Le Recit de La Passion Dans Les Oracles Sibyllines

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    02-Feb-2016

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Tematizarea Patimilor lui Christos in apocrifele sibiline.

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    Jean-Michel Roessli

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    La question des relations entre crits apocryphes et critures Saintes est des plus fascinantes, mais elle se pose en termes di -rencis selon les textes apocryphes tudis. Dans le cadre du prsent expos, cest la faon dont le rcit de la Passion de Jsus est relat dans le corpus des Oracles sibyllins que je souhaite inter-roger (Livres 1, 6 et 8). Cette question se pose de faon plus parti-culirement cruciale pour la Sibylle qui sexprime dans le premier livre de la collection, un ouvrage de 400 hexamtres grecs, dont une grande partie les vers 1 323 est probablement luvre dun auteur juif du IIe ou IIIe sicle de notre re, remanie ensuite par un chrtien, qui a souhait complter le tableau initial par une longue vocation de Jsus et de son ministre terrestre2.

    1. Aprs avoir fait lobjet dune prsentation orale dans le cadre de la rencontre annuelle de lAssociation catholique des tudes bibliques au Canada en mai 2008 Montral, cette tude a t reprise, approfondie, puis publie en anglais sous le titre The Passion Narrative in the Sibylline Oracles , Gelitten Gestorben Auferstanden. Passions- und Oster-traditionen im antiken Christentum (Tbingen, Mohr Siebeck, 2010), 299-327. Je remercie les diteurs de mautoriser la reproduire ici en franais, avec de menues retouches.

    2. La plupart des spcialistes considrent que les livres 1 et 2, spars dans les manuscrits par un simple colophon, doivent tre traits comme un seul ouvrage. Certains situent sa composition au IIe ou IIIe sicle de notre re. Dautres estiment quil ny a pas lieu de distinguer un substrat juif et une rcriture chrtienne dans cet ouvrage, qui serait ainsi tout entier de composition chrtienne. Pour des tudes rcentes de ce livre, voir J. L. LIGHTFOOT, The Sibylline Oracles. With Introduction, Translation, and Commentary on the First and Second Books (Oxford, Oxford University Press, 2008) ; O. WASSMUTH, Sibylli-nische Orakel 1-2 : Studien und Kommentar (Leyde-Boston, Brill, 2011 ; Ancient Judaism and Early Christianity 76) ; et T. BEECH, A Socio-Rhetorical Analysis of the Development and Function of the Noah-Flood Narrative in Sibylline Oracles 1-2 , thse de doctorat soumise la Facult de Thologie de lUniversit dOttawa, Fvrier 2008. Un premier

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    Dans cette ultime section du premier livre (vv. 323-400), la Sibylle annonce non seulement la venue du Christ, sa Passion et sa rsur-rection, mais, plus surprenant encore, elle prdit aussi lvangile et la n des prophtes (vv. 382 et 386). Cest dire que la Sibylle, prophtesse supposment paenne, se place non seulement sur le mme plan que les prophtes, en prophtisant avec eux lhis-toire du salut, mais cherche mme les complter en prcisant que leurs promesses se ralisent en Jsus. Elle prtend mme avoir une hauteur de vue qui les dpasse dune certaine manire, puisquelle annonce les prceptes de lvangile (v. 382) et lach-vement des prophties (v. 386). Pour raliser cette ction divina-toire car cest bien de cela quil sagit , la Sibylle recourt la fois aux prophtes et aux vangiles, en combinant souvent les deux, soit par des allusions implicites, soit par des reprises littrales, soit encore par des emprunts lexicaux bien prcis. Ainsi, pour b tir son rcit de la Passion, la Sibylle slectionne des lments tirs soit des vangiles canoniques, soit de traditions apocryphes marginales, identi es ou non, quelle claire par les crits des prophtes.

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    Ce que je me propose donc de faire dans cet expos est disoler quelques fragments de textes relatifs la Passion tirs des premier, sixime et huitime livres des Oracles sibyllins, de les comparer entre eux et avec les pisodes correspondants dans le Nouveau Testament, de manire valuer le mode de rcriture, les points de contact, les liens de dpendance ventuels et les points de divergences.

    compte rendu du livre de J. L. LIGHTFOOT a t publi par A. K ACHUK dans Bryn M aw r Clas-sical R ev iew , 21 juin 2008, http:/ / bmcr.brynmawr.edu/ 2008/ 2008-06-21.html, consult le 24 juin 2011 ; un autre compte rendu a t publi par G. L. WATLEY dans The Classical R ev iew 59 (2009), 101-103, qui vient dachever sa thse de doctorat consacre aux Or sib 1-2 (Sibylline Identities : The Jew ish and Christian E ditions of Sibylline Oracles 1-2, University of Virginia, 2010). Voir aussi M. MONACA, Oracoli Sibillini (Rome, Citt Nuova, 2008). Sauf indication contraire, les traductions des Oracles sibyllins sont les miennes. Le texte grec est celui de J. GEFFCK EN, D ie Oracula Sibyllina (Leipz ig, J. C. Hinrichs, 1902, rimpression Berlin 1967), amend ici et l. Une synopse, reproduite en appendice de cet article, permettra aux lecteurs de lire en parallle les deux rcits de la Passion contenus dans les livres 1 et 8 des Oracles sibyllins.

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    termes H # 1 = 3 4 # % # et ; 4 1 % 2 3 4 # % # permettent dtablir aussi un rapprochement avec le rcit de Mc 14,65, o nous avons le verbe ; 4 1 % 2 A et le substantif H - 1 9 3 4 # au datif pluriel. Nanmoins, comme Mc est plus proche de Lc que de Mt et que nous avons cart le troi-sime vangliste, on peut conclure provisoirement que le parallle le plus troit est chercher du c t de Mt. Plusieurs autres passages des Oracles sibyllins con rment du reste que cet ouvrage constitue lvangile canonique par excellence, comme il lest pour lensemble de la littrature apocalyptique chrtienne des IIe et IIIe sicles.

    Dans le cas dOr sib 1,365, le point de contact semble surtout trs net avec Mt 26,67, qui se sert des verbes * + , # . = K A et ; 4 1 % 2 A , l o lhexamtre sibyllin runit les substantifs * + , L . + / 0 et 1 % M 3 4 # % # , forme simple d; 4 1 % M 3 4 # % # utilis en Or sib 8,288.

    Rappelons pour mmoire que dans les vangiles canoniques les crachats sont mentionns deux moments ou dans deux contextes distincts. En Mt 26,67 / / Mc 14,65, ils visent Jsus devant le Sanh-drin, tandis quen Mt 27,30 / / Mc 15,19, ils sont le fait de soldats romains3.

    Dans les Oracles sibyllins, le contexte nest pas clairement d ni. Dans le rcit dOr sib 1,365-366 toutefois, le responsable de la agel-lation est explicitement dsign : il sagit dIsra l ( Alors Isra l lui donnera des sou ets et des crachats / emp oisonns de ses l v res inf mes ) . Cet antijudasme nest pas une nouveaut dans le premier livre des Oracles sibyllins ; il apparat dj un peu plus t t, aux vv. 360-361 : E t alors Isra l, dans son iv resse, ne comp rendra p as, / et, lesp rit eng ourdi, rien ne p arv iendra ses faibles oreilles. A contrario, la Sibylle qui vaticine dans le livre 8 laisse lidentit du coupable dans le vague, puisquelle introduit la scne en annonant simplement que le Verbe cest ainsi que Jsus est dsign au v. 285 tombera p lus tard aux mains de criminels et dimp ies (v. 287). La question de savoir qui sont ces criminels (N 6 + 4 + 9) et ces impies (N 1 9 3 % + 9) nest pas des plus faciles trancher avec certitude. On peut nanmoins se demander si les mots N 6 + 4 + 9 et N 1 9 3 % + 9 ne dsignent pas ici les Romains, plut t que les Juifs, dans la mesure o ceux-ci ont reu la Loi (6 & 4 + 0 ), ce

    3. Dans le quatrime vangile, Jsus est galement gi deux reprises, la premire fois par un des gardes du Grand Prtre (Jn 18,22 : H L 1 9 3 4 # ), la deuxime fois par les soldats romains au prtoire (Jn 19,3 : H # 1 O 3 4 # % # ).

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    qui nest pas le cas des Romains4. Mais on peut aussi se demander si le recours ces deux adjectifs substantivs ne vise pas distin-guer deux catgories dincroyants : dune part, les Romains, privs de Loi (N 6 + 4 + 9), et, dautre part, les Juifs jugs impies (N 1 9 3 % + 9). Ce faisant, les deux adjectifs se feraient lcho du rcit vanglique, o Juifs et Romains participent alternativement au procs de Jsus. Certes, plus t t dans le livre 8 dans le pome acrostiche relatant la Parousie du Christ et le jugement dernier , ces deux mots sont employs p romiscue pour opposer simplement justes et non justes ou dles et in dles (vv. 220 : L es mortels, d les et in d les, v erront D ieu5 ). Mais dans le livre 1, o la polmique antijuive est avre, la Sibylle annonce, un vers plus t t dj, que la furieuse col re du Tr s-H aut sabattra / sur les H breux et leur enl v era la foi (vv. 362-363). Cest dire quaux yeux de cette Sibylle, il y a e ectivement des Juifs qui sont sans foi (N 1 9 3 % + 9).

    Au livre 8, la scne se prolonge par un vers qui na pas de parallle dans le livre 1 : Ayant tendu son dos, il le liv rera aux fouets (v. 2906). Ici, la source la plus probable nest pas chercher dans les vangiles canoniques, mais dans le troisime chant du Serviteur sou rant dIs 50,6 : J ai tendu mon dos aux coup s de fouets et mes joues aux coup s de p oing s, et je nai p as soustrait mon v isag e loutrag e des crachats7. Trois mots cls de ce verset biblique se retrouvent en e et dans le rcit de la agellation rapport dans le huitime livre des Oracles sibyllins : ce sont 4 - 3 % 9I # 0 , H # 1 = 3 4 # % # et ; 4 1 % / 3 4 - % A 6 , sauf que dans le troi-

    4. T. NICK LAS, Apokryphe Passionstraditionen im Vergleich : Petrusevangelium und Sibyllinische Orakel (Buch VIII) , D as E v ang elium nach Petrus. Tex t. Kontex te, Inter-tex te (Berlin & New Y ork, Walter de Gruyter, 2007), 263-279, ici 270.

    5. Ibid.6. LACTANCE (Inst. div . 4,18,15), AUGUSTIN (Cit de D ieu 18,23,2) et lauteur de la Tho-

    sop hie dite de T bing en (P. F. BEATRICE, Anonymi M onop hysitae Theosop hia. An Attemp t at R econstruction [Leyde, Brill, 2001] , 55,225 = H. ERBSE, Frag mente g riechischer Theosop hien [Hambourg, Hansischer Gildenverlag, 1941] , 10, 274) ont une leon lgrement di -rente : E t leurs coup s, il p rsentera simp lement son dos saint. La Thosop hie de T bing en est lpitom dune collection de tmoignages paens compile la n du Ve ou au dbut du VIe sicle et qui doit beaucoup Lactance ; pour des rfrences bibliographiques, cf. P. F. BEATRICE et J. L. LIGHTFOOT, The Sibylline Oracles , p assim.

    7. Is 50,6 LX X : % P 6 6 J % Q 6 4 + / (R (A * # ' ? 0 4 L 3 % 9I # 0 , % S 0 (E 3 9 # I Q 6 # 0 4 + / ' ? 0 H # 1 O 3 4 # % # , % P (E 1 5 Q 3 A 1 Q 6 4 + / + T * @ 1 R 3 % 5 ' U # @ 1 P # ? 3 < M 6 V 0 ; 4 1 % / 3 4 L % A 6 . W 4 1 % / 3 4 # est un hap ax leg omenon dans Isae. Ce verset biblique est aussi larrire-plan de Mt 26,67 ; cf. U. LUZ , D as E v ang elium nach M atth us : M t 26 -28 (Dsseldorf & Neukirchen-Vluyn, Benz iger & Neukirchener Verlag, 2002), 205, n. 11 (Traduction anglaise M atthew 21-28 . A Commentary [Minneapolis, Augsburg Fortress, 2005, 448, n. 11]). La prdiction par Jsus des sou rances du Fils de lhomme dans les synoptiques (Mc 10,34 et paral-lles) est sans doute inspire par ce verset dIsae ; cf. D. J. MOO, The Old Testament in the Gosp el Passion N arrativ es (SheX eld, Almond, 1983), 88-89 et 139-144.

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    sime chant du Serviteur sou rant, la agellation prcde les souf- ets et les crachats. Le travail luvre dans ce passage du huitime livre des Oracles sibyllins sapparente celui que lon peut dceler dans l p tre de Barnab 5,14, qui cite Is 50,6-7, en omettant les v. 6b-7a : E t il dit encore : V oici, jai tendu mon dos aux v erg es et mes joues aux sou ets. M ais mon v isag e, je lai tendu comme une p ierre dure 8.

    On relvera toutefois que, mme sils se dmarquent parfois lun de lautre, les deux passages parallles des Oracles sibyllins ont en commun de quali er les crachats lancs au Christ de . # 5 4 # * & ' 6 % # , cest--dire d empoisonns ou de venimeux , ce que le texte biblique ne fait pas. En revanche, si les vangiles canoniques se contentent de dire que les crachats visent le visage de Jsus, litt-ralement ses yeux , les Oracles sibyllins ont plut t pour souci de prciser que ceux-ci proviennent de l v res inf mes (Or sib 1,366) ou de bouches souilles (Or sib 8,289). Or, mme si ladjectif nest pas identique, lide de l v res inf mes en Or sib 1,366 dcoule trs certainement dIs 6,5, o le prophte saccuse lui-mme et le peuple auquel il appartient, cest--dire Isra l, davoir des l v res imp ures ( @ * - F # 5 % # < ' = , V W < A 6 ; 6 4 Y 3 > , # + Z @ * - F # 5 % # < ' = , V W < + 6 % + 0 ). Ce rapprochement est dautant plus vraisemblable que les vers 360-361 dj cits du mme livre, tout comme la section suivante des vers 369-371, se prsentent comme un libre dveloppement inspir par le mme chapitre du livre dIsae, o Isra l est accus dobstination et de stupidit (6,9-10 : Il me dit : V a, et tu diras au p eup le : coutez , coutez , et ne comp renez p as ; reg ardez , reg ardez et ne discernez p as. Ap p e-santis le c ur de ce p eup le, rends-le dur doreille, eng lue-lui les yeux , de p eur que ses yeux ne v oient, que ses oreilles nentendent, que son c ur ne comp renne, quil ne se conv ertisse et ne soit g uri 9 ). cet gard, Or sib 8,289 est beaucoup moins explicite dans son accusation.

    On a voulu voir dans ce passage des Oracles sibyllins (8,287-290) une rminiscence de l v ang ile de Pierre 910, mais rien nest moins s r.

    8. p tre de Barnab 5,14 : " # $ 1 L , 96 , R I ' 9 [ 7 (+ M , % R F ' 9 * L 4 + / % P 6 6 J % + 6 ' ? 0 4 L 3 % 9I # 0 , * # $ % S 0 3 9 # I Q 6 # 0 ' ? 0 H # 1 O 3 4 # % # , % P (E 1 5 Q 3 A 1 Q 6 4 + / W F V * # \ 0 3 % ' 5 ' S 6 1 R % 5 # 6 . (traduction de P. PRIGENT [Paris, Cerf, 1971]). Voir note ad loc.

    9. Is 6,9-10 LX X : * # $ ' ] 1 ' 1 + 5 ' M F V % 9 * # $ ' ] 1 + 6 % G , # G % + / % G @ * + ^ @ * + M 3 ' % ' * # $ + T 4 _ 3 / 6 ` % ' * # $ a , R 1 + 6 % ' 0 a , R U ' % ' * # $ + T 4 ) b(V % ' [ ; 1 # < M 6 F V I S 5 c * # 5 (O# % + Z , # + Z % + M % + / , * # $ % + : 0 d 3 $6 # T % J 6 a # 5 R A 0 e * + / 3 # 6 * # $ % + f 0 g . F # , 4 + f 0 # T % J 6 ; * L 4 4 / 3 # 6 , 4 h 1 + % ' b(A 3 96 % + : 0 g . F # , 4 + : 0 * # $ % + : 0 d 3 $6 @ * + M 3 A 3 9 * # $ % ^ * # 5 (Oi 3 / 6 J 3 9 * # $ ; 1 9 3 % 5 R U A 3 9 * # $ ? L 3 + 4 # 9 # T % + M 0 .

    10. v ang ile de Pierre 9 : Et dautres qui taient prsents lui crachaient la face et dautres lui frapprent les joues, dautres le piquaient avec un roseau et certains

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    Une comparaison dtaille montre que les di rences lemportent sur les ressemblances, lesquelles sexpliquent mieux par limagerie du Serviteur sou rant dIs 50,6 que par une dpendance littraire stricte entre les deux textes11.

    Il est...