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LE MARTYRE DE MARIE-ANTOINETTE D'AUTRICHE REINE DE FRANCE. TRAGÉDIE EN CINQ ACTES. SAINT-AIGNAN, Etienne 1796 Publié par Gwénola, Ernest et Paul Fièvre, Octobre 2015 - 1 -

LE MARTYRE DE MARIE-ANTOINETTE D'AUTRICHE · LE MARTYRE DE MARIE-ANTOINETTE D'AUTRICHE REINE DE FRANCE. TRAGÉDIE EN CINQ ACTES. [par Etienne SAINT-AIGNAN] À PARIS, Chez les Marchands

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  • LE MARTYRE DEMARIE-ANTOINETTE

    D'AUTRICHEREINE DE FRANCE.

    TRAGDIE EN CINQ ACTES.

    SAINT-AIGNAN, Etienne

    1796

    Publi par Gwnola, Ernest et Paul Fivre, Octobre 2015

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  • LE MARTYRE DEMARIE-ANTOINETTE

    D'AUTRICHEREINE DE FRANCE.

    TRAGDIE EN CINQ ACTES.

    [par Etienne SAINT-AIGNAN] PARIS, Chez les Marchands de Nouveauts.

    1796

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  • PERSONNAGES

    LE PRSIDENT DU COMIT DE SALUT PUBLIC.LES MEMBRES DU COMIT, l'exception de Barrre, Robespierre et Danton.UN DPUT DU DPARTEMENT DE L'AISNE.DANTON.ROBESPIERRE.BARRRE.UN MINISTRE.UN JACOBIN.LE ROI.LA REINE.MADAME ROYALE.MADAME LIZABETH;LE MAIRE DE PARIS, et ses gardes.SIMON.L'ACCUSATEUR PUBLIC.UN GARDE DU TEMPLE.LA SUIVANTE DE LA REINE.SANTERRE.LE GELIER.UN ENVOY DE SANTERRE.UN INCONNU.UN SANS-CULOTTE.TRONSON.UN ROYALISTE.UN CONSTITUTIONNEL.UN VIEILLARD.

    Le thtre reprsente le salon d'assemble du comit deSalut public.

    Nota : La notice du document conserv la BnF attribuele texte trois auteurs : Aignan, tienne (1773-1824),Berthevin, Jules-Julien-Gabriel (1769-183. ?), Barthezde Marmorires, Antoine (1736-1811) .- Le Martyre deMarie-Antoinette d'Autriche, reine de France [Texteimprim] : tragdie en cinq actes .- Paris, chez lesmarchands de nouveauts. 1793 .- 64 p., [1] f. de pl. :in-8 .- note : Attribu tienne Aignan par Soleinne, Jules-Julien-Gabriel Berthevin par Paul Lacroix.galement attribu Antoine Barthez de Marmorires. -Front. Armoiries royales au titre. - En vers.Rf. bibl. : CG, I, 388. - Barbier / Cote 8- YTH- 21273pour l'impression 1793 / Cote 8- YTH- 21274 pourl'impression 1796

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  • ACTE I

    SCNE I.Le Prsident du comit de Salut Public, Les

    Membres du Comit ( l'exception deBarrre, Robespierre et Danton), Un Dput

    du Dpartement de L'Aisne.

    LE DPUT.Gnreux citoyens, dont l'adroite prudenceDoit fixer jamais les destins de la France :Cobourg et ses guerriers, s'avanant grands pas,

    Frederick Josias deSaxe-Cobourg-Saalfeld (1737-1815) : nomm chef de l'arme autrichiennepour envahir la France.

    Nous donnent choisir Louis ou le trpas.5 Dj nos ennemis, encourageant les tratres,

    De Cond, sans combat, se sont rendus les matres.Envoy dans ces lieux, par le dpartement,Pour apprendre aux Franais ce triste vnement :Je cherche prs de vous des conseils ncessaires,

    10 Vous, du salut public secrets dpositaires.Paratrai-je au Snat ? Peindrai-je des malheursQui pourraient branler nos zls dfenseurs ?Instruisez-moi : parlez.

    UN MEMBRE DU COMIT.Dans ce cruel ravage,

    Du perfide Custine apercevez l'ouvrage.Custine, Adam Philippe de(1740-1793) : dput de la noblessede Metz puis gnral rvolutionnaire.Suite ses dfaites, il est rvoqu,arrt, et guillotin le 28 aot 1793.

    15 L'infme commandait d'invincibles soldats,Vautours ns pour le sang, et cherchant les combats :Il devait attaquer et vaincre avec ses braves :L'homme libre, en tout temps, fit trembler les esclaves.L'ami de Dumouriez, citoyens, nous trahit :

    Du Mouriez, Charles Franois duPerriez (1740-1823) : militaire,ministre de Louis XVI, et gnralrvolutionnaire. Ses checs militaireslui firent quitter le France.

    20 L'impunit d'un chef au crime enhardit :Qu'il prisse, en frappant sauvons la rpublique.Ordonnons.

    LE PRSIDENT.Arrtez : votre zle civique,

    Dans sa bouillante ardeur, se livrant l'clat,Ne pourrait qu'avancer la perte de l'tat.

    25 Custine est loign : sa dangereuse absenceExige, en ce moment, le plus profond silence.

    Au Dput.

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  • N'allez point au Snat : par notre comitIl apprendra bientt l'exacte vrit.

    LE DPUT.J'obis, citoyen, vos ordres suprmes.

    SCNE II.Le Prsident, Les membres du comit.

    UN MEMBRE au Prsident.30 Vous paraissez tranquille, et nos maux sont extrmes ?

    LE PRSIDENT.Le malheur est un bien, quand l'homme l'a prvu.Il le fallait... tout Robespierre a pourvu...coutez : mais surtout, que votre me timideSe garde d'arrter notre marche homicide.

    35 Commettons des forfaits, ou nous sommes perdus.Capet est immol... mais ses nobles vertus

    Capet : nom de famille donn lafamille des rois de France sous larvolution, descendants d'HuguesCapet (940-996). Louis XVI a tdcapit le 21 janvier 1793.

    Survivent sa cendre : et sans doute la FranceDe cet assassinat voudra tirer vengeance.Dj de la rvolte on a vu l'tendard,

    40 L'infme drapeau blanc flotter de toute part.Le drapeau blanc est celui desroyalistes.

    Gaston, la Vende, inspirant son courage,Y forme des soldats : son sduisant langageOppose l'hrosme leur timidit :Ils marchent sur ses pas avec docilit.

    45 Plus d'une fois son bras, matrisant la victoire,A de nos bataillons ananti la gloire.S'il n'est pas arrt, vous verrez dans Paris,Reparatre bientt et le trne et les lys...Laissons, laissons Cobourg attaquer nos murailles :

    50 Qu'il force des cits : qu'il gagne des batailles :Notre dernier soldat est. l'gal de Villars,Il saura triompher dans le camp de Csar.Frdric, immobile aux portes de Mayence,Ne balancera point les destins de la France.

    55 Le Sarde est abattu. L'Espagnol indolent,Pour faire des progrs, dans sa marche est trop lent.La Suisse, nos genoux humblement prosterne,A demand la paix... L'Europe consterneAvec reconnaissance acceptera nos lois,

    60 Quand nous aurons dtruit les esclaves des rois.La libert l'exige : immolons des victimes...Elle cesse au moment o nous cessons les crimes.

    UN MEMBRE.Mais enfin si Custine a trahi le Snat :Si, comme Dumouriez, il a livr l'tat :

    65 S'il pouvait de Cobourg culbuter les phalanges :Marcher jusqu' Mastricht...

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  • LE PRSIDENT.Vos soupons sont tranges.

    Custine en vrai guerrier partout a combattu.

    UN MEMBRE.Oui, mais partout aussi Custine fut battu.

    UN AUTRE MEMBRE.Nous devons publier, et le peuple doit croire,

    70 Que sa fuite Mayence tait une victoire.Mayence : ville d'Allemagne est prisepar Custine le 21 octobre 1792.

    LE PRSIDENT.H quoi ?... La libert du sang d'un seul mortelVerrait-elle arroser son chancelant autel ?Dans ce pressant danger doit-elle tre muette,Et ne pas s'opposer l'espoir d'Antoinette ?...

    75 Elle dit son fils, qu'un jour il sera roi,Qu'il doit venger son pre, et rgner par la loi.S'ils vivent... je frmis... le plus dur esclavageDe nos rpublicains deviendra le partage :touffons jamais la race de Capet.

    UN MEMBRE.80 tendons les bienfaits de ce noble projet.

    Frappons, exterminons cette fire noblesse,Dont l'me s'agrandit au sein de la dtresse,Qui, n'ayant d'autre bien aujourd'hui que son sang,Pour le jeune Louis l'expose et le rpand.

    85 Nos dcrets ont proscrit les prtres fanatiques,Ceux que Rome soutient et dit apostoliques :Le peuple nous rsiste, en voyant leurs vertus.Ne souffrons dans l'tat que des coeurs corrompus,Jusque dans les rochers ordonnons une enqute :

    90 Et puisse le dernier enfin perdre la tte ?...Que, la torche la main, nos gendarmes...Danton a-t-il trouv les plans de quelque trahison ? Il vient.

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  • SCNE III.Les mmes, Danton.

    DANTON.Ah ? Citoyens, contre nous tout conspire...Oui, tout : mme Wimphen mconnat notre empire.

    95 Ce tratre refusant d'obir la loi,Veut marcher sur Paris, venger Brissot.

    Brissot, Jacques Pierre (1754-1793) :homme politique, chef des Girondinsguillotin le 31 octobre 1793. UN MEMBRE.

    Eh quoi ? Il n'est pas arrt ?

    DANTON.Non. Notre commissaire

    Voulait excuter cet ordre ncessaire. Les plus fort, dit Wimphen, obit quand il veut :

    100 Le soldat est instruit, et sait tout ce qu'il peut. Dj le Calvados, se disant rpublique,tablit pour lui seul une force publique.Nos dputs, proscrits aux sois dpartements,Inspirent la fureur de leurs ressentiments.

    105 Le parti Girondin se lve et nous menace :Il faut, ou l'craser, ou cder notre place.Le temps presse. Htons-nous.

    UN MEMBRE.Quelle prcaution,

    Dans ce pressant danger, prend la convention ?

    DANTON.Sur notre comit le Snat se repose,

    110 Et dcrte en tremblant les moyens qu'il propose.Mais le peuple se lasse : et peut-tre aujourd'huiSerait-il dangereux de s'appuyer sur lui.

    UN MEMBRE.De nouveaux attentats deviennent ncessaires.Rpandant dans Paris des craintes salutaires,

    115 Annonant sourdement la disette du grain,Faisons que l'au l'autre ou s'arrache le pain.Dans cette extrmit, le riche inexorable,Refusant son argent, deviendra condamnable :S'il consent donner, matre de son trsor,

    120 Nous pourrons esprer : rien ne rsiste l'or.

    LE PRSIDENT.Croyez-vous que Wimphen, autrefois notre ami,

    Wimpffen, Georges Flix de[1744-1814] : Gnral franais etdput Girondin. En 1792, rsistavictorieusement un mois au sigeprussien de Thionville dont il tait lecommandant de la place.

    Deviendra vertueux, tant notre ennemi ?L'honneur est le flambeau des fiers aristocrates :Mais l'intrt prside aux vertus dmocrates...

    125 Robespierre s'avance : Ah ? Son regard affreux

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  • Annonce, citoyens, quelque rcit fcheux :Voyez comme il est sombre.

    SCNE IV.Les Mmes, Robespierre.

    ROBESPIERRE. Frdric Mayence

    Vient de rendre ses cls, malgr notre dfense.

    UN MEMBRE.Seize mille soldats ne l'ont pas dfendu ?

    ROBESPIERRE.130 Sans brche, sans assaut, les tratres l'ont rendu.

    Valenciennes bientt imite cet exemple.

    UN MEMBRE.Trois villes dans un mois ?... Et Custine contemple,Sans frapper aucun coup, nos ennemis vainqueurs ?

    ROBESPIERRE.De Gaston, de Wimphen les conseils sducteurs

    135 Renversent dans Lyon la libert naissante :Cette ville a parl : sa voix est menaante.Nous voyons chapper Marseille et Toulon,Et nos braves soldats sont chasss d'Avignon.Que vous dirai-je enfin ? Nos malheurs sont extrmes.

    UN MEMBRE.140 Insenss ? Nous voulions briser les diadmes,

    Assassiner les rois, et les rois couronnsVengeront l'Univers ?

    ROBESPIERRE.Nous sommes menacs ?...

    Que la torche funbre, pouvantant la France,L'assure notre empire.

    UN MEMBRE.Une vaine esprance

    145 Nous flatte trop longtemps.

    ROBESPIERRE.H bien ? S'il faut mourir,

    Dans l'abme avec nous, sachons tout engloutir.Barrre, clairez-nous.

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  • SCNE V.Les Mmes.

    BARRRE.Sur nos ttes, l'orage...

    Autour de nous, la mort... dans nos coeurs, le courage.Excrable forfait ?... L'infortun Marat

    Marat, Jean-Paul (1743,1793) :mdecin, journaliste et hommepolitique, dput montagnard,assassin le 13 juillet 1793 parCharlotte Corday.

    150 Succombe sous les coups d'un lche assassinat.

    UN MEMBRE.Ce meurtre est un complot des tratres royalistes.

    BARRRE.Non. Ils sont vertueux ... Brissot, les Girondistes,Disciples trop instruits par le club Jacobin,Ont form dans le sexe un perfide assassin.

    155 Marat finit ses jours ?... Ah ? Tremblons pour les ntres :Du crime, autant que lui, nous fmes les aptres.

    LE PRSIDENT.Il est temps, citoyens, de joindre nos travaux,Pour calmer les Franais, quelques desseins nouveaux :Dlibrons.

    BARRRE.Pesez les diffrents dcrets

    160 Que j'tablis pour base mes vastes projets :Ou plutt, citoyens, l'infortune publiquePrsente un vaste champ notre politique,Le Snat abaiss, nous devenons plus grands.

    ROBESPIERRE.De cet espoir flatteur quels seraient vos garants ?

    BARRRE.165 Du Snat stupfait l'aveugle dfrence

    Qui reoit nos dcrets avec obissance.Que notre marche, grande en son obscurit,L'assujettisse au plan de notre comit.Unissons nos efforts.

    UN MEMBRE.Expliquez-vous, Barrre :

    170 Dans tout votre discours je vois un grand mystre.

    BARRRE.coutez : (le secret, pour vous, est un devoir.)Sur cette horde infme usurpons le pouvoir.Partageant, entre nous, la suprme puissance,Nous prirons ensemble, ou sauverons la France.

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  • 175 Avez-vous oubli que le triumviratMit Rome dans les fers, ainsi que le Snat ?Marius et Sylla furent ce que nous sommes :N'ont-ils pas rpandu le plus pur sang des hommes ?Devenus tout-puissants par la proscription,

    180 Ils firent respecter leur domination :Et flattant avec art l'orgueil de l'indigence,Ils surent s'enrichir des biens de l'opulence.

    ROBESPIERRE.Depuis deux ans, mon coeur mditait en secretEt n'osait exposer cet important projet.

    185 Mais quels sont vos moyens ? Citoyen, prenez gardeQue le peuple inquiet en tous lieux nous regarde.Son oeil est attentif : et tous nos mouvementsDeviennent le sujet de ses raisonnements.

    BARRRE.Du Franais avili, qu'avez-vous donc craindre ?

    190 Rduit se cacher, osera-t-il se plaindre ?

    UN MEMBRE.Il peut changer.

    BARRRE.Il fut, ds le commencement,

    De notre cruaut le servile instrument.Des mes, de carnage et de sang altres,Par des remords tardifs ne sont point dchires.

    195 Danton et Robespierre, allez aux Jacobins :Parlez, encouragez, assurez nos desseins :Demandez, pour Marat, une prompte vengeance.D'un deuil universel couvrez toute la France.Que la Vende en feu, devenant un dsert,

    200 Soit enfin le tombeau de quiconque la sert.Que Custine, leurs yeux, paroisse comme un tratreQui se joint Cobourg, pour nous donner un matre,Qui, sans aucun talent, conduisant les soldats,Les a fait gorger au milieu des combats.

    205 Soutenez que Cond, Valenciennes, Mayence,Par ses perfides soins, ont t sans dfense,Qu'ami de Dumouriez, il a trahi l'tat :Qu'il doit, pour le sauver, prir avec clat.

    UN MEMBRE.Peut-tre le soldat exige sa prsence ?

    BARRRE.210 Le soldat effrn gardera le silence.

    Nul devoir du soldat envers le gnral,Quand il ne voit en lui, qu'un homme son gal...Le reste est mon affaire : et Marie-Antoinette,Prira sous l'effort de ma rage discrte.

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  • LE PRSIDENT.215 Puissiez-vous, son fils portant les mmes coups,

    Joindre l'un son pre, et l'autre son poux ?

    ROBESPIERRE.Allons aux Jacobins prconiser Barrre.

    DANTON.Son plan russira.

    BARRRE.Si vous savez vous taire.

    SCNE VI.Les Mmes l'exception de Robespierre et

    Danton, Un Ministre.

    BARRRE.Le ministre pensif prcipite ses pas.

    220 Que vient-il nous apprendre ?

    LE MINISTRE.Ah ? Je ne pensais pas,

    Que le peuple, Paris affectant l'arrogance,Et pour le bien public autant d'indiffrence.

    LE PRSIDENT.Pourquoi nous alarmer par de vaines terreurs ?

    LE MINISTRE.Prvenez, ou bientt vous verserez des pleurs :

    225 Des hommes inconnus, Louis, sa mre,Proposent de leurs bras le secours salutaire.Le riche citoyen semble vouloir un roi :On entend des clameurs : Paris, saisi d'effroi,Veut peut-tre en ce jour du fond de sa retraite,

    230 Pour nous tyranniser, retirer Antoinette.

    BARRRE.Et sans doute placer sur le trne un tyran,Objet d'horreur pour moi, quoiqu'il soit un enfant ?

    LE MINISTRE.Des groupes trop nombreux environnent le Temple.Le peuple stupfait est qui les contemple.

    235 Il coute, il admire un perfide orateurQui glisse le poison jusqu'au fond de sou coeur.J'ai vu couler des pleurs j'en conois des alarmes.

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  • BARRRE.Laissez, laissez couler ces impuissantes larmes.D'un enfant courrouc l'nergique soupir

    240 Exprime sans danger son strile dsir.Rassurez-vous : les pleurs annoncent la faiblesse.Le peuple gmissant dplore sa dtresse :Mais il chrit toujours la douce libert.

    LE MINISTRE.Je le crois : cependant je crains la majest

    245 D'un discours sducteur. Si le destin conspire,Bientt la France entire chappe notre empire.Je me suis approch... Hlas ?... Qu'ai je entendu ?Je tremble... Je frmis... Le Snat est perdu...Il disait : L'heure sonne, et le moment s'avance,

    250 O, dfendant mon roi, je dfends l'innocence.J'irai dans ces climats que le cri de l'honneurPeut encore mouvoir. Avec combien d'ardeur,Ces hommes, ces hros que produit la Bretagne,Entrans par Gaston, et quittant la campagne,

    255 Forceront les cits connatre leur roi, rtablir de Dieu la vritable foi ?

    LE PRSIDENT.Mais que disait le peuple ?

    LE MINISTRE.Il tait immobile.

    BARRRE.Ils n'claireront pas cette race imbcile.Tout est prvu. Sachez que ces fiers orateurs

    260 Sont du club jacobin les plus grands zlateurs.Ils offrent un appt aux bons aristocrates,Qui viendront se livrer :... Nos russ dmocrates :Se baignant dans leur sang, par un dernier effort,Pourront de leur empire terniser le sort.

    265 De leurs discours trompeurs souffrez donc la licence.Tout va bien, croyez-moi : tout, jusqu' la dmenceDu peuple dprav, seconde nos projets :Je vois dans mes gaux maintenant des sujets.

    LE MINISTRE.Ah ? Puisse le succs combler votre esprance ?

    BARRRE.270 Citoyen, supposons, que moiti de la France,

    Succombant sous nos coups, aux sicles venir,Offre de nos forfaits le brillant souvenir :Que le cultivateur, en remuant la terre,Arrache de son sein les restes de son pre :

    275 Que la veuve indigente appelle son poux,Victime qu'immola notre juste courroux :Que tous les monuments soient rduits en poussire :

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  • Que nous fassions enfin, un vaste cimetire...Mon me s'agrandit... ce spectacle enchanteur

    280 Imprime ses attraits jusqu'au fond de mon coeur.Plus ces dbris sont grands, plus grande est notre gloireC'est de la libert la sublime victoire.

    LE PRSIDENT.Des rivires de sang n'assurent pas vos lois,Si vous laissez survivre un rejeton des rois.

    285 Faites mourir le fils, exterminez la mre,Qui porta dans son sein un tyran pour la terre.

    UN MEMBRE.Le succs des combats fix par le hasard, notre voeu commun apporte du retard :Car, si la libert devient une chimre,

    290 Je ne veux pas pour elle expirer de misre.Que le glaive sur eux demeure suspendu :Attendons pour frapper que nous ayons vaincuSans mystre, aujourd'hui, devant vous je m'explique :Par le sang, par le feu, sauvons la rpublique :

    295 Mais, si tous nos efforts ne runissent pas,Songeons prserver nos ttes du trpas.Antoinette, longtemps de tourments fatigue,Sera facilement par nos cris subjugue.Publiant les premiers notre soumission,

    300 Elle ouvrira son coeur la compassion.

    LE MINISTRE.En effet cette femme a l'me gnreuse :Mais est-elle sans crime, tant trop vertueuse ?...Pourquoi conserve-t-elle une religion,Proscrite par les lois de la Convention ?

    305 Pourquoi penser toujours qu'elle ft souveraine,Et ne pas accepter le rang de citoyenne ?

    LE PRSIDENT.H quoi ? Vous balancez ? Quiconque a des aeuxPour des hommes gaux est toujours dangereux.La vertu n'est qu'un nom : la naissance est un crime.

    310 Immolez Antoinette, ou Louis nous opprime.

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  • SCNE VII.Les mmes, Un Jacobin.

    BARRRE, au Jacobin.Quelle est la volont du club des Jacobins ?Pouvons-nous esprer.

    LE JACOBIN.Les plus heureux destins.

    Robespierre et Danton, oprent des merveilles.Des hurlements affreux ont frapp mes oreilles.

    315 En tigres altrs, ils demandent du sang :Cette brlante soif passe de rang en rang.Tout homme qu'on suspecte est dclar coupable.Voil du tribunal la rgle invariable.On vent que d'Antoinette on spare

    320 Louis, Et qu' la guillotine on la trane aujourd'hui.

    BARRRE.Ainsi dans tous les temps, par des discours atroces,Les peuples ont conu des sentiments froces.Profitons du moment : rendons-nous au Snat :Que son dcret ordonne un nouvel attentat.

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  • ACTE IILe Thtre reprsente le salon de l'appartement que la Famille Royale occupait au

    Temple.

    SCNE I.Le Roi, La Reine, Madame Royale.

    LA REINE.325 Approchez mes enfants : voyez dans votre mre

    Les restes languissants d'une affreuse misre.Sur un front sillonn, mes cuisantes douleursDu sort le plus funeste impriment les horreurs.D'une triste existence puisant l'amertume,

    330 Je nourris dans mon sein un feu qui me consume.

    MADAME ROYALE.Ah ? Maman ? Ah vivez ? Vous aurez notre amour

    LA REINE.Lui seul, mes bien-aims, dans ce triste sjourPar vos embrassements, peut touffer mes larmes :Mais il ajoute encor mes justes alarmes...

    335 Le plus parfait des rois, par la main d'un bourreau,Au nom de ses sujets descendit au tombeau.Votre pre n'est plus... je prirai de mme,Puisque j'ai partag l'clat du diadme...De ce peuple effrn la constante fureur,

    340 Par mille cruauts, prolonge ma douleur :Mais, dans mon coeur bris, la nature expiranteMe montre de la mort l'image consolante.Enfants trop malheureux ?... Quel sera votre sort ?...Mon fils, d'un oeil serein envisageant la mort,

    345 Je puis, par mes conseils, clairer ton enfance.Soumets-toi, sans murmure, cette providence,Dont les sages dcrets sont cachs aux mortels.Le Snat du vrai Dieu renversa les autels :Crois-en lui mon cher fils, observe sa loi sainte :

    350 Supporte tes malheurs sans faiblesse et sans plainte.Si le sceptre en tes mains doit retourner un jour,Faits cueillir aux Franais les fruits de ton amour :Qu'ils soient heureux. D'un roi la sublime vengeanceNe punit les forfaits que par la bienfaisance.

    355 Sans faiblesse, des lois exact observateur,

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  • Bannit de tes conseils le vil adulateur.Le sang des bons Franais a coul pour ton pre :Il coule pour son fils, il coule pour ta mre :Combien, dans les combats, par un dernier effort,

    360 Voulant nous dlivrer, ont rencontr la mort ?Ah ? Mon fils ?... souviens-toi, dans les jours de ta gloire,De consacrer leurs noms au temple de mmoire.De ton pre immol voil le testament :Apprends sa volont, mdite-le souvent...

    365 coeur de mon poux ? Coeur grand et magnanime ?...Il pardonne son peuple ?... Immortelle victime,Puiss-je, comme toi, jusqu'au dernier moment,Conserver la vertu dans mon coeur innocent ?...Ma fille, dans ton me imprime la sagesse :

    370 D'innombrables dangers menacent ta jeunesse.Descendante des rois, que cette dignitTe prserve jamais de toute galit.Ma fille, tu naquis auprs du diadme : l'avilissement prfre la mort mme.

    Le Roi et madame Royale baisent les mains de leur mre.

    LE ROI.375 ma tendre maman ?

    LA REINE.Vous rpandrez des pleurs ?

    Ah ? Votre affliction ajoute mes douleurs...Ma soeur est avec vous : qu'elle soit votre mre...lisabeth ? toi, le soutien de ton frre ?Toi qui, dans ta douleur, faisant un saint effort,

    380 Comme un bienfait du ciel, lui prsentas la mort ?Viens : ah ? Viens dans mes bras, Antoinette t'appelle :Ah ? Viens la consoler, dans sa peine cruelle.

    MADAME ROYALE.Mon aimable maman, devons-nous l'avertir ?

    LA REINE.Oui, mes enfants, allez.

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  • SCNE II.

    LA REINE seule.Trop funeste avenir ?

    385 Quel destin vous poursuit ?... innocentes victimes ?...Je vous vois malheureux, et vous tes sans crimes...Que leurs coeurs, mon Dieu, dociles ta foi,Marchent dans les sentiers de ta divine loi ?...Un Roi dans les cachots ?... un Roi dans son enfance,

    390 Objet infortun des fureurs de la France ?...Mais celui qui craint Dieu n'est-il pas l'ennemiDe ces hommes pervers que l'enfer a vomi ?...Oui : j'ai vu dans leurs yeux tinceler la rage :Leurs bras ensanglants poursuivre le carnage :

    395 Mes gardes gorgs, expirants sous mes yeux,Et couvrant de leurs corps ma fuite de ces lieux :En triomphe Paris j'ai vu porter leurs ttes :Le peuple avec fureur clbrer ces conqutes :Et l'infme Bailli, qui disait son Roi :

    400 Tu n'es que mon gal : le peuple est plus que toi...Mille fois de la mort envisageant l'image,Je ne puis la trouver dans un long esclavage...Monstres, couverts de sang de mon auguste poux,Tremblez... d'un Dieu vengeur le trop juste courroux,

    405 Lass de vos forfaits, aussi prompt que la foudreRduira vos maisons et vos cits en poudre...Qu'ai-je dit ? Ah ? Pourquoi ma profonde douleurExprime-t-elle un voeu dmenti par mon coeur ?Dieu de misricorde, oubliant ta justice,

    410 Sur le peuple Franais, jette un regard propice :Qu'avec sincrit, revenant ta loi,Il confesse son crime, et connaisse son Roi...Le pass, le prsent, l'avenir, tout m'agite.

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  • SCNE III.La Reine, Madame lisabeth.

    LA REINE.Ma chre lisabeth ?... Cette race est maudite...

    415 Dans le sang innocent elle a tremp sa main.Son arrt est crit dans celui de Can...L'ternel l'a proscrit... errante sur la terre,On la verra traner l'opprobre et la misre.

    MADAME LISABETH.Dans ce discours brlant, je crois apercevoir,

    420 D'un coeur dcourag le fatal dsespoir.Soyez grande en tout tems, puisque vous tes Reine :Ainsi que le plaisir, sachez prendre la peine.Dieu nous frappe, ma soeur : son amour paternel,Par la croix, nous conduit au bonheur ternel.

    425 Adorons ses dcrets : que des plaintes strilesNe rendent pas pour nous ses bienfaits inutiles.

    LA REINE.Du tableau dchirant d'un poux gorg,Un coeur comme le mien n'est jamais soulag.Au fond de son tombeau que ne puis-je descendre ?

    430 Que ne puis-je mler ma cendre avec sa cendre ?Cher poux, mon roi ? Le calomniateurTe fora de sonder les replis de mon coeur :Et connaissant, pour toi, sa vritable flamme,Tu la rcompensas par le don de ton me...

    435 Il m'aimait sans partage... bonheur ? quel transport,Quand je pourrai fixer l'appareil de ma mort ?Qu'elle tarde longtemps ?

    MADAME LISABETH.Ma soeur, vous tes mre :

    Songez que vos enfants sont jeunes et sans pre.Ah ? Puisse l'ternel, pour eux, vous conserver ?

    LA REINE.440 Contre un Snat sans foi comment les prserver ?

    S'il connaissait d'un Dieu la majest suprme,Aurait-il, orgueilleux, bris le diadme,Massacr les pontifs, renvers les autels,Pour offrir son encens d'infmes mortels ?

    445 Dans Voltaire et Marat il adore le vice :Sa force fait la loi : sa rage la justice.N'esprons point, ma soeur... Le club anthropophageFinira par la mort mon horrible esclavage.

    MADAME LISABETH.Le crime est le repos de l'homme criminel,

    450 Qui dsire touffer un remord trop cruel.

    - 19 -

  • Le Snat rgicide, excit par ses crimes,Peut donc chercher encor de nouvelles victimes...Qu'il dirige, sur moi, ces froces dsirs,Et qu'un nouveau supplice ajoute ses plaisirs

    455 Je veux ces bourreaux aller offrir ma tte :Qu'il sache qu' mourir lisabeth est prte...Ma mort est un bonheur, si par de longs tourments,Mon sang peut assurer la mre ses enfants.

    LA REINE.Non, non. Qu'lisabeth survive et soit leur mre :

    460 Tel est la volont de ton auguste frre.Les fers ont prouv, mais n'ont pas abattu,Ton courage, ou plutt ta cleste vertu.Tu peux leur inspirer des sentiments sublimes,Qui te font, avec calme, envisager les crimes :

    465 Tu peux, en apprenant mon fils qu'il est roi,L'instruire gouverner, protger la foi.Par tes douces leons formant son caractre,Il saura supporter l'opprobre et la misre.Je remets tes soins cet important devoir :

    470 Et moi, de mon esprit bannissant tout espoir,Je vais d'un Dieu vengeur implorer la clmence,De mon coeur agit, rparer l'innocence.Bientt, mon poux m'unissant pour jamais.Dans le sein du Trs-haut je trouverai la paix.

    SCNE IV.La Reine, Madame lisabeth, Le Maire de

    Paris, Ses Gardes.

    LA REINE.475 Cet homme, lisabeth, n'est-il pas un ministre

    Qui vient nous annoncer quelque dcret sinistre ?

    MADAME LISABETH.Du courage, ma soeur.

    LE MAIRE, le bonnet rouge sur la tte, prend le brasde la reine et la regarde fixement.

    Femme... Qui tes-vous ?

    LA REINE.Votre Reine : Louis tait mon digne poux.

    LE MAIRE.Ainsi toujours l'orgueil domine dans votre me ?

    480 Faut-il, comme autrefois, vous appeler madame ?Dtrompez-vous. Le droit de notre libertEst de rabaisser tout jusqu' l'galit.Les rois ont refus d'tre ce que nous sommes :Nous les ferons descendre au dernier rang des hommes.

    - 20 -

  • LA REINE.485 Rduite par la force au rang le plus abject,

    Antoinette d'Autriche exige le respect.Fixez-moi bien encor : jugez si ma prsenceNe peut de vos discours arrter l'insolence.

    LE MAIRE.Malheureuse ? Insultant mon autorit,

    490 Tu contraints les rigueurs de ma svrit.Mes droits sont tout-puissants : peux-tu les mconnatre ?Regarde cette charpe : apprends me connatre.Un maire de Paris qui s'approche de toi ?Le premier citoyen ?... le dernier est un Roi.

    LA REINE.495 Apprenant sans regret votre haute fortune,

    Il manque une rime Fortune.Le bonheur est au ciel : notre souffrance augmenteCette gloire ternelle, objet de notre attente.

    ROBESPIERRE, au Maire de Paris.C'en est trop, citoyen, faites votre devoir.Enlevez cet enfant : puisse le dsespoir

    500 Sur ces coeurs orgueilleux exercer ses ravages ?

    LE MAIRE, sa garde.Avancez, citoyens... punissez les outrages,Que cette femme a fait vos reprsentants.

    LA REINE.Frappez : voil mon sein...

    ROBESPIERRE.Non, non, dans les tourments,

    Pour le salut du peuple, il est bon qu'elle expire.

    LA REINE.505 Qu'ils seront doux pour moi ?... Oui... mon coeur les dsire.

    Mon existence affreuse est un pesant fardeau :Et je n'aurai d'espoir qu'en voyant mon tombeau.

    - 21 -

  • SCNE V.Les Mmes, Simon.

    La numrotation passe de IV VII, nous reprenons unenumrotation continue. LE MAIRE.

    Capet, obissez : suivez cet homme sage,Qui doit de la raison vous apprendre l'usage :

    510 Le vertueux Simon formera votre coeur.

    LE ROI.Je suis avec maman : son conseil est meilleur :Toujours ses leons elle m'a vu docile.Pour moi ne prenez pas une peine inutile :Retirez-vous : je veux vivre dans la prison,

    515 Souffrir avec maman.

    Il se jette dans les bras de la Reine.

    ROBESPIERRE.Et voil la leon

    Que, chaque jour, lui donne une femme tratresse ?...Il pompe le venin de sa sclratesse.

    SIMON.H ? Pourquoi souffrez-vous ces chauds embrassementsRservs, dans nos lois, deux tendres amants ?

    520 Quelle horreur ? De son fils, une mre amoureuse ?La preuve en est acquise : elle est incestueuse.

    LA REINE. Robespierre.Monstre infme ? Ton front ne rougit pas ?... vous,Qui d'un peuple acharn m'annoncez le courroux ?Dites-lui, que mon coeur mprise toute injure,

    525 Qui ne provoque pas les droits de la nature :Mais, en crimes, changer mes tendres sentiments ?En excrable crime ?... Un enfant de sept ans ?...

    SIMON.Cessez, cessez ce ton plaintif et lamentable :Les pleurs ne sauvent pas une femme coupable :

    La garde le saisit. 530 J'emmne votre fils... le salut de l'tat

    L'exige.

    LE ROI, tendant les bras sa mre.Ah ? Sauvez-moi, maman.

    LA REINE.Quel attentat ?

    Elle court vers lui.

    - 22 -

  • mon cher fils ?

    UN GARDE, lui prsentant la baonnette.Arrte.

    LA REINE, s'arrtant.Souviens-toi de ton pre.

    SCNE VI.La Reine, Madame lisabeth, Robespierre.

    LA REINE.Je succombe mes maux... ce coup me dsespre...Mon coeur ananti ne pousse aucun soupir...

    535 Ma voix s'teint... ma soeur, viens, viens me secourir.

    Robespierre s'approche.Ne portez pas sur moi votre main sanguinaire :Je trouve dans ma soeur le secours ncessaire.

    MADAME LISABETH.Allons prier ensemble un Dieu consolateur :Lui seul est notre espoir dans l'excs du malheur.

    SCNE VII.

    ROBESPIERRE seul.540 La rage est dans mon coeur... par ses vertus sublimes,

    Cette femme m'excite commettre des crimes...Je croyais son me inspirer la terreur :Son regard anim n'exprimait que l'horreur...Elle m'a rejet... comme un homme excrable,

    545 Aux yeux de l'Univers jamais dtestable...Le sang est de Paris devenu l'lment,Un homme massacr fait son amusement...Cette ville, sans moi, contente en sa mollesse,N'aurait jamais cess de chrir sa faiblesse.

    550 Mais, voulant me livrer au crime avec clat,Je devais rechercher tout homme sclrat :Et, par le sang humain, former une alliance,Qui l'assujettirait aux lois de ma prudence...Mes plans ont russi, par de constants efforts...

    555 Fuyez, loignez-vous, fanatiques remords :Dans mes nombreux forfaits, trouvant ma jouissance,De les accrotre encor je garde l'esprance.Oui... de membres briss et de chair en lambeauxNos zls citoyens garniront les tombeaux.

    560 En crime ils changeront les cris de la nature :Et puniront de mort le plus lger murmure...Tout homme doit prir, si, constant dans sa foi,

    - 23 -

  • Il n'est pas, dans ses moeurs, aussi mchant que moi... cette femme allons prparer des supplices

    565 Qui la couvre d'opprobre, et cherchons des complices.Santerre est mon appui : qu'il vienne, et qu'aujourd'huiIl excute encor ce que j'attends de lui.

    - 24 -

  • ACTE IIIL'action continue dans le salon des prisonniers du Temple.

    SCNE I.Le comit de Salut public assembl.

    LE PRSIDENT.Le salut des Franais repose sur nos ttes.C'est nous, citoyens, borner les conqutes.

    570 D'un esclave insolent, qui, devant nos remparts,En bravant nos soldats, plante ses tendards.Valenciennes rclame une assistance,Et Custine n'oppose aucune rsistance.Partout la rpublique prouve des revers :

    575 Le peuple sourdement redemande ses fers :Dans ses reprsentants il aperoit des tratres,Et rougira bientt d'obir ses matres...Antoinette languit : mais ne succombe pas :Son malheur attendrit : les sduisants appas,

    580 Qui brillaient autrefois dans toute sa personne,Reparatraient encor auprs d'une couronne :Jamais, jusqu' ce jour, d'objets plus importantsN'ont t prsents vos nobles talents.Dlibrez.

    BARRRE.Fuyons un travail inutile.

    585 Nous savons qu'aux Franais une crainte servileCommande avec empire : augmentons ses terreurs :Qu'il se jette en nos bras, par l'excs des malheurs.Ce peuple tend la main au tyran qui l'opprime,Et rejette bientt le matre qui l'estime.

    590 Regardons comme suspect au salut de l'tat,Prtre, noble, marchand, financier, magistrat.La fille de Thrse, au sein de l'infortune,Sans faiblesse, sans plainte, accepte le malheur,Et conserve toujours la noblesse en son coeur.

    LE MAIRE.595 Tu rampes sous mes pieds... le peuple vous demande...

    Son voeu dicte la loi... le peuple vous commande.

    un de ses gardes qui sort pour aller chercher le roi.

    - 25 -

  • Et vous, de mes devoirs excuteur discret,Ayez soin d'accomplir cet important dcret.

    LA REINE.Ordonne-t-il ma mort ? Dois-je aller au supplice ?

    LE MAIRE.600 Le peuple bienfaisant commande la justice...

    Le comit, charg du salut de l'tat,A fait, sur votre fils, son rapport au Snat.

    LA REINE.Mon fils ?... Mon fils ?... ciel ? Ma soeur ? Quel coupfuneste ?Mon fils, tu vas mourir ?... jour que je dteste ?...

    605 Jour horrible pour moi ?... Pour la France ?... Ah, Seigneur ?...D'un enfant opprim devient le protecteur.

    LE MAIRE.N'implorez point un dieu qui n'a pas d'existence :Du peuple tout-puissant mritez l'indulgence.

    LA REINE.Mon fils ?... je veux le voir, le serrer dans mes bras ?...

    610 Et goter avant lui les douceurs du trpas.Allons, lisabeth, ma douleur est trop vive.

    LE MAIRE.Citoyenne, attendez : en ces lieux il arrive.Rformez sur son sort vos injustes soupons.Le Snat a proscrit la race des Bourbons :

    615 Mais contre les bourreaux voulez-vous le dfendre ? son loignement vous devez condescendre.

    LA REINE.Je dois perdre mon fis, ou prononcer sa mort ?...Quel abme de maux ?... Quel effroyable sort ?...Quel droit peut touffer la voix de la nature ?

    620 Au fond du coeur, dj j'prouve son murmure :Ses cris se font entendre : il est de mon pouxLe fils, le successeur... Ah ? Mon soin le plus doux,Consacr tous les jours former son enfance,D'un honnte homme en lui me donnait l'esprance.

    625 Non... Je n'approuve pas votre horrible dessein...Qu'on me laisse mon fils, ou qu'on perce mon sein.

    LE MAIRE.touffez des soupirs qu'engendre la faiblesse :Les coeurs effmins ont suivi la noblesse...Plus d'amour maternel : nous vivons sans parents,

    630 La femme est sans poux, la mre sans enfants :C'est de la libert l'important avantage :Ce droit n'existait pas pendant notre esclavage.

    - 26 -

  • LA REINE.Ah ? Quelle horreur ?

    LE MAIRE.H bien ? Conservez cet amour :

    Qui doit exterminer vos amis dans un jour.635 Le refus par le peuple est mis au rang des crimes,

    Qui lui donnent le droit d'gorger des victimes.Il attend le signal... et vous avez appris,Que rpandre le sang, c'est amuser Paris.

    LA REINE.Que ferai-je ? ma soeur ? Quelle menace atroce ?

    640 Le peuple est entran par un Snat froce ?

    MADAME LISABETH.Ma soeur, entre deux maux votre coeur doit choisir :Conserver votre fils est un juste dsir :Ce tendre sentiment la nature l'inspire :Mais le Franais aveugle en son affreux dlire,

    645 Par des assassinats punira votre amour :Et peut de ses forfaits vous accuser un jour...Votre poux, Varenne vitant l'esclavage,Pour conserver un homme arrta son voyage,Rappelez-vous comment, dans cette extrmit :

    650 Il soumit sa vengeance son humanit : Je puis prir, dit-il, sans me rendre coupable :Aux yeux de l'ternel je serais condamnable,Si, voulant adoucir les horreurs de mon sort,D'un seul de mes sujets je commandais la mort...

    655 Il ne balana pas reprendre des chanes,Qui devaient prserver des victimes humaines.Dans cet affreux moment, vous pensiez comme lui.Ce qui fut juste alors, l'est encore aujourd'hui.

    LA REINE.Je consens... mon dieu ?... ce cruel sacrifice,

    660 Que la nature abhorre, se doit la justice.Des hommes malheureux que je dois protger ?Quoi, pour sauver mon fils, je ferais gorger,Non, non. Je le remets cette providence,Qui saura des mchants djouer la prudence...

    665 Ses innocentes mains, en essuyant mes pleurs,Par des soins caressants soulageaient mes douleurs...Je ne dois plus le voir ?...

    - 27 -

  • SCNE II.Le Roi, La Reine, Madame Royale, Le Maire.

    Le roi est amen par des sans-culottes arms.

    LA REINE.Ah ? Mon fils... Je frisonne...

    Aujourd'hui... Pour toujours... Ta mre t'abandonne...D'infmes assassins t'arrachent mon coeur :

    670 Et ne consultent pas ton ge et ma douleur ?

    MADAME LISABETH.Calmez-vous.

    LE ROI.Si je dois, maman, comme mon pre,

    Mourir dans les tourments, ou prir de misre,Je veux, en bon chrtien, expirer comme lui.Ne tremblez point pour moi : le ciel est mon appui.

    LA REINE.675 Ah ? Sans doute, pour toi la mort est moins affreuse,

    Tu dois plus redouter la marche insidieuseDe ces hommes mchants, qui t'loignent de moiPour corrompre ton coeur, et corrompre ta foi.

    LE ROI.Je porte dans mon coeur les avis de mon pre,

    680 Et je suis enrichi des vertus de ma mre.

    Il se jette dans ses bras, et la Reine l'embrasse.

    LA REINE.Mon fils ? Je puis encor te serrer dans mes bras ?...Ces monstres t'instruiront : ne les coute pas.

    UN GARDE DU MAIRE.Souffrirez-vous, longtemps, cette horrible mgreDistiller le venin que son coeur lui suggre ?

    - 28 -

  • SCNE III.Les mmes, Robespierre.

    ROBESPIERRE.685 Le peuple veut du sang. Le vertueux Snat

    Des projets d'Antoinette attend le rsultat.Garde-t-elle Capet ?

    LA REINE. l'instant... Tout--l'heure...

    Qu'on l'emmne : et pour moi que personne ne meure.Je tremble...

    Madame lisabeth.Soutiens-moi... permettez qu'en ces lieux,

    690 mon fils, sans tmoins, je fasse mes adieux.

    ROBESPIERRE.Nous sommes trop instruits de ces ruses perfides,Pour ne pas prvenir vos plans liberticides.Conservant votre orgueil sous le poids de vos fers,Vous prtendez encor gouverner l'Univers :

    695 Et croyant que Capet deviendra roi de France,Vous voulez contre nous prmunir son enfance :Qui cherche le secret, cherche la trahison.Nous saurons prserver cet enfant du poisonQu'en secret, dans son coeur, votre fureur distille :

    700 Et le rendre nos lois, plus constamment docile...Il faut de son esprit bannir cette fiert,Qui ne compatit pas avec la libert :Remplacer promptement par des vertus civiques,D'un culte mensonger les vertus chimriques :

    705 Lui dmontrer enfin qu'il n'est que notre gal :Et le faire rougir d'tre d'un sang royal.

    LA REINE.Quelle ducation pour le chef d'un royaume ?Ah ? Mon fils ?... il est vrai la gloire est un fantme,Qui s'chappe au moment o l'on croit le saisir.

    710 Que celle du Trs-haut devienne ton dsir...Mais, plac sur le bord d'un affreux prcipice,Ah ? Prserve ton coeur de la fange du vice...Prfre la grandeur ton salut ternel...Ton me est ton Dieu... mon amour maternel,

    715 Par des tyrans cruels, est rduit au silence...Je ne puis exprimer...

    ROBESPIERRE.Jusqu'o votre insolence

    Veut-elle, devant nous, tendre ses carts ?Vos matres, d'Antoinette exigent des gards.

    - 29 -

  • LA REINE.Mes matres ?... Mes bourreaux ?...

    MADAME LISABETH.Ils en ont la puissance :

    720 Soyez forte, ma soeur : mais par votre innocence :Les hommes, contre nous aiguisant leurs fureurs,Ne peuvent pas atteindre aux vertus de nos coeurs...Dans d'immenses cachots entassons les victimes :Et pour les immoler supposons-leur des crimes :

    725 Ou plutt paraissant vouloir les mnager,De faim dans les prisons laissons-les expirer.

    UN MEMBRE.J'accepte.

    UN AUTRE MEMBRE.J'applaudis ce projet honnte.

    DANTON.Il est trop doux. Le sang...

    LE PRSIDENT.Dcrt.

    BARRRE.La conqute De Valenciennes vent un exemple frappant.

    730 La mort d'un gnral.

    UN MEMBRE.Mais s'il est innocent ?

    BARRRE.Tout homme est criminel : il suffit qu'on l'accuse :Le peuple malheureux exige qu'ou l'amuse :Custine doit prir.

    UN MEMBRE.J'approuve votre choix.

    UN AUTRE MEMBRE.Il est noble : peut-tre il regrette les rois.

    BARRRE.735 Ah ? Non, il demandait, au moment de sa gloire,

    La tte du tyran pour prix de sa victoire :Mais c'est offrir au peuple un sduisant appas,Qui, remplissant son coeur, cache notre embarras.

    - 30 -

  • LE PRSIDENT.Prononcez-vous sa mort ?

    DANTON.Oui. Sans tre coupable,

    740 Notre intrt commun le trouve condamnable.Il faut avec Custine exterminer Houchard.

    BARRRE.Il n'est pas oubli : son rang viendra plus tard...Pour fixer de l'tat la prompte dlivrance,Nous pouvons requrir tous les hommes de France,

    UN MEMBRE.745 Mais la terre a besoin de ses cultivateurs ?

    BARRRE.Nous prendrons la rcolte avec les laboureurs...Profiter du prsent est la maxime du sage.

    UN MEMBRE.Vous changez en hros des hommes sans courage.

    BARRRE.L'homme est lche aujourd'hui, se croyant immortel :

    750 Mais transformons la mort en sommeil ternel : l'audace bientt cdera sa faiblesse.Au reste, citoyen, votre dlicatesseEst un sanglant outrage notre comit,Qui doit se prserver de toute humanit...

    755 Le Snat endormi reconnat notre empire :Il accepte nos lois : et j'ose vous prdire,Que bientt nous seuls remettant le pouvoir,De s'entre-massacrer, il fera son devoir.En Souverains dj nous poursuivons la guerre :

    760 Et sans prendre conseil nous lanons le tonnerre.Le dpart imprvu de froces agentsA port la terreur dans les dpartements.Tout obit : au sang nous avons joints les flammes.Cependant au Snat j'aperois des infmes :

    765 Ils gnent mes projets : ces hommes clairvoyants,Qui s'opposent nous, seraient-ils innocents ?

    UN MEMBRE.Non, non. Que dans les fers ces sclrats gmissent.

    UN AUTRE MEMBRE.Qu'ils meurent...H ? Pourquoi voulez-vous qu'ils languissent ?De notre humanit n'est-ce pas la loi sainte

    770 De punir le coupable et d'touffer sa plainte ?

    - 31 -

  • BARRRE.Enfin nous poursuivons la veuve de Capet.

    ROBESPIERRE. monstre abominable ? Elle traite en sujetUn homme comme moi ?...dans sa dmarche altire,Je voyais une Reine ?... et je suis Robespierre ?...

    775 Citoyens, aujourd'hui faisons un grand effort :Pour ces nombreux forfaits c'est trop peu de la mort...Son innocence fuit devant nos impostures...Contre elle imaginons de nouvelles tortures.Le plus grand des tourments pour un honnte coeur,

    780 Doit fltrir Antoinette... et c'est le dshonneur...Devant les citoyens qui demandent sa vie,Qu'elle soit en ce jour couverte d'infamie.

    SCNE IV.Les mmes, L'Accusateur Public.

    L'ACCUSATEUR PUBLIC.Citoyens, Antoinette vite le trpas.

    ROBESPIERRE.Prcipitez sa mort.

    L'ACCUSATEUR.On ne l'accuse pas.

    ROBESPIERRE.785 Nous avons prononc qu'elle tait criminelle.

    On ne l'accuse pas ?... elle est une rebelle...Elle a du sang franais fait rpandre des flots...Jusque dans les prisons elle ourdit des complots...Elle est l'infme auteur de la guerre civile...

    790 Elle rend nos lois la Vende indocile... lui trouver un crime employez tous vos soins :Soyez accusateur, nous serons les tmoins.

    L'ACCUSATEUR.Les dnonciateurs ne peuvent en justiceDposer.

    ROBESPIERRE.Citoyen, vous tes son complice.

    795 Accusateur, tmoin et juge de Louis,Le Snat peut encore satisfaire Paris.

    - 32 -

  • L'ACCUSATEUR.Ah ? Comment se rsoudre perdre l'innocence ?

    ROBESPIERRE.Perfide ? Tu trahis : mais ta molle indulgence,Sans sauver Antoinette, expose nos fureurs

    800 Les monstres qui voudraient tre ses dfenseurs.

    L'ACCUSATEUR.J'obis.

    SCNE IV.Les mmes du Comit de Salut Public.

    LE PRSIDENT.Citoyen, le plus profond mystre

    Doit couvrir nos projets : remettez Barrre,Le soin d'excuter : cet homme merveilleuxPossde le grand art de fasciner les yeux.

    BARRRE.805 Mes travaux rpondront la grande esprance...

    LE PRSIDENT.Vous seul de vos projets connaissez l'importance.Agissez : ajoutez nos vastes dsirs.touffez les discours, et mme les soupirs.Par des dcrets sanglants pouvantant la France,

    810 Assurez nos lois sa prompte obissance.

    - 33 -

  • SCNE VI.Barrre, Robespierre, Danton.

    BARRRE.Imbcile automate ? trange aveuglement ?Il se croit un grand homme ?... il est un instrument,Un fragile ressort mon plan ncessaire,Que je saurai bientt adroitement soustraire.

    815 Nous travaillons, amis, pour un triumvirat...Nous sommes trois, le reste est trop peu sclrats.Dans les crimes il faut annoncer du courage :Ne pas se reposer et consommer l'ouvrage...Nous seuls : par les forfaits, de forfaits altrs,

    820 Sommes les triumvirs, tant rgnrs.

    SCNE VII.Les mmes, Simon.

    SIMON.Charg par le Snat d'un enfant indocileQu'instruisit une mre feindre trop habile,Je ne puis, citoyens, qu'avec prcautionEt lentement, changer son ducation.

    825 Il annonce pour elle une folle tendresse :Il pousse des sanglots, il l'appelle sans cesse :En vain par ma douceur j'ai voulu le charmer :Mes discours enchanteurs ne peuvent le calmer...Que dois-je faire encore ? Vos conseils salutaires,

    830 Dans cet vnement, deviennent ncessaires.

    BARRRE.C'est un monstre hideux ? La plus grande rigueurRformera bientt son intraitable humeur.N'envisagez en lui que le plus vil esclave :Que la mre en secret nous maudisse et nous brave...

    835 Bannissez de son coeur cette religionQue le Snat dclare tre une fiction.Ignorant pour toujours ses vertus chimriquesIl voudra s'enrichir de nos vertus civiques.Que sa mre ses yeux soit un objet d'horreur :

    840 Que tout autour de lui respire la terreur.Tourmentez, agitez cet esprit n fragile :Puisse-t-il, par vos soins, devenir imbcile ?

    SIMON.Antoinette gmit, et demande le voir.

    DANTON.D'un perfide entretien qu'elle perde l'espoir.

    845 Craignez qu'on ne drobe votre vigilance,

    - 34 -

  • Des rendez-vous secrets.

    SIMON.Croyez ma prudence.

    Pour l'accuser dj mon plan est prpar :(Car je suis, comme vous, de son sang altr.)Disant qu'avec son fils un crime abominable

    850 La rend l'Univers jamais excrable :Mon rcit appuy sur ma conviction :Assure mes dsirs sa condamnation.

    DANTON.Un enfant de sept ans ?... Le fait n'est pas probable :Dans votre fausset rendez-vous plus croyable.

    SIMON.855 Quand le peuple consent, nos lois en vrit,

    Pour condamner mort, changent l'absurdit :L'auguste tribunal juge avec assurance :Quand d'un bon citoyen il voit la conscience...Pour tre de l'tat le sublime vengeur,

    860 Je puis tmoigner faux, et n'tre pas menteur.

    DANTON.Il est vrai.

    SCNE VIII.Les mmes, Un Garde du Temple.

    LE GARDE.Citoyens, Antoinette s'avance.

    ROBESPIERRE.Retirez-vous, Simon, vitez sa prsence.

    - 35 -

  • SCNE IX.Les mmes, La Reine.

    ROBESPIERRE.Elle n'a pas perdu les tons de la grandeur ?...C'est une Souveraine ?... avec quelle lenteur,

    865 Au bras d'lisabeth s'attachant par mollesse,Elle marche vers nous, et feint de la faiblesse ?

    BARRRE.Avanons... en ce lieu quelque nouveau projetVous amne. Parlez,

    LA REINE.Mon fils.

    BARRRE.Sur cet objet

    Le peuple ne vent pas qu'on puisse vous entendre.

    LA REINE.870 Je demande mon fils.

    BARRRE.Et qui peut vous le rendre ?

    LA REINE.Vous.

    BARRRE.Nous obissons au peuple souverain :

    Il le dfend.

    LA REINE.H bien, que je meure ?

    BARRRE.Demain...

    Cependant voulez-vous, par un moyen facile,Rendre votre dsir le peuple plus docile ?

    875 Vous approcher de lui ? Regagner dans un jour,Avec la libert, son vritable amour ?

    LA REINE.Je l'ai toujours cherch : mes peines inutiles ?Des ennemis secrets, des imposteurs habiles, ses yeux ont noirci les lans de mon coeur,

    880 Qui, dans tous les moments, tendaient son bonheur...Ah ? Sans ce jour encore, o la mort sur mes lvres

    - 36 -

  • Doit imprimer dj ses nuances funbres :O mon corps, affaiss sous le poids de mes maux,Pour tre ananti, n'attend plus les bourreaux :...

    885 Je dsire... que Dieu, dployant sa puissance,Par un retour heureux, rtablisse la France.

    BARRRE.Nous avons rejet ce grand tre au nant.Dieu n'est rien, ne peut rien : le peuple est tout-puissant,Voulez-vous le gagner ? crivez, citoyenne,

    890 Cobourg de quitter les murs de Valenciennes.

    LA REINE.Cobourg est un guerrier...

    BARRRE.Le flau de l'tat.

    Qui vient, comme un torrent, gorger le Snat.

    LA REINE.Le Franais connatra la bont de son me.

    BARRRE.Ainsi vous dsirez que l fer et la flamme

    895 Fassent de cet empire un horrible dsert ?

    LA REINE.Cobourg est trop humain : et le Prince qu'il sertNe cherche que la paix en poursuivant la guerre.Je puis la proposer.

    BARRRE.Oui, quand toute la terre,

    Tremblante devant nous, et demandant nos lois,900 Pour avoir son pardon, massacrera les Rois.

    Robespierre et Danton. Retirons-nous : voyez combien elle est perfide ?Elle mdite encor un plan liberticide.Le temps presse : courons arrter ses projets :Qu'elle meurt : ou bientt nous sommes ses sujets.

    - 37 -

  • SCNE X.La Reine, Madame lisabeth.

    LA REINE.905 quel prix, ma soeur, ils ont voulu me vendre

    Le retour de mon fils ?... Ah ? L'amour le plus tendre, mon coeur accabl fait sentir son pouvoir :Mais doit-il balancer l'honneur et le devoir ?Arrter de Cobourg la marche tutlaire,

    910 Quand il porte l'empire un secours ncessaire ?...Au nom de mon poux, Frdric, l'an pass,vita l'ennemi qu'il aurait terrass,Le Snat promettait sa prompte dlivrance :On le vit au contraire armer toute la France,

    915 Conduire aux Pays-Bas un essaim de brigands,Menacer tous les Rois, perscuter les grands,Proscrire les Franais, dpouiller les glises,Cimenter par le sang ses vastes entreprises...Les migrs livrs au fer des assassins,

    920 Ces braves dfenseurs des droits des Souverains,Ces proclamations le signal du carnage,De l'inquisition, de l'opprobre du sage,La mort de mon poux, ces crimes, dont l'horreurA constern la terre, exigent un vengeur,

    925 Ce couple, aprs avoir bris le diadme,S'il n'est pas arrt, va s'gorger lui-mme.Je pardonne aux Franais, et je chris le brasQui vient les dlivrer... tu ne m'approuves pas,Ma soeur ?

    MADAME LISABETH.Hlas ?... Mes pleurs... ma chre Antoinette ?...

    930 Je frmis... Oui... J'entends la fatale trompette,Celle qui de vos bras arracha votre poux.

    LA REINE.Console-toi : pour moi ce moment est bien doux.

    MADAME LISABETH.Ils entrent ?... mon dieu ? Protge l'innocence.

    LA REINE.Mon courage renat, ma soeur, en leur prsence.

    - 38 -

  • SCNE XI.La Reine, Madame lisabeth, Le Maire de

    Paris, Gardes.

    LA REINE.935 Mon supplice est-il prt ? Quand trouverai-je un port

    Contre les maux affreux qui prcdent ma mort ?

    LE MAIRE.Le peuple, en sa bont, suspendant sa justice,N'ordonne pas encore qu'on vous trane au supplice :Mais le salut public, menac constamment,

    940 L'inquite, l'agite : il ne peut prudemmentLaisser une mgre avec une furie :Il veut qu'on vous transporte la conciergerie.Prparez-vous.

    LA REINE.Pourquoi ce discours outrageant ?

    L'ordre est assez cruel : on peut, en partageant945 Les pleurs de l'infortune, adoucir sa misre.

    LE MAIRE.J'ai reu contre vous l'ordre le plus svre.Il faut qu' l'instant mme, obissant aux lois,Vous rejetiez enfin tout souvenir des Rois.Quittez ces ornements : cette immense toilette

    950 De l'Etat languissant augmente la disette.Remettez en mes mains votre or et votre argent.

    LA REINE.Je n'en ai pas.

    LE MAIRE.Les clefs de votre appartement.

    LA REINE.Il est ouvert.

    LE MAIRE.Vos doigts ne sont pas sans richesse

    Rendez vos diamants : ces signes de noblesse.

    LA REINE.955 Pour ces frivolits je n'ai que du mpris :

    leur possession je n'attache aucun prix :Les voil.

    - 39 -

  • LE MAIRE.Je croyais qu'une ci-devant Reine,

    devenir modeste, aurait eu plus de peine.Vous gardez votre anneau ?

    LA REINE.Ah ? ne m'en privez pas :

    960 Que je puisse avec moi le porter au trpas ?

    LE MAIRE.Pourquoi ?

    LA REINE.De mon amour il est le dernier gage

    Le seul bien qu' mon fils je laisse en hritage.Il retrace mon coeur d'un poux malheureuxL'affligeant souvenir

    LE MAIRE.S'il vous est douloureux

    965 De remettre l'tat un anneau qu'il demande,Il me faut obir au peuple qui commande :L'arracher avec force.

    LA REINE.H quoi ? vous m'annoncez

    Des actes violents ?

    LE MAIRE.H quoi ? vous rsistez ?

    LA REINE.Non... Je ne voudrais pas, par un nouveau scandale,

    970 Ajouter aux fureurs d'un Snat cannibale

    Elle baise l'anneau et le remet. Cher poux ?... mon fils ?... Tout est fini, ma soeur... part='i'Je n'ai plus rien an monde.

    MADAME LISABETH.Il vous reste l'honneur.

    LA REINE.Ma fille ?... quels dangers ? ... lisabeth, j'espreQu' compter de ce jour tu deviendras sa mre.

    MADAME LISABETH.975 Ce devoir est sacr.

    - 40 -

  • LE MAIRE.Ce discours langoureux

    Outrage la bont d'un peuple gnreux.Votre fille est lui : protgeant sa jeunesse,Il doit en disposer.

    LA REINE. dieu ?... Que la sagesse,

    Ton amour, de la foi les sublimes vertus.980 Soient le fruits des leons qu'elle n'entendra plus...

    Ils mettront sous ses yeux le spectacle du crime...Si ces monstres voulaient qu'elle en fut la victime ?... ma fille ? aujourd'hui, tremblante sur ton sort,Que ne puis-je avec moi te conduire la mort ?

    LE MAIRE.985 Rendez-vous, citoyenne, en votre appartement :

    Que le plus simple habit soit votre ajustement :Le peuple vous dfend toute magnificence :Il pourrait contre vous user de violence,Si, vous examinant, il dcouvrait encore

    990 Qu' ses yeux vous bravez la honte et le remord.Un instant vous suffit.

    SCNE XII.Madame lisabeth, Le Maire, ses Gardes.

    MADAME LISABETH.Barbare !... son silence

    N'est point le rsultat de son indiffrence.Son me dchire touffe ses sanglots...Une mer de douleurs la roule dans ses flots...

    995 Ne crois pas que la mort soit bien pouvantablePour une Reine ?... elle est le flau du coupable...Mais elle arrache enfin Antoinette ses maux...Qu'on l'immole avec moi ?... nos crimes sont gaux...La fureur du Snat sera-t-elle assouvie,

    1000 Avant que ses bourreaux m'aient t la vie ?...On me laisse ?... Ah ? Je vois que de faibles vertusNe choquent pas autant des hommes corrompus...Je ne possde pas ce courage hroque,Qu'Antoinette opposait leur zle civique :

    1005 Cette affabilit, cette aimable candeurQui, dans l'abaissement, relevaient sa grandeur...Croient-ils qu' mon Dieu me rendant infidle,Je pourrai devenir au Souverain rebelle ?... toi, fils de Louis, mon lgitime roi ?

    1010 Reois d'lisabeth les serments et la foi.

    - 41 -

  • LE MAIRE.Cet horrible discours mrite le supplice.J'instruirai le Snat : d'Antoinette complice ?Comme elle, du Snat vous devenez l'horreur.

    MADAME LISABETH.Sa haine contre moi rpare mon honneur.

    1015 Que dirait l'Univers si, matrisant la rageDe tous ces forcens, j'chappais au carnage ?Si, mon frre et ma soeur condamns au trpas,J'avais pens comme eux, et ne les suivais pas ?...Rapporte ce Snat ce que mon coeur dsire :

    1020 Le culte du Trs-Haut, le retour de l'empire :Le bonheur des Franais gouverns par un RoiQui fasse respecter et les rangs et la loi...Dis lui qu'lisabeth, les appelant des tratres,Ne veut pas consentir les avoir pour matres :

    1025 Qu'elle adresse ses voeux tous les potentats :Qu'ils viendront Paris venger des attentats,Dont le nombre et l'horreur consternent la nature...Dis lui que de forfaits il est une mesureQui d'un Dieu tout-puissant excite la fureur...

    1030 Il l'a mconnu bon : il le verra vengeur...Invente enfin : et dis tout ce que la colreDe ton froce coeur contre moi te suggre.Quelque soit le vernis de ta narration,Il ne peindra jamais mon excration...

    1035 toi seul, mon Dieu, appartient la vengeance...Ai-je pu concevoir un dsir qui t'offense ?Je pardonne.

    LE MAIRE.Cessez cet infme discours :

    Ce Dieu, qui vous conduit, ne donne aucun secours.Voyez autour de vous : envisagez la garde,

    1040 Voil le Dieu puissant qui protge ou poignarde.Elle peut en ce lieu vous dchirer le sein :Votre hauteur l'exige : un plus vaste desseinRetient son bras... tremblez.

    MADAME LISABETH.Ordonnez qu'elle avance,

    Je la vois sans frmir.

    - 42 -

  • SCNE XIII.Madame Royale, Madame lisabeth, Le

    Maire, Gardes.

    MADAME LISABETH, en apercevant Mad.Royale.

    J'aperois l'innocence1045 Qui vient mes regrets ajouter ses douleurs.

    LE MAIRE.Sommes-nous donc venus pour voir couler des pleurs ?

    Aux Gardes. Citoyens, entourez cette enfant en dlire :Chassez-la.

    MADAME ROYALE.Ah ? je n'ai qu'un seul mot vous dire.

    Que je voie maman pour la dernire fois ?

    LE MAIRE.1050 Le peuple est votre pre.

    MADAME ROYALE, effraye.Ma tante ?

    UN GARDE.Suivez-moi.

    MADAME ROYALE, suivant le Garde.Hlas ?... Jamais... Jamais... jJ ne verrai ma mre ?

    Madame lisabeth. Ne m'abandonnez pas.

    MADAME LISABETH.Non, ma fille, j'espre,

    En pleurant avec toi, soulager ta douleur.

    Au Maire.Cruel ? tu n'est pas pre : ou consulte ton coeur.

    LE MAIRE.1055 Un vrai rpublicain touffe la nature.

    - 43 -

  • SCNE XIV.La Reine, Madame lisabeth, Suivante de la

    Reine, Le Maire, Gardes.MAD. lisabeth voyant la Reine, fait connatre sa douleur par ses

    gestes, sans rompre le silence.

    LE MAIRE.Vous avez bien tard ?... cette simple parure,Citoyenne, vous rend plus brillante mes yeux,Que tout le vain clat des tyrans vos aeux...Cette toile lgre appelle la tendresse...

    1060 votre sort dj mon me s'intresse :Dans mon coeur palpitant, je sens natre des feux...Je pourrai vous sauver, si, sensible mes voeux...

    MADAME LISABETH.Quel outrage sanglant ?

    LE MAIRE.Tout est gal.

    LA REINE.Infme Tout est gal ?... Oh ? Rien n'est si bas que ton me...

    1065 Reois, lisabeth, mes adieux pour jamais.Puiss-je dans mon coeur conserver cette paixQui, me faisant, sans peine, envisager l'orage,De ma faible raison m'apprend faire usage.

    Elle embrasse Mad. lisabeth.

    MADAME LISABETH.Ma voix est touffe...

    LA REINE, au Maire.Allons, n'excitons plus,

    1070 Dans ce coeur accabl, des regrets superflus.

    La Reine se retire, la suivante porte son paquet.

    LE MAIRE, cette femme.Femme, retirez-vous : vous ne pouvez la suivre.La honte et le remord doivent seuls la poursuivre.

    LA SUIVANTE.Je porte son paquet.

    - 44 -

  • LE MAIRE.Est-elle plus que toi ?

    Rends lui.

    LA REINE.

    La Reine prenant le paquet de la suivante.Je reconnais ton amiti pour moi.

    SCNE XV.

    MADAME LISABETH, reste immobile pendant lascne prcdente, parat plonge dans une profonde

    mditation : elle en est tire par les imprcations de laSuivante, qui dit en traversant le thtre.

    1075 Ah cruel ?... Ah tyran ?... Ah monstre dtestable ?...Je ne la verrai plus cette femme admirable ?Tout est perdu.

    SCNE XVI.

    MADAME LISABETH, seule. Dieu ? Tes dcrets ternels

    Doivent tre adors par les faibles mortels...L'homme juste est frapp par la main du coupable...

    1080 Pour dtruire ta foi, le crime inexorableAu fer des assassins livre tes serviteurs...Il occupe le trne... et tes adorateurs,Imitant de Louis la longue patience,Souffrent en attendant le jour de ta prsence...

    1085 France ? Je prvois un funeste avenir...Quels flaux produiront un tardif repentir ?...En immolant ton Roi, tu massacras ton pre :Tu demande la mort d'Antoinette ta mre...Quand Dieu dans sa bont nous a donn les Rois,

    1090 Il a dit aux sujets obissez aux lois.Dans ton Prince, de Dieu tu dtruisis l'image...Aujourd'hui tu ressens les fureurs de la rage...Ton sang baigne la terre, et ton sol tonnPar ses vrais habitants se voit abandonn.

    1095 Des monstres affams absorbent ta richesse,Et punissent de mort les cris de la dtresse.Ton bien n'est plus toi : il est tes bourreaux :Tes superbes palais sont changs en tombeaux.Eux seuls, dans tes malheurs, osant lever la tte,

    1100 Forts de ton esclavage, en clbrent la fte.Tes enfants orphelins, tes femmes sans poux,Ressentiront du ciel le trop juste courroux...Puissent les Souverains, ces anges tutlaires,

    - 45 -

  • Apporter des secours tes maux ncessaires ?...1105 Puissent tous tes voisins, fidles leur Roi,

    Conserver le bonheur que mritent leur foi ?Puisse enfin Antoinette, expirant en victime,Comme son saint poux, te pardonner ton crime ?...

    - 46 -

  • ACTE IVLe thtre reprsente le vestibule de la prison de la Conciergerie : dans le fond est le

    cachot destine la Reine : la porte en est ferme.

    SCNE PREMIRE.Robespierre, Santerre.

    ROBESPIERRE.C'est trop peu, citoyen, d'accorder des lauriers,

    1110 Et de placer Santerre au nombre des guerriers :Le peuple, qui connat le prix de la victoire,Veut encore ajouter l'clat de ta gloire :Il t'appelle Paris.

    SANTERRE.J'ai battu les brigands :

    Ma troupe, sans effort, a culbut les rangs.1115 Ils taient tous dtruits, une terreur panique

    A rendu du soldat la main paralytique.Nous avons, en pliant, malgr les trahisons,Conserve le courage, et sauv des canons.Mes plans taient dresss : dans deux jours, cette race,

    1120 Tombant mes genoux, allait demander grce...Mais le peuple m'appelle : sa voix, un hrosQuitte tout, et son corps ne prend aucun repos.

    ROBESPIERRE.Oui, le peuple t'appelle : une affaire importanteExige de ton bras la prsence effrayante.

    1125 Souviens-toi du grand jour, o le peuple tonnPar la mort de Louis vit son voeu couronn,Des applaudissements que recueillit Santerre,Quand d'un tyran froce il dlivra la terre : ce brave, demain, les mmes fonctions

    1130 Assurent jamais nos bndictions.Ainsi que son poux, couverte d'infamie,La veuve de Capet demain perdra la vie.

    SANTERRE.Tout est-il bien prvu ? Citoyen, croyez-vous,Que je puisse sans crainte, et sans danger pour nous ?...

    1135 Le peuple la voit grande : et je dois vous le dire,

    - 47 -

  • Avec ce calme froid que l'innocence inspire,Antoinette, bravant les dcrets du Snat,Sur son malheureux sort fait jaillir quelque clat...Des yeux mouills de pleurs me causent des alarmes.

    ROBESPIERRE.1140 On tarit les sanglots par le moyen des armes.

    Qu'Antoinette en ces lieux compte quelques amis...Nos zls Snateurs sont tous ses ennemis.Du peuple cependant enflamme la vengeance :Qu'il demande son sang. Ma sage prvoyance

    1145 Ne voit, qu'avec effroi, quelle facilitDonne aux agitateurs cette lgret,Qui forme du Franais le faible caractre :Chez lui tout sentiment est une tre phmre,Qui nat dans un moment et prit dans un jour.

    1150 Sa haine s'vapore, en produisant l'amour...Pour l'excution prend de justes mesures :Celles de la terreur sont toujours les plus sres :Que de bouches feu, l'attirail effrayant,Accompagne au supplice un monstre dvorant.

    1155 Entre tous les soldats, choisis les plus barbares,Ceux qui du sang humain furent les moins avares.Conduis la, citoyen, jusque sur l'chafaud :Commande le silence : et mme, s'il le faut,Si des cris s'levaient, poignarde la victime.

    SANTERRE.1160 J'ai le coeur assez fort pour commettre un grand crime.

    ROBESPIERRE.Va donc : dispose tout.

    SANTERRE.Assurez vos amis

    De l'entier dvouement que Santerre a promis...Ah ? Qu'il est doux pour moi de conduire au suppliceD'un tyran raccourci la femme et la complice ?...

    1165 Je pourrai donc enfin promener mes regardsSur son sang rpandu, sur ses membres pars ?...Je voudrais avec elle gorger cette fille...Ce monstre lisabeth, et toute la famille.Abreuver de son sang, et rgaler Paris,

    1170 Des coeurs fumants encor des frres de Louis ?

    ROBESPIERRE.Hte-toi... Dans Paris des cris se font entendre...On l'amne... Peut-tre a-t-on voulu surprendre...Peut-tre en ce moment, nos soldats entoursReculent lchement devant les conjurs...

    1175 Antoinette peut-tre est-elle triomphante ?...Entends-tu les clameurs ? Ah ? Contre mon attente,Si cette horrible femme vite le trpas,Pour finir mon destin, je trouverai mon bras...coute... Oh ?... Non... J'entends les cris de la victoire

    1180 Ils veulent, comme nous, touffer sa mmoire.

    - 48 -

  • Profite du moment.

    SANTERRE.Je cours o le devoir

    M'appelle : dans l'instant je vous ferai savoir,Quels sentiments au peuple inspire la prsenceDe l'infme Antoinette : et si c'est l'indulgence,

    1185 Alors n'coutant plus qu'un noble dsespoir,

    Il tire un poignard.Je la poignarderai : voil tout mon espoir...S'il ne peut la frapper, il sera pour Santerre :Un des deux, en ce jour, rentrera dans la terre :J'en jure par ce fer, par l'ombre de Marat.

    ROBESPIERRE.1190 Ne crains pas, citoyen, d'tre trop sclrat.

    SCENE II.Robespierre, Le Gelier.

    ROBESPIERRE.Vous devez prparer l'infme AntoinetteUn cachot.

    LE GELIER.Tout est plein.

    ROBESPIERRE.Imposteur ?... On projette...

    Je vois ton embarras...

    LE GELIER.Il reste un souterrain,

    Cloaque infect, humide : il serait inhumain...

    ROBESPIERRE.1195 Il serait inhumain ?... ce mot aristocrate

    Ne fut jamais connu d'un homme dmocrate.Un vrai rpublicain, dans son atrocit,Ne commet de forfaits que par humanit.Il fait couler le sang : mais trop d'hommes en France

    1200 Empchent de donner au peuple l'abondance.Que la moiti prisse... et le reste est heureux :L'indigence est le sort d'un peuple trop nombreux.Pour le peuple franais les tourments d'AntoinetteSont un soulagement au sein de la disette.

    1205 Montre-moi ce cachot

    - 49 -

  • LE GELIER.Il inspire l'horreur :

    Il l'ouvre : Robespierre se prsente la porte et recule.C'est un tombeau. Voyez, supportez-vous l'odeur ?Vivra-t-elle au milieu de vapeurs empestes ?

    ROBESPIERRE.Tu devais m'avertir... des femmes dtestesNe peuvent demander un plus tranquille sort,

    1210 Que d'habiter ces lieux en attendant la mort...Antoinette, voil ton palais...

    LE GELIER.Mais personne

    Ne veut entrer.

    ROBESPIERRE.Pourquoi ?

    LE GELIER, bas.La fange... Je frissonne...

    Je suis perdu...

    ROBESPIERRE.Que tout demeure au mme tat.

    Chercher l'embellir serait un attentat.

    LE GELIER.1215 Comment placer un lit ?

    ROBESPIERRE.Une botte de paille

    En tout temps a suffi pour coucher la canaille :Va la chercher.

    LE GELIER, bas.Hlas ?

    - 50 -

  • SCNE III.

    ROBESPIERRE, seul.Son obstination

    Annonce un homme tratre la Convention...D'Antoinette il pourrait nous drober la trace...

    1220 Qu'un autre plus fidle occupe cette place...Il sera dnonc. Conserver du respectPour un objet d'horreur, c'est devenir suspect.

    SCNE IV.Robespierre, Barrre, Un Jacobin.

    ROBESPIERRE.Barrre arrive seul ?... au fond d'une retraite,Le peuple en ce moment cache-t-il Antoinette ?

    1225 Il l'aimait... je frmis... Barrre, est-il pour nous ?...Devons-nous craindre ?

    BARRRE.Non, il est nos genoux,

    Prostern, suppliant : en excitant sa rage,Nous avons de son coeur extirp le courage.Ces hommes criminels, instruits par nos leons,

    1230 Attendent leur salut de la mort des Bourbons...Antoinette descend... elle aperoit la porte...Un chien hurle... Elle tombe...

    ROBESPIERRE.H ? Mais... Est-elle morte ?

    BARRRE.Non, non. Les nerfs, dit-on, lui causent des vapeurs.

    ROBESPIERRE.Ici, pour les gurir on trouve des odeurs.

    BARRRE.1235 Ce palais enchant demande une princesse ?

    Il est trop somptueux ?... Qu'elle odeur qui m'oppresse ?...Elle est cadavreuse ?

    ROBESPIERRE.Et voil justement

    Ce qu'il faut pour gurir l'vanouissement.

    - 51 -

  • SCNE V.Robespierre, Barrre, UN Jacobin, Gardes.

    On apporte la reine vanouie.

    BARRRE.La voil cette femme autrefois souveraine :

    1240 Celle qu'on adorait, parce qu'elle tait Reine,Qui, comptant ses aeux, comptait autant de Rois :Celle qui se croyait protectrice des lois :Celle dont la grandeur, excitant notre rage,A toujours empch d'ordonner le carnage :

    1245 Celle qui refusa de quitter son poux,Et voulut Varenne exciter son courroux.Qui malgr nos dcrets se dit encor la mreDe ces deux orphelins, dont le peuple est le pre.Celle enfin qui jadis avait quelques vertus...

    1250 Sa grande me, en ce jour, est un crime de plus...Car, pour fixer des lois que dicte le caprice,Nous devons ordonner du juste le supplice.

    UN DES GARDES qui porte la Reine.Antoinette affaiblie a besoin de secours.La renfermer sans soin, c'est terminer ses jours.

    BARRRE.1255 Non, non. Dans ce cachot jetez-l.

    La Reine est jete vanouie dans ce cachot.

    SCNE VI.Les Mmes, un envoy de Santerre.

    BARRRE.Antoinette...

    Es-tu bien ?... Je lui parle, elle reste muette ?...Jugez ce que, sur elle, on peut par la douceur ?Elle m'entend... Je vois dans ses yeux la fureur :La pleur de son teint, cette bouche bante,

    1260 Ces membres agits, cette main menaante,Tout dit qu'elle mdite un perfide dessein...Et la France a nourri ce monstre dans son sein ?...Elle respire encor ?... qu'as-tu donc fait, Santerre.Tarderas-tu longtemps dlivrer la terre ?...

    1265 Il ne vient pas... aucun, parmi nos gnraux,Ne peut, autant que lui, faire agir les bourreaux.

    - 52 -

  • L'ENVOY DE SANTERRE.Citoyen, ce grand homme, instruit par Robespierre,Dispose en ce moment la force ncessaire.Je suis son envoy. Commandez : tout est prt :

    1270 Le peuple et les soldats attendent votre arrt.

    ROBESPIERRE, l'envoy de Santerre.Citoyen, surveillez la garde d'Antoinette :Ici tout est suspect : qu'une femme discrteAit seule le pouvoir d'entrer dans le cachot :Visitez tous les mets... les habits... ou plutt,

    1275 Veillez en attendant que la Commune ordonne.Sans tre autoris, n'introduisez personne...Et nous, Barrere, allons disposer les tmoins forcer un arrt diriger par nos soins.

    BARRRE, l'envoy de Santerre.Laissez l, citoyen : son reste d'existence

    1280 Doit trouver autour d'elle un tnbreux silence.

    SCNE VII.Le silence rgne quelques moments sur la scne, la Reine se rveille,

    comme d'un profond sommeil.

    LA REINE, seule.O suis-je... Encor vivante ?... Est-ce ici mon tombeau ?Dois je attendre, en ces lieux, un infme bourreau ?Ou, sensible mon sort, quelque main tutlaireDonne-t-elle mes maux un secours ncessaire ?

    1285 Dois-je trouver la vie au sjour de la mort ?Mais je suis expirante : et le dernier effortA jusques dans mes os puis la nature.Ma bouche ne prend plus aucune nourriture.Mon corps est dessch par des tourments affreux...

    1290 Mon coeur fltri de pleurs n'arrose plus mes yeux... toi, Dieu tout puissant, le soutien que j'implore,Sois le seul protecteur de celle qui t'adore ?...Ah ? Je sens approcher le moment du trpas,Prte monter vers toi, ne m'abandonne pas.

    1295 Je demande, mon Dieu, ton heureuse prsence :Reois-moi dans ton sein. Les cris de l'innocence,S'levant jusqu' toi, sont toujours couts :Que mes cris douloureux ne soient pas rejets...Au fate des grandeurs, mon me fut docile

    1300 Aux sublimes leons de ton saint vangile,Elle attend aujourd'hui, dans son abaissement,Du bonheur qu'il promet l'heureux avnement.Oh ? Qu'il tarde longtemps, ce jour que je dsire ?...Quand, l'air empest qu'en ce lieu je respire,

    1305 Doit succder enfin, au cleste sjour,

    - 53 -

  • Le parfum ternel du plus parfait amour ?...Mais je dois adorer ta sage providence...Ma bouche devant-elle est rduite au silence... vous morts, dont les chairs exhalent dans ces lieux

    1310 De ftides vapeurs, que vous tes heureux ?...Hlas ?... ce noir cachot prpar pour les crimes,Aurait-il renferm d'innocentes victimes ?Le silence, la nuit rgnent autour de moi...Mais, avec Dieu, mon me exempte d'effroi...

    1315 Grand Dieu que pour mon bien, ta volont soit faite ?Tu m'avais destin cette sombre retraite,O, seule avec mon coeur, je puis l'interroger,Le laver dans mes pleurs... ils viennent me juger...J'entends un bruit confus... La cohorte s'avance...

    1320 Je les vois.

    SCNE VIII.La Reine, Le Maire de Paris, Le Gelier,

    Gardes.

    LE MAIRE.Quel forfait... ta tardive vengeance

    Souffre tout sans punir, peuple trop humain ?...Tes agents pour les lois affichent du ddain :veille ta fureur. Qu'elle soit dirigeContre un tratre : veut-il qu'elle soit dgage ?

    1325 Pourquoi, sous les verrous, ne l'enfermez-vous pas,Gelier ?

    LE GELIER.Ah ? J'prouvais un trange embarras.

    Arrivant en ces lieux, elle vivait peine.Nous l'avons jete l, sans pouls et sans haleine.Je craignais que la mort, en creusant son tombeau,

    1330 N'enlevt cette femme la main du bourreau.Sa vie m'a paru de si grande importance,Qu'en ces lieux j'ai fix mon utile prsence.

    LE MAIRE.Votre excuse suffit... fermez et n'ouvrez plus :Pour un si mince objet tous soins sont superflus...

    1335 Le peuple en sa bont veut, pour sa nourriture,Qu'elle ait du pain, de l'eau, point d'autre fourniture :Et pour dterminer en quelle quantit,Il fixe la mesure la ncessit.Ce peuple gnreux, faisant un sacrifice,

    1340 Avec galit veut rendre la justice...Elle doit pour toujours demeurer au secret.Votre tte en rpond : voil notre dcret.

    LE GELIER.Il est juste, il est sage.

    - 54 -

  • SCNE IX.

    LE GELIER, seul.Ah ! Comment la vengeance

    De quelques sclrats a-t-elle arm la France ?1345 Comment, depuis quatre ans, sans autel et sans loi,

    Peut-elle ne pas voir qu'elle a besoin d'un Roi ?...Comment dans ses forfaits puis-je tremper moi-mme,Et lutter si longtemps contre le diadme ?Comment tout le mpris que j'ai pour le Snat

    1350 Ne m'loigne-t-il point du plus noir attentat ?...Il est trop tard... charg d'une pesante chane,Je dois suivre en tremblant le torrent qui m'entrane.Massacrons.

    SCENE X.Barrre, Robespierre, Le Geolier.

    BARRRE.Oui... elle a cette air grand et flatteur,

    Ce ton de majest, cette aimable douceur,1355 Que jadis nos respects honoraient sans mesure.

    Aujourd'hui nous voulons que, vile crature,Elle soit bafoue, et que le peuple enfin,Par son mpris railleur, aggrave son destin.Quels moyens employer ?

    ROBESPIERRE.J'en sais un : l'abstinence.

    1360 Qu'elle prouve la faim, jusqu' la dfaillance :Alors, ses yeux teints, ses membres chancelants,Ne nous offriront point des gestes menaants...Je la vois, sur un char, dans Paris promene...Le peuple en ses regards cherche sa destine...

    1365 Mais sa tte penche, et son livide sein,Lui disent d'obir : qu'elle ne peut plus rien.La honte et le remord sembleront la poursuivre...Le peuple bnira la main qui le dlivre.Point d'habit sur son corps : chassons l'austrit

    1370 Par le tableau frappant de cette nudit.Voil l'ordre, gelier.

    - 55 -

  • SCNE XI.

    LE GELIER, seul. cet ordre cruel

    Ne dois-je rien changer ? Antoinette, l'autelEst prpar. Tu vas, sublime victime,Mourir dans les tourments, dans l'opprobre, et sans crime ?

    1375 Et moi ?... Hlas ? Que suis-je ? Un servile instrument,Qui ne peut soulager le sort de l'innocent ?...Si le hasard, enfin se dclarant pour elle,Dissipait ses yeux cette horde cruelle ?...Si, retournant encor son premier tat,

    1380 Elle vengeait la France, en jugeant le Snat ?...Que deviendrais-je ?... toi, puissance que j'implore,Dveloppe mon coeur l'avenir que j'ignore.Destin, me du monde, et matre de mon sort,Toi, qui files nos jours, et nous donne la mort ?

    1385 Destin ?... Car si, d'un Dieu, je croyais l'existence,J'irais, avec mon corps, couvrir son innocence...Cependant je suis seul : le dsir de la voirMe fait en ce moment, oublier le devoir.Mon me ses malheurs, malgr moi, s'intresse...

    1390 Je ne puis rsister au dsir qui me presse...

    Il entrouvre la porte.Incomparable femme ? Elle ne gmit pas ?...Ses yeux fixent le ciel ?... Elle y porte ses bras ?... sublime entretien ?... Elle nomme son ange,Son Dieu, sa foi, les saints ?... Mais si je la drange...

    1395 Si ses yeux languissants ont trouv le sommeil...Troublerai-je sa paix par un affreux rveil ?...Antoinette.

    - 56 -

  • SCNE XII.La Reine, Le Gelier.

    LA REINE.Mortel, qui paraissez sensible,

    Consolez-vous : aux maux mon coeur est insensible.Votre Reine abaisse a trouv dans sa foi,

    1400 Un espoir assez grand pour tre sans effroi.J'ai satisfait Dieu par de longues souffrances :J'attends... il me promet de grandes rcompenses.Je porte dans mon coeur cette cleste paix,Que toute leur fureur ne dtruira jamais.

    LE GELIER.1405 Mais votre dlivrance est peut-tre possible ?

    LA REINE.Ah ? ne la tentez pas ?... leur fureur est terrible.Quittez vite, quittez ce funeste sjour :Par votre loignement prouvez-moi votre amour...Dites mes amis qu'Antoinette pardonne.

    1410 Qu'ils ne la vengent pas.

    LE GELIER.Votre grandeur m'tonne.

    Dans l'excs du malheur, sans consolation,H ? Qui donc vous soutient ?

    LA REINE.C'est ma religion.

    LE GELIER.Antoinette, mes yeux que je suis mprisable ?

    - 57 -

  • SCNE XIII.La Reine, Le Gelier, Un Inconnu.

    L'INCONNU.Recevez cet oeillet.

    LE GELIER.Que fais-tu misrable ?

    1415 Tu me perds ?

    Il ferme la porte du cachot. C'en est fait... il faut donc dposer

    Contre elle, malgr moi, pour pouvoir me sauver ?...Inutiles remords ?... je manque de courage...Par de nouveaux forfaits rveillons notre rage...

    l'Inconnu. De ces horribles lieux, imprudent, sauve-toi.

    1420 Je vais les prvenir.

    L'INCONNU.Il me glace d'effroi...

    Ai-je des surveillants ? Sa retraite subite,Ce verrou referm, son discours, tout m'agite.

    SCNE XIV.La Reine, Le maire de Paris, Le Gelier qui

    ouvre la porte du cachot, Gardes.L'inconnu s'chappe par l'autre ct du thtre

    LE MAIRE.Viens, sorts de ses cachots : aux pieds du tribunal,Viens confesser un crime la France fatal.

    LA REINE.1425 Quel est-il ?

    LE MAIRE.Au conseil tu dcidas la guerre

    Qui de bons citoyens dpeuple notre terre.

    LA REINE.Je n'y parus jamais.

    - 58 -

  • LE MAIRE.Non : mais ton poux

    Tu donnas des avis, causes de son courroux.Depuis trois ans, le sang est vers par tes ordres.

    LA REINE.1430 Mon emprisonnement, le premier des dsordres,

    Prouve mon impuissance.

    LE MAIRE. ton fils, comme Roi,

    Tu fais prendre le pas, il marche devant toi.

    LA REINE.Hlas, ce souvenir augmente ma misre :Un fils cherche toujours les regards de sa mre.

    1435 mon fils ?... Est-il mort ?

    LE MAIRE.Il vit : et le Snat

    A consenti qu'il fut aux charges de l'tat.

    LA REINE.Je lui dsire un bien... Celui de l'innocence...Le juste malheureux croit la providence.Elle donne son gr la bassesse ou l'honneur :

    1440 Mais elle assure au ciel la solide grandeur.

    LE MAIRE.Le crime, qu'avec lui tu commis est horrible.

    LA REINE. mres ? Rpondez : ce crime est-il possible ?

    LE MAIRE.Tu gardais des cheveux : un coeur rouge enflamm,Des portraits, des crits, dans un coffre ferm.

    LA REINE.1445 Les yeux de la fureur, qui cherchent une victime,

    Dans l'innocence mme aperoivent un crime.

    LE MAIRE.H bien : tu rpondras tes accusateurs.Viens rougir : viens pleurer.

    LA REINE.De vils agitateurs

    Des Reines et des Rois s'tablissent les juges ?

    - 59 -

  • 1450 Mon juge est Dieu... Prs d'eux n'ayant pas de refuges.J'obis la force, en rclamant la loi.Je brave leurs fureurs... la justice est pour moi.

    La Reine est entoure par les Gardes.

    LE COMMANDANT.Marche.

    LE MAIRE.Bravo ? Bravo ?

    LA REINE, au Maire.Par ton injuste haine,

    Tu ne peux irriter ta lgitime Reine.1455 Ainsi que mon poux, je porte dans mon coeur,

    Le pardon gnreux, monstre, de ta fureur...Apprends qu' tes mpris mon me inaccessibleGmit sur tes malheurs. La vengeance terrible,De l'Univers entier, qui va fondre sur toi,

    1460 Est l'ordre de ce Dieu, dont tu proscrit la foi.Le sang de mon poux fume encore... il pardonne...Mais le bras tout-puissant qui soutient la couronne,Lass de tes forfaits, va bientt te frapper.Je pris sans remords, et toi, tu dois trembler.

    - 60 -

  • ACTE V

    SCNE PREMIRE.Robespierre, Barrre.

    ROBESPIERRE.1465 La rage est dans mon coeur ?... jusqu'au fond des entrailles,

    Je sens des traits poignants... Ah ? Lorsque dans Versailles,Par d'atroces conseils, j'engageais Orlans, faire massacrer mre, poux et enfants :Mon me tait plus calme : et ma fureur tranquille,

    1470 Machinait en secret contre cette famille.Trop lche, il ne put tre un illustre assassin.Mais conduit Paris, par un heureux destin,Capet sentit encore tous le poids de ma haine...Je conservai l'espoir, en contemplant sa chane...

    1475 Avec un front serein appelant le bourreau,Je russis enfin dresser l'chafaud...Louis, par mes travaux, a termin sa vie...Sa femme existe encor : et malgr mon envie,Mes complots, mes clameurs, je tremble qu' mes coups

    1480 On ne l'arrache.

    BARRRE.Oh ? Oh ?

    ROBESPIERRE.Peut-tre ses genoux

    Le tribunal tremblant humblement se prosterne.Le silence du peuple, en ce jour, me consterne. la mort de l'poux les applaudissementsPurent dconcerter les faibles mcontents.

    1485 Antoinette rpond : mais sa persvranceD'une me pur et noble annonce l'innocence.Elle parle : et dj ses crimes ne sont plus :Les sicles venir y verront des vertus...Le tribunal chancelle... il attend... il espre,

    1490 Avant de prononcer, un secours de Santerre.Santerre est endormi, les soldats enivrs.Peut-tre sommes-nous aux malveillants livrs.S'il ne condamne pas, j'atteste ma vengeanceQue je fais gorger les trois quarts de la France.

    - 61 -

  • BARRRE.1495 Antoinette mourra : je t'en fais le serment.

    Tes desseins sur la France exigent cependantDe sublimes efforts. nos missionnaires,Ajoutons des soldats rvolutionnaires.Livrons tout cet tat la destruction.

    1500 Des Peuples et des Rois que l'excration,Sur des dbris sanglants, assure notre empire ?

    ROBESPIERRE.Rien n'est possible encor : Antoinette respire.

    SCNE II.Robespierre, Barrere, Un Sans-Culotte.

    LE SANS-CULOTTE.Santerre et ses soldats, rendus au tribunalCitoyens, vont forcer le jugement fatal.

    1505 Dj de tous cts des cris se font entendre :Ils demandent son sang : ils veulent le rpandre :Et si cette tigresse chappe l'chafaud,Un zl citoyen deviendra son bourreau.

    ROBESPIERRE.Ah ? Mon me est constante... crime salutaire ?...

    1510 nos vastes projets il tait ncessaire...Notre pouvoir est grand.

    BARRRE.Il reste des Bourbons.

    ROBESPIERRE.N'avons-nous pas, ami, d'infaillibles poisons ?

    LE SANS-CULOTTE.Tronson a demand par forme de requte,Un nouvel entretien : le tribunal s'arrte...

    1515 Il coute le peuple, et le peuple se tait...L'espoir de la sauver dans ses conseils renat...J'ai vu, non sans frmir, triompher la justice.

    ROBESPIERRE.Elle est encore ?... parle : achve mon supplice.

    LE SANS-CULOTTE.Ils sont autoriss lui parler encor...

    1520 On pense que peut-tre un apparent remordPourra forcer l'aveu de sa sclratesse.

    - 62 -

  • ROBESPIERRE.On attendrait en vain des marques de faiblesse.Elle est trop grande. Un coeur qui se croit innocent,Quand il est lev, rsiste constamment.

    1525 Ne tardons pas, Barrre, allons : Tronson s'avance :Allons dcider tout.

    BARRRE.Comment ?

    ROBESPIERRE.Notre prsence

    Suffit. Le tribunal instruit peut condamner,Et laisser avec elle un pdant converser.

    BARRRE.Je suis.

    SCNE III.

    TRONSON, seul.N'esprons point. La voix de l'innocence

    1530 Est proscrite : et devient un crime en leur prsence.Je parlais avec force : ils ne m'coutaient pas.Mes courageux travaux produiront mon trpas.Oui... tous ces dfenseurs supporteront la peine,D'avoir oser parler en faveur d'une Reine...

    1535 Je serai donc couvert d'un cruel dshonneur ?...J'clairai, sans succs, leur horrible fureur ?...Combien dans ses refus Antoinette tait sage ?...Elle voulait, sans nous, s'exposer leur rage.Vous vous perdez, dit-elle, et ne me sauvez pas.

    1540 En renonant moi, tirez-vous d'embarras... sublime Princesse ?... femme gnreuse ?...Jusques dans ses tourments, je la vois vertueuse...Elle va succomber ?... mon coeur, mon triste coeur,Le reste de mes jours schera de douleur...

    1545 Comment la dlivrer ? Sans force, sans puissance ?...Antoinette prit ?... et prit dans la France ?...Ses tyrans, ses bourreaux, quels sont-ils ?... des Franais ?...Ingrate nation ?... Excrable jamais ?...Ah ? Tu ne connais pas les vertus d'Antoinette.

    1550 Viens la considrer : dans sa douleur muette,Apprends avec quel calme elle attend ses bourreaux.Contemple sa pleur, ses habits en lambeaux...Son corps extnu, priv de nourriture,A, pour se reposer, un fond de pourriture ?

    1555 L'entends-tu murmurer ? Non... elle pense toi :Et voulant ton bonheur, elle dsire un Roi

    - 63 -

  • SCNE IV.La Reine, Tronson, Le Gelier.

    TRONSON.Pour la dernire fois, gelier, ouvre la porte.

    Le gelier ouvre la porte du cachot.Sa prsence m'accable... sa vertu me transporte ?...Malheureux ?... Ah ? Pourquoi, si proche de la mort,

    1560 Pour la perscuter, aire un dernier effort ?...Laissez dans le cachot cette femme expirante...Elle approche... ma Reine ?

    LA REINE.me compatissante,

    Par d'inutiles pleurs ne troublez point la paix,Que je veux dans mon coeur conserver jamais.

    1565 Mon me, par la grce, a conu l'avantageDe briser les liens d'un honteux esclavage...La terre n'est plus rien : et j'attends l'heureux jour,O je dois habiter le cleste sjour.Parlez donc sans crainte.

    TRONSON.Il est encore possible

    1570 De prolonger.

    LA REINE.Laissez cet ouvrage pnible.

    Tant mieux ?... mais mon trpas serait-il incertain ?...

    TRONSON.L'honnte homme mourant, ce peuple inhumain,Fournit depuis quatre ans, un brillant jour de fte.

    LA REINE.H bien ? Pour son plaisir qu'il prenne encor ma tte.

    TRONSON.1575 Le tribunal permet, avant de prononcer,

    Un nouvel examen, il cherche vous sauver.

    LA REINE.Et moi, je vois un pige en condescendance.Il veut, en retardant, fatiguer ma constance.

    TRONSON.Que lui dirai-je ?

    - 64 -

  • LA REINE.Rien... Voulez-vous mon bonheur ?

    1580 Faites, qu'avant la mort, je puisse voir ma soeur,Embrasser mes enfants, les bnir... je pardonne...Aux Franais, au Snat... Faites ce que j'ordonne...Je confesse, en mourant, cette religion,Source de mon espoir, ma consolation...

    1585 tous les bons Franais recommandez mon me :Le bonheur ternel est l'objet qui l'enflamme.Parlez au tribunal... vitez son courroux...Je ne crains pas pour moi : mais je tremble pour vous.

    SCNE V.

    LA REINE. seule.Dans ce dernier moment, o l'oeil de l'innocence

    1590 Ne fixe, qu'en tremblant, l'clat de ta prsence :O, le coeur dessch par mille souvenir,Craint encore le retour de criminels dsirs :Viens, mon rdempteur ? Viens consoler mon me :Viens la remplir du feu de ta divine flamme...

    1595 Que tous mes sentiments soien