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Recherches en Langue et Littérature Françaises Revue de la Faculté des Lettres Année 11, N0 19, Printemps-Été 2017 Le Roman de la momie de Théophile Gautier, source d'inspiration de Sadegh Hedâyat dans Le Trône d'Abu Nasr * Marzieh Balighi** Maître-assistante, Université de Tabriz (auteur responsable) Saideh Mianji Master II en langue et littérature françaises, Université de Tabriz Résumé Le Trône d'Abu Nasr de Sadegh Hedayat est un récit déconcertant dont la matière est surchargée de références et d'allusions à une source française, à savoir Le Roman de la momie de Théophile Gautier. Cette influence, voulue ou inconsciente, fait de ce roman iranien un texte singulier, insolite. Dans cet article, notre objectif consiste à faire ressortir les points de convergence entre ces deux œuvres d'aire culturelle différente, aussi bien au niveau de la forme que celui du fond. Tout en décelant cet enchevêtrement d'emprunts, nous allons essayer de dégager la part de l'authenticité de Sadegh Hedayat qui avait un grand souci de rester soi- même en prenant une certaine distance par rapport à l'œuvre de Théophile Gautier. Ce récit se situe ainsi d’une manière très délibérée dans un « entre- deux », entre un « ici » et un « ailleurs ». Il se nourrit d’un imaginaire français, mais se situe dans un cadre iranien. Les mots-clés : Sadegh Hedayt, Le Trône d'Abu Nasr, Théophile Gautier, Le Roman de la momie, influence, source. *Date de réception: 2016/03/09 Date d’approbation: 2017/02/21 **Email: [email protected]

Le Roman de la momie de Théophile Gautier, source d ...france.tabrizu.ac.ir/article_6485_dc5719a19ceaeacc... · errant (Sage velgard), demeure un récit mystérieux. Une traduction

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  • Recherches en Langue et Littrature Franaises

    Revue de la Facult des Lettres

    Anne 11, N0 19, Printemps-t 2017

    Le Roman de la momie de Thophile Gautier,

    source d'inspiration de Sadegh Hedyat dans Le Trne

    d'Abu Nasr*

    Marzieh Balighi**

    Matre-assistante, Universit de Tabriz (auteur responsable)

    Saideh Mianji

    Master II en langue et littrature franaises, Universit de Tabriz

    Rsum

    Le Trne d'Abu Nasr de Sadegh Hedayat est un rcit dconcertant dont

    la matire est surcharge de rfrences et d'allusions une source franaise,

    savoir Le Roman de la momie de Thophile Gautier. Cette influence,

    voulue ou inconsciente, fait de ce roman iranien un texte singulier, insolite.

    Dans cet article, notre objectif consiste faire ressortir les points de

    convergence entre ces deux uvres d'aire culturelle diffrente, aussi bien

    au niveau de la forme que celui du fond. Tout en dcelant cet

    enchevtrement d'emprunts, nous allons essayer de dgager la part de

    l'authenticit de Sadegh Hedayat qui avait un grand souci de rester soi-

    mme en prenant une certaine distance par rapport l'uvre de Thophile

    Gautier. Ce rcit se situe ainsi dune manire trs dlibre dans un entre-

    deux , entre un ici et un ailleurs . Il se nourrit dun imaginaire

    franais, mais se situe dans un cadre iranien.

    Les mots-cls : Sadegh Hedayt, Le Trne d'Abu Nasr, Thophile

    Gautier, Le Roman de la momie, influence, source.

    *Date de rception: 2016/03/09 Date dapprobation: 2017/02/21

    **Email: [email protected]

    mailto:[email protected]

  • 2 Recherches en Langue et Littrature Franaises, Anne 11, N0 19, Printemps-t 2017

    Introduction

    Le Trne d'Abu Nasr (Takht-e Abu Nasr), une nouvelle parue en

    1942 dans le dernier recueil publi par Sadegh Hedayat, Le chien

    errant (Sage velgard), demeure un rcit mystrieux. Une traduction

    franaise par Gilbert Lazard en a t publie en 1988, Paris, en

    France, aux ditions Phbus. Dans cette nouvelle, une momie de l're

    sassanide revient la vie loccasion de fouilles archologiques aux

    effets imprvus. Trois savants amricains explorent un site en des

    collines prs de Chiraz, en Iran, et dcouvrent un sarcophage dans

    lequel repose un prince iranien, momifi, encore revtu de ses habits

    princiers. Celui-ci tient deux feuillets indchiffrables sous le bras.

    Tout un mystre plane autour de cette dcouverte. Par cette nouvelle

    qui peine parfois convaincre en raison de son discours un peu

    simpliste sur la science, lauteur prtend donner une image de ce que

    fut la Perse antique. Ce rcit nous fait penser un texte crit par

    Thophile Gautier, Le Roman de la momie, paru en feuilleton de mars

    mai 1857 dans Le Moniteur universel, puis, en volume, en 1858,

    chez Hachette. Dans Le Trne d'Abu Nasr, la matire est surcharge

    de rfrences, dallusions et de ressouvenances cette uvre

    occidentale. Ces rminiscences ne sont pas trs difficiles identifier.

    Trs grand connaisseur de la littrature europenne, Sadegh Hedayat

    matrisait parfaitement la langue franaise. Maxime-Fri Farzaneh,

    un tudiant de Sadegh Hedyat, dans son uvre intitule Rencontres

    avec Sadegh Hedayat, le parcours dune initiation, tmoigne du fait

    que ce dernier frquentait assidment la vaste bibliothque de

    l'Alliance franaise Thran. Il tait imprgn de culture franaise

    et il lisait tout ce qu'il trouvait en franais, mme les traductions

    littraires qui paraissaient dans la presse et les revues. Il connaissait

    beaucoup dauteurs occidentaux dont, entre autres, Thophile

    Gautier, et il a lui-mme racont Maxime-Fri Farzaneh qu

    Thran, l'cole Saint-Louis, j'enseignais le persan un cur. Un

    trange personnage, passionn d'archologie, qui avait un got

    prononc pour la littrature. C'est lui qui me fit lire Mrime,

    Thophile Gautier, Maupassant, Gobineau, Baudelaire, Poe et bien

    d'autres (Farzaneh, 1372, 126).

  • Le Roman de la momie de Thophile Gautier 3

    Le Roman de la momie de Thophile Gautier s'inscrit dans la

    tradition du rcit d' gyptologie et traduit une certaine fascination

    nostalgique de cet crivain pour la civilisation gyptienne. Les

    similitudes entre ce roman de Thophile Gautier et Le Trne dAbu

    Nasr de Sadegh Hedayat sont videntes. Cette nouvelle de Sadegh

    Hedayat illustre bien la conception quYves Chevrel a propose de

    ce quil appelle une source , qui est fortement lie l'tude des

    influences , savoir la recherche des influences conduit des

    metteurs aux rcepteurs. Celle des sources, inversement, remonte le

    courant et peut-tre demande-t-elle encore plus de tact et de

    pntration critiques (Pageaux, 1994, 51)

    Le Trne dAbu Nasr pousse cette forme dinspiration lextrme,

    ce qui transforme la nouvelle en un rcit insolite, voire terrifiant. Il

    ne sagirait en rien dun plagiat. Sadegh Hedayat sen est dfendu,

    propos dune question qui lui avait t pose par Maxime-Fri

    Farzaneh, sur linfluence quE. T. A Hoffmann aurait exerc sur lui :

    - Est-ce que ce genre de lecture nest pas dangereuse pour

    celui qui souhaite crire ?

    - Que veux-tu dire ?

    - Ils sont si puissants quon risquerait de les imiter, dtre

    influenc ?

    - Le plagiat est du vol. Sinon, tout le monde est influenc.

    On imite, parfois mme involontairement quelquun avec qui

    on a des affinits. Loriginalit, mme si elle existait vraiment,

    nest pas une qualit en soi. Lauthenticit, oui. Mais si tu veux

    exprimer quelque chose pour laquelle on a trouv la forme

    adquate, il ne test pas ncessaire de lviter. Mais il ne faut

    pas tre paresseux, il faut chercher. Cest la recherche qui

    importe. Loriginalit pour loriginalit nest quune

    excentricit (Farzaneh, 1372, 122).

    Sadegh Hedayat rejette toute ide de plagiat. Ce serait une

    tentation trop facile. Il esquisse plutt lide dune influence

    involontaire. Il nest pas non plus favorable la recherche de

    loriginalit pour elle-mme et il insiste sur une notion de

    recherche quil ne dfinit pas vraiment. En revanche, il

  • 4 Recherches en Langue et Littrature Franaises, Anne 11, N0 19, Printemps-t 2017

    revendique fortement lauthenticit , cest--dire une volont de

    rester soi-mme, dtach de tout ce qui vient de sources extrieures

    et de puiser dans ses propres ressources. Mais cette authenticit

    prend un caractre quivoque chez Sadegh Hedayat. Une

    contradiction rside en effet entre le fait de sinspirer de modles

    trangers, celui dimiter dautres crivains, et celui de rester soi .

    Trs attach sa culture irano- orientale Sadegh Hedayat semble

    stre toujours demand comment on pourrait rester un auteur

    iranien, tout en sinspirant de la littrature occidentale. Lcriture du

    Trne dAbu Nasr aurait t le rsultat de cette recherche. On

    sattachera dterminer les points de convergence que lon peut

    relever entre cette nouvelle et Le Roman de la momie de Thophile

    Gautier, et cerner loriginalit de lauteur iranien la manire dont il

    s'est inspir de son modle franais, et montrer comment il l'a utilis

    et comment il l'a transfigur. La dmarche cratrice, originale, de

    Sadegh Hedayat a port autant sur la forme que sur le contenu de son

    livre, do la ncessit d'en analyser dabord le genre, puis le statut

    du narrateur, sa structure tiroirs , lintrigue, les personnages, le

    caractre ouvert et lorientalisme occidentalis.

    I. Un genre fantastique

    Le Trne d'Abu Nasr reprend une forme trs populaire en France

    partir du XIXe sicle, celle de fantastique . Faute d'une dfinition

    prcise de ce genre littraire, nous nous bornerons en citer une qui

    soit susceptible de recouvrir ce que Sadegh Hedayat a essay

    d'voquer dans cette nouvelle. Selon Tzvetan Todorov, le

    fantastique est fond essentiellement sur une hsitation du lecteur

    un lecteur qui s'identifie au personnage principal [], hsitation

    prouve par un tre qui ne connat que les lois naturelles, face un

    vnement en apparence surnaturel (Todorov, 1970, 29). Cette

    thorie insiste, en premier lieu, sur le cadre raliste, naturel et

    vraisemblable, sur lequel le rcit sera bti ; puis, en deuxime lieu,

    sur l'effet de surprise, de rupture de cet univers cohrent qui se

    produit ; et, enfin, en troisime lieu, sur le concept de l' hsitation

    fantastique entre une explication rationnelle, raliste, ou, au

    contraire, surnaturelle ou irrationnelle des faits.

  • Le Roman de la momie de Thophile Gautier 5

    L'histoire de Le Trne d'Abu Nasr se droule sur une colline qui a

    donn son nom au titre de la nouvelle, proximit du village de

    Beram-Delak, situ prs de Chiraz, en Iran. Au dbut du rcit, trois

    archologues amricains, membres du groupe scientifique du

    "Metropolitan Museum de Chicago (Hedayat, 1998, 62),

    poursuivent avec dception, sous un soleil crasant, leurs fouilles

    sans avoir encore obtenu de rsultat. Ils possdent chacun une identit,

    un nom et un statut professionnel : le professeur [docteur] Warner,

    archologue spcialis dans l'tude des langues mortes (Ibid, 1998,

    63) et ses deux collaborateurs, Freeman et Gorest. Dj par cette

    description, en tenue kaki jaune [], un chapeau de soleil sur la

    tte et des dossiers sous le bras, [les archologues] passaient toute

    leur journe avec les ouvriers quils dirigeaient, dgager les objets

    enfouis dans la terre (Ibid, 1998, 63), on entend parler dun travail

    quotidien, rationnel, et on assiste une narration objective, en

    apparence tout fait cohrente. De plus, les lieux qui appartiennent

    au monde rel, comme la colline dAbu Nasr, les villages de Beram-

    Delak et de Daste-Khezr, les villes de Chiraz, de Perspolis,

    accentuent cette impression dune situation tout fait relle et

    vraisemblable.

    Aprs leur travail pnible, les archologues vont se dtendre dans

    un village tout prs : l'un de ces villages Beram-delak, pouvait jouer

    pour un endroit assez agrable. L'air y tait bon et les habitants de

    Chiraz venaient s'y dlasser l't , est-il not. (Ibid, 1998, 63). Cette

    observation, marque notamment par les adjectifs agrable ,

    bon , et les verbes jouer et sy dlasser traduisent une

    apparente srnit. En dcrivant galement la beaut du paysage,

    lauteur fait partager la joie de vivre saine et pure des villageois.

    Pourtant cette vie monotone, en plein soleil, sans

    distraction (Ibid, 1998, 65) va sinterrompre avec la dcouverte

    dun sarcophage intact. Il contient une momie. Ce sera le

    dclenchement de toute une srie dvnements tranges et

    bouleversants au cours desquels cette momie reviendra la vie :

    mais la dcouverte du sarcophage de Simouyeh changea la face des

    choses, elle bouleversa tout particulirement la vie du professeur

  • 6 Recherches en Langue et Littrature Franaises, Anne 11, N0 19, Printemps-t 2017

    Warner (Ibid, 1998, 63). Lexploration des tombeaux inconnus fait

    songer l'apparition d'un vnement malfique et redoutable :

    A part quelques tombes assez misrable contenant en

    gnral les ossements de plusieurs personnes, part quelques

    poteries monochromes de terre rouge, quelques couvercles de

    bronze, des pointes de flches triangulaires, des boucles

    d'oreilles, des bagues, des collines de pierre, des bracelets, des

    monnaies d'Alexandre et d'Hraclius et un grand chandelier

    trois pieds, on n'avait rien trouv de vraiment

    intressant (Ibid, 1998, 61).

    Par la description bizarre despaces sinistres, dsols, comme ces

    montagnes perdues et ces tombeaux souterrains, lauteur cre une

    atmosphre lourde, pesante, menaante, et pleine d'trangets par

    laquelle il tente de restituer le souvenir dun monde antique dj

    dform.

    la suite de la dcouverte de la momie et d un tube de mtal,

    une sorte d'amulette sans doute, attach un anneau d'argent qui

    pendait sur la poitrine de la momie [qui contenait] deux feuillets de

    parchemin. L'un d'entre eux portait un texte en criture pehlevie ; sur

    l'autre, plus petit, taient tracs des lignes gomtriques et des signes

    divers (Ibid, 1998, 64). Le professeur Warner passe jour et nuit

    dchiffrer ces critures tel point qu'il finit par ne plus manger ni

    dormir, et commencer se parler, dans la solitude, ce qui laisse

    prsager chez lui une sorte de dtrioration de ses facults mentales :

    ses recherches durrent plusieurs semaines, il s'y livra avec une

    telle passion qu'il en perdit le sommeil et l'apptit. Il lui arrivait

    souvent de parler tout seul dans la chambre []. Ses compagnons ne

    comprenaient pas, ils le jugeaient mme un peu fou (Ibid, 1998,

    64), et ils se moquaient de son attitude superstitieuse. La raction de

    Warner est pleine de contradictions. Il affirme sans arrt ne pas croire

    aux superstitions : je suis encore plus sceptique que vous (Ibid,

    1998, 75), dclare-t-il, je sais que vous vous moquez de moi, je suis

    encore plus incrdule que vous (Ibid, 1998, 66), mais cette absence

    de conviction est tout de suite branle par le grand attachement quil

    manifeste de continuer vivre cette exprience qui lui ouvrirait des

  • Le Roman de la momie de Thophile Gautier 7

    portes vers les mystres. Cette certitude de Warner, quant ses

    propres convictions, serait dmentie par de nouvelles explications

    tout aussi plausibles : je ne suis pas superstitieux mais, dans mon

    scepticisme, je ne suis pas non plus fanatique. Je suis seulement

    curieux des croyances de ce temps (Ibid, 1998, 75). Je considre

    quil est de notre devoir de faire cette exprience, quelle aboutisse

    ou non un rsultat ! (Ibid, 1998, 67). Le choix des termes de

    curiosit et de devoir suggre un climat de confiance et

    dapaisement. Cette hsitation de Warner entre lincertitude de

    pouvoir chapper toute superstition et la certitude dtre incapable

    de mener un raisonnement logique est ncessaire pour produire dans

    la narration une sorte de dchirement entre le rel et lirrel. De fait,

    la sensibilit et la superstition pousseraient plutt son rcit vers le

    mythe et le conte au dtriment du fantastique.

    Le droulement de ces tapes est presque le mme dans Le Roman

    de la momie de Thophile Gautier, o le Docteur Rumphius et Lord

    Evandale, deux archologues, guids par Argyropoulos, un

    commerant grec, dcouvrent un tombeau gyptien qui navait

    jamais t encore visit et qui contenait la momie d'une jeune fille

    d'une beaut splendide. Prs d'elle, on trouve un papyrus. Tout se

    passe en un lieu rel, la Valle des Rois, Biban el-Moulouk en langue

    arabe, en gypte. L'espace y est aussi sinistre que dans Le Trne

    d'Abu Nasr : de chaque ct s'levaient en pentes escarpes des

    masses normes de rochers calcaires, rugueuses, lpreuses, effrites,

    fendilles, pulvrulentes, en pleine dcomposition sous l'implacable

    soleil. Ces roches ressemblaient des ossements de morts calcins au

    bcher, billaient l'ennui de l'ternit par leurs lzardes profondes, et

    imploraient par leurs mille gerures la goutte d'eau qui ne tombe

    jamais (Gautier, 1997, 13). L'insolite et le difforme caractrisent les

    rgions qui sont traverses. La nature est hostile et nfaste. La

    contemplation de ce paysage revt une dimension absurde et

    dlirante, ce qui entretient une angoisse dmesure. Ces formes

    bizarres, anormales, servent annoncer ce qui se produira ensuite.

    Dans ce rcit aussi, aprs avoir dcouvert la momie, le Docteur

    Rumphius a prouv une fascination identique pour pntrer ce

  • 8 Recherches en Langue et Littrature Franaises, Anne 11, N0 19, Printemps-t 2017

    mystre et traduire le papyrus. Rumphius dit Evandale : C'est la

    premire fois que l'on trouve un manuscrit gyptien contenant autre

    chose que des formules hiratiques ! Oh ! Je le dchiffrerai, duss-j'y

    perdre les yeux ! (Ibid, 1997, 22). Il rpte : Dt ma barbe non

    coupe faire trois fois le tour du mon bureau ; oui, je saurai ton

    histoire, belle morte, car ce papyrus serr sur ton cur par ton bras

    charmant doit la contenir (Ibid, 1997, 58).

    Il existe toutefois une diffrence entre la dmarche du Roman de

    la momie et celle du Trne d'Abu Nasr. Chez Thophile Gautier, la

    momie ne revient pas la vie et le rcit tire plutt son caractre

    fantastique de la dcouverte de la spulture momifie et de sa

    prsence trs forte dans le rcit. En ressuscitant la momie, Sadegh

    Hedayat semblerait ajouter au contraire dans son rcit une sensation

    de fantastique, associe lhorreur et au macabre, qui serait encore

    plus fascinant. Il semble vouloir aller beaucoup plus loin que

    Thophile Gautier. Ctait aussi une innovation importante dans la

    littrature iranienne qui n'avait accord aucune place ce genre

    jusqualors. Une autre technique narrative moderne complte cette

    recherche.

    II. Un narrateur htrodigtique

    Dans le Trne d'Abu Nasr, ds l'incipit, on se rend compte qu'il ne

    s'tablit aucune distinction nette entre l'auteur et le narrateur. En effet,

    ce dernier agit sur son narrataire et, petit petit, il le prpare aux

    vnements qui vont se drouler, ce qui attribue au narrateur une

    fonction de porte-parole. Le Trne d'Abu Nasr commence par cette

    phrase : C'tait la deuxime anne que la mission archologique du

    Metropolitain Museum de Chicago poursuivait ses fouilles sur la

    colline dite du Trne d'Abu Nasr prs de Chiraz (Hedayat, 1998,

    61). Le rcit commence par une phrase qui dcrit les trois

    archologues sans comporter aucune rfrence la premire

    personne. Le narrateur ne sidentifie donc pas avec ses personnages,

    il est dtach de l'histoire qu'il raconte et il ne participe jamais aux

    vnements raconts. Le procd donne limpression que l'histoire

    avance toute seule. Cest un observateur, informateur, et surtout un

    guide qui est plac en dehors du rcit et nous informe partout.

  • Le Roman de la momie de Thophile Gautier 9

    Le narrateur du Trne d'Abu Nasr appartient un type de narration

    dite htrodigtique . Grard Genette a esquiss les bases de cette

    typologie du narrateur en dfinissant deux statuts pour le narrateur

    dans sa relation avec l'histoire : On distinguera donc ici deux types

    de rcit : l'un narrateur absent de l'histoire qu'il raconte, l'autre

    narrateur prsent comme personnage dans l'histoire qu'il raconte. Je

    nomme le premier type, par des raisons videntes, htrodigtique

    et le second homodigtique (Genette, 1972, 252). Daprs cette

    observation, Le Trne d'Abu Nasr serait dans l'ensemble un rcit

    conforme au type htrodigtique, caractris par une focalisation

    sur les personnages et par la prsence dun narrateur discret, mais

    omniscient. Celui-ci connat tous ses personnages, leur pass, leur

    avenir. Il peut tout voir et raconter ce qui se passe en deux moments

    et en deux lieux diffrents en mme temps. Pour produire cet effet,

    ce phnomne qu'on observe dans des rcits o le narrateur se

    dissimule compltement derrire les actions, on peut postuler que le

    comble de la prsence narrative en rgime htrodigtique serait que

    chaque nonc du roman ne soit compris qu'en relation avec son

    nonciateur et, plus encore, avec la volont et les intrts de celui-ci.

    Dans cette nouvelle, la stratgie narrative est un peu plus complexe

    parce quil s'agit d'un narrateur qui est attir par l'Histoire de la Perse

    antique, et qui cherche lui-mme l'occasion de rencontrer et de

    connatre les dtails de sa propre histoire. Sadegh Hedyat, en tant

    que narrateur, veut rvler la grandeur et la splendeur de son pays, la

    Perse, une poque trs ancienne, avant linvasion des Arabes, et il

    lui parat indispensable de connatre la vie mystrieuse de ces temps

    anciens : C'est ridicule. Je ne vois pas ce qui nous oblige

    excuter ces crmonies []. Si ce sarcophage tait tomb entre les

    mains de quelqu'un d'autre, se doit-il de se plier aux fantaisies de cette

    femme? Mais c'est justement parce qu'il est tomb entre nos mains,

    nous que je crois que nous avons un devoir remplir (Hedayat,

    1998, 66). Laveu est indirect. Il est exprim par la bouche de son

    personnage.

    Dans le Roman de la momie de Thophile Gautier, il s'agit bien

    aussi d'un narrateur htrodigtique. En effet, bien qu'il commence

    par une petite phrase qui est la premire personne, il se continue

  • 10 Recherches en Langue et Littrature Franaises, Anne 11, N0 19, Printemps-t 2017

    aussitt par une phrase plus descriptive qui indique bien qu'il s'agit

    plutt d'un narrateur omniscient, qui sait et qui connat toutes les

    caractristiques de ses personnages dans le dtail : j'ai un

    pressentiment que nous trouverons dans la valle de Biban-el-

    Molouk une tombe inviole, disait un jeune Anglais de haute mine

    un personnage beaucoup plus humble, en essuyant d'un gros

    mouchoir carreaux bleus son front chauve, o parlaient des gouttes

    de sueur, comme s'il eut t model en argile poreuse et remplie d'eau

    ainsi qu'une gargoulette de Thbes (Gautier, 1997, 5). L'auteur et le

    narrateur sont identiques. Thophile Gautier fait rfrence l'poque

    de Mose et donne ainsi son lecteur des informations sur l'gypte

    antique, sur Mose, sur ses aventures et sur ses miracles. Cette

    manire de matriser l'espace romanesque est aussi lie au choix d'une

    matrice narrative.

    III. Une structure tiroir

    La lecture de Le Trne d'Abu Nasr rappelle un modle de rcit qui

    est dune origine orientale lointaine, mais qui a probablement t

    rfract chez Sadegh Hedayat par des sources occidentales plus

    rcentes. Il sagit dune matrice narrative qui serait caractristique

    des contes populaires traditionnels, iraniens et europens. Ce serait

    une architecture commune, constante, un ensemble de principes

    dorganisation qui dterminerait la forme de ces rcits et leur

    construction, leur dcoupage en pisodes et en squences.

    Le Trne d'Abu Nasr est un exemple de rcit tiroirs , un

    modle qui a t introduit en France, dans la littrature franaise, au

    dbut du XVIIIe sicle, par la traduction ou plutt par ladaptation

    trs libre quAntoine Galland avait faite des Mille et une Nuits entre

    1704 et 1717, (Galland, 2004). On appelle rcit tiroirs une

    histoire qui est commence, interrompue, reprise, et qui est sans cesse

    coupe par des rcits intermdiaires, comme sils sortaient dun tiroir.

    En ce cas, le rcit principal est appel un rcit cadre ou un rcit

    enchssant et les rcits secondaires sont dfinis comme des rcits

    encadrs ou des rcits enchsss . De ce principe dun rcit-

    cadre et de rcits-encadrs, Sadegh Hedayat parat avoir retenu dans

    Le Trne d'Abu Nasr lexpos dune situation initiale, lintroduction

  • Le Roman de la momie de Thophile Gautier 11

    dun vnement qui dclenche le rcit et le retour une situation plus

    sereine.

    Le dbut du rcit enchssant concide avec celui de la nouvelle

    quand le narrateur dfinit le cadre et prsente les personnages dans

    Le Trne d'Abu Nasr. Une rupture, une ligne de tirets parat signaler

    la fin de cette exposition initiale. En ce premier rcit, les activits des

    trois archologues ainsi que leur lieu de rsidence sont dcrits : un

    btiment avec quelques pices, situ sur une hauteur, en face de la

    colline, en dehors du village et dans un endroit silencieux, l'cart,

    prs des ruines.

    Un vnement extraordinaire semble avoir provoqu le dsordre

    et les mois dont le narrateur cherche faire part. Cest ce qui se

    trouve prcis en des rcits encadrs, lintrieur du Trne d'Abu

    Nasr. C'est d'abord la dcouverte d'un sarcophage qui contient une

    momie. Rien ne le prpare. Deux feuillets expliquent sa prsence et

    dclenchent un retour en arrire, dans un autre monde o la

    civilisation perse tait son apoge, et racontent la vie du mystrieux

    inconnu qui a t enseveli en ce tombeau. Un autre pisode dcoupe

    donc le rcit encadr. cet gard, Le Trne d'Abu Nasr se prsente

    comme lquivalent dun ouvrage de marqueterie, avec des

    incrustations particulirement labores. La suite du premier rcit

    encadr commence par la dcision du Docteur Warner d excuter

    les prescriptions du testament de Gourandoukht (Headayat, 1998,

    72), pour ranimer la momie qui serait en lthargie (Ibid, 1998,

    69, 74, 75), aprs avoir effectu une crmonie magique (Ibid,

    1998, 69), juste la pleine lune (Ibid, 1998, 69). Une explication

    est ncessaire. En Iran, la quatorzime nuit du mois est considre

    comme nfaste. Cest une nuit durant laquelle les actes criminels et

    imprvus augmenteront. En Europe aussi, daprs des lgendes, un

    tre humain peut se transformer, par la magie, en un loup en cette

    mme nuit. Ce qui accomplirait la crmonie, ce serait la provocation

    de lapparition de linattendu, la rsurrection de la momie qui senfuit

    par la fentre que Warner avait oubli de verrouiller (Ibid, 1998,

    79). Cet vnement bouleversant sera poursuivi par un autre fait

    atroce, mentionn aussitt aprs une rupture dans le rcit, une

  • 12 Recherches en Langue et Littrature Franaises, Anne 11, N0 19, Printemps-t 2017

    solution de continuit qui est marque sur le plan typographique par

    une ligne de tirets. Lhomme momifi va coller sa bouche au cou

    de Khorshid, comme sil voulait boire son sang (Ibid, 1998, 85). Ce

    rcit encadr se termine par la mort et par la destruction de la momie,

    ce qui est un retour une situation plus apaise. Le rcit encadrant

    prolonge lactivit des trois archologues qui consistait classer et

    rpertorier (Ibid, 1998, 66), les objets qui subsistaient de la

    momie, ce qui met fin la nouvelle dans Le Trne d'Abu Nasr. Cette

    forme de construction que Sadegh Hedayat a utilise parat venir de

    nombreuses sources. Les exemples les plus spectaculaires sont au

    XVIIIe sicle, entre autres, Manon Lescot (1753) de l'Abb Prvost,

    Jacques le fataliste (1796) de Denis Diderot, et, au XIXe sicle,

    Sarrasine (1830) dHonor de Balzac, et deux nouvelles, La

    Chevelure (1884) et La Peur (1884) de Guy de Maupassant. Il en est

    de mme dans Le Roman de la momie. Sadegh Hedayat tait fru de

    la littrature franaise. Il ne pouvait pas ne pas les avoir lus ou en

    avoir entendu parler. Cest cette structure qui confre l'intrigue un

    caractre complexe.

    IV. Une intrigue camoufle

    Dans Le Trne d'Abu Nasr, l'intrigue est complique. Elle est aussi

    masque, camoufle, ce qui produit une sorte d'ambigut. Aux

    premires pages du rcit, le narrateur se met raconter l'activit qui

    se droule sur la colline d'Abu Nasr : poursuivre des fouilles sur la

    colline dite du Trne d'Abu Nasr (Ibid, 1998, 61), dchiffrer

    quelques cachets cylindriques (Ibid, 1998, 61), prendre des notes

    et des photographies et [] dgager les objets enfouis dans la terre

    [ceci pour] enrichir leur collection de tessons sans valeur (Ibid,

    1998, 62). Le choix de ce sujet par Sadegh Hedayat a t interprt

    par certains critiques comme l'expression de son nationalisme car ce

    groupe venu de l'Amrique avait men ces fouilles de 1931 1934,

    et Sadegh Hedayat a crit son rcit en 1942, ce qui confirme qu'il

    avait t tmoin de cette spoliation. En fait, suite au pillage des

    trsors et des richesses de certaines rgions de l'Iran, entre autres,

    Perspolis, Ray, Suse, depuis la deuxime moiti du XIXe, par les

    Britanniques, les Franais et les Amricains surtout, certains

    intellectuels avaient commenc ragir pour protger le patrimoine

  • Le Roman de la momie de Thophile Gautier 13

    culturel iranien. Il est manifeste que Sadegh Hedayat a cherch

    critiquer trs discrtement cette pratique qui dpouillait l'Iran de ces

    ressources qui constituent le patrimoine de chaque nation.

    Un autre sujet apparat, celui de la dcouverte d'une momie. Lors

    des fouilles sur la colline d'Abu Nasr, les trois archologues

    dcouvrent dans une salle souterraine, un grand sarcophage

    monolithe de forme rectangulaire (Ibid, 1998, 64). Aprs avoir

    enlev le couvercle, ils y trouvent la momie d'un homme de grande

    taille, accroupi, les genoux replis contre les bras. Sa tte incline

    tait coiff d'un casque d'acier orn de deux ranges de perles. Il

    portait un habit de riche brocart, un pendentif incrust de pierres

    prcieuses et un glaive pos la ceinture. Tous ses vtements taient

    enduis d'une sorte d'huile (Ibid, 1998, 64). La description

    majestueuse de cet homme momifi correspond une image royale.

    Mais le visage maigre et les lvres souilles de sang sch (Ibid,

    1998, 70), du dfunt effraie les trois archologues. La traduction de

    deux feuillets trouvs ses cts devient le prtexte pour

    entreprendre un autre rcit, l'histoire de sa vie raconte par son

    pouse, Gourandokht, qui fait plonger le lecteur dans le monde de la

    Perse antique avec toute sa splendeur et ses murs anciennes.

    Simouyeh, un roi de l're sassanide, pourtant mari la princesse

    Gourandokht, tombe amoureux d'une prostitue dans l'espoir de lui

    donner un fils. Mais cet amour n'est pour lui que de la jouissance et

    une porte vers un monde de sensualit charnelle. la suite de ces

    comportements impulsifs, Simouyeh connait des dboires aussi bien

    dans sa gouvernance que dans sa vie conjugale. Il passe tout son

    temps Kakh-e-Sepid, auprs de Khorshid la prostitue, s'adonnant

    au plaisir et la boisson. Il nglige tous les affaires de son

    gouvernement. Il m'humilie devant Khorshid, finalement il a ordonn

    les prparatifs de la noce (Ibid, 1998, 68), raconte Gourandokht. Le

    refus de son poux provoque chez celle-ci un grand sentiment de

    jalousie qui va sexasprer la longue. Cette nouvelle contient une

    histoire d'amour qui est tout le contraire d'une romance

    sentimentale qui aurait t une aventure heureuse. Il s'agit plutt

    d'une rivalit amoureuse. Pouss bout, Gourandokht recourt une

    sorcire qui lui donne un philtre (Ibid, 1998, 68) pour donner un

  • 14 Recherches en Langue et Littrature Franaises, Anne 11, N0 19, Printemps-t 2017

    tat d'une mort apparente (Ibid, 1998, 68) son mari mais qui lui

    cotera aussi la vie : je prfre accompagner mon frre-poux au

    tombeau , dclare-t-elle, afin que dans son spulcre mon sang lui

    sert de nourriture. Je veux qu'il vive de notre sang tous trois pendant

    son long sjour souterrain, afin qu'il endure l'ignominie de son union

    avec Khorshid (Ibid, 1998, 68). C'est l'aveu douloureux que

    l'pouse du roi fait de ses msaventures conjugales et du sentiment

    de jalousie qu'elle prouve l'gard de l'amante de son poux. Pour

    se montrer fidle son sermon envers son mari, elle dpose le

    talisman qui lui rendra la vie (Ibid, 1998, 68). Les bribes daveu ont

    une fonction, prparer le surgissement dun vnement

    extraordinaire. Le rcit se transforme alors en une tentative faite par

    le Docteur Warner de vivre une exprience . Il rpte plusieurs

    reprises quil veut accomplir les rites proscrites par le

    testament (Ibid, 1998, 65), comme sil sagissait dune ncessit

    vitale. Dailleurs, Gourest, le collgue de Warner, lass des

    explorations sans rsultat sur les collines, avait ramen trois

    prostitues au village Beram-Delak, dont lune sappelait Khorshid.

    Une fois la crmonie rituelle fut excute, la momie se rveille et

    commence marcher vers le lieu o les trois femmes attendaient

    Gourest tout en se rappelant les moments heureux quil avait partags

    avec Khorshid. Le Docteur Warner avait le vertige ; son corps tait

    agit de tremblements, dus lapprhension autant qu' la tension

    nerveuse (Ibid, 1998, 78). Dune manire ou dune autre, il vit une

    aventure fantastique, en ce sens quil est saisi par des mouvements de

    crainte et deffroi. Cet vnement le dpasse, il se distingue de

    lexprience ordinaire, quotidienne. La momie ressuscite se

    croyait encore dans son domaine et toutes ses penses taient

    tournes vers Khorshid . Elle sapproche du lieu o se trouvait le

    campement des trois femmes : les femmes riaient, soudain, de

    derrire les arbres, grand corps et des vtements tissu d'or a t

    trouv, il tait dbout derrire les arbres, sa tte baiss, avec une voix

    touffe : il disait Khorshid, Khorshid. Sa voix avait le mme ton que

    celui de Gourest [], d'une faon inattendue il a coll sa bouche sur

    la gorge de Khorshid, comme il voulait sucer son sang (Ibid, 1998,

    85). Le surnaturel et le rel sentremlent travers ces substitutions.

  • Le Roman de la momie de Thophile Gautier 15

    On est dans un univers fantastique. En mme temps, Simouyeh

    seffondra et, la toute dernire page du rcit, son corps stait

    dj dsagrg (Ibid, 1998, 86), et, de lui, ne reste quune poigne

    de cendre (Ibid, 1998, 78). Le terme du rcit nclaire en rien cette

    fin mystrieuse.

    Le Trne dAbu Nasr oscille constamment entre plusieurs

    tentations : est-ce un rcit critique ? Est-ce un rcit fantastique ? Est-

    ce un fait divers ? Est-ce une histoire damour ? Le dessein secret de

    Sadegh Hedayat parait trs camoufl. De multiples rminiscences du

    Roman de la momie semblent s'tre cristallises en ce mlange

    complexe des intrigues. Les mmes vnements sont dcrits, la

    dcouverte d'une momie, son mystre demeur inviol, la lettre qui

    raconte sa vie tragique et qui voque des amours contraris. Dans

    cette nouvelle, les papyrus qui se trouvaient avec la momie rvlent

    les secrets de la dfunte, nomme Tahoser. Cette dernire, tout

    comme Simouyeh, souffrait d'amour. L'histoire remonte aux temps

    des Pharaons. Pharaon brulait d'amour pour Tahoser, tandis que

    celle-ci tait prise d'un autre homme, Pori. Cette inspiration subit

    un changement chez Sadegh Hedayat. Dans Le Trne d'Abu Nasr,

    c'est un homme, Simouyeh qui est cartel entre deux femmes, par

    contre, dans Le roman de la Momie, c'est une femme qui souffre dans

    une relation triangulaire. Tahoser, tout aussi comme Simouyeh, en

    dpit de sa condition noble, tombe amoureuse d'un homme qui

    appartient une classe infrieure, un simple jardinier. Cet amour est

    tellement fort quil pousse Tahoser aller vivre dans la pauvre

    maison de Pori : Chancelante et mettant sa petite main sur son

    cur pour en comprimer les battements, elle s'avana vers le pavillon

    de Pori []. Tahoser s'agenouilla sur le seuil, porta sa main au-

    dessus de sa tte avec un geste suppliant []. Sa poitrine palpitait,

    des larmes coulaient sur ses joues ples (Gautier, 1997, 140). Mais

    Pori tait dj mari. La mme passion jalouse apparait galement

    dans ce roman mais sous une autre forme : c'est le serviteur de

    l'pouse de Pori qui ressent cette rivalit car il ne peut pas tolrer la

    prsence de Tahoser en rivale de sa maitresse. Cest lui qui dcide

    alors de dnoncer Tahoser auprs de Pharaon, qui recherchait avec

    tous ses soldats la cachette de Tahoser.

  • 16 Recherches en Langue et Littrature Franaises, Anne 11, N0 19, Printemps-t 2017

    Dans ces deux rcits, les intrigues ont une fonction cognitive qui

    est non pas de cerner les faits, les vnements qui se produisent, mais

    de les suggrer, de les voquer dune manire indirecte, ce qu'elles

    russissent faire grce cette forme narrative o les intrigues

    menes s'enchanent l'une l'autre. Dans cet entrelacement, les

    vnements moteurs, ceux qui perturbent lordre tabli, sont en

    relation trs troite avec le surnaturel. Dans le dtail, de surcrot, ces

    deux textes paraissent comme des provocations lgard de socits

    patriarcales qui pratiquaient la polygamie et qui mprisaient la

    femme en la considrant totalement dpendante de lhomme. Dans

    cette perspective, Thophile Gautier est plus direct : les tombeaux

    des reines sont fort simples, et composs ordinairement de deux ou

    trois couloirs et d'une ou deux chambres. La femme en Orient, a t

    toujours regard comme infrieur l'homme, mme dans la

    mort (Ibid, 1997, 16).

    Ce mme attrait pour les temps anciens de la Perse est exprim

    dans Le Trne d'Abu Nasr : ce document nous renseigne sur

    plusieurs points. Il nous dcouvre la vie prive d'un aristocrate

    passablement jouisseur, au temps des Sassanides, il nous confirme

    qu' l'poque, le mariage consanguin tait couramment pratiqu [],

    ce document fait apparaitre clairement que, quand un homme

    mourait, ses femmes taient ensevelies vivantes ses cts pour lui

    tenir compagnie dans l'autre monde []. Simouyeh, dans son tat de

    mort apparente, tait-il cens ne s'alimenter que du sang de ses

    femmes ? (Hedayat, 1998, 69). Sadegh Hedayat voque une

    dcouverte sinistre propos du pass qui nest pas exempte de

    contradictions. Il se montrait toujours trs fervent de son origine

    perse, glorieuse, mais il s'avre que, dans Le Trne d'Abu Nasr, il a

    voulu mettre, au contraire, en relief ce qui en serait linverse, une

    histoire macabre, lugubre, dsespre, emprunte l'ancienne Perse.

    Il emprunte, dans une certaine mesure, la vision orientaliste des

    crivains occidentaux mais l'adapte son origine perse. Sa dmarche

    parat avoir t trs subtile. Il traite dj dans Le Trne d'Abu Nasr

    dun exotisme qui est aussi oriental par rapport lIran. Il en tire

    la vision dun autre monde trange, peupl de prsences fantastiques,

    inquitantes.

  • Le Roman de la momie de Thophile Gautier 17

    V. Les personnages varis

    Driv du latin persona (le masque ), le terme de personnage

    romanesque se traduit comme une transposition littraire dune

    personne relle ou dun simple tre imaginaire laide de mots, lis

    la structure du roman. Dans la plupart des uvres, la reprsentation

    dun personnage est principalement assure par son portrait, qui

    dtaille les caractristiques morales et physiques qui constituent le

    substrat de son identit. Or, dans Le Trne d'Abu Nasr, les

    personnages ne sont pas trop dfinis en gnral, leur apparence

    physique est dcrite de manire plutt objectale, leur vie intrieure

    reste cache et la nature de leur caractre peut tre devine travers

    leurs actions, leurs gestes et leurs paroles. Ce sont des entits varies,

    des tres diffrents, rels et surrels, que lon rencontre dans cet

    univers ambivalent. Les personnages rels entrent en relation avec

    des entits fictives qui tendent se superposer, simbriquer aux

    prcdents. Dans le rcit de Sadegh Hedayat, il s'agit des personnages

    des trois archologues, de la momie qui prend vie, de mdiateurs et

    de rivaux.

    V.I. Les personnages scientifiques

    Dans Le Trne d'Abu Nasr, les savants, ce sont les trois

    archologues. Ces derniers qui dcouvrent la momie et qui tudient

    le squelette de Simouyeh, sont comme autant de ponts qui ramnent

    le lecteur vers l'Antiquit iranienne. Ils fouillent le sol pour en

    extraire des vestiges matriels du pass. Parmi eux, nous pouvons

    distinguer un personnage qui est plus en relief, celui du professeur

    Warner. C'est un modle d'engagement et de responsabilit. C'est un

    chercheur qui ne pense qu' son devoir, mme lorsque Gourest

    linvite participer une petite soire, il lui rpond rudement : je

    m'oppose ce que la voiture de mission serve des distractions de

    cet ordre. Nous portons une lourde responsabilit, n'oublions pas

    []. Dans ces petits pays, on ne peut pas lever le petit doigt sans que

    tout le monde le sache. Il ne faudra pas deux jours que Ghssem ou

    n'importe lequel des ouvriers aille raconter toutes sortes de paroles

    sur notre compte. Pas de scandale ! (Hedayat, 1998, 73).

    loppos, Gourest n'agit que par l'intrt. Cest un opportuniste,

    quelqu'un de peu scrupuleux, qui pratique aisment le compromis

  • 18 Recherches en Langue et Littrature Franaises, Anne 11, N0 19, Printemps-t 2017

    afin de gagner une position plus avantageuse. Voil trois mois que

    nous peinons comme les btes dans ce dsert. , se plaint alors

    Gourest, je croyais qu'aprs la dcouverte du sarcophage nous

    avions le droit de nous distraire un peu []. J'ai ramen trois femmes

    et deux musiciens (Ibid, 1998, 72).

    Le dernier personnage, Freeman, est plus neutre. Il n'prouve

    aucune sensibilit ou susceptibilit lgard des vnements. En

    effet, bien que son rle ne soit pas aussi remarquable que celui de

    Warner ou celui de Gourest, il manifeste une sorte d'indiffrence dans

    ses paroles et dans son comportement, ce qui peut avoir un lien avec

    son nom anglais compos de free ( libre ) + man

    ( homme ), ce qui montre le soin de Sadegh Hedayat pour choisir

    des noms propres. L'inventaire des personnages du Trne d'Abu Nasr

    est semblable celui du Roman de la Momie. Thophile Gautier

    comme Sadegh Hedayat utilise les mmes personnages en fonction

    de l'intrigue. Chacun a dot ses personnages de quelques traits

    distinctifs, particuliers, l'aide desquels on peut donner une tiquette

    chaque personne. L'histoire du Roman de la Momie prsente

    d'abord trois archologues dont les caractres sont assez semblables

    ceux des trois archologues du Trne d'Abu Nasr. Comme Warner

    dans l'uvre de Sadegh Hedayat, Ramphiuse est un grand lecteur et

    aussi un chercheur engag qui effectuera tout ce qui sera ncessaire

    pour dcouvrir le mystre de la lettre trouve auprs de la momie :

    Oh ! Je le dchiffrerai, duss-je y perdre les yeux ! Dt ma barbe

    non coupe faire trois fois le tour de mon bureau (Gautier, 1997,

    58). Il sen sent tellement responsable qu'il est prt tout, mme

    perdre la vue. Ainsi peut-on attribuer tous les traits du professeur

    Warner au professeur Ramphiuse, son nergie, son idal, son audace,

    sa tnacit. En contraste, on peut citer le Grec, Agyropoulos qui, en

    tant qu'entrepreneur de fouilles, neffectue ces travaux de fouille que

    pour assurer sa subsistance : C'tait un Grec, entrepreneur des

    fouilles, marchand et fabricant d'antiquits, vendant du neuf au

    besoin dfaut de vieux [], il avait subodor avec son instinct

    mercantile quelques riches voyageurs dont on pouvait exploiter la

    curiosit scientifique, et qui ne se contenterait pas des statuettes en

    pte maille bleue ou verte, des scarabes gravs, des estampages

  • Le Roman de la momie de Thophile Gautier 19

    en papier de panneaux hiroglyphiques, et autres menus ouvrages de

    l'art gyptien (Ibid, 1997, 6 - 7). Ainsi ce Grec observait-il depuis

    longtemps les alles et venues de ces archologues qui manifestaient

    une grande curiosit scientifique, ce qui l'avait pouss leur rvler

    la cachette d'un tombeau encore inviol, exactement comme Gourest

    dans le rcit de Sadegh Hedayat : Pour un tombeau de l'Antiquit

    la plus haute, milord, et que nulle main humaine n'a troubl depuis

    plus de trois mille ans que les prtres ont roul des rochers devant son

    ouverture, mille guines, est-ce trop ? En vrit c'est pour

    rien (Ibid, 1997, 11).

    V.2. Un personnage mystrieux

    Dans Le Trne d'Abu Nasr, un personnage mystrieux, surnaturel,

    une momie, occupe une place importante dans l'intrigue. C'est un

    fantme venu de l'au-del, revenu dans le monde des vivants. Sadegh

    Hedayat a t le premier aborder en Iran ce sujet insolite sur la

    croyance aux vampires et aux morts-vivants. Par ailleurs, cette uvre

    rappelle l'utilisation des histoires rapportes sur les momies de

    l'Antiquit l'aube du XIXe sicle. Dans Le Trne d'Abu Nasr,

    Simouyeh est dot des attributs et des caractristiques dun vampire.

    Un dtail dans la description du dfunt, lors de sa dcouverte, est un

    signe annonciateur : l'endroit de la bouche, la soie avait t ronge

    et semblait souille de sang sch (Hedayat, 1998, 64). Ces lvres

    sanglantes sont un clich qui renvoie la succion vampirique et qui

    peut voquer aussi un dsir rotique. Les rites de ses funrailles sont

    similaires celles des grandes civilisations mditerranennes de

    l'Antiquit, l'gypte, la Grce et Rome qui, au dbut, avaient coutume

    d'accompagner les funrailles dun dfunt d'un repas qui tait pris en

    son honneur, puis ils se mirent penser que le mort aurait prfr

    avoir du sang plutt que des aliments ordinaires. Le sang est un

    symbole de force vitale, et un moyen de communiquer entre les morts

    et les vivants. Ce sang tait surtout celui des femmes ou des enfants.

    Dans Le Trne d'Abu Nasr, Khorshid et Gourandokht, les deux

    femmes de Simouyeh, seront enterres vivantes avec leur mari mort.

    Il s'en dgage une misogynie latente. Nombre de critiques ont relev

    ce caractre misogyne de la part de Sadegh Hedayat, manifeste dans

    ses rcits, entre autres dans La Chouette aveugle o une femme

  • 20 Recherches en Langue et Littrature Franaises, Anne 11, N0 19, Printemps-t 2017

    thre devient une source d'attirance et de crainte. Mais, dans Le

    Trne d'Abu Nasr, un vampirisme masculin fait de la femme une

    victime perptuelle, ce qui tmoignerait aussi de l'intention de

    Sadegh Hedayat de vouloir mettre en lumire la ralit de la condition

    des femmes iraniennes, toujours considres comme dpendantes des

    hommes. Dans l'uvre de Thophile Gautier, Tahoser, la fille dun

    grand prtre, est une femme qui a t momifie mais qui a une

    certaine tche accomplir. Elle est le personnage central du roman,

    travers lequel l'lment fantastique se manifeste, sera peru, jug et

    accept. Mais Tahoser se distingue de son pigone iranien par le fait

    qu'elle ne pourra jamais revivre et qu'elle n'est absolument pas une

    crature vampirique. En crant un personnage beaucoup plus

    effrayant, Sadegh Hedayat a pu avoir t influenc par une autre

    uvre de Thophile Gautier, La Morte amoureuse, parue en 1836, o

    la puissance prdatrice du vampire est prte une femme, la belle

    Clarimonde.

    V.3. Des personnages rivaux

    Dans Le Trne d'Abu Nasr, Gourandokht prouve un amour

    passionn pour son mari alors que ce dernier est pris d'une autre

    femme. Cette violence irrsistible et les ravages que l'amour exercera

    sur l'esprit de Gourandokht pousseront celle-ci vouloir possder son

    mari dont l'absence et la perte suscitera en elle une rivalit secrte,

    sourde. Elle essaie de s'approprier son mari de toutes les faons

    concevables, mais devant son refus, elle prouve une insatisfaction

    constante. Sa jalousie l'gard de sa rivale se dveloppant, elle dcide

    de mettre fin cette situation douloureuse en les empoisonnant. Dans

    Le Roman de la momie, il existe un mme personnage de jaloux,

    victime dune rivalit amoureuse. Bien que Pharaon reste toujours

    digne, noble et estimable, il est tourment par sa passion envers

    Thaoser qui lui prfre un autre homme. Alors, malgr toutes les

    convenances et les biensances, il semble tortur de l'intrieur.

    Comme Gourandokht, Pharaon essaie aussi de conqurir sa bien-

    aime mais, par contre, il n'a pas l'attitude agressive de Gourandokht

    et il ne cherche jamais entrer directement en concurrence avec son

    rival. Sa seule stratgie, ctait de tenter d'attirer l'attention de sa

    bien-aime.

  • Le Roman de la momie de Thophile Gautier 21

    V.4. Des personnages doubles mdiateurs

    La puissance de l'imagination semble infinie chez Sadegh Hedayat

    tout en se bornant souvent recomposer des lments qui paraissent

    assez constants. Dans Le Trne d'Abu Nasr, deux personnages

    s'appellent Khorshid , l'une est la deuxime femme de Simouyeh,

    qui appartient aux temps anciens, et l'autre, la prostitue, cest--dire

    la bien-aime de Gourest, qui appartient aux temps modernes. Elles

    se ressemblent. Ce sont des personnages mdiateurs qui relient

    constamment ces deux mondes, ancien et prsent. Cest un

    phnomne trange de ddoublement et de dmultiplication. Sadegh

    Hedayat a aussi invent deux autres personnages mdiateurs

    identiques mais, cette fois, la substitution sopre par la voix. C'est

    Gourest dont la voix a le mme rythme que celle de Simouyeh. En

    effet, Hedayat fait unir la voix d'une personne relle, Gourest, avec

    celle d'une personne fantastique, Simouyeh. Ces mdiateurs oscillent

    toujours entre la ralit et le rve. Le lecteur sy perd et ne parvient

    plus faire la part du vrai et de la fiction. Cette suppression des

    distinctions entre le monde rel et irrel, cest le but essentiel de

    Sadegh Hedayat dans ses rcits fantastiques, que ce soit dans La

    Chouette aveugle ou dans Les Nuits de Varamin. Ce trait semble

    appartenir seulement l'uvre de Sadegh Hedayat alors que, dans Le

    Roman de la momie, ces personnages mdiateurs n'ont aucune place.

    VI. Une uvre ouverte

    Dans Le Trne d'Abu Nasr, le rcit se clt sur ces phrases

    ambigus : voil quel tait l'attachement de celle qu'il avait tant

    aime dans sa vie antrieure ! Il n'avait donc vcu jusqu' ce jour que

    pour une chimre. Il n'avait attendu dans la tombe qu'un amour

    imaginaire ? (Hedayat, 1998, 86). L'auteur se garde bien de

    conclure son rcit. Il suscite au contraire de nombreuses questions

    chez le lecteur. La situation finale reprend celle du rcit enchss,

    celui qui racontait la vie de la momie. Ce n'est pas une rptition

    banale mais plutt un recommencement. Le dnouement jette un

    clairage diffrent sur l'ensemble de l'histoire et invite une relecture

    du texte. La reprise fait dcouvrir de nouvelles interprtations. Ainsi,

    par ces phrases exclamatives, la fin de cette uvre nen est pas une

    et refuse de librer le lecteur trop bon compte des nuds de

  • 22 Recherches en Langue et Littrature Franaises, Anne 11, N0 19, Printemps-t 2017

    l'criture. C'est aussi la conclusion ordinaire dun rcit fantastique,

    parce qu'elle se refuse d'expliquer l'inexplicable et cela prserve une

    tension qui est propre au genre fantastique. Le Trne d'Abu Nasr

    pourrait tre rang parmi les uvres dites ouvertes , cest--dire

    celles qui se prte[nt] dlibrment linterprtation, qui interdit

    par sa constitution mme, une vision unique (Vad, 1994, 167), et

    qui impose aux lecteurs de sinterroger sur sa signification ultime. Ce

    parti-pris autorise aussi les malentendus et les contresens. Un lecteur

    iranien aura tendance ne percevoir que le rcit oriental dans Le

    Trne d'Abu Nasr et il sera tent den juger de la qualit ou de

    ltranget laune des critres de la littrature persane, et donc le

    rejeter. Par contre, un lecteur occidental nhsitera pas la mettre au

    nombre des uvres occidentales. La dmarche de Sadegh Hedayat va

    donc compltement contre-pied des rgles de la construction

    linaire de la narration, telles quelles prvalaient et taient admises

    en Iran au dbut des annes 1940. Cet inachvement caractrise de

    mme Le Roman de la Momie de Thophile Gautier o la fin du rcit

    se clt par une interrogation : tait-ce Pharaon ou Pori qu'elle

    regrettait ? (Gautier, 1997, 289). Cette question finale est une forme

    de rsistance l'achvement de l'histoire qui a t narre. Elle porte

    en elle-mme une sorte d'ouverture. Thophile Gautier veut faire

    participer son lecteur son uvre, il lui pose des questions et il lui

    ouvre un ventail dinterprtations au terme de son rcit.

    VII. Un orientalisme occidentalis

    Les influences occidentales et orientales se mlent intimement

    dans Le Trne d'Abu Nasr. Dans le rcit, la couleur locale, iranienne

    se dgage du cadre, des personnages et de lintrigue. Dans le dtail

    du texte, les mots Orient , Iran ou Perse ne sont jamais

    utiliss. En revanche, le mot Chiraz est employ une fois et

    Perspolis deux fois comme adjectif. Mais le champ lexical et les

    strotypes en rapport avec lIran est vaste : un village, Beram-Delak

    (treize occurrences), une colline, le Trne dAbu Nasr (trois

    occurrences), et des mots comme Talisman (onze occurrences),

    magie ou magicienne (dix occurrences) renvoient des

    traditions iraniennes.

  • Le Roman de la momie de Thophile Gautier 23

    Mais ce qui se dgage de ces descriptions, cest le regard curieux,

    interrogatif et paradoxal qui est port par un auteur iranien, Sadegh

    Hedayat, sur une civilisation, la sienne propre, qui est trs trangre

    et trs loigne pour les lecteurs aussi bien iraniens que franais. Il

    avoue cette curiosit pour ce pass lointain en se dissimulant derrire

    son personnage, Warner, lorsque celui-ci dit : nous ne connaissons

    pas encore tous les secrets des anciens ou je suis seulement

    curieux des croyances de ce temps (Hedayat, 1998, 70). La

    singularit, cest que, pour y parvenir, Sadegh Hedayat, qui est

    pourtant iranien, parat beaucoup puiser dans l orientalisme , un

    mouvement littraire et artistique occidental qui est n au XVIe et au

    XVIIe sicles lors des premiers contacts entre lEurope et lOrient

    extrme, et qui a connu son apoge au XIXe et au dbut du XXe sicle,

    avec la guerre mene en Algrie par la France partir de 1830 et, en

    Orient, par les Allis contre les Ottomans, entre 1915 et 1918, au

    cours de la premire guerre mondiale, et le dmembrement de

    lempire ottoman entre 1918 et 1923. Dans une tude parue en 1978,

    lOrientalisme, lOrient cr par lOccident, Edward W. Sad donne

    une dfinition concise mais complte de ce courant dides. Cest,

    explique-t-il, une manire de sarranger avec lOrient fonde sur la

    place particulire que celui-ci tient dans lexprience de lEurope

    occidentale (W. SAID, 1978, 13). Il rsume ensuite la raction que

    cette rencontre a provoque chez les orientalistes, partags entre deux

    sentiments contradictoires : dune part une attirance pour lOrient,

    celui qui exalte limagination et, dautre part, un rejet, un refus, qui

    se traduit par lattribution aux orientaux de vices comme la cruaut,

    le fanatisme et le conservatisme.

    Sadegh Hedayat tait trs ironique dans la vie. On peut se

    demander sil na pas cherch pasticher dans une certaine mesure

    la manire dont lEurope avait tendance se reprsenter lOrient

    dune manire tantt idalise et tantt critique. Sa dmarche parat

    avoir t trs subtile. Il traite dans Le Trne d'Abu Nasr dun

    exotisme qui est dj oriental , par rapport lIran. Quelques

    annes auparavant, en crivant en 1936, La Chouette aveugle, Sadegh

    Hedayat avait exprim dj cet engouement pour la Perse antique.

    Quoique la restitution des splendeurs de l'ancienne Perse hante le

  • 24 Recherches en Langue et Littrature Franaises, Anne 11, N0 19, Printemps-t 2017

    narrateur, l'image qu'il dpeint diffre d'un rcit l'autre. Il semble

    jouer sur des clichs, des prjugs, des convictions prconues, ceux

    que vhiculaient les auteurs et les artistes occidentaux. Il en reprend

    les manires de peindre et de se reprsenter cette Perse imagine mais

    il sen dmarque, il prend ses distances, il mle rfrences et

    rminiscences esthtiques et littraires dun propos trs dlibr.

    Cest un Orient qui lui est trs personnel et assez sombre quil invente

    travers lhistoire quil raconte.

    Il semble que Sadegh Hedayat ait t galement influenc par des

    auteurs europens, franais, qui ont voyag en Iran. Il sen explique

    en effet dans un entretien avec son ami Maxime-Fri Farzaneh,

    rapport dans Rencontres avec Sadegh Hedayat :

    - Aviez-vous des modles ?

    - [] Mais ceux qui mont amen crire, ce sont surtout

    Pierre Loti, Gobineau. Cest drle, non ? En particulier

    Gobineau. Quand je lisais ses contes, je mapercevais que les

    aventures de nos contres taient racontes autrement que dans

    notre littrature.

    - Vous voulez dire la manire des orientalistes ?

    - Il voyait ce que les gens dici regardaient sans voir, sans le

    mettre sous forme narrative (Farzaneh, 1372, 95).

    Chez Pierre Loti et chez Arthur de Gobineau ou encore d'autres

    orientalistes que Sadegh Hedayat se contente de ne pas avouer, entre

    autres Thophile Gautier, il a trouv des modles de distanciation

    lgard dune contre trangre. Cette perspective, cette distance,

    explique peut-tre le choix de dcrire une famille royale, une ville

    historique, des coutumes anciennes, des crmonies et des rites

    funraires.

    Dans Le Trne d'Abu Nasr, cest une histoire iranienne qui est

    raconte tout dabord. On est en Iran mais rien dans le rcit nindique

    avec clart quelle poque lhistoire se droule. Tout au plus peut-

    on reprer partir de quelques indices, des vnements qui se

    produisent en un Iran prsent comme contemporain du narrateur, au

    dbut du XXe sicle, et un Iran trs ancien, vers le VIIe sicle,

  • Le Roman de la momie de Thophile Gautier 25

    l'poque du rgne des Sassanides. L'action se droule prs de Chiraz,

    la ville qui a attir tout au long de l'histoire l'attention des rois iraniens

    et qui a renferm dans son sein, durant des sicles, les plus grandes

    richesses de l'Orient. La description des coutumes ancestrales

    disparues, des mariages incestueux, de la pratique de la polygamie et

    les rappels de rites funraires insolites, jusqu lusage de la magie

    qui persiste toujours, introduisent des lments exotiques

    supplmentaires. Ce faisant, Sadegh Hedayat est fascin par le pass

    populaire de son pays dont il tudie tous les aspects et les travers. Il

    prte son personnage une manire de voir son propre pays, en

    lassociant toute une srie de clichs qui dsignent la prsence de

    la Perse antique comme une ralit trangre, et il n'hsite pas, non

    plus, y insrer ses propres inventions comme, par exemple, le fait

    que Simouyeh a t momifi aprs sa mort, ce que rien dans l'histoire

    pr-islamique n'indique. Mais la narration n'est pas toujours au

    service de cette fascination pour la Perse antique car Sadegh Hedayat

    n'hsite pas proposer, par ce biais, une rflexion personnelle sur la

    condition de l'homme dans les socits modernes. Sans qu'il y ait de

    vritable lien avec la trame narrative, il imagine le dialogue suivant

    entre deux personnages de son rcit, le docteur Warner et Gorest :

    Hypothse absurde ! [] Je voudrais bien savoir si, aprs tant

    d'annes, une momie, selon vous, peut revivre. [] c'est

    qu'aujourd'hui l'homme par l'orgueil a perdu sa foi dans la nature, fort

    de ses dcouvertes et de ses inventions, il se croit omniscient et

    prtend connatre tous les secrets de l'univers. Alors qu'il est plus que

    jamais incapable de pntrer l'essence de quoi que ce soit (Hedayat,

    1998, 76).

    L'change devient un prtexte pour exprimer une pense critique

    contre l'esprit bourgeois de son temps, avec ses vues utilitaires sur le

    monde qui pourraient se rsumer par des notions telles que l'argent,

    le progrs et l'utilit. Pour Sadegh Hedayat, un auteur dsespr et

    trs pessimiste sur la situation contemporaine de son pays, remonter

    dans le temps et voquer une poque disparue, pourtant glorieuse, ce

    serait manifester un sentiment nostalgique, un regret dun paradis

    perdu. En effet, les descriptions dobjets dart de la Perse antique,

  • 26 Recherches en Langue et Littrature Franaises, Anne 11, N0 19, Printemps-t 2017

    sont comme autant de clins d'il destins recomposer un loge de

    cette diffrence. Alors, pour compenser les souffrances prouves au

    spectacle des ravages subis par son pays, il a choisi de privilgier un

    pass qui agirait comme un refuge nostalgique de la splendeur de

    lhistoire de son pays.

    Dans Le Roman de la momie, l'exotisme de Thophile Gautier se

    traduit par une volont de dcouvrir la ralit gyptienne en

    reproduisant les principaux strotypes qui taient entretenus en

    France sur l'gypte. La publication d'Une Nuit de Cloptre en 1838,

    puis celle de Le Pied de momie en 1840 tmoignent dj de l'intrt

    que Thophile Gautier porte l'gypte antique. Il n'a rellement pas

    voyag au Caire et ces romans sont rdigs partir de l'ouvrage crit

    par son ami, Ernest Feydeau, intitul L'Histoire des usages

    funbres (1850), et du Catalogue raisonn et historique des

    antiquits dcouvertes en gypte (1826) de Joseph Passalacqua. En

    s'inspirant de ces uvres, Thophile Gautier consacre des

    descriptions minutieuses au sarcophage de la momie, la ville de

    Thbes, au palais de Tahoser. Comme Sadegh Hedayat, il est touch

    par la conception de la mort, les constructions gigantesques et

    imposantes de la ville, et les dcorations du palais. Dans le premier

    chapitre du Roman de la momie, il dcrit ainsi la chambre de

    Tahoser : toute cette architecture, gaye de peintures ornementales

    (car les chapiteaux, les fts, les corniches, les panneaux taient

    colors), produisait un effet heureux et splendide (Gautier, 1997,

    66). Il exprime son admiration envers les motifs divers, les

    dcorations, les ornementations picturales et des objets splendides.

    Ainsi le travail du romancier se transforme-t-il en une critique d'art

    et darchitecture, car, bien des gards, ce rcit donne limpression

    dtre lquivalent dun travail de marqueterie orientale,

    dincrustation minutieuse de bribes de connaissances pour

    reconstituer la grandeur de l'gypte pharaonique. Dans ce roman

    aussi, lors de la conversation entre le docteur Rumphius et Lord

    Evandale, l'auteur tablit une comparaison entre la dchance des

    nouvelles civilisations et la grandeur des socits rvolues:

  • Le Roman de la momie de Thophile Gautier 27

    ct des gyptiens, nous sommes vraiment des

    barbares ; emports par une vie brutale, nous n'avons plus le

    sens dlicat de la mort. Que de tendresse, que de regrets, que

    d'amour rvlent ces soins minutieux, []

    -Peut-tre, rpondit lord Evandale tout pensif, notre

    civilisation, que nous croyons culminante, n'est-elle qu'une

    dcadence profonde, n'ayant plus mme le souvenir historique

    des gigantesques socits disparues. Nous sommes

    stupidement fiers de quelques ingnieux mcanismes

    rcemment invents, et nous ne pensons pas aux colossales

    splendeurs, aux normits irralisables pour tout autre peuple,

    de l'antique terre des Pharaons (Ibid, 1997, 49- 50).

    Il rend hommage au gnie des anciens gyptiens. Alors, l'Orient

    reprsente un ailleurs fantasm, il devient un lieu du rve par

    excellence, un terre colore face une Europe engonce dans ses

    modernits.

    Ainsi saperoit-on que chez les deux auteurs, existe un mme

    rve d'une rsurrection dun pass antique, glorieux, splendide, mais

    Sadegh Hedayat, dans cet Orientalisme occidentalis, prend une

    distance par rapport Thophile Gautier. Ce dernier porte un regard

    bien enthousiasm envers une autre civilisation et tente de la restituer,

    tandis que l'attitude de Sadegh Hedayat demeure beaucoup plus

    ambigu. Il semble prendre un certain recul lgard des coutumes

    pr-islamiques. Il est la fois fascin et horrifi par la ralit de cette

    poque passe, sans que lon puisse discerner lequel de ces deux

    aspects lemporte.

    Conclusion

    Le Trne d'Abu Nasr de Sadegh Hedayat porte dune manire trs

    visible la trace et la mmoire d'un rcit de Thophile Gautier, savoir

    Le Roman de la momie, paru en 1858. Dans son inspiration, l'auteur

    iranien se nourrit d'un genre fantastique pour confrer un caractre

    insolite, bizarre, des vnements qui surviennent brusquement,

    dune manire tout fait imprvisible, en dehors de lexistence

    ordinaire, au cours d'une exprience particulire provoque par le

    dchiffrement d'un talisman et l'excution des rites magiques, ceci

  • 28 Recherches en Langue et Littrature Franaises, Anne 11, N0 19, Printemps-t 2017

    loccasion dune dcouverte archologique. Il relate des phnomnes

    singuliers, mystrieux, inexpliqus. Il tente aussi dintroduire un

    genre qui ft neuf en 1936, dans la littrature iranienne. Pour y

    parvenir, il sefforce dinsrer lhistoire quil veut raconter

    lintrieur dun moule, dune structure tiroirs, en enchevtrant ou

    en superposant de nombreux pisodes, complexes, emprunts aussi

    bien l'uvre de Thophile Gautier qu des lgendes orientales.

    Le rcit de Sadegh Hedayat est aussi peupl de bien de prsences

    normales que de cratures tranges, dentits surnaturelles : une

    momie vampirique, des doubles qui ressuscitent, qui reviennent et

    qui se transforment. Ce sont des emprunts certes, tout autant aux

    rcits de Thophile Gautier qu dautres sources de la littrature

    europenne occidentale. Par un paradoxe surprenant, cest un regard

    trs occidentalis que Sadegh Hedayat parat porter sur le caractre

    oriental de lhistoire quil rapporte dans Le Trne d'Abu Nasr. Mais

    la perception de ce quil raconte est rfracte par de nombreuses

    lectures de rcits de voyageurs occidentaux. Certaines sont aisment

    reprables quand Sadegh Hedayat en a fait laveu. Le Roman de la

    momie demeure nanmoins facile reconnatre et identifier. Il en

    rsulte dans Le Trne d'Abu Nasr un exotisme subtil. Le procd

    permet de porter un regard dcal, dcentr, sur les coutumes

    iraniennes anciennes. Lauteur sy rvle nostalgique de la Perse

    antique. Mais, soucieux de garder son originalit, Sadegh Hedayat

    prend une certaine distance par rapport Thophile Gautier et ses

    autres sources d'inspiration. Il introduit des innovations. Il sensuit

    un texte hybride, mtiss, trs trange, dont loriginalit rside peut-

    tre dans ce caractre clectique, syncrtique, composite. Le texte

    que lon lit, que ce soit en persan ou en franais, est en relation

    constante avec Le Roman de la momie, l'interpelle mais joue aussi

    avec les significations initiales des emprunts et il leur confre

    dautres rsonances. Mme les fragments qui pourraient apparatre,

    parfois, comme de purs plagiats sont rinterprts et acquirent un

    sens et une porte diffrents. Dans Le Trne d'Abu Nasr, lintention

    est novatrice. Sadegh Hedayat cherche manifestement inventer et

    introduire dans la littrature iranienne un modle de rcit fantastique,

    en prose, qui nexistait pas auparavant. Il l'avait dj pratiqu en

  • Le Roman de la momie de Thophile Gautier 29

    diffusant en 1941 son chef-d'uvre, La Chouette aveugle. Il rcidive

    en 1942 avec Le Trne d'Abu Nasr.

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