franais que celles du sujet et du complment. 4. DES EMPRUNTS LA LANGUE NORMANDE ET LA LANGUE ARABE ENRICHISSENT LA LANGUE FRANAISE.

    la suite des invasions des vikings en Normandie (Xe s.) et de la constitution de lEmpire arabe, porteur dune civilisation trs avance qui a exerc son influence du VIIIe au XIVe sicle, la langue franaise sest enrichie en empruntant des mots qui lui manquaient. Des emprunts la langue des vikings

    Les Normands ( Nortman ), les hommes du nord , venus de Scandinavie sur des drakkars peu aprs 800, mu