La parole filmée « No lipping ! », par Jean- Louis Comolli Parole

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Text of La parole filmée « No lipping ! », par Jean- Louis Comolli Parole

  • I M A G E S documentaires 22 3me trimestre 1995

    La parole filme No lipping ! , par Jean-

    Louis Comolli Parole oblige, par Alain Moreau

    L'coute de la parole, entre soumission et

    fascination par Grald Collas Parole incarne,

    discours dsincarn, par Franois Niney Films

    Slect ion de 25 films documentaires pour les

    bibliothques publiques Notes de lecture

    Slection d'ouvrages et de revues parus de mars

    mai 1995

  • I M A G E S documentaires mm mm 3me trimestre 1995

  • IMAGES documentaires

    Revue trimestrielle publie par l'association Images en bibliothques et la Direction du livre et de la lecture (Ministre de la culture), avec le concours de la Scam (Socit civile des auteurs multimdia).

  • ditorial

    Images documen ta i r e s propose dans ce troisime numro de l'anne une rflexion autour de la parole filme qui prolonge celle du prcdent numro sur le cinma direct. Le cinma direct est en effet devenu le cinma de la parole. Mais aujourd'hui, au milieu du bruit de la tlvision, o la parole est mutile, coupe, dtruite, comment peut-on recrer les conditions de l'coute, produire une image de la parole pour qu 'elle soit entendue ?

    Dans la rubrique Films, sont analyss 25 films documentaires dont 24 sont diffuss dans les bibliothques publiques au cours de ce troisime trimestre par la Direction du livre et de la lecture, 3 sont diffuss par l'Adav dans les rseaux culturels, ducatifs et associatifs et un est dit pour le grand public et disponible dans le rseau des librairies et de la grande distribution.

    La rubrique Notes de lecture prsente une petite slection d'ouvrages et de revues concernant le cinma et la tlvision, slectionns de mars mai igg5 par la rdaction. Cette critique d'ouvrages, qui sera progressivement toffe dans les prochains numros, est destine tous ceux qui s'intressent aux images, la faon dont elles sont produites et regardes.

    Catherine Blangonnet

    3

  • Sommaire

    La paroi* films

    Introduction page 9

    No lipping ! , par Jean-Louis Comolli page i3

    Parole oblige, par Alain Moreau page 25

    L'coute de la parole, entre soumission et fascination par Grald Collas page 3i

    Parole incarne, discours dsincarn, par Franois Niney page 3j

    Films

    Slection de 25 films documentaires pour les bibliothques publiques page 5i

    Notas do lecture

    Slection d'ouvrages et de revues parus de mars mai 1995 page 79

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  • La parole filme * Un regard qui force l'coute

  • Introduction

    Discrdite par la tlvision, la parole doit-elle tre au jourd 'hu i vacue du c inma documen ta i r e ? L 'express ion anglaise talking heads est employe gnralement dans un sens pjoratif c o m m e une forme particulirement paresseuse de faire du ci-nma. N'est-ce pas au contraire au cinma d o c u -mentaire de lutter pour recrer les conditions d'une coute ? A travers les articles rassembls ici, c 'est une critique de la reprsentation de la parole la t-lvision et une rflexion sur le statut de la parole et du tmoignage au cinma et la tlvision qui est p ropose .

    Il ne s'agit pas d'ajouter de la parole la parole ambiante , nous dit Jean-Louis Comoll i , mais de travailler faire entendre le po in t de vue des gens sur ce qu'i ls vivent. Cette parole est confis-q u e la t l v i s i o n par les j o u r n a l i s t e s et les hommes poli t iques. Pierre Bourdieu a bien mon-tr que mme quand elle descend dans la rue, la tlvision ne recueille auprs des individus qu 'un discours d 'emprunt, celui que chacun sait que les journalistes veulent entendre. Le tmoignage est recuei l l i chaud, c 'es t dire avant que les per-sonnes interroges aient eu le temps de se forger une op in ion .

    Jean-Louis Comolli , partant de l 'exemple de Pour la suite du monde (Pierre Perrault et Michel Brault,

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  • 1963), analyse la naissance du c inma de la pa-role . Il montre que cette nouvelle forme de mise en scne et de rcit, apparue avec le cinma direct, est rcuse dans les mdias aujourd'hui, dans la logique de l ' information-marchandise .

    Chris. Marker vient de prouver cependant q u ' o n peut aujourd'hui, la tlvision 1/ (mais sur Arte), fo rcer l ' cou te en cadrant un visage pendant ving-six minutes. Une parole incarne peut tre plus puissante que des images sans voix . Mais c o m -ment ? A quelles condi t ions ? La mise en scne de la parole est aussi une criture, mais, comme le sou-ligne Jean-Louis Comoll i , tout est criture, mais toutes les critures ne se valent pas .

    Ce n'est pas un des moindres mrites du docu-mentaire... que d'avoir ramen ceux qui pratiquent le c inma et plus gnralement ceux qui veulent bien lui accorder une relle valeur, le remettre en q u e s t i o n d ' u n p o i n t d e v u e e s s e n t i e l l e m e n t thique il.

    Ce sont des questions de cet ordre que se pose Alain Moreau lorsqu'i l introduit des ralisateurs l 'intrieur de la prison, o il n 'y a peu d'images filmer et o la parole omni-prsente est dvalue, vide de sens. Ces contraintes mmes obligent in-venter des solutions justes pour qu 'une parole au-thentique puisse se faire entendre l 'intrieur et l 'extrieur de la prison.

    Grald Collas montre c o m m e n t les ralisateurs ont fait diffrents usages du commentaire, puis le passage du commentaire la parole des tmoins , notamment avec les films de Marcel Ophuls. Mais il faut s'interroger : pourquoi , aprs Munich ou la paix pour cent ans, la tlvision n'a-t-elle plus produit ni diffus les films de Marcel Ophuls ? Qu'est-ce qu'un tmoin aujourd'hui la tlvision ?

    Enfin, Franois Niney tente une typologie du film documentaire par les faons dont y fonct ionnent parole et discours la fois du point de vue de la technique et de renonc ia t ion . Il distingue parole

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  • incarne et parole dsincarne, avec ce paradoxe

    que la voix off d 'un auteur-narrateur absent peut

    s 'incarner plus que toute autre dans les images .

    O n renverra bien sr une fois de plus Sans soleil

    de Chris. Marker.

    C.B.

    1/ Confessions d'un Casque bleu (Franois Crmieux,

    ex-Casque-bleu, engag volontaire, qui a pass six mois

    Bihac en 1994) tmoignage recueilli par Chris. Marker, 26

    min., Arte, 2 octobre 1995.

    2/ Grald Collas, Mettre en scne la parole , Images en

    bibliothques n14, juillet 1993. Le dossier de ce numro

    (encore disponible) tait consacr l'entretien film.

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  • No lipping !

    par Jean-Louis Comolli *

    Un. C o m m e une sen tence . a t o m b e d ' en haut. Une m o u e dsagrable accompagne la recomman-dation. No lipping ! . L 'ordre est mim. Un doigt frntique s'agite devant des lvres tremblantes. Que a ne parle pas, surtout, pas de paroles, faites un film sans paroles. Nous en sommes l. Les plus btement amricanomaniaques de nos chanes de tlvision ( vous de choisir) exorcisent la parole filme c o m m e diable dans la boite . Ce refus de pa-role fait v idemment symptme. Mais avant tout il fait mal, et d 'abord, peut-tre, c 'est esprer, mal celui ou celle qui le formule, vue la dose d'agres-sivit qui l ' a ccompagne . Chaque fois qu ' i l m'es t arriv d 'entendre "pas de bla-bla" (version fran-aise), j ' a i entrevu le rictus d'une courte souffrance fendre le masque du (ou de la) responsable de l'in-terdiction. C o m m e un dbut de consc ience d 'une h o n t e et d ' un scanda le . La censu re f o n c t i o n n e c o m m e un aveu, l 'aveu c o m m e une censure.

    Je rsume : la parole, dans la socit et dans la tlvision qui en est le puissant c o n d e n s , il y a des lieux pour a, des missions, des chanes (LCI, les talk shows, les forums , les cabinets de psy-c h o l o g u e s . . . ) . Mais dans un f i lm d o c u m e n t a i r e , non . Ce sont les situations dans lesquelles se trou-vent pris les gens q u ' o n f i lme, qu ' i l conv ien t de filmer. Et n o n pas le poin t de vue des gens films

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  • sur les situations qu ' i ls vivent . C o m m e si parler d 'une situation c'tait y mettre fin. C o m m e si par-ler c'tait ne plus vivre.

    Deux. Grandes difficults pour le cinma conqu-rir la parole. La chose est b ien c o n n u e . Moins la parole, d'ailleurs on parle si lencieusement dans les films muets , que le son de la voix. C'est l 'en-veloppe sensible et charnelle de la voix qui manque au cinma muet. La parole, elle, y est filme, fait image, est traduite en cartons. Elle ne manque pas compltement . Et pourtant. Prive de voix, c'est--dire de la cavit du corps et de la rsonance des organes, la parole filme n'est rien. Avec le grain de la v o i x , v ien t au c i n m a le sexe et l ' e m p r e i n t e mme de l ' individu.

    Risque dans la chair d 'une voix, la parole fil-m e i m p o s e la ralit du c o r p s c o m m e q u e l q u e chose d'irrfutable. Car ce qui est film, c 'est bien la relation le lien, l 'attachement, la dpendance de cette parole et de ce corps , la fois distincts et confondus . Parler est un acte physique, un tra-vail corporel . C'est la performance d 'une machine, le corps , pour une autre, la camra.

    Il y a l une premire occurrence oubl ie , en-fouie, naturalise du grand systme synchrone qui rgle tout le c inma parlant. La voix, le corps , la parole sont dj ensemble dans un synchronisme premier qui anticipe sur le synchronisme de l 'en-registrement sonore c inmatographique . L 'enre-g i s t rement s y n c h r o n e du s o n et de l ' image re-d o u b l e , r e p r o d u i t , c o n f i r m e le s y n c h r o n i s m e fondamental de l 'mission vocale et du geste cor-po re l qui la pe rmet . Si le c inma parlant 1/ re-nouvel le la miraculeuse impress ion de ralit du c inma muet, c 'est parce qu 'au t remblement des feuilles des arbres s