of 19 /19
Le paralytique pardonné (Mt 9, 1-8) L'histoire du paralytique de Capharnaùm, qui reçut de Jésus d'a- bord le pardon de ses péchés puis sa guérison, est rapportée dans les trois évangiles synoptiques. Luc (5, 17-26) suit d'assez près le texte de Marc (2, 1-12). Le récit de Matthieu se distingue par un premier traita négatif : son peu d'intérêt pour les détails anecdotiques qui font du texte de Marc un tableau plein de vie et de pittoresque ; Matthieu est si bref à ce point de vue qu'il devient presque obscur : il faut re- courir aux parallèles pour que la scène reprenne une allure concrète et rentre dans le réel de chaque jour. Si Matthieu montre si peu d'in- térêt pour les descriptions anecdotiques, c'est qu'il réserve toute son attention pour les enseignements doctrinaux. C'est sur eux qu'il veut porter la réflexion de ses lecteurs, et on ne peut lire son texte dans l'esprit il a été écrit qu'en communiant aux préoccupations doctri- nales de l'évangéliste. L'épisode se subdivise en trois phases. Au paralytique qu'on dépose devant lut, Jésus commence par accorder le pardon de ses péchés- Pour prouver ensuite qu'il possède le pouvoir de pardonner, il opère la guérison du malheureux. Une réflexion de la foule fournit la con- clusion du récit. Nous nous arrêterons à chacune de ces étapes *. I. FOI ET PARDON DES PECHES Et montant en barque, Jésus refit la traversée et vint dans sa ville. Et voici qu'on lui présenta un paralytique étendu sur un lit. Et Jésus,' voyant leur toi, dit au paralytique : « Courage, mon fils, tes péchés te sont remis » (w. 1-2). La scène se passe à Capharnaùm. Depuis le début de son ministère Jésus s'y est fixé, et ce gros bourg 1 est devenu « sa » ville, celle il paie l'impôt a , Matthieu ne fournit aucune autre indication sur le cadre de l'épisode du paralytique : Jésus, qui se trouvait dans la ré- gion de Gadara 3 , au sud-est du lac, a fait la traversée * et est rentré '* Cette étude reprend, sous une forme plus élaborée, un article publié en 1957 : Le paralytique de Capharnaùm, dans Lumière et Vie, supplément biblique de Paroisse et Liturgie, 35, pp. 12-19, 1. Kaphar signifie « village * ou « bourg ». Capharnaùm porte le nom d'un per- sonnage inconnu appelé Nahum, nom illustré par un prophète du VII e siècle av. J-C. 2. Mt 17, 34-27. 3. Mt 8, 28-34. 4. Une vinatRinc de Itllomitrca.

Le paralytique pardonné (Mt 9, 1-8) - nrt.beparalytique+pardonné... · Le paralytique pardonné (Mt 9, 1-8) L'histoire du paralytique de Capharnaùm, qui reçut de Jésus d'a-bord

Embed Size (px)

Text of Le paralytique pardonné (Mt 9, 1-8) - nrt.beparalytique+pardonné... · Le paralytique pardonné...

  • Le paralytique pardonn (Mt 9, 1-8)

    L'histoire du paralytique de Capharnam, qui reut de Jsus d'a-bord le pardon de ses pchs puis sa gurison, est rapporte dans lestrois vangiles synoptiques. Luc (5, 17-26) suit d'assez prs le textede Marc (2, 1-12). Le rcit de Matthieu se distingue par un premiertraita ngatif : son peu d'intrt pour les dtails anecdotiques qui fontdu texte de Marc un tableau plein de vie et de pittoresque ; Matthieuest si bref ce point de vue qu'il devient presque obscur : il faut re-courir aux parallles pour que la scne reprenne une allure concrteet rentre dans le rel de chaque jour. Si Matthieu montre si peu d'in-trt pour les descriptions anecdotiques, c'est qu'il rserve toute sonattention pour les enseignements doctrinaux. C'est sur eux qu'il veutporter la rflexion de ses lecteurs, et on ne peut lire son texte dansl'esprit o il a t crit qu'en communiant aux proccupations doctri-nales de l'vangliste.

    L'pisode se subdivise en trois phases. Au paralytique qu'on dposedevant lut, Jsus commence par accorder le pardon de ses pchs-Pour prouver ensuite qu'il possde le pouvoir de pardonner, il oprela gurison du malheureux. Une rflexion de la foule fournit la con-clusion du rcit. Nous nous arrterons chacune de ces tapes *.

    I. FOI ET PARDON DES PECHES

    Et montant en barque, Jsus refit la traverse et vint dans sa ville. Etvoici qu'on lui prsenta un paralytique tendu sur un lit. Et Jsus,' voyantleur toi, dit au paralytique : Courage, mon fils, tes pchs te sont remis (w. 1-2).

    La scne se passe Capharnam. Depuis le dbut de son ministreJsus s'y est fix, et ce gros bourg1 est devenu sa ville, celle oil paie l'impta, Matthieu ne fournit aucune autre indication sur lecadre de l'pisode du paralytique : Jsus, qui se trouvait dans la r-gion de Gadara3, au sud-est du lac, a fait la traverse * et est rentr

    '* Cette tude reprend, sous une forme plus labore, un article publi en 1957 :Le paralytique de Capharnam, dans Lumire et Vie, supplment biblique deParoisse et Liturgie, n 35, pp. 12-19,

    1. Kaphar signifie village * ou bourg . Capharnam porte le nom d'un per-sonnage inconnu appel Nahum, nom illustr par un prophte du VIIe sicle av.J-C.

    2. Mt 17, 34-27.3. Mt 8, 28-34.4. Une vinatRinc de Itllomitrca.

  • I.R PASALYTIQUB PARDONN (M 9, 1-8) 941

    dans sa ville . Marc est beaucoup plus dtaill : Comme il taitrevenu Capharnam, aprs quelque temps, on apprit qu'il tait lamaison. Alors il s'y rassembla tant de monde qu'il n'y avait plus deplace, mme aux abords de la porte. Et Jsus leur disait la Parole (Me 2, 1-2).- Jsus est la maison 5, probablement la maison deSimon et d'Andr (Me 1, 29) o Jsus a son chez-lui. Et l, il en-seigne ceux qui viennent l'couter et assigent la maison pour l'en-tendre-

    Le tableau bross par Marc prpare la suite de son rcit : Arri-vent des gens qui lui apportent un paralytique, port par quatre hom-mes. Comme, en raison de la foule, ils ne pouvaient le lui prsenter,ils se mirent a. dfaire le toit du lieu o il tait et, aprs avoir faitun trou, ils laissent glisser le grabat o gisait le paralytique (Me 2,3-4). Jsus se trouve dans une petite maison de forme cubique, con-stitue sans doute par une seule pice dpourvue de fentres ; un esca-lier extrieur conduit a. la terrasse. Le toit est fait de quelques poutresque runissent des branchages recouverts d'une paisse couche de ter-re. C'est dans ce toit que les porteurs creusent un trou pour y fairepasser le malade et sa couchette6. De tout cet pisode Matthieu n'a peu prs rien retenu : Et voici qu'on lui prsenta un paralytiquetendu sur un lit. Aucune prcision sur l'endroit o Jsus se tient;la scne pourrait se passer dans la rue aussi bien que dans une mai-son. Surtout aucun dtail sur le stratagme des porteurs. Matthieu vadroit l'essentiel.

    Marc poursuit : Et Jsus, voyant leur foi, dit au paralytique :Mon fils, tes pchs te sont remis (v. 5). Ici Matthieu n'abrge plus;il a mme un mot de plus : Et Jsus, voyant leur foi, dit au para-lytique : Courage, mon fils, tes pchs te sont remis. II est clair quel'vangliste concentre tout son intrt sur la parole de Jsus. Le resteest accessoire. C'est pour souligner la dclaration de Jsus et lui don-ner plus de relief qu'il ajoute le petit mot Courage ! ; mme insertionun peu plus loin, dans la parole de Jsus l'hmorrosse : Courage,ma fille, ta foi t'a sauve s> (Mt 9, 22).

    Mais Matthieu ne tient pas seulement conserver la parole de Jsuset la mettre en valeur; il maintient aussi l'indication qui explique etjustifie cette parole : Jsus a vu leur foi . Ceci peut surprendre.Matthieu dit : leur foi ; mais comme il n'a pas mentionn les por-teurs, le pronom possessif s'explique mal dans son contexte. Ce con-texte ne montre d'ailleurs pas en quoi Jsus a pu s'apercevoir de lafoi de ces hommes; cette foi se manifeste dans le stratagme qui estracont par Marc. Dans la logique du rcit de Matthieu, il semble-

    5. Cfr Me 3, 20; 7, 17; 9, 28.6. Luc adapte le rcit pour ses lecteurs grecs, qui ne connaissent pas de toits

    de ce eenre : le malade fit. desrenfhi travers; les tiiilp

  • 942 J. DUPONT, O.S.B.

    rait que cette prcision devait disparatre, comme ont disparu les d-marches dont elle de^a^e la signification. Matthieu n'a cependant pasVoulu omettre ce trait : sans doute, parce qu'il lui parat essentiel pourl'intelligence de la dclaration de Jsus.

    Il est souvent question de la foi comme condition d'une g-urisonmiraculeuse. Nous venons de rappeler la parole de Jsus l'hmorros-se Courage, ma fille, ta foi t'a sauve fMt 9, 22) r. Au centurionde Capharnaum Jsus dclare : Qu'il te soit fait selon que tu as cru s(8, 13) B. A la Cananenne : O femme, grande est ta foi! Qu*l tesoit fait comme tu le dsires (15, 28) fi. Aux deux aveugles quicroient que Jsus a le pouvoir de les gurir, Jsus dt : Qu'il voussoit fait selon votre foi (9, 28-29)10. De ceux qui sollicitent unegurison, Jsus rclame la foi ". Mais il n'est pas seulement venu pourgurir des corps malades. Il se compare un mdecin, mais ses mala-des lui, ce sont les pcheurs auxquels il apporte le salut : Ce nesont pas les gens bien portants qui ont besoin du mdecin, mais lesmalades... Je ne suis pas venu appeler les Justes, mais les pcheurs(9, 12-13) ; Le Fls de l'homme est venu chercher et sauver ce quitait perdu (Le 9, 10). Comme les gurisons miraculeuses ce salutspirituel est subordonn la foi. On peut s'en rendre compte par leseul endroit vanglique o, comme dans le cas du paralytique de Ca-phamam, Jsus accorde le pardon des pchs : la pcheresse qui luia montr son amour, Jsus dclare : Tes pchs sont pardonnes ;sans tenir compte de l'tonnement des assistants, il ajoute : Ta fot'a sauve va en paix (Le 7, 48-50) 12. La mme connexion entrela foi et le pardon des pchs reparat plusieurs fois dans la prdi-cation apostolique13. Pierre dclare dans son discours de Csare : Quiconque croit en lui recevra, par son nom, le pardon de ses p-chs (Ac 10, 43). Paul, dans son discours d'Antioche de Pisdie-:

  • L8 PAKALYTIOUS PARDONN (MT 9, 1-8) , ' 943

    et de l'empire de Satan Dieu, et qu'ils obtiennent, par la foi en moi,le pardon de leurs pchs et une part d'hritage avec les sanctifis(26, 18) ".

    Ce thme semble devoir clairer la pense de Matthieu. Aprs avoirlimin les porteurs et leur ingnieuse trouvaille pour arriver jusqu'Jsus, il tient cependant mentionner la foi en vertu de laquelle Jsusaccorde au malade le pardon de ses pchs. Si la foi est ncessaire pourl'obtention d'une gurison miraculeuse15, elle n'est pas moins indis-pensable chez le pcheur auquel Jsus accorde sa gurson spirituelleen lui remettant ses .pchs1B.

    14. A ct de la foi, on exige aussi le repentir et la conversion : voir les arti-cles cits la note prcdente.

    15. Cfr P. B e n o t , La f o i dans 1rs vangile.'; synoptiques, dans Lumire etVie, 1955, n 22, pp. 45-64.

    16. Le point de vue auquel se place notre tude dgager le sens de la pri-cope tel qu'il est voulu par l'vangliste n'invite pas s'arrter la pr-histoire du rcit. Il convient cependant de signaler l'opinion de plusieurs critiquespour qui la pricope est composite. Dj propose au dbut de ce sicle parW. Wrede (1904). A. Loisy (1907) et d'autres, l'hypothse a t reprise, avecdes prcisions nouvelles par R. B u l t m a n n , Die Geschchie der synoptschenTradition (Forschungen zur Religion des Alten und Neuen Testaments, 29), 3ed., Goettingue, 1958 (= 2e d., 1931),' pp. 12s. Dans la pricope de Me 2, 1-12,en dehors des lments rdactionnels, Bultrnann croit pouvoir reconnatre deuxdonnes diffrentes et mal accordes d'abord un rcit de miracle de type clas-sique (2, l-5a, 11-12), ensuite une discussion sur le pardon des pchs (2, 5b-10).La soudure se fait au v. lOb par la reprise des mots : il dit au paralytique (=- 5b). Le rcit primitif enchanait : Jsus, voyant leur foi, dit au paralyti-que : Je te le dis, lve-toi (2, 5b, 11). Le pardon des pchs vient en surcharge.Bultmann remarque qu'il n'est plus question de la foi dans les w. 5b-10, 'et quela finale (v. 12) ne tient aucun compte de la prsence des scribes qui critiquaientTsus. Le morceau intercalaire serait une addition secondaire et tardive, refltantles proccupations de la communaut chrtienne. Les objections contre Me 2, 5b-10sont donnes avec plus de dveloppement encore par E. P r e y, Die BoischaftJesu. Eme trodionskntiscke und exegetisclie Untersv.ching (Lunds UniversitetsArsskrift, N.F., Avd. 1, Bd. 49, Nr. 5), Lund, 1953, p. 27, n. 2 : pas de rapportentre la foi au pouvoir miraculeux de Jsus et l'obtention du pardon des p-chs ; pas de rapport entre le pardon et la gurison, car admettre un rapport,ce serait supposer que la maladie est lie au pch, ce que Jsus nie express-ment (cfr Le 13, 1-5; Jn 9, 2-3) ; pas de rapport entre les w. 11-12 et les w.5b-10. Les w. 5b-10 apparaissent ainsi comme ime formation secondaire, dontl'authenticit soulve des doutes lgitimes. Position plus modre chez V. Tay-lo r , Th Gospel accordng o St. Mark, Londres, 1952, pp. 191s. : tout en ad-mettant que la pricope est faite de deux pices disparates, l'auteur estime queles w. 5b-10 remontent un souvenir historique et que ,rien ne permet d'y voirune simple cration de la communaut- Les explications de E. L o h m e y e rsemblent aller dans le mme sens, mais d'une faon moins nette : Dos Evange-lium des Markus (Krit-exeg. Komm. ber das NT., 2, 11 d.), Goettingue,1951, pp. 49-52. Une position trs proche de celle de Bultmann est dfendue parH. E. T o d t, Der Mensckensom in der synoptiscten Uberlieferung, Gters-loh, 1959, pp. 117-121, Bon nombre d'auteurs n'admettent cependant pas le d-coupage : M; D i b e l u s , Zwm Formgesciichte der Evangelien, dans Tho!.Rundschau, 1929, N.F., I, pp. 211s.; 1 d., Die Formgeschichte des Evangetms,3'' d., Tubingue, 1959, pp. 63s.; E. S c h i c k , Formgeschchte und Synoptker-exegese. Eme krtsche Untersuchung ber die Moglchkeil imd die Grensen derformgeschichttickei Mthode ('Neutestl. Abhandungen, XVIII/2-3), Munster-W.- 1940. un. 193-196- W. M a n s o n . Iesu. thf Mfs.viak. Th Kvnobttr Tradi-

  • 944 J, DUPONT, O.S.B.

    II. LE POUVOIR DU FILS DE L'HOMME

    Et voil que quelques-uns des scrihes dirent en eux-mmes ; Cet hommeblasphme! Connaissant:-leurs penses, Jsus dit : Pourquoi ces pensesmchantes dans vos curs? En effet, quel est le plus facile, de dire : Tespchs te sont remis, ou de dire Lvc-to et marche ? Eh bien ! pour quevous sachiez que le 'Fils de l'homme a le pouvoir sur terre de remettre les p-chs , alors il dit au paralytique : *; Lve-to, prends ton lit et va cheztoi. Et, se levant, il s'en alla chez lui (w. 3-7).

    La manire de raconter ne change pas : Matthieu passe rapidementsur la raction des scribes et rserve toute son attention aux parolesde Jsus. Marc ne se contente pas de rapporter la rflexion que-sefont les scribes: il commence par les dcrire, puis l explicite ce qules choque dans la dclaration de Jsus : Or H y avait, assis l, quel-ques-uns des scribes qui se faisaient des rflexions dans leur cur :Comment cet homme peut-il parler ainsi? Il blasphme! Qui peut re-mettre les pchs, sinon Dieu seul? (Me 2, 6-7). Matthieu ne s'at-tarde pas expliquer la prsence des scribes; de ce qu'ils se disenten eux-mmes, il ne retient que l'accusation de blasphme, jugeantinutile l'explication : Dieu seul peut remettre les pchs ".

    L'objection que se font les scribes se comprend aisment. Tout p-ch tant une faute contre Dieu16, c'est Dieu qu'il appartient de

    ion of t^e Rvlation of God in Christ, with Spcial Rfrence to Form Cri-csm, Londres, 1943, pp. 40-42; R. H. F ni 1er, T"ke Mission an Achevementof Jsus. An Exa-mmaton of th Presupfioniions of New Testament Ttieclogy(Studies m Biblical Theology, 12), Londres, 1956, pp. 41s.; D. Daube, ThNew Testament an Rabbimc Judm.fm (Jordan Lectures m Comparative Religion.II), Londres, 1956, pp. 170-175. Ce dernier auteur, en particulier, montre qu'ilexiste un lien troit entre les diffrentes parties du rcit; au point de vue dela mthode de l'histoire des formes elle-mme, il n'y a pas lieu de dissocier lesdiffrentes phases d'une action qui est rellement une. II reste donc trs possiblede dfendre l'unit du rcit ds les origines ; H est clair, en tout cas, que cetteunit existe dans l'intention des vang'listes-

    17. Soucieux du bon ordre de son rcit, Luc a signal ds le dbut de la pri-cope la prsence des adversaires de Jsus : Or un jour qu'il tait en train d'en-seigner, il y avait, assis l, des Pharisiens et des docteurs de la Loi venus detous les bourgs de Galile, de Jude et de Jrusalem (5, 17). Indications plusdveloppes que celles de Marc, mais o l'on reconnat la prcision assis l t.Les rflexions de ces personnages ont une tournure un peu diffrente de cellequ'elles ont chez Marc et Matthieu. Au lieu de se dire : v. Cet homme blasphme^.ou Qu'a-t-il parler ainsi celui-l? Il blasphme! , les assistants se posent laquestion ; Qui est-il celui-l, qui pro'fre des blasphmes? (5, 21). La questionconcerne directement l'identit de Jsus. Elle revient dans les mmes termes en7, 49 : t Qui est-il celui-l, qui va jusqu' pardonner les pchs? Par la mani-re dont elle est pose, la question prpare la rponse, dans laquelle Jsus s'iden-tifie au Fils de l'homme. Procd analogue en Le 10. 22 : Nul ne sait qui estle Fils si ce n'est le Pre, ni qui est le Pre si ce n'est le Fils ; le parallle deMatthieu n'emploie pas le pronom : Nul ne connat: le Fils si ce n'est le Pre,et nul ne connat le Pre si ce n'est le Fils (11, 27).

    18. Le point de vue juif et chrtien n'est ni celui de la psychologie, ni celu'del'anthropologie, ni celui de la sociologie, ou quelque autre point de vue limit la considration de l'homme nris en lui-mme c'est relui dp. tT-ion-ime dans sa rp-

  • f E , PARAI.YTIQUS PARDONN (MT 9, 1-8) 945

    pardonner celui' qui l'a offens. En accordant le pardon a. un p-cheur, Jsus se met a. la place de Dieu mme. Une telle attitude sem-ble inconcevable aux interlocuteurs de Jsus. lia reoivent le 'mmechoc lorsque Jsus dclare la femme pcheresse que ses pchs luisont pardonnes : Les assistants commencrent se dire en eux-mmes : Qui est-il celui-l, qui va Jusqu', pardonner les pchs?(Le 7, 48-49). D'autres dclarations de Jsus ont produit un effetsemblable. La manire dont il se prsente comme le Fils de Dieule fait accuser de blasphme : A celui que le Pre a consacr etenvoy dans le monde, vous dtes : Tu blasphmes! pour avoir dit :Je suis le Fils de Dieu (Jn 10, 36). Il importe surtout de rapprocherdu texte qui nous'occupe la scne qui constitue le point culminant duprocs de Jsus devant le Sanhdrin. Le grand prtre adjure Jsusde dire s'il est le Messie. Non content de rpondre la question, Jsusajoute : Je vous le dclare, l'avenir vous verrez le Fils de l'hommesiger droite de la Puissance16 et venir sur les nues du ciel (Mt26, 64). Jsus s'identifie avec l'tre cleste auquel Daniel a donn lenom de Fils de l'homme 2 0 et avec le Seigneur dont David adit qu'il sige la droite de Dieu " ; la raction est immdiate : Alorsle grand prtre lacra ses vtements en disant : II a blasphm ! Qu'a-vons-nous encore besoin de tmoins? Vous venez de l'entendre, leblasphme! (v. 6S). Le rapprochement s'impose car, dans l'pisodedu paralytique, c'est prcisment en faisant appel sa qualit de, Filsde l'homme que Jsus revendique le pouvoir de remettre les pchs,C'est l'ide qu'il se fait de son rle de FUs de l'homme qui, luiattire le reproche de blasphme .

    Jsus connat les penses des scribes, ou, suivant une autre leon, illes voit a 2 . Ici encore, Marc est plus long' : Et aussitt Jsus, sa-chant parfaitement en esprit qu'ils se faisaient en eux-mmes ces rfle-xions, leur dit : Pourquoi vous faites-vous ces rflexions dans votrecoeur? (Me 2, 8). Le souci d'tre bref n'empche pas Matthieu dequalifier moralement les penses des assistants : ce sont des penses mchantes , ou mauvaises a3. Au lieu de chercher comprendre,ils condamnent, se laissant aller leurs mauvaises dispositions.

    laton radicale avec Dieu. Dans toute sa manire de faire, l'homme prend con-stamment position devant son Dieu. C'est clans le cadre de cette conception essen-tiellement religieuse que le sens du pch prend ?a vraie signification; il est in-sparable du sens de Dieu.

    19. Circonlocution pour viter de nommer directement n Dieu ou, ici, < leSeigneur .

    20. Dn 7, 13. Nous allons revenir sur ce texte.21. PS 110, 1.22. Les manuscrits sont partags. Le P. Lagrange accorde ses prfrences

    la leon voir, qui est celle de la Vulgate.23. Tmoignant des proccupations catcchtiques de leur auteur, les notations

    de ce genre sont frquentes dans le premier vangile. Relevons, par exemple,celle par laquelle Matthieu prend soin d'avertir son lecteur que l'homme qui a

  • 946 J. DUPONT, O.S.B.

    Pour prouver qu'il a le droit de remettre les pchs, Jsus accom-plit un miracle, il rend la sant au paralytique. Mais en mme temps,il s'explique sur l'origine et la nature de son pouvoir : il le possdeen sa qualit de Fils de l'homme . Jsus opre le miracle afn queses interlocuteurs sachent que le Fils de l'homme a le pouvoir sur laterre de remettre les pchs . La gurison miraculeuse n'est qu'unsigne ; elle atteste que Jsus possde un pouvoir suprieur celui degurir un malade, un pouvoir qui appartient en propre au Fils del'homme .

    L'explication de Jsus n'est clairante que si l'on se rend comptede sa rfrence l'oracle de Daniel 7, 13-14 24 :

    Voici, venant sur les nues du ciel, comme un fils d'homme. Il s'avana jus-qu' l'Ancien des jours et fut conduit en sa prsence. A lui fut confr pouvoir,honneur et royaume, et tous les peuples, nations et lang-ues le servirent; son pou-voir est pouvoir jamais, qu ne passera pas, et son royaume ne sera pas d-truit 25.

    Cet oracle est la base d'une longue srie de textes vangliques serapportant au Fils de l'homme . Nous avons dj rencontr la dcla-ration de Jsus devant le Sanhdrin : Vous verrez le Fils de l'hom-me siger la droite de la Puissance et venir sur les nues du ciel (Mt 26, 64). Jsus s'identifie avec le Fils de l'homme que Danieldcrit venant sur les nues du ciel . Dans le discours eschatologique,Jsus voque le Fils de l'homme venant sur les nues du ciel avecbeaucoup de puissance et de gloire (24, 30) et insiste sur le carac-tre soudain et imprvisible de cet avnement (w. 27, 37, 39, 44).Introduction de la parabole du jugement dernier : Lorsque le Filsde l'homme viendra dans sa gloire, accompagn de tous les anges2e,il prendra place sur son trne de gloire, Devant lui se rassembleront

    24. Ce point a t fort bien mis en valeur par A. F e u i l l e t , .L'ovcriadu Fils de l'homme ^(d'aprs Me 2, 10-28 et par.), dans Recherches de Scien-ce Religieuse, 1954, XLII, pp. 161-192 (cfr 164-181).

    25. L'ide est reprise au v. 27 : Et le royaume et le pouvoir et les grandeursdes royaumes sous tous les cieux seront donnes au peuple des saints du TrsHaut. Son royaume est un royaume ternel, et tout pouvoir le servira et luiobira, Peu importe ici que, dans le contexte de Daniel, l'tre semblable unfils d'homme s'oppose des tres dont le premier est semblable un lion, lesecond un ours, le troisime un lopard, le quatrime un taureau, et quecette opposition soit celle de royaumes successifs, le dernier tant le royaume du peuple des saints du Trs Haut . Jsus reprend l'oracle en un sens plus prcis,non sans le retoucher : l'tre semblable un fils d'homme devient le Fils del'homme, tre mystrieux et transcendant avec lequel Jsus s'identifie. Nousavons traduit pouvoir le mot aramen skltn (trois fois au v. 14, deux foisau v. 27), La version dite de Thododon emploie chaque fois le mot oicfta,qui est aussi celui de l'Evangile; la version dite des LXX emploie o)f] pour lepremier cas du v. 14, oiwEd pour les autres cas.

    26. Prcision qui semble driver de Za 14, 5 (cfr 1 Th 3, 13). Ce verset, com-me celui du PS 110, 1, interfre souvent avec la prophtie de Daniel dans lesdescriptions de l'avnement du Fils de l'homme.

  • 1^ PARA^YTIQUB PARDONN (MT 9, 1-8) 947

    toutes les nations... (2S, 31 s.) s. Ailleurs encore: Le Fils del'homme doit venir dans la gloire de son Pre avec ses anges, et alorsil rendra chacun selon ses uvres (16, 27) 2e. Sans l'expression Fils de l'homme : Tout pouvoir m'a t donn au ciel et sur laterre (28, 18). '.

    A la lumire de ce contexte, le pouvoir du Fils de l'homme sedfint comme un pouvoir dparti au souverain juge, pouvoir s'ten-dant toutes les nations de la terre et lui donnant autorit pour accom-plir le Jugement universel. C'est en vertu de ce pouvoir prcis queJsus revendique le droit de pardonner les pchsB9. Ds prsent,il est en possession de l'autorit suprme qui lui permettra de prsi-der les assises du jugement dernier ; il lui est donc loisible d'user decette autorit. Il anticipe ainsi sur la sentence qu'il doit prononcer la fin des temps. S'il veut devancer l'heure du Jugement, c'est nonpour punir le pch, mais pour pardonner et absoudre. Le momentde la reddition des comptes n'est pas encore l; il est prcd par untemps de grce et de misricorde 30.

    Les miracles de Jsus sont des signes " ; ils lvent le voile qui cou-

    27. Cfr Mt 13, 41 : Le Fils de l'homme enverra ses anges, et ils ramasserontpour les mettre hors de son Royaume tous les scandales...

    28. Cfr Mt 19, 28 : Lors de la rgnration, lorsque le Fils de l'homme aurapris place sur son trne de gloire... s La. sentence dans laquelle Jsus dclare que le Fils de l'homme est matre du sabbat (Mt 12, B; Me 2, 28; Le 6, 5 prendgalement son vrai sens dans le contexte de ce que la prophtie de Daniel dit dessouverains pouvoirs du Fils de l'homme cfr A. F e u i l l e t , ar. cit., pp. 181-189; H. E. Tdt , op. cit., pp. 121-123. Dans une autre srie de textes, le titrede < Fils de l'homme se substitue celui de *: Serviteur de Dieu , s'appliquantalors Tsus en ce qu'il ralise la prophtie du Serviteur souffrant, Is 53- (Mt17, 22; 20, 18; 26, 2, 34, 45, et par.).

    29. Il faut reconnatre un progrs entre les paroles de Jsus au paralytique(v. 2) et sa dclaration aux scribes (v. 6). En disant : Tes pchs te sont re-mis, Jsus emploie une tournure passive qui, dans !e contexte du langage juif,s'entend normalement comme une circonlocution ; le vrai sens est ; Tes pchste sont remis par Dieu , ou Dieu te remet tes pchs . Cette manire de par-ler correspond celle du prophte Nalhan qui, devant l'aveu de David : J'aipch contre le Seigneur , dclare au roi : < Le Seigneur pardonne ta faute,tu ne~mourras pas (2 S 12, 13). L'objection des scribes n'tait donc pas fonde :Jsus n'a pas dit : Je te pardonne tes pchs ; il n'a fait que signifier un par-don accord par Dieu (cfr C. G. M o n t e f t o r e , Th Synoptc Gospels, t. I,2" d., Londres, 1927, pp. 46-48). Il n'est pas moins vrai que, partant de cetteobjection, Jsus fait un pas de plus : il revendique pour le Fils de l'homme,c'est--dire pour lui-mme, le droit et le pouvoir d'accorder le pardon, W. Foer- ,s t e r le souligne avec raison (Theol. Wrtcrbuch zum N.T., II, p. 566, n. 39),faisant valoir, en particulier, l'expression sur la terre : cette prcision n'au-rait aucun sens si elle visait simplement une annonce qui se fait ncessairementsur la terre ; sa porte vient de ce qu'elle caractrise la situation actuelle du Filsde l'homme, par contraste avec sa gloire future, quand il viendra sur les nuesdu ciel. Il faut aussi penser l'antithse courante opposant < dans le ciel < sur la terre : Mt 6, 10, 19; 18, 19; 23, 9; 28, 18, et surtout 16, 19 et 18, 18.

    30. Le pardon des pchs est un des traits caractristiques des oracles proph-tiques qui dcrivent les bienfaits de l're messianique : voir, par exemple, Is 33,24; Jr 31, 34; 33, 8; Ez 16, 63; 36, 25-33.

  • 948 J. DUPONT, O.S.B.

    vre le mystre de sa personne. Quand Jean lui envoie des messagerspour lui demander s'il est relui qui doit venir , Jsus rpond sim-plement : Allez rapporter Tean ce que vous entendez et voyez :les aveugles voient, les boiteux marchent, les lpreux sont guris, lessourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est an-nonce aux pauvres (Mt 11, 3-5) ". Jean-Baptiste connat les Ecri-tures ; dans la description des uvres de Jsus il saura reconnatreles traits dstnctifs du Messie annonc par Tsae 3fl. Tmoignant dupouvoir que Jsus a de remettre les pchs, la gurison du paralyti-que de Capharnaum a aussi une porte profonde : elle rvle queJsus est le Fils de l'homme dont il est question dans le Livre de Da-niel. Il dtient le pouvoir que Dieu confre au juge suprme qu ac-complira le Jugement de la fin des temps; en pardonnant les pchs,i anticipe sur terre les fonctions qu'il doit exercer lorsque, venant surles nues du ciel entour par les saints anges, H prendra place sur sontrne de gloire.^- -^ -

    III. UN POUVOIR DONNE AUX HOMMES

    A cette vue, les foules furent saisies de crainte et glorifirent Dieu, quiavait donn aux hommes un tel pouvoir (v. 8).

    Marc et Luc, comme Matthieu, concluent l'pisode en notant-l'im-pression de la foule. Chez Marc : Tous taient dans la stupeur etglorifiaient Dieu en disant : Jamais nous n'avons vu a! (2, 12b) ;chez Luc : Tous furent saisis de stupeur, et ils glorifiaient Dieu;remplis de crainte, ils disaient : Nous avons vu aujourd'hui des chosestranges? (5, 26). Le trait dominant de ces deux finales est la sur-prise, l'tonneme-nt : les gens sont stupfaits; Matthieu ne signale pascette raction toute humaine, caractristique de ceux qui ne saisissent

    l'vnement messianique, qui a pour effet de librer les hommes de l'emprise despuissances du mal et de les dlivrer du pch. Les miracles ne font que renvoyer'au miracle dcisif du salut messianique, qui se produit par la puissance du Dieuvivant agissant travers l'action du Messie... Les miracles de l'Evangile sontdes signes attestant la prsence du Messie en plein milieu du judasme et repo-sant sur les prophties de l'Ancien Testament. Ils manifestent en outre la vraienature de la puissance du Christ, puisque la suite des prophties de l'AncienTestament ils proclament, au-del de la simple enrison physique, la librationdu pch et du 'Malin. Ils attestent l'avnemeut du royaume de Dieu (E. H o' s -kyns -F . N. Davey , L'nipme du Nouveau Testament. Trad. S. C o u d e -m i n e - F . R y s e r , Neuchtel-Paris, 1949, pp. 129 et 134). Les miracles sontune annonce et un signe : le mal des hommes prend fin; Satan est vaincu; leRoyaume de Dieu est l (A. G e orge , Les mra'des de }sus dans les van-giles synoptiques, dans Lumire et Vie, 1957, u 33, pp. 7-24; cfr 19). - -

    32. La gurison des possds a galement une porte significative : Si c'estpar l'Esprit de Dieu que J'expulse les dmons, c'est donc que le Royaume deDieu est arriv pour vous * (Mt 12, 28; cfr Le 11, 20).

    33. Is 26, 19; 39, 18-19; 35, 5-6; 61, 1. Cfr notre ouvrage sur Les Batitudes.BruMa-Louvain. 1954. on. 160-171.

  • VS, PAHALYTIQUB PARDONN (MT 9, 1-8) ' 949

    pas le sens profond de l'vnement. On s'tonne de ce qu'on ne com-prend pas. Chez Matthieu les gens ont compris, et il va dire ce qu'ilsont compris ; il ne dit donc rien de leur tonnement34. En prsentantles choses sa manire, il songe manifestement ses lecteurs ; il veutles aider tirer de l'pisode la leon qui en dcoule. Peu importe quenagure les contemporains de Jsus aient compris ou non; il faut au-jourd'hui que les chrtiens comprennent35. L'intelligence de l'vne-ment sera ncessairement accompagne d'un sentiment de crainte :la crainte que l'homme prouve devant une manifestation divine36 ;crainte religieuse qui se traduit en louanges rendant gloire Dieus.

    La raison pour laquelle la foule s'tonne : chez Marc ; Jamaisnous n'avons vu a ! ; chez Luc : Nous avons vu aujourd'hui deschoses tranges ! La surprise nat de ce qu'on vient de voir, c'est--dire de la gurison laquelle-on vient d'assister. Elle seule retientl'attention, sans qu'il soit tenu compte des paroles par lesquelles Jsusa donn au miracle une signification plus haute. Situation toute diff-rente chez Matthieu : ce qui provoque ici la crainte, c'est le pouvoirque Dieu a donn aux hommes. Le mot pouvoir est choisi des-sein ; c'est celui que Jsus a employ au v. 6, en affirmant que leFils de l'homme a le pouvoir de remettre les pchs 3&- Par lui-mme, ce pouvoir n'appartient qu' Dieu ; or, en gurissant le paraly-tique, Jsus vient de donner la preuve qu'il est en mesure d'exercerce pouvoir divin de pardon. La pointe du v. 8 rside dans le contraste :

    34. Comparer avec le procd suivi dans la conclusion de l'pisode de la mar-che sur les eaux. Chez Marc, les discipiea sont dans la stupeur, parce qu'ils necomprennent pas : ils taient en eux-mmes au comble de la Stupeur ; car ilsn'avaient rien compris l'affaire des pains : leur cur tait aveugl (.6, 51-52).Dans le passage correspondant de Matthieu, il n'est question ni de stupeur, nid'aveuglemenL ; bien au contraire, les disciples ont parfaitement compris, et l'vaii-gliste leur prte un acte de foi qui clairera le lecteur ; Ceux qui taient dansla barque se prosternrent devant im en disant ; u es vraiment le b'ils de Dieu (14, 33).

    35. Notre ouvrage Mariage' et divorce dans l'Evangile (Bruges, 1959, pp. 178-188) examine une srie de textes montram, chez Matthieu, le mme souci pda-gogique tendant dgager la leon d'un pisode donn. Voir, notamment, la pri-pe du levain (Mt 16, 5-12 : comparer avec Me 8, 14-21), celle de la sentencesur le retour d'Elie (Mt 17, 10-13 : comparer avec Me 9, 11-13).

    36. Cfr Mt 17, 6-7; 27, 54; 28, 5, 10.37. Crainte et louange -: association traditionnelle qui se retrouve en Ap 14, 7 ;

    .15, 4; 19, 5.38. Mme remarque chez A. Feuillet, qui traduit E^ovoia, autorit ;i> :

    Lagrange estime la raction de la foule sans rapport avec le raisonnement du, Christ : elle ne voit en lui qu'un homme extraordinaire, un thaumaturge commeles autres, et c'est cela qu'aurait voulu suggrer l'auteur. Tel peut tre en effetle sens des textes parallles -de Marc (2, 12) et de Luc (5, 26). Mais dans celuide Matthieu, plus soucieux de doctrine que de psychologie, il semble exister unerelation troite entre le v. 6 : ' afin que vous sachiez que le Fils de l'homme asur la terre autorit ', et le v. 8 ; ' les foules rendirent gloire Dieu d'avoirdonn aux hommes une telle autorit '. Autrement dit, dans le second cas comme

    , dans le premier, le pouvoir dont il s'agit est celui de remettre tes pchs (.art.^:t ^ l''7-l

  • 950 J. DUPOMT/ O.S.B.

    un pouvoir qui revient Dieu seul a t donn aux hommes ae. D'au-tres hommes avaient dj exerc le pouvoir de faire des miracles ; lagurison miraculeuse que Jsus vient d'oprer n'est pas plus extra-ordinaire que tel ou tel miracle opr par les prophtes d'autrefois.Ce qui apparat vraiment nouveau et proprement inou est le fait queJsus a le pouvoir de remettre les pchs : jamais jusqu'ici Dieu n'a-vait accord ce pouvoir aux hommes.

    S'il est vrai que le sens gnral du v. 8 ressort suffisamment durapport qui unit ce verset au rcit prcdent, il faut pourtant recon-natre que la formulation est ambigu. Il tait question d'un pouvoirqui, par nature, n'appartient qu' Dieu seul, mais qui est cependant par-tag par le Fils de l'homme en raison de ses fonctions de souverain jugedes vivants et des morts. Comment l'vangliste peut-il crire que cepouvoir a t dparti

  • LB PARAI.YTIQU PARDONN (MT 9, 1-8) 951

    (2) D'autres auteurs43 se contentent d'expliquer le v. 8 de Matthieuen fonction du sens des parallles de Marc et de Luc. La foule neprend pas garde l'argument de Jsus ; elle est frappe par le miracle,non par la signification que Jsus lui attribue en le donnant comme .lapreuve de son pouvoir de remettre les pchs. Rangeant Jsus dans lacatgorie des thaumaturges, elle loue Dieu du pouvoir qu'il accorde tous les faiseurs de miracles. Explication insuffisante encore, pourpeu qu'on tienne compte de la tournure toute personnelle que Matthieua donne ce verset. Ce qu'il importe de savoir n'est pas simplementce que la foule a pens, mais ce que pense l'vangliste en rapportant sa manire la raction de cette foule44. Tout au long de son rcit,nous avons vu affleurer ses proccupations doctrinales. Il prend ausrieux, lui, la dclaration par laquelle Jsus dtermine le sens de lagurison du paralytique. Il a soin de rappeler cette dclaration dansle verset final en reprenant le mot caractristique : on remercie Dieudu pouvoir qu'il a donn, ce pouvoir en vertu duquel Jsus re-met les pchs. Il n'y a donc pas lieu de ramener la conclusion deMatthieu celle de Marc et de Luc.

    (3) Autre explication45 : le pluriel aux hommes quivaut prati-quement un singulier ; un homme ; il n'y a pas lieu de presserle sens de ce pluriel, qui est simple manire de dire, tournure gnralepour dsigner un fait particulier. Matthieu emploie d'ailleurs un parti-

    43. Cfr A. L o i s y, Les Evangiles synoptiques, t. I, Ceffonds, 1907, p. 481;M.-J. L a g r a n g e , Evangile selon saint Matthieu. (Etudes Bibliques), 36 d.,Paris, 1927, pp. 179s.; C. G. M o n t e f i o r e , Th Synopic Gospels, 2e d.,'Lon-dres, 1927, t. 3, p. 45; t. II, p. 137; J. S c h m i d , Dos Evangewm nack Mat-thns (Regensburger N.T., 1), 2" d., Ratisbonne, 1956, p. 169; E. L o h m e y e r ,Dos Evangeliwm des Matthus. Nachgeiassene Ausarbeitungen wnd Entwrfe

    .sur Ubersezung wnd Erkirung (Krit.-exeg. Komm. ber das N.T., Sonder-'band), Goettingue, 1956, p. 169.

    44. II y a deux manires d'aborder un texte- L'exgse du P. Buzy caractrisefort bien l'une d'elles : Une telle puissance awc hommes. La formule est prendre au sens populaire, puisqu'elle mane du peuple {Evangile selon saintMatthieu. La Sainte Bible... L. Pirol:, IX, Paris, 1935, p. 115). Pour dfinirl'autre, il suffirait de transposer : < La formule est prendre au sens thologi-que, puisqu'elle mane d'un thologien. Entre les deux mthodes, Fexgte ca-tholique ne peut hsiter. Pie XII, dans un passage qui s'inspire de Benot XV,dclare nettement summam interprecandi normam eam esse, qua perspiciatur etdefiniatur, quid scriptor dicere intenderit (Divino af fiante Spiriu -. Enchiri-dion Biblicum, 2e d., 1954, n0 557) : la rgle suprme de l'exgse est l'inten-tion de l'auteur sacr, ce qu'il a voulu dire non ce qu'a voulu dire la foule desJuifs.

    45. Cfr W. C. A 1 1 e n, A Criticat and Exegetical Commentary on th Gospelaccording to St. M a f f h e w (Th Infcern. Crifc. Corom.), 36 d., Edimbourg, 1912,p. 88; Th. Z a h n , Dos Evangelium des Matthis (Komm. zum N.T., I), 4e d.,Leipzig- Erlangen, 1922, p. 373 ; Th, I n n i t z e r , Kommentar sum Evangeliuwdes heiKgen Matthus (Kurzgetasster Kommentar zu den Vier heiligen Evange-Hen, I), 4' d., Graz, 1932, p. 175; J. S c h n i e w i n d , Dos Evangelium nachMalhus (Das N.T. Deutsch, 2), 5e d., Goettingue, 1950, p. 118. C'est aussile sens dans lequel s'orientent les explications de D, Buzy, .malgr la phrase mal-heureuse cite dans la note prcdente. , -

  • 952 J. DUPONT, O.S.B.

    cipe aoriste8 : les foules rendent gloire Dieu qui a donn auxhommes un si grand pouvoir ; non pas qui donne d'une faongnrale et habituellement, mais qui vient de donner dans la cir-constance prsente. L'action de grces de la foule donne la rplique l'affirmation des scribes : Dieu seul peut remettre les pchs (Me 2,7) ; non Dieu n'est pas seul possder ce pouvoir, puisqu'il l'a accord Jsus, un homme. Accord un homme, ce pouvoir est, parler lar-gement, accord aux hommes. Cette conclusion retiendrait l'antithse Dieu - hommes sans porter l'attention sur le cas tout particulierde cet homme, Jsus, qui est le Fils de l'homme . On ne s'arrtepas sur ce titre mystrieux, mais simplement sur le fait qu'un pou-voir strictement divin, dont aucun homme n'avait dispos jusqu'ici,vient d'tre exerc par Jsus. Cette explication est cohrente; elletient compte de la teneur du texte et des procds de composition uti-liss par Matthieu *7. On pourrait s'y rallier s'il n'y en avait une autre,plus satisfaisante parce que rendant mieux compte du lien qui unitnormalement le v. 8 au v. 6, dgageant ainsi la leon doctrinale del'importante dclaration du v. 6, qui ne pouvait manquer d'veillerl'intrt de l'vangliste.

    (4) La dernire interprtation tient compte du fait que Matthieu estun vangliste chrtien et qu'il crit pour des lecteurs chrtiens. Samanire de dcrire la raction de la foule juive veut suggrer la com-munaut chrtienne l'action de grces qu'elle doit rendre Dieu pour

    40. Cfr B- B o t t e , Grammaire grecque du. Nouveau Testament, Paris, 1933,p. 70. Au point de vue du. genre littraire, l'emploi du participe est un trait ca-ractristique du style des hymnes de louange; la notice de Matthieu fait donccho aux formules concrtes qu'on emploie en rendant gloire Dieu.

    47. La teneur du texte : nous avons soulign l'emploi de l'aoriste. Les proc-ds de composition de Matthieu : il faudrait noter ce propos la facilit aveclaquelle il emploie l'expression a les hommes (cfr W. C. A l l n, Th Book ofSaywgs tsed by ihe Editer of th First Gospel, dans Studies m th SynopiicProblem : By Members of he University of Oxford, Oxford, 1911, pp. 235-286 : cfr 279). Dans l'histoire de la tempte sur le lac, les trois synoptiques par-lent de l'moi des disciples, puis de leur merveillement ou de leur crainte devantle calme soudain rsultant de la parole de Jsus. Pour rapporter cette raction,Marc (4, 41) et Luc (8, 25) ne Jugent pas ncessaire d'expliciter le sujet de laphrase, suffisamment clair par le contexte': ils furent saisis d'une grande crain-te ' ; Matthieu crit : les hommes furent dans l'admiration (8, 27). Comparerencore Mt 6, 14-15 avec Me 11, 25; Mt 10, 17 avec Me 24, 9; Me 13, 9; Le 21,12; remarquer les prcisions rdactionnelles de Mt 23, 5, 7, 13, 28, peut-tre ausside 5, 13, 16; 6, 1, 2, 5, 16, 18, etc. Un autre procd littraire du premier van-gliste est celui de la gnralisation. En 19, 30, il rapporte la sentence de Jsus :( Beaucoup de premiers seront les derniers, et de derniers premiers ; formula-tion quivalente dans les parallles, Me 10, 31 ; Le 13, 30. Quelques versets plusloin, aprs avoir cit une parabole qui illustre la sentence, Matthieu rpte celle-ci, mais en lui donnant la forme que voici : , Les derniers seront les premiers, etles premiers derniers (20, 16). Prsent d'abord comme un cas frquent, lerenversement des situations devient la. rgle gnrale; il ne suffit plus de direqu'un grand nombre de derniers passeront premiers, ils le deviendront tous. Au-tres exemples de gnralisation chez Matthieu dans notre ouvrage Les Batitu-drs, 2e d., t. I, Bru^es-Louvain, 1958, pp. 112, 153, 168, 289-291.

  • IA PAIAWIQU PASDONN (MT 9, 1-8) ' 953

    le pouvoir qui, dparti Jsus en sa qualit de Fils de l'homme, resteprsent dans l'Eglise par es hommes auxquels Jsus a communiquce pouvoir4ft. La formulation du v. 8 doit s'entendre en fonction desproccupations ecclsiastiques qui caractrisent le premier vangileet se manifestent particulirement dans l'intrt que l'vangliste, porteaux pouvoirs confrs par Jsus ses aptres.

    Parmi les textes clairants pour le verset qui nous occupe, il y ad'abord la finale de l'vangile49. Sur une montagne de Galile, Jsusressuscit apparat aux Onze et leur dclare : Tout pouvoir m'a tdonn au ciel et sur la terre (Mt 28, 18). La prophtie de Daniel atrouv son accomplissement : le Fils de l'homme s'est avanc jusquedevant le trne de Dieu et a reu pouvoir sur tous les peuples, nationset langues (Dn 7, 13-14). Jsus ajoute : Allez donc, de toutes lesnations faites des disciples : baptisez-les..., enseignez-les... (w. 19-20). Il y a un lien de consquence50 entre le pouvoir universel queJsus a reu et la mission universelle qu'il confie ses aptres., Cettemission est une mission d'enseignement; plus prcisment, elle con-siste transmettre l'enseignement de Jsus : enseignez-leur gardertous mes commandements . Ceux qui recevront cet enseignement se-ront, proprement parler, non des disciples des aptres mais des dis-ciples de Jsus. N'empche qu'en vertu de leur mandat, les aptressont dpositaires du pouvoir souverain de Jsus ; chargs de transmet-tre les commandements de Jsus, ils le font avec une autorit qui dri-

    48. Dans le pluriel TO av^QitOL se manifeste la conviction de Mat-thieu : le pouvoir que Jsus a de remettre les pchs est devenu la propritde la communaut; voir 16, 19; 18, 18 : A. S c h i a t t e r , Der Evangelisf Mat-thaus. Seine Sprache, sein Ziel, seine Sebstandigkeit, Stuttgart, 1929, 4e d., 1957,p. 301, < La communaut d'o provient cette tradition confesse le don mystrieuxqu'elle reoit de son Seigneur et dont elle jouit en son nom : le pouvoir 'a taccord aux hommes de pardonner les pchs sur la terre ; H. G r e e v e n , DieHeilung des Gelhmen wsch Matfhdus, Wwt un Diens, 1955, IV, 69-78 (cfr76). Cfr B. W. B a c o n , Studies in Matthew, New York, 1930, pp. 189s.; P.B e n o t , L'Evangile selon saint Matthieu (La Sainte Bible... de Jrusalem),2e d., Paris, 1953, p. 68; R. B u l t m a n n , Die Geschichte der Syn. Trad., 'p.14; P. D a u s e h, Die drei dteren' Evangi-licn (Die Heilige Schrift des N.T.,II), 4e d., Bonn, 1932, p. 157; A. F a r r e r , A Study in. S. Mark, Londres,1951, p. 274; A. F e u i l l e t , art. t.. pp. 177-181; A- F r E d r i c h s e n , Le pro-blme du. miracle dans le christianisme primitif, Strasbourg-Paris, 1925, p. 92;H. J. Held , Matthaus (ils nterpret der Wiwdergeschichten, dans G, B o r n -k a m m - G . B a r t h - H . J, H e l d , Vberlieferung und Ausegung im Matthims-Ewingeiwn (Wissenschaftiiche Monographien zum A. und N.T., 1), NeukirchenKreis Moers, 1960, pp. 155-287 (cfr 257 et 260s,); X. L o n - D u f o u r , LesEvangiles synoptiques, dans Introduction Sa Bible (A. R o b e r t - A . F e u i l -l e t ) , t. II, Tournai, 1959, pp. 143-334 (cfr 185) ; H. E. T o d t , op. cit., p.. 118.

    49. Commentaire dtaill de ce passage dans W. T r U l i n g , Dos Wahre Is-ral. Studien sw Thologie des Matthansevangeliums (Erfurter theol. St., 7),Leipzig, 1959, pp. 6-36.

    50. Lien explicite si l'on admet la conjonction donc, implicite si l'on croitdevoir l'omettre avec une partie de la tradition manuscrite.

  • 954 J. DUPONf, O.S.B.

    ve de celle que Jsus a reue de Dieu, et qui participe son univer-salit B1.

    Deux passages propres Matthieu prcisent la signification de cepouvoir de magistre. Le premier se rapporte Pierre; Jsus lui d-clare : Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux : tout ce quetu lieras sur la terre sera li dans les cieux, et tout ce que tu aurasdli sur la terre sera dli dans les cieux (16, 19). Le second tendcette promesse tout le groupe apostolique : Tout ce que vous lierezsur la terre sera li dans le ciel, et tout ce que vous dlierez sur laterre sera dli dans le ciel (18, 18). Le premier passage, plus expl-dte, est particulirement important. Jsus dclare son intention debtir une Eglise contre laquelle le sjour de la mort ne pourra rien;cette Eglise subsistera donc jusqu' la consommation des sicles B 2 .Sa stabilit lui est assure par le roc, par la pierre sur laquelle elleest fonde ; c'est grce cette pierre qu'elle est soustraite aux as-sauts de la mort (16, 18). Ces paroles font cho Is 28, 14-1658, ora-cle auquel les premiers chrtiens 54, suivant d'ailleurs une interprta-tion juive65, donnaient un sens messianique, identifiant la pierre

    51. Le texte s'achve par la dclaration : Voici que Je suis avec vous tousles jours jusqu' la consommation des sicles (v. 20b). Cette finale prend toutson sens si l'on songe que l'vangile devrait normalement se terminer par un rcitde l'ascension de Jsus. Matthieu ne veut parler ni de l'ascension, ni d'un dpartquelconque de Jsus; il tient, au contraire, souligner que Jsus ne quitte passes disciples. Je suis avec vous : c'est la promesse que, dans l'Ancien Testa-ment, Dieu fait souvent son peuple, lui garantissant une prsence qui est aussiaide et protection (relev des textes dans notre ouvrage 2w XIOTQ). L'ufwmavec le Christ suivant saint Paul, Bruges-Louvain-Paris, 1953, p. 27, n. 3)..Dans le premier vangile, cette finale fait cho au dbut du livre o, aprs avoirmontr que la naissance virginale de Jsus accomplit l'oracle d'Is 7, 14 : Voiciqu'une vierge enfantera un fils, et. on lui donnera le nom d'Emmanuel , Mat-thieu a eu soin d'ajouter : ce qui veut dire Dieu avec nous (1, 23). La pr-sence divine au milieu des hommes, qui commence avec l'Incarnation, ne doit pasprendre fin. Cfr C. H. Dodd, According o th Scriptures. Th Sub-StfUctwreof New Testament Theoogy, Londres, 1952, p. 79.

    52. Nous reprenons intentionnellement l'expression de Mt 28, 20 (cfr note pr-cdente). Les portes de l'Hads dont il est question en 16, 18 ne sont pas les< portes de l'enfer , le mot enfer ayant acquis un sens trop prcis dans notrevocabulaire. Ce sont les portes du shol (cfr Is 38, 10), les portes du sjourdes morts; on dit aussi < les portes de la mort (cfr PS 9, 14; 107, 18; Jb 38,17). Le terme de portes dsigne une cit : la partie pour le tout. La cit dela mort va lancer ses assauts contre l'Eglise, mais elle ne pourra la renverser &cause du roc sur lequel cette Eglise est btie; il faut en conclure que l'Eglisesubsistera- jamais, qu'elle ne prira pas, ne sera pas engloutie par la mort.

    53. < C'est pourquoi coutez la parole du Seigneur, hommes de moquerie quigouvernez ce peuple qui est Jrusalem, Parce que vous dites : Nous avonsconclu une alliance avec la mort, avec le shol nous avons fait une pacte : le flaudbordant passera, il ne nous atteindra pas, car nous avons mis dans le mensongenotre refuge, dans la fausset nous nous sommes abrits. C'est pourquoi, ainsiparle le Seigneur : Voici que je pose comme fondement en Sion une pierre, pierrede probation, angulaire, prcieuse, fondement inbranlable ; celui qui fera con-fiance ne sera pas renvers. >

    54. Cfr Rm 9, 33; 10, 11 ; 1 Pt Z, 6, Bflffi 6, 2,55. La tarcum aramtffn iuhithifl au Tnnt n nlw coiil A rrS *. T M mm

  • LE PARALYTIQUE PARDONN (MT 9, 1-8) 955

    fondamentale avec le Christ. Ce rle qui ui appartient en propre, Jsusveut le voir partag par Simon Bar-Jona , le prince des aptres.Pour lui permettre d'assurer ce rle, Jsus transmet Pierre un pou-voir; il le fait en recourant deux images complmentaires. D'abordil lui confie les clefs du Royaume des deux. Les clefs symbolisent lespouvoirs de l'intendant. Cette image, emprunte Is 22, 22 E9, reparatdans l'Apocalypse, qui l'applique au Christ, celui qui dtient la clefde David : s'il ouvre, nul ne fermera, et s'il ferme, nul n'ouvrira (3,7). En Mt 23, 13, elle dsigne l'autorit des docteurs de la Loi, aux-quels Jsus reproche de fermer ( clef) le Royaume des cieux auxhommes57. La deuxime mtaphore de Mt 16, 19 recommande la m-me interprtation, celle d'un pouvoir de magistre; tel est en effet lesens usuel de l'expression lier et dlier B 6 . Elle s'applique nor-malement l'autorit des rabbins dont une dcision. lie lorsqu'elleprcise qu'un acte est obligatoire ou interdit, et dlie lorsqu'elledclare qu'un acte est libre ou permis; ces verbes s'emploient aussiau sens de : exclure de la communaut ou y rintroduire, prononcerl'excommunication ou rconcilier celui qui a mrit son pardon6a.Tout cela fait partie du pouvoir de magistre. Jsus confie donc Pierre des pouvoirs doctrinaux et disciplinaires dont les dcisionsseront ratifies dans le ciel , c'est--dire par Dieu : ce que Pierreordonne ou condamne est ordonn ou condamn par Dieu mme, ceque Pierre permet ou pardonne est permis ou pardonn par Dieu.C'est grce l'exercice de ce pouvoir que l'Eglise n'a rien craindredes atteintes de la mort. Or ce pouvoir est proprement messianique, etPierre ne le possde que par dlgation, par une communication dupouvoir que Jsus a reu de Dieu60. Jsus a donc voulu partager sonpouvoir avec Pierre et avec les autres aptres; c'est Matthieu, Mat-

    d Qumrn donnent ce texte une interprtation collective : soit qu'ils mettentle mot pierres au pluriel (c= les membres de la communaut : 1 QH.VI, 26),soit qu'ils le remplacent par le mot muraille (1 QS VIII, 7-8).

    56. Je mets la clef de la maison de David sur son paule (d'Eliaqim) ; s'ilouvre, personne ne fermera, s'il ferme, personne n'ouvrira. C'est dire que l'in-tendant sera en possession de la plnitude du pouvoir. Situation qui ne, concidenullement avec celle d'un portier ou d'un concierge, qu'une imagerie populaireattribue volontiers saint Pierre.

    57. Cfr Le H, 52.58. Impossible d'entrer ici dans une discussion de ' dtail. L'interprtation que

    nous proposons est d'ailleurs gnralement admise. Voir notamment 0. C u 11 -mann, Saint Pierre, disciple, aptre, martyr. Histoire et thologie (Bibl. Thol.),Neuchtel-Paris, 1952, pp. 184s.

    59. < Condamner et absoudre est le sens qui se recommande particulire-ment en Mt 18, 18 en .raison du contexte; il peut s'appuyer galement sur la for-me johannique du logion : i. Les pchs seront remis ceux qui vous les re-mettrez; ils seront retenus, ceux , qui vous les retiendrez (Jn 20, 23). Dte-nant les clefs du Royaume des cieux, Pierre a le pouvoir d'y admettre ceux qu'ilabsout, et d'en interdire l'entre ceux qu'il condamne.

    60. Jsus dit bien mon Eglise > ; Pierre exerce son pouvoir lur une Efflileoui n'est MB ion 'Eo'Iilc & lui. triais l'EcrIisr Au Christ.

  • 956 J. DUPONT, O.S.B.

    theu seul parmi les synoptiques, qui a pris soin de le rappeler seslecteurs ".

    Le jeune homme riche n'a pas eu le courage de rpondre l'appelde Jsus ; Jsus tire la leon de cet chec : il est bien difficile, il esthumainement impossible pour un riche d'entrer dans le Royaume deDieu. Pierre saisit l'occasion pour faire remarquer au Matre : Nousautres, nous avons tout abandonn et nous t'avons suivi (Me 10,28 ; Le 18, 28) ; chez Matthieu, il ajoute : Que nous en revien-dra-t-il? (Mt 19, 27). Jsus rpond par une promesse. Chez Marcet chez Luc, la promesse s'adresse, en gnral, tous ceux qui aurontabandonn quelque chose pour Jsus, et elle est double : dans le tempsprsent ils recevront le centuple, dans le monde venir la vie ternelle(Me 10, 29-30; Le 18, 29-30). Matthieu ne conserve pas la distinctionentre une rcompense dans le temps prsent et une autre dans le mon-de venir63; en revanche, il introduit une autre distinction : Jsusannonce d'abord une rcompense particulire pour ses aptres (19,28) et parle ensuite de la rcompense rserve quiconque aura aban-donn ce qu'il possde (v. 29). La promesse assurant aux aptres unercompense privilgie vient probablement d'un autre contexte es ; elleest trs significative : En vrit je vous le dis, vous qui m'avezsuivi : lors de la rgnration, lorsque le Fils de l'homme sigera surle trne de sa gloire, vous sigerez, vous aussi, sur douze trnes,pour juger les douze tribus d'Isral . Nous avons dj vu qu' la findes temps, le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, accompagnde tous ses anges, et sigera sur le trne de sa gloire (Mt 25, 31).Il prsidera alors les assises du jugement dernier : Devant lui se-ront rassembles toutes les nations; il sparera les uns d'avec lesautres, comme le berger spare les brebis d'avec les boucs (v. 32),

    61. Mt 23, 34 permettrait des observations intressantes. D'aprs le paralllede Le 11, 49, Jsus cite un texte, de provenance inconnue, dans lequel Dieu d-clarait avoir envoy ses porte-parole au peuple d'Isral durant tout le cours deson histoire. Chez Matthieu, c'est Jsus lui-mme qui fait la dclaration en s'a-dressant aux Pharisiens : Je vous envoie des prophtes, des sages, et des scri-bes. Ces envoys de Jsus doivent s'identifier, au moins d'abord, avec les ap-tres, ainsi que Luc l'a d'ailleurs prcis; Matthieu leur garde des appellationsqui les dsignent comme des prophtes et des docteurs de la Loi. Ceci supposeque leur mission est avant tout d'enseignement.

    62. Bien que ce ne soit pas explicite, la promesse semble viser ainsi uniquementla fin des temps.

    63. Elle prsente des analogies assez prcises avec un logon que Luc a insrdans le discours aprs la Cne : Vous tes, vous, ceux qui sont demeurs con-stamment avec moi dans mes preuves. Et moi, Je dispose pour vous du Royau-me, comme mon Pre en a dispos pour moi : vous mangerez et vous boirez ma table en mon Royaume, et vous sigerez sur des trnes pour Juger les douzetribus d'Isral (Le 22, 28-30). La ressemblance est d'abord vague : vous quim'avez suivi, vous qui tes demeurs constamment avec moi; elle disparaitensuite, pour reparatre, trs prcise, dans les deux finales qui sont pratiquementidentiques : vous sigerez (Mt : vous aussi) sur des (Mt : douze) trnes pouriueer les douze tribus d'Isral.

  • .S PARAI.Y'TIQUS PARDONN (MT 9, 1-8) 957

    Mt 19, 28 nous apprend que, dans cette sance solennelle, le souverainjuge sera entour d'assesseurs ; ses douze aptres sigeront auprsde lui pour jugerei les douze tribus d'Isral.

    II n'est pas sans intrt de rapprocher de cette promesse les texteso Matthieu parle des pouvoirs accords par Jsus Pierre et auxautres aptres. Dans notre tude de Mt 9, 6, nous sommes arrivs la conclusion que Jsus rattache a. sa qualit de Fils de l'homme lepouvoir qu'il dtient de pardonner les pchs ; c'est parce qu'il est lesouverain juge qu'il peut anticiper sur le jugement venir en remet-tant aux hommes leurs pchs. Investis du pouvoir de lier et de d-lier, les aptres sont en tat, eux aussi, d'accorder un pardon qui, sanc-tionn dans le ciel, .sera le pardon de Dieu lui-mme. Nous voyons prsent qu'ils seront, la fin des temps, troitement associs auFils de l'homme dans ses fonctions judiciaires. Le paralllisme nelaisse pas d'tre impressionnant. Il suggre que, comptant faire desaptres ses assesseurs au jugement dernier, Jsus a voulu en mmetemps les faire participer au pouvoir de pardon qu'il possde parcequ'il est le Fils de l'homme. Comme lui et en son nom, les aptrespourront anticiper sur la sentence du jugement dernier; c'est parcequ'ils doivent, eux aussi, tre juges la fin des temps qu'ils ont gale-ment, sur la terre, le droit de lier, et surtout de dlier.

    Le ch. 7 de Daniel suggre lui-mme une extension du pouvoirattribu au Fils de l'homme 6S. Aprs avoir parl de ce pouvoir au v.14, il dit, au v. 22 ; Lorsque vint l'Ancien des jours, le jugement futremis aux saints du Trs Haute8. Les saints partagent donc les pr-

    64. A la suite de Lagrange, E, Osty explique : Juger, au sens biblique decommander, tre la tte (Le Nouveau Testament. Traductio nouvelle, Paris,1949, p. 46). P. Benot fait un pas de plus et traduit directement gouvernant ,et explique : Litt. : 'jugeant', entendre au sens biblique de ce mot qui qui-vaut ' gouverner ' (L'Ev. selon S. Mt, p. 116). Interprtation malencontreusequi, de toute vidence, mconnat le sens de ce verbe dans son contexte vangli-que (cfr Mt 25, 31-32, dj cit) et biblique (cfr Dn 7, 22, dont il va tre ques-tion).

    65. Ceci est bien mis en valeur par A. F e u i l l e t , art. cit., pp. 179-181.66. Deuxime partie du verset, parallle la premire : et le temps arrive-

    ra pour les saints de possder le royaume . Pour la premire partie, on croitsouvent devoir interprter les termes en leur donnant un sens diffrent. Biblede Jrusalem : < l'Ancien rendit jugement en faveur des saints > ; Bible de laPliade ; l'ancien des jours (vint) pour rendre justice aux saints. A. F e u i l -l e t croit que le sens du texte massortique est justice sera, faite aux saints,mais estime que ce texte doit tre corrig. L'aramen dit exactement : le juge-ment (dna1 : cfr le nom a Daniel) fut remis (yehb) aux saints. Le verbeyehb est peut-tre quivoque, pris en lui-mme; mais c'est celui qu'on trouveen 7, 14 ; A lui fut remis (yehb) pouvoir, honneur et royaume; en 7, 27 : Royaume et pouvoir, et les grandeurs des royaumes sous tous les cieux ont tremis (yehbat) au peuple des saints du Trs Haut- Dans ces deux versets, ils'agit d'un pouvoir qui est confr au Fils de l'homme ou aux saints pour qu'ilsl'exercent. Dans le v. 22 lui-mme, le sens dans lequel le jugement est accordaux saints ne peut s'entendre autrement que le sens dans lequel le royaume leurest donn. Compte tenu_ de toutes ces indicadoni, il n'y a cas lieu de corriger letir* M BAM sma nkma 11 imrvia* rnr ) fiiifmn^ i rwnia anw gfita 1 4

  • 958 J. DUPONT, O.S.B.

    rogatives du Fils de l'homme fl7. Le premier vangile se plat prcis-ment montrer que les aptres participent ces prrogatives : parles pouvoirs qui leur sont accords sur la terre, par les fonctions quileur reviendront la fin des temps.

    Les pouvoirs octroys Pierre et aux aptres dans le temps prsentleur sont donns pour le bien de l'Eglise du Christ; ils lui assurentsa stabilit et la mettent l'abri des assauts de la mort. Ils sont indis-pensables sa prennit. Ils ont pour garantie une prsence du Christen son Eglise jusqu' la consommation des sicles . Matthieu netire pas la conclusion, mais elle se dgage d'elle-mme : ces pouvoirsne peuvent disparatre avec la personne des aptres. Ils restent lapossession de la communaut par le ministre de ceux qui en ont reula charge.

    Ces explications permettent de donner toute sa signification au ver-set qui conclut l'pisode du paralytique. Jsus a accompli un miraclepour prouver qu'tant le Fils de l'homme, il a le pouvoir de remettreles pchs. Matthieu sait que Jsus a communiqu ses pouvoirs etqu'ils restent prsents dans l'Eglise ; cette 'pense lui est particulire-ment chre. En invitant ses lecteurs craindre Dieu et lui rendregloire pour le pouvoir qu'il a donn Jsus, il veut aussi qu'ils le re-mercient d'avoir fait que ce pouvoir reste en la possession des hom-mes et continue s'exercer dans l'Eglise, par les aptres et leurssuccesseurs.

    Pour ce qui concerne le dtail prcis, le trait pittoresque, l'histoiredu paralytique de Capharnam telle qu'elle est rapporte par Matthieupeut paratre bien indigente en comparaison du rcit vivant que Marcen a trac. Mais, mieux que tout autre, Matthieu a saisi la porteprofonde de l'pisode et en a dgag la signification doctrinale. Lemiracle n'est pas racont pour lui-mme, mais pour la preuve qu'ilfournit du pouvoir que Jsus a de remettre les pchs, pouvoir .in-hrent sa qualit de Fils de l'homme, souverain juge de la fin destemps. En lisant ce rcit, les chrtiens ne peuvent oublier que Dieu avoulu maintenir ce pouvoir dans l'Eglise, permettant des hommes deprvenir les sentences du jugement dernier en accordant leur pardonaux pcheurs.

    Bruges Jacques DUPONT, O.S.B.Abbaye de Saint-Andr

    accord comme un pouvoir qu'ils ont exercer en devenant Juges des nationsqui les opprimaient. Feuillet note d'ailleurs trs justement que cette interprta-tion est celle des auteurs du Nouveau Testament : saint Paul :