Le grand livre des créatures fantastiques

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    05-Jan-2017

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<ul><li><p>3</p><p>Introduction</p><p>On emmne un enfant pour la premire fois au jardin zoologique. Cet enfant pourrait tre nimporte lequel dentre nous, ou, inverse-ment, nous avons t cet enfant et nous ne nous en souvenons pas. Dans ce jardin, dans ce terrible jardin, l enfant voit des animaux vivants quil na jamais vus, il voit des jaguars, des vautours, des bisons, et, ce qui est plus trange, des girafes. Il voit pour la premire fois la multitude effrne du royaume animal, et ce spectacle, qui pourrait l alarmer ou l horrifier, lui plat. Cela lui plat tellement qualler au jardin zoologique est un divertissement enfantin, ou peut le sembler. Comment expliquer ce fait commun et en mme temps mystrieux ? [...] Passons, maintenant, du jardin zoologique de la ralit au jardin zoologique des mythologies, dont la faune nest pas de lions, mais de sphinx et de griffons et de centaures. [...] Flaubert a rassembl, dans les dernires pages de La Tentation, tous les monstres mdivaux et classiques et il a essay, nous disent ses commentateurs, den fabriquer ; le chiffre total nest pas considrable et ils sont trs peu nombreux ceux qui peuvent agir sur l imagination des gens. Celui qui parcourra notre manuel constatera que la zoologie des songes est plus pauvre que la zoologie de Dieu.</p><p>J. L. Borges, Le Livre des tres imaginaires</p></li><li><p>4</p><p>Cest sur ces lignes que souvre lun des chefs-duvre du grand crivain argentin Jorge Luis Borges, intitul Le Livre des tres imaginaires. Nous avons voulu considrer ce texte la fois comme un modle videmment indpassable, comme une source dinspiration laquelle puiser, mais aussi dans une certaine mesure comme un dfi. Est-il si certain aprs tout que la zoologie des songes est plus pauvre que la zoologie de Dieu? Le lecteur du prsent abcdaire se fera sa propre opinion, mais nous avons en tout cas voulu lui proposer une liste des innombrables produits de limaginaire humain qui ft suffisamment complte pour fournir une objection valable la remarque de Borges.</p><p>Il existe bien des mthodes pour - si lon ose crire - fabri-quer une crature fantastique, et les diffrentes cultures, dhier et daujourdhui, ne se sont pas fait faute de les employer foison. Il est par exemple possible de procder par grossisse-ment des traits danimaux rels, notamment les plus rares ou les plus tranges, et de concevoir des cratures dont le gigan-tisme dpasse limagination la plus folle (voir dans ces pages le monstre nomm Reem*1). On peut aussi, et cest sans doute la technique la plus frquente, utiliser lhybridation de diffrents animaux (cest le cas du Griffon* ou de la Chimre*, pour ne citer que deux des plus clbres). Ou encore on attribuera une crature perue ou remmore des membres supplmentaires (ainsi les multiples ttes du chien Cerbre*) ou bien des organes manquants (on songe ici au Cyclope*).</p><p>Mais au fond la vritable question est: pourquoi? Oui, aprs tout, pourquoi tant de lgendes, tant de contes mettant en scne des cratures fantastiques et des animaux fabuleux? Pourquoi les hommes ne semblent-ils jamais se lasser dinventer (en admet-tant quils les inventent) des tres plus tranges, et mme parfois </p><p>1. Nousajouteronssystmatiquementunastrisquelasuitedunomdescraturesquifontlobjetduneentredanslabcdaire.</p></li><li><p>5</p><p>farfelus, les uns que les autres? Si lon carte lexplication plate et triviale selon laquelle il ne sagirait que dobservations fautives danimaux rels, mais peu familiers, dforms par les lacunes de la mmoire ou lapptit du mensonge, il resterait, nous semble-t-il, les hypothses suivantes.</p><p>Tout dabord, trs simplement, les hommes aiment rver. Ils se plaisent au pur jeu gratuit de limagination avec elle-mme; leur cerveau jouit de combiner indfiniment les formes, dans un jeu qui ne procure du plaisir que si lon feint dignorer quil ne sagit que dun jeu.</p><p>Ensuite, il se pourrait bien quil sagisse l encore dun dfi. En inventant des tres impossibles et des monstres invrai-semblables, la crativit humaine affronte en quelque sorte la Cration divine et prouve une grande jouissance lorsquil lui semble en triompher, bouchant par l mme les lacunes de lordre naturel.</p><p>Enfin, et cest peut-tre la principale raison, le psychisme humain a besoin dexorciser, en les projetant dans un gigan-tesque puzzle qui a parfois des allures de charnier, les terreurs de lenfance, les malaises adolescents, les mystres de lge mr qui toujours rsisteront la raison et aux dsillusions du grand ge. On verra, en parcourant ce livre, que nombre de cratures fantas-tiques (sinon toutes) correspondent dune certaine manire la rationalisation dune angoisse ou lincarnation dune pulsion inavouable.</p><p>Cest nos yeux ce qui constitue le plus grand intrt de la balade que nous proposons au lecteur dans les arrire-cours de limagination humaine.</p><p>Prcisons quil et t possible dcrire un livre de vingt mille pages, pourvu de cent mille entres. dire vrai, il let t de rdiger un texte encore dix fois plus long sans mme mordre sur le dixime du patrimoine fantastique de lhumanit. Pour conserver des dimensions raisonnables ce livre sans renoncer </p></li><li><p>6</p><p> son propos, nous nous sommes limit un choix purement subjectif de cratures et dtres. Il est possible, disons probable - et peut-tre mme souhaitable - que le lecteur ny trouve pas telle ou telle lgende quil aurait attendue pourtant, ce monstre-ci ou celui-l qui habite ses cauchemars ou (pire) ltre merveilleux qui le faisait rver enfant. Ctait malheureusement invitable. </p><p>Une dernire remarque nous parat ncessaire. Le lecteur aura peut-tre, en lisant cet abcdaire, limpression de visiter un bric--brac. Nous lavouons: la chose est voulue. Cest quil ne nous a pas sembl pertinent de trier ou dtablir des hirar-chies dans cette foire universelle, dans ce mange tincelant lchelle de lhistoire humaine quest le monde des cratures fantastiques. Ni entre les cultures pour en faire prdominer une sur les autres, dcerner des brevets dauthenticit ou des attes-tations de prsance ; ni entre la culture savante et la culture populaire, les monumentales et impressionnantes civilisations passes et la pop-culture daujourdhui. </p><p>Que tel monstre ait t rv par une tribu nomade dix sicles avant notre re et merge des cumes de la merMorte ne le rend ni plus significatif ni plus passionnant que le fait quil revive dans limaginaire vidoludique dun teenager amricain de lre du smartphone, ou quil soit rinvent par un auteur de romans pour la jeunesse sous une forme que les rudits jugeront au mieux droutante, au pire absurde.</p><p>Force est dailleurs de constater que, depuis une bonne dcen-nie, les cratures fantastiques suscitent auprs du public une attraction croissante et sans doute indite. Leur meute pullu-lante et protiforme hante littralement la culture populaire sous toutes ses formes (de la littrature fantastique aux sries tlvises, des jeux vido au cinma de tous les continents), et ltrange plaisir que nous prouvons nous en effrayer trahit sans doute quelque chose de profond quant aux peurs les plus contemporaines, ainsi que sur la manire dont nous nous effor-</p></li><li><p>7</p><p>ons vainement de les refouler. La fascination mle de dsir avec laquelle nous les accueillons de plus en plus volontiers dans limaginaire collectif, quant elle, rvle peut-tre en ngatif les autres mondes dans lesquels nous nosons plus croire : lge de la machine omniprsente et de la standardisation croissante, maintenant que toutes les utopies sont mortes ou ont tomb le masque, le fantastique et le monstrueux sont peut-tre devenus le dernier refuge du rve et de lespoir. </p><p>Et de ce point de vue, ce qui savre peut-tre le plus fasci-nant, cest la manire dont, dans la constellation baroque que forment ces tres fabuleux et ces cratures infernales, les mythes et lgendes de toutes les provenances se rencontrent pour fusionner en un monde unique et cohrent. </p><p>Les mythologies les plus vnrables du monde entier (grecque, romaine, gyptienne, nordique, smitique, celtique, orientale, amrindienne, inuit, etc.) dialoguent et se rejoignent pour venir peupler leur tour toutes les formes de notre mytho-logie moderne (celle de lheroic fantasy, celle des lgendes urbaines , celle des video games, celles quont imposes des auteurs immensment populaires tels que J.R.R. Tolkien, M. Moorcock ou plus rcemment J. K. Rowlings avec le clbre Harry Potter.). cet gard, il ne serait peut-tre pas exagr de dire que ces divers reprsentants chimriques de linhumain nous tendent paradoxalement le meilleur miroir de lhumain, dans son unit et son universalit.</p><p>Certes, les mythologies grecque et romaine nous sont mieux connues et, mme lorsquelles ne le sont pas consciemment, baignent de toute faon nos imaginaires et - tout simple-ment- notre monde. Elles sont, quon le veuille ou non, notre inconscient culturel et loxygne de nos rveries fantastiques. Le prsent abcdaire reflte en partie cet tat de fait dont lauteur aussi bien que, selon toute probabilit, la majorit de ses lecteurs sont (au choix) les victimes consentantes ou les bnficiaires </p></li><li><p>8</p><p>heureux. On lira donc sensiblement plus de notices consacres aux cratures fantastiques de ces mythologies qu celles issues dautres cultures pourtant tout aussi riches et fascinantes. Il paraissait cependant essentiel dlargir le spectre autant quil tait possible et daccueillir parmi nos recensions le plus grand nombre de cultures et de folklores possible. </p><p>Car, au fond, ce qui intrigue et meut, par-del la diversit presque infinie des noms, des formes et des traditions, cest lha-bilit gale et jamais dmentie de la crativit humaine faon-ner des tres en recomposant des bribes parses du monde que nul ni Dieu ni la nature naurait eu lide de combiner, rien ni personne mise part lextraordinaire machine cache dans la bote crnienne de ltrange bipde quon appelle homme.</p><p>Origines des mythes et lgendes</p><p>Europe</p><p>Amrique</p><p>Asie</p><p>Afrique</p><p>Australie</p></li><li><p>9</p><p>AA Bao A Qu</p><p>(Mythologie indienne)</p><p>Chittor est un trs important centre de culture, rput dans lensemble du monde indien. Au quinzime sicle, Rana Kumbha, un souverain clair et ami des arts, y </p><p>fit construire la tour de la Victoire pour clbrer son triomphe contre des armes denvahisseurs musulmans. Ce monument tait constitu dinterminables escaliers en colimaon, et depuis son sommet on pouvait contempler, dit-on, lun des plus beaux paysages du monde.</p><p>Mais sur la premire marche, depuis longtemps et avec une infinie patience, une crature nomme lA Bao A Qu attend lhomme qui aura le courage de gravir lescalier. Entre-temps, cet tre indfinissable - que lon dcrit comme une masse trans-lucide et floue - dort anne aprs anne. Lorsquun homme </p></li><li><p>A</p><p>10</p><p>pntre dans la tour, lA Bao A Qu sveille et le suit de prs dans sa monte. Son corps glatineux et transparent sanime dune tincelle de vie puise dans les vibrations du visiteur, dans son karma. </p><p>Avec chaque marche, la couleur devient plus intense et plus vive, la forme devient plus prcise et moins floue. Mais lA Bao A Qu natteint sa propre perfection, ne devient pleinement lui-mme que si le grimpeur atteint la dernire marche, ce que lui-mme ne peut faire que sil est un tre pleinement veill, capable datteindre le nirvana. </p><p>Si ce nest pas le cas, lA Bao A Qu simmobilise avant la fin de lascension, paralys (plus ou moins haut selon le degr davancement spirituel de lhomme quil suit); il souffre alors de ne pouvoir atteindre sa forme complte et redescend tout en bas en mettant une plainte difficilement perceptible, semblable au frottement dune main sur la soie.</p><p>En revanche, lorsque lhomme ou la femme qui monte les-calier sont dune puret suffisante, lA Bao A Qu parvient atteindre la dernire marche, tre enfin achev et irradiant une vive lumire bleute. </p><p>Cette piphanie ne dure quun bref instant, la suite duquel il retombe littralement tout en bas de la tour, dans lattente du prochain voyageur. Aussi longtemps que la monte sest prolonge, cependant, la crature a atteint sa propre perfection et ralis la finalit de son existence.</p><p>Il se dit que, tout au long des sicles, lA Bao A Qu nest parvenu quune fois atteindre la dernire marche de lescalier.</p></li><li><p>A</p><p>11</p><p>Abatwa(Folklore africain)</p><p>Peuple lgendaire des contes dAfrique du Sud, les Abatwa sont, avec une taille infrieure cinq millimtres, </p><p>les plus petites cratures humanodes sur terre. Ils forment des tribus nomades et trs claniques, presque indcelables, car capables de se cacher sous des brins dherbe ou de se rfugier, pour y dormir, dans des fourmi-lires. On raconte dailleurs quil leur arrive de chevaucher des fourmis.</p><p>Daprs les mythes, les Abatwa vivent dans les montagnes et les collines, et constituent un peuple de chasseurs itinrants, sans vritable village fixe, qui se dplace en suivant le gibier. Lorsquils le poursuivent, ils vont cheval, tout le groupe sur le dos dune seule bte, quils dvorent dans les cas o la chasse savre infruc-tueuse. Bien que les Abatwa aient la rputation de venir en aide aux humains par leurs bons conseils, ils sont aussi extrmement timides et ne peuvent tre aperus que par les trs jeunes enfants, les jeteurs de sort et les femmes enceintes. On dit que, si une femme dans son septime mois de grossesse voit un Abatwa, il sagit dun signe irrfutable quelle mettra au monde un fils, et que, si quiconque en rencontre un, il est de bonne politique de prtendre avoir la mme taille queux, de crainte de les offenser, car, lorsquils se sentent humilis, et quoiquils soient un peuple gnralement pacifique, il leur arrive de tuer le coupable au moyen de flches, certes de trs petite taille, mais empoisonnes.</p></li><li><p>A</p><p>12</p><p>Achron(Mythologie chrtienne)</p><p>LAchron est le nom de lun des fleuves qui coulent aux Enfers, mais Jorge Luis Borges, dont nous suivrons ici les indications, nous apprend dans son Livre des tres </p><p>imaginaires que ce nom dsignait originellement une crature antique et monstrueuse. Un seul homme, et une seule fois, aurait t tmoin de lexistence primitive de lAchron, au douzime sicle de notre re.</p><p>Cet homme se nommait Tundal, et il tait un jeune noble irlandais, aussi instruit que valeureux, mais dont les murs ntaient pas tout fait irrprochables. </p><p>La lgende veut quil tombt un jour trs gravement malade, dans la demeure dune amie (que nous dcrirons pudiquement comme chre son cur). Durant trois jours et trois nuits, on le donna pour mort, tout en hsitant lenterrer, car il conser-vait un faible reste de chaleur dans la poitrine. Enfin, il revint lui et assura son htesse que, tandis quelle le veillait, un ange du Seigneur lavait conduit aux rgions clestes et infernales pour lui donner spectacle des multiples et incroyables destins de lhomme aprs la mort, dont la connaissance est normalement refuse aux vivants. Cest au cours de ce voyage spectral quil aurait vu lAchron au centre des Enfers.</p><p>Cet tre lui apparut plus grand quune montagne. Ses yeux lanaient des flammes et sa gueule tait si vaste que neuf mille hommes pouvaient y entrer en mme temps. Deux damns, pareils des piliers, se tenaient aux deux extrmits de cette </p></li><li><p>A</p><p>13</p><p>bouche pour la maintenir perptuellement ouverte. Trois gorges senfonaient dans le corps de lanimal, et chacune vomissait un inextinguible dluge de feu. Tun...</p></li></ul>