Le mariage de G©rard - A Theuriet

  • View
    220

  • Download
    0

Embed Size (px)

DESCRIPTION

Officier de la Légion d’honneurPoèteRomancierBiographieNé à Marly-le-Roi (Seine-et-Oise), le 8 octobre 1833.Il a publié d’abord plusieurs recueils de vers qui furent couronnés par l'Académie et collaboré à divers journaux politiques ou illustrés ; il a fait paraître une quarantaine de volumes de romans, de contes et de nouvelles et donné Jean-Marie, La Maison des deux Barbeaux à l'Odéon et Raymonde au Théâtre-Français.Il a obtenu, en 1880, le prix Vitet à l'Académie où il fut élu le 10 décembre 1896 en remplacement d'Alexandre Dumas fils, et reçu le 9 décembre 1897 par Paul Bourget. Membre de la Commission du Dictionnaire et de la Commission de la réforme de l'orthographe (composée de MM. Gaston Boissier, Coppée, Mézières, Brunetière, Heredia, André Theuriet, E. Ollivier, Melchior de Vogüé, E. Lavisse, H. Houssaye, Hanotaux et Faguet).Mort le 23 avril 1907.

Text of Le mariage de G©rard - A Theuriet

  • mariage de Grard, LeTheuriet, A.

  • A propos de eBooksLib.comCopyright

    mariage de Grard, Le

    1

  • chapitre I quelles voix berceuses possdent ces cloches deprovince qui sonnent encore le couvrefeu dans certainespetites villes ! Cette musique familire clt doucement lajourne de travail, et endort les enfants dans leur lit d'osiermieux qu'une chanson de nourrice. Il y a quelque chosed'intime et de rconfortant dans ces sons pleins, larges etpacifiques... le couvrefeu de JuvignyEnBarrois a de cesaccentsl. Sa voix chaude s'envole chaque soir, huitheures en hiver, neuf heures en t, du haut de la massivetour de l'horloge, seul fleuron laiss la couronne murale dela vieille cit par Louis XIV, ce grand dmanteleur de nosforteresses lorraines. Au moment o commence cettehistoire, un beau dimanche de juillet 186., les derniresvibrations de la cloche venaient de s'vanouir le long descoteaux de vignes o les maisons de Juvigny, parpillesdans la verdure, dvalent vers la rivire d'Ornain, comme unblanc troupeau indisciplin qui descend l'abreuvoir. Dansun des jardins qui verdoient derrire les vieux logis de laville haute, un jeune homme, accoud au mur d'une terrasse,contemplait les pentes de la gorge de Polval, resserre entredeux vignobles et dj envahie par le crpuscule. Lespremires toiles ouvraient leurs yeux de diamant audessusdes lisires boises qui bordent l'horizon, et tout au loin,vers les bois, des roulements de chariots rsonnaient sur laroute pierreuse et s'en allaient diminuant toujours.

    Au milieu du silence relatif qui avait succd auxtintements de la cloche, tout coup le vent d'est apporta par

    mariage de Grard, Le

    2

  • bouffes joyeuses la musique d'un bal champtre perdu sousles feuilles d'une promenade voisine. Le jeune hommeredressa la tte et aspira longuement l'air sonore, comme s'ilet voulu s'abreuver des sons mlodieux pars dans le vent.

    Monsieur Grard, cria tout coup derrire lui la voixnasillarde de la vieille servante du logis, M De Seigneullesest dj couch, Baptiste et moi nous allons en faire autant,ne comptezvous pas rentrer bientt ?

    tout l'heure, Manette.

    La servante, ayant ferm double tour la porte qui donnaitsur les vignes, revint vers son jeune matre. bonsoir donc !Ditelle, quand vous remonterez, n 'oubliez pas deverrouiller le vestibule.

    Vous savez que votre pre n'aime pas coucher les portesouvertes.

    oui, oui, rponditil impatiemment, bonsoir !

    Grard De Seigneulles tait un garon de vingttrois ans, la taille un peu frle, mais bien prise. Son teint mat et sesyeux d'un bleu profond contrastaient avec ses cheveux noirset sa barbe brunissante. Sa physionomie tait mobile etnerveuse, la passion s'y trouvait comme voile et contenuepar une singulire timidit, et ce mlange donnait toute sa

    mariage de Grard, Le

    3

  • personne une apparence de rserve qu 'on prenai tcommunment pour de la raideur.

    Son p r e , cheva l i e r de Sa in tLou i s e t anc i engardeducorps sous la restauration, s'tait mari tard etavait perdu sa femme au bout de quelques annes. Grardtait l'unique enfant de M De Seigneulles, qui l'avait levsvrement et l'ancienne mode. Lgitimiste ardent etobstin, intelligence peu cultive, mais coeur droit et d'uneloyaut proverbiale, le chevalier, comme on l'appelait Juvigny, avait pour principe que les fils doivent obirpassivement jusqu' leur majorit, et pour lui la majorittait reste, comme dans l'ancien droit, fixe vingtcinqans.

    douze ans, Grard avait t envoy au collge desjsuites de Metz. Il se souvenait encore en frissonnant destranses qui le saisissaient quand, aux vacances, il rentrait la maison avec de mauvaises notes. Il lui tait arriv souventde faire cinq ou six fois le tour de la ville haute avant d'osertirer la sonnette paternelle et affronter les bruyantes colresde M De Seigneulles. Aussitt aprs son baccalaurat, ilavait suivi un cours de droit Nancy ; mais l encorel'austre chevalier s'tait bien gard de lui laisser la bride surle cou.

    Il avait mis son fils en pension chez une vieille parentedvote et casanire. Pour gagner sa chambre, Grard devait

    mariage de Grard, Le

    4

  • traverser celle de cette respectable douairire, ce quil'obligeait rentrer de bonne heure et rendait impossibletoute tentative d'mancipation nocturne. un pareil rgime,on comprend que le jeune homme n'avait pas d traner sondroit en longueur. Aprs avoir dpch coup sur coup sesquatre examens, il venait de passer sa thse, et il tait deretour Juvigny depuis quinze jours peine. En dpit decette ducation claustrale, Grard tait mondain jusqu'auxmoelles, et sa vertu lui pesait lourdement. On ne changegure plus ses instincts que son temprament, et le jeuneSeigneulles se sentait pris d'un got violent pour les plaisirsterrestres. Il avait le sang chaud et l'esprit curieux. Commeon lui avait tenu jusqu'alors la drage haute, il se promettaitde la croquer belles dents le jour o il parviendrait lahapper. Malheureusement, ds la premire semaine de sonretour, il lui fallut en rabattre. Bien que Juvigny ft lecheflieu d'une modeste prfecture, les plaisirs n'yabondaient pas ; la vie qu'on menait chez M De Seigneullesn'avait rien de rjouissant pour un garon que ses vingttroisans dmangeaient fort et dru. Le chevalier ne voyait que lecur de sa paroisse et deux ou trois honntes gentilshommesdu cru. Tout en laissant son fils un peu plus de libert, il nelui donnait gure les moyens d'en profiter, et de plus, aumilieu des jeunes gens de Juvigny, dont il n'avait ni lesmoeurs ni le langage, Grard se trouvait gauche et dpays.

    Il aurait voulu vivre cependant ! D'impatientes aspirationslui gonflaient le coeur et lui montaient aux lvres. Ardent, la

    mariage de Grard, Le

    5

  • tte pleine de dsirs et le corps plein de sve, il se disait quechaque heure de cette existence maussade tait autant depris sur sa jeunesse, et, tout en s'agitant dans sa solitudecomme un cureuil dans sa roue, il billait d'ennui et delangueur. La veille encore, une jeune ouvrire, que Manetteemployait la journe et qu'on nommait Reine Lecomte,l'avait surpris dans cette situation d'esprit. Il se promenaitdans le jardin paternel en s 'tirant les bras et en sedmanchant la mchoire. La jeune fille, coquette et dlurecomme la plupart des grisettes de Juvigny, le lorgnait ducoin de l'oeil, tandis qu'elle ramassait du linge sur lapelouse. Monsieur Grard, lui dit elle tout coup, vousavez l'air de joliment vous ennuyer !

    c'est vrai, rponditil en rougissant, je trouve lesjournes longues.

    c'est que vous ne savez pas vous amuser.

    Pourquoi n'allezvous pas le dimanche au bal des saules ?

    au bal ! Murmura Grard, qui tremblait que son pren'entendt.

    oui, comme tous ces messieurs... on croirait que c'est parfiert et que vous faites fi de nos bals d'ouvrires.

    mariage de Grard, Le

    6

  • on se tromperait, rpliquatil ; si je n'y vais pas, c'estque je n'y connais personne.

    bah ! Vous ne manquerez pas de danseuses ; si vous yvenez demain, je vous promets une contredanse.

    Tout en jasant, la petite Reine pliait son linge ; le grandsoleil clairait ses yeux rieurs, son nez retrouss et ses dentstincelantes. Elle s'loigna aprs avoir jet au jeune hommeun sourire qui le rendit rveur.

    Depuis le matin, il ruminait cette ide d'une fugue au baldes saules, pesant dans la balance l'attrait du fruit dfendu etles risques du courroux paternel. On s'explique maintenantpourquoi les sons joyeux de l'orchestre lointain lui causaientce soirl une si singulire motion. Un parisien habitu dpenser librement sa jeunesse et souri d'une pareilleagitation propos d'un bal d'ouvrires ; mais pour Grard,lev comme une demoiselle et n'ayant donn que de rarescoups de dents la grappe du plaisir, ce bal avait lasduction mystrieuse d'un pch commis pour la premirefois. La guinguette des saules lui semblait un jardin ferm,plein de senteurs nouvelles et capiteuses. Une soudaineexplosion de l 'orchestre tr iompha de ses dernireshsitations. Il ne fallait pas songer sortir par la porte desvignes, dont Manette avait emport la cl. Grard enjambale mur de la terrasse, sauta lgrement sur la terre lastiquedu vignoble, et se glissa avec prcaution travers les

    mariage de Grard, Le

    7

  • pampres. Un quart d'heure aprs, il cheminait sous les arbresde la promenade.

    La longue alle de platanes qui borde un bras de l'Ornaintait plonge dans une ombre paisse.

    Tout au fond, les lanternes de couleur suspendues l'entre du bal semblaient des vers luisants pars dans lafeuille. Quand la musique se taisait, on n'entendait plus quele clapotement cristallin de l'eau entre les racines des arbres.Arriv prs du rustique pont de bois qui conduisait laguinguette, Grard, essouffl et palpitant, sentit son audaces'vanouir. Il ne savait comment se prsenter dans ce baldont il ignorait les usages, et il se mit errer, indcis, aubord de la rivire.

    L'orchestre jouait une valse. travers les charmilles, ondistinguait les guirlandes de verres de couleur, et onentrevoyait les couples tournant lentement dans un cercleplein de poudroiements lumineux.

    Les clats de rire se mlaient aux sons clins des fltes etau chant plus aigu des violons ; une odeur de rsda et declmatite, s'exhalant des parterres voisins, acheva de griserGrard. Il se prcipita sur le pont, paya en baissant les yeuxson entre au contrleur, tapi dans sa logette de sapin, et,longeant comme un pauvre honteux les plus obscurescharmilles, il se glissa derrire les rangs des mres

    mariage de Grard, Le

    8

  • endimanches et des bourgeoises curieuses qui formaient lagalerie de ce bal en plein air.

    Il tait peine remis de son blouissement, lorsqu'ildistingua parmi les danseuses le minois chiffonn de lapetite Reine. La