Le localisme monétaire : protéger, capter, .unique ou commune à l’ensemble de l’humanité

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Text of Le localisme monétaire : protéger, capter, .unique ou commune à l’ensemble de l’humanité

  • Jrme Blanc / Centre Auguste et Lon Walras*

    Working paper, juillet 2001, n239, 24 p.

    Le localisme montaire : protger, capter, transformerCe texte sinterroge sur les motivations de ce quon appellera ici le localisme montaire[1]. On le

    dfinit comme lorganisation dune localisation des changes au sein dun espace spcifique au

    moyen dune adaptation du systme montaire existant ou de la construction dun systme

    montaire ad hoc. Dans sa forme la plus lgre, le localisme montaire consiste introduire des

    moyens de paiement locaux, soit aux cts des moyens de paiement existants (ceux en gnral

    correspondant au systme montaire dans lequel sinscrit lespace local), soit en substitution de

    certains dentre eux ; ce localisme montaire ne produit donc pas de dconnexion davec le systme

    montaire national mais cherche le complter, lajuster, ladapter. Dans sa forme la plus avance,

    le localisme montaire consiste dconnecter lespace local du systme montaire dans lequel il

    sintgrait jusque l en tablissant un systme montaire local dot dune unit de compte, de

    moyens de paiement, dun taux de change rvisable, dune autorit montaire, doutils de politique

    montaire propres et dun verrouillage des flux extrieurs.

    Du fait du dveloppement dabord de la thorie des zones montaires optimales et ensuite du projet

    dunion montaire europenne, le regroupement despaces montaires est devenu un champ balis

    de lanalyse conomique. Ce nest pas le cas du localisme montaire, et, si la possible lecture

    rebours des textes sur le regroupement des espaces montaires offre quelques points de dpart, elle

    ne suffit pas combler ce dfaut[2]. Pourtant le localisme montaire est omniprsent dans le paysage

    montaire contemporain, ce que Benjamin J. Cohen [1998] nomme la gographie de la monnaie .

    Le localisme montaire se prsente comme lantinomie de luniversalisme montaire ; la monnaie

    locale comme lantinomie de la monnaie universelle. Si dans lhistoire des ides montaires il a t

    plus souvent question de monnaie universelle que de monnaie locale (la proposition dune monnaie

    unique ou commune lensemble de lhumanit fascine et se retrouve toutes les poques en

    Occident[3]), lide de ltablissement concert dune monnaie universelle demeure une utopie, un

    dsir, une tendance sans cesse remise en cause par la ralit du terrain qui est celle du localisme

    montaire, celle des monnaies mises dans un cadre territorial prcis en un mot aujourdhui : dans

    le cadre dun tat.

    Le localisme montaire ne se rsume cependant pas sa forme la plus connue et visible. Ses

    contours procdent des espaces dans lesquels on recherche une localisation des changes au moyen

  • dune transformation locale du systme montaire. Lobservation des pratiques montaires conduit

    oprer une distinction entre trois formes de localisme montaire que lon qualifiera

    respectivement de localisme territorial, communautaire et captatif[4].

    Le localisme territorial donne lieu des monnaies locales proprement parler. Il consiste en

    instruments mis et employs dans un espace territorial, sans limite de validit a priori autre que ce

    territoire. Deux formes de localisme territorial se dgagent ainsi. La premire est celle que prend le

    rgime de souverainet montaire contemporain : il sagit de monnaies propres des Etats,

    qualifies par Eric Helleiner [1997] de territorial currencies. La seconde correspond des

    monnaies propres des sous-espaces dun tat, ce quen anglais on qualifie frquemment de local

    currencies ; le dernier quart du XXe sicle a vu une rmergence de ces formes de localisme

    montaire que les unifications montaires avaient limin. Au total, lespace du localisme territorial

    peut tre une commune, une rgion, une province, un tat. Dans le cas de ce dernier, lmission

    montaire a lieu dans le cadre de larticulation dune autorit montaire et dun systme bancaire.

    Lorsquon est en prsence dun sous-espace dun territoire national, lmission a lieu par le biais de

    collectivits territoriales et des administrations qui leur sont associes (monnaies dans des situations

    de ncessit en particulier), ou bien par le biais de collectifs privs agissant gnralement sans but

    lucratif. On privilgiera dans ce texte deux exemples de localisme territorial : celui de

    lindpendance montaire estonienne (1989-92) et celui de la monnaie locale dIthaca, aux tats-

    Unis (depuis 1991).

    Le localisme communautaire donne lieu des cercles montaires au sein desquels les instruments

    montaires sont strictement confins ; ils sont employs par les adhrents pour rgler leurs changes

    internes. Lespace concern est donc lespace social des adhrents du cercle. On parle

    gnralement, en anglais, de community currency systems. Le localisme communautaire implique

    des formes montaires plutt scripturales dans la mesure o le verrouillage du circuit interne est

    ainsi plus ais ; lusage de cette monnaie scripturale spcifique ncessite une adhsion volontaire au

    systme qui est ainsi constitutive de la communaut. Lmetteur est la collectivit constitue de la

    sorte, en gnral sans but lucratif. On privilgiera dans ce texte lexemple emblmatique de

    localisme montaire communautaire que sont les LETS (Local Exchange and Trading Systems), ns

    en 1983 au Canada et adapts en France sous le nom de SEL (systmes dchange local) partir de

    1994.

    Le localisme de captation correspond une instrumentalisation et un dtournement des principes

    montaires et en particulier de ceux du localisme communautaire. Il consiste en lorganisation de

    clubs de clientle dune ou plusieurs entreprises de sorte que du chiffre daffaires soit ralis de

    faon stable et moindre cot auprs de clients fidliss. Lorganisation interne singe le

  • fonctionnement montaire. Par la distribution de points ladhrent au fil de sa consommation, elle

    leur permet daccder des biens et services. Lespace concern est donc lespace des relations

    entre un groupe dentreprises et un groupe de clients ; il y a captation, cest--dire orientation

    univoque des paiements, depuis les clients vers les organisateurs de ce localisme, sur la base dun

    dtournement de limagerie et des reprsentations montaires. On traitera dans ce texte des

    programmes de fidlisation qui ont merg dans les annes 1990.

    De faon gnrale, le dernier quart du XXe sicle a t trs riche en matire de localisme montaire,

    et la dernire dcennie du sicle plus encore. Dans les annes 1990 on a pu observer une

    recomposition importante de la gographie de la monnaie : certains tats, particulirement lURSS

    et la Yougoslavie, ont clat tandis que dautres sunifiaient, particulirement lAllemagne au dbut

    de la dcennie et lUnion montaire europenne la fin de la dcennie. Certes dans un tout autre

    ordre dimportance politique et conomique, les autres formes de localisme montaire ont t

    lobjet dune dynamique considrable. En effet le localisme montaire territorial infra-tatique sest

    dvelopp en une dcennie de sorte que, la fin des annes 1990, de telles monnaies avaient t

    mises en place dans prs de 60 villes essentiellement dAmrique du Nord partir du modle

    fondateur de la ville dIthaca. Le localisme montaire communautaire des LETS sest dvelopp

    partir des annes 1980 sur le modle canadien mais a surtout merg dans les annes 1990 au point

    de regrouper, la fin de cette dcennie, autour de 250 000 membres rpartis dans 22 pays, pour

    lessentiel occidentaux ; paralllement un autre type de localisme communautaire a merg partir

    de 1995 Buenos Aires et sest diffus rapidement en Argentine et dans dautres pays latino-

    amricains, rassemblant la fin de la dcennie autour de 400 000 membres. Le modle de localisme

    montaire de captation constitu par les programmes de fidlisation par points, enfin, a merg

    partir du dbut des annes 1990 sur la base des miles des compagnies ariennes et est devenu un

    outil de mercatique dun nombre non ngligeable de rseaux commerciaux.

    Ces phnomnes prsentent certes une diversit forte mais celle-ci peut masquer des motivations

    proches voire communes ; la dynamique globale du localisme montaire et son apparente diversit

    rendent dautant plus intressante lanalyse des motivations luvre. Prcisons que lobjet de ce

    texte nest pas de discuter de lefficacit du localisme montaire dans la poursuite des motivations

    invoques, autrement dit leur rationalit. Prcisons aussi que lon ne traitera pas du dsir de

    souverainet en tant que tel car il nest prsent, sous son acception habituelle, que dans certaines

    formes de localisme montaire territorial, celles lies un dsir de scession ou de mise en uvre

    concrte dune indpendance politique ; en outre dvelopper une rflexion en termes de

    souverainet conduirait reconsidrer cette notion, ce qui ncessiterait de longs dveloppements.

    Mais pour ces formes de localisme territorial, comme pour les autres formes de localisme territorial

  • ainsi que pour les localismes communautaire et captatif, dautres motivations peuvent tre

    identifies. Un premier groupe de motivations procde de la volont dtablir une protection des

    espaces conomiques pour matriser lapprovisionnement en biens, viter les fuites de revenus et

    viter les perturbations de nature montaire. Un tel dsir de protection est au cur de la marche

    estonienne vers une indpendance montaire ainsi que, de faon trs diffrente, des monnaies

    locales de type Ithaca. La thorie des zones montaires optimales sintgre dans ce motif de