L'effet Larsen (2002)

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  • Leffet Larsen (2002)

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    Tout a commenc avec Kai qui se tenait sur le pont, faire signe. Jambes cartes sij'ai bonne mmoire prs de la balustrade, le pont qui va du centre vers le port l soncorps sportif dans le blouson rouge sur lequel je reviendrai plus tard devant le cielblouissant, un bras tendu en l'air. faire signe. Pas moi, bien sr. quelqu'un en bassur le terrain de foot, ou sur la berge j'avais un peu de mal vrifier c'est que j'tais peine sur le point d'arriver en haut de la monte, sans m'attendre rien, le vent dans ledos, en fait je ne le voyais encore que du coin de l'il ou alors est-ce que je me fais desides, en fait je ne le voyais pas encore, me concentrais plutt fixer le goudron humidequi dfilait sous moi droite gauche droite bien pousser fond dans les pdales, monvieux vlo au drailleur cass que j'avais encore l'poque qu'on m'a vol pas longtempsaprs a aussi j'aurai y revenir, des trois vitesses je n'avais plus que la troisime. grand-peine les derniers mtres, reprendre mon souffle, laisser filer et en haut il y avaitKai, c'est dire. Je ne le connaissais pas encore.

    En haut il y avait quelqu'un. Me tournant le dos. Maintenant je le voyais. Donc. Pourtre prcis. Un dos large, blouson rouge tomate, bombers ou comment qu'on appelle aappelons-le comme a, bombers rouge vif, gonfl par le vent quoi d'autre, rien il se tenaitl et faisait signe. Jeune homme inconnu pour ainsi dire pas si jeune que a (enfin, plusg que moi) se tenait debout bien plant sur ses deux jambes un bras tendu en l'air pourfaire signe et brusquement il s'est mis crier Anne ! ou Anna ! ou quoi. C'tait tout.

    Silence. Pour ainsi dire. Juste en bas sur le terrain de foot, une certaine distance,plusieurs voix se mlaient. a ne devait pas s'adresser lui. Puisque peu aprs, j'tais surle point de passer derrire lui, il s'est remis crier Anne ! suite quoi il y a eu un nou-veau silence relatif, son bras qui flottait encore un instant moiti repli en l'air s'est af-faiss par saccades puis pos sur le garde-fou, personne ne lui rpondait. Nuque musclecheveux blonds courts proprement coiffs c'est ce que j'ai pu noter en passant aprsquoi j'tais pass c'est l qu'il s'est mis crier autre chose. Que je n'ai pas compris. Bon.De toute faon a m'tait pas vraiment adress. Probablement j'tais dj en train de d-valer la pente. Peut-tre mme mains libres. Peut-tre aussi que j'coutais plus telle-ment parce que je pensais dj autre chose Anne par exemple

    mon amie Anne Breuniger parce qu'en fait j'tais parti pour la voir parce qu'elle m'avaitappel le matin mme c'tait dimanche, fin mars par l, mme le dernier dimanche demars je crois il faisait plutt moche et m'avait demand si on voulait pas se voir j'ai ditpourquoi pas, peut-tre je te ferai un coucou tout l'heure, si j'ai le temps aprs quoi j'aitran un certains temps chez moi rflchir et puis finalement j'ai pris mon vlo et je mesuis mis en route, ce moment-l le temps me semblait pas mal tout coup. Juste un peubrumeux. Lumire aveuglante. mi-chemin, du ct du port, on aurait dit que je n'taisplus aussi sr de moi. Je me suis assis prs de l'eau, c'est a, sans doute j'ai observ lespcheurs, Anne et moi a faisait bientt un an qu'on n'tait plus ensemble. Des bateauxmalheureusement on n'en voit plus tellement mais des mouettes, pourtant la mer c'estloin, peut-tre pas des vraies mouettes alors ou bien elles ont descendu l'Auber en sui-vant les bateaux, peut-tre rflchi un peu et tout ou bien juste fum une cigarette en-suite j'ai rebrouss chemin, faut dire que le temps se gtait vue d'il

    de loin je voyais : il y tait toujours. De loin juste une sorte de point-virgule courbsur la balustrade si je peux dire a comme a, au regard suivant dj plus net. Vu depuis le

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    bas du pont il se dtachait trs nettement devant le ciel blouissant. Juste un peu flou cause du contre-jour. Ce qui est totalement impossible. Puisque de l'autre ct du pontil y a les tours d'habitation l

    peut-tre entre deux tourscertainement je ne voyais que sa tte, puisqu'il se tenait au dernier tiers du pont, pas

    au-dessus du canal mais plutt vers le terrain de footce coup-l j'avais le vent de face, parce que j'ai pouss mon vlo, celui qu'on m'a vol

    depuis comme j'ai dj mentionn, dans la monte, un bon vlo, mme si le drailleur, oualors j'tais seulement trop fatigu pour pdaler cause de cette soire chez Torstenparce que a c'tait bien un samedi et peut-tre bien justement le soir d'avant, Torstenmon ami d'enfance sur lequel j'aurai trs certainement l'occasion de revenir en haut je l'aiappuy contre la balustrade

    pour profiter de la vue. Malheureusement de l-haut le centre ville est cach par lesbarres d'immeubles, juste la tour de tlvision on la voit puis les collines au fond, cejour-l elles devaient tre dans la brume. Tout droit en revanche on peut suivre long-temps le canal du regard, jusqu'au pont du chemin de fer puis celui de l'autoroute, plus gauche la fume des zones industrielles, un peu avant il y a ce coin que j'aime bien. Lesjardins ouvriers et le canal en face qui s'largit, l'entre d'un ancien bassin du port, main-tenant il doit y avoir une location de pdalos par l. En tout cas j'ai vu plusieurs fois despersonnes circuler en pdalo sur ce trajet par les beaux dimanches. Plus gauche encorederrire le port quelques fragments de faubourgs comme Audorf o habite Anne cepen-dant Kai se tenait environ dix mtres sur ma droite et regardait vers le terrain de foot,c'est ce que j'allais pas tarder apprendre.

    Qu'il s'appelle comme a. En bas sur le terrain les joueurs couraient d'avant en ar-rire, taches colores sur le gazon vert en diffrentes combinaisons, ils taient pas aucomplet. J'en comptais seize. En plus le terrain me semblait trop petit en quelque sorte

    puis j'avais du mal distinguer les deux quipes, tous portaient des maillots de cou-leurs diffrentes ou mme des jeans et tout, l'homme ct de moi se tenait immobile,agripp au garde-fou. Certains avaient l'air plutt gs. Sa nuque tait proprement rase,c'est ce que j'ai vu en m'approchant. Il y avait au moins deux femmes aussi. Aprs quel-ques minutes je m'apprtais repartir lorsque le ballon est pass ct du but et a roul travers le parking vers la route sur la berge o il y a peu de trafic, juste avant il s'est ar-rt

    celui au t-shirt jaune est tranquillement parti sa suite. L'autre ct de moi a misdeux doigts dans sa bouche et s'est mis siffler, le jaune a lev les yeux et lui a fait unbras d'honneur, une des spectatrices, c'est que trois jeunes femmes taient juches sur labarrire au bord de la petite tribune. L'une a cri quelque chose et s'est mise rire fort,mon voisin a rpondu en criant autre chose peut-tre qu'il riait aussi, j'ai rien entenduparce qu'au mme instant un camion passait derrire nous sur le pont, avec une belletrajectoire le ballon est retourn sur le terrain, la cohue a recommenc de suite. Monvoisin tripotait sa fermeture clair. Salut, j'ai dit. Putain de vent par ici

    pas gnial le match, non ? j'ai ditpuisque j'y suis pas moi, qu'il m'a rpondu sans se retournerpourquoij'ai demand, alors il a baiss les yeux sur moi (il me dpasse d'une bonne tte) et

    j'avais imagin un visage tout autre et il a juste hauss les sourcils et m'a montr sonpied, qui tait peut-tre cass ou foul. Je n'ai rien vu. Je crois que je voulais dire autrechose, il regardait nouveau vers le terrain. O tous taient entasss et discutaient, puisil y a eu coup franc. J'ai vu sa nuque, a je l'ai dj mentionn

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    plus tard je voulais redemander pour son pied, au lieu de quoi j'ai demand une ciga-rette. Il venait de remettre ses doigts dans la bouche mais n'avait pas siffl finalement, ap-paremment le danger tait pass, j'ai dit t'aurais pas une clope par hasard, puis il a sifflquand mme. Trs fort, de si prs. J'avais pas du tout suivi ce qui s'tait pass. Enfin ils'est retourn vers moi et m'a demand gentiment et voix haute pardon ?

    si tu voulais une cigarette, j'ai dit en lui tendant mon paquet vite fait sorti de ma pocheintrieure, il m'a appris qu'il tait non fumeur. Fait rien j'ai dit, je connais, a m'est djarriv. Et tout. cet instant il y a eu un but de marqu et il a recommenc siffler. Bravoj'ai dit, quel souffle. Il m'a remerci.

    Ensuite, pendant un long moment, si j'ai bonne mmoire, il ne s'est rien pass. Si. Surce petit bateau habitable amarr la rive quelqu'un tendait du linge. Des draps blancs, savoir, entre autres. Le ballon roulait dans un sens et dans l'autre. Les joueurs lui cou-raient aprs. Je songeais m'en aller. un moment donn mon voisin a dboutonn sonblouson et mont les manches jusqu'au coude, peut-tre que le soleil avait perc encoreune fois, un autre moment donn des enfants sont arrivs avec un berger allemand surle sentier de la berge, ils lanaient des btons l'eau et criaient allez allez, rapporte, chaque fois le chien prenait son lan puis renonait, c'tait peut-tre un autre jour.D'abord j'avais rang les cigarettes, par respect, puis j'en avais quand mme allum une.Puisqu'il a souffl contre la fume, aprs quoi je me suis mis de l'autre ct, cause duvent, exactement

    chaque fois que je le regardais, il fixait le terrain, l'air concentr. Mais aprs, quand mon tour je fixais le terrain. Tout coup il me semblait sentir son regard sur ma nuque.Bah. Sans aucun doute c'tait illusoire. J'avais beau tourner la tte aussi vite que je pou-vais. Il fixait le terrain. Maintenant je voyais son profil. Je n'ai rien remarqu. J'aurais tbien embt de devoir dcrire son visage. Rgulier. Peau claire. Les yeux bleus je crois.Enfin je me suis aperu que je savais mme pas comment il

    comment tu t'appelles en fait, j'ai demand.Kai, a dit Kaiah bon, j'ai dit. Benno. Ravi de t'avoir rencontr et tout, sur quoi je lui ai tendu la

    main. Il a des mains normes comme j'ai ventuellement dj mentionn. Peut-tre qu'ilfaudrait dire des pattes. a faisait presque mal. Il m'a demand si moi aussi je faisa