LES AXIOLOGIQUES DE LANGUE DANS LES ?· LES AXIOLOGIQUES DE LANGUE DANS LES COMEDIAS BÁRBARAS DE VALLE-INCLÁN…

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    15-Sep-2018

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  • LES AXIOLOGIQUES DE LANGUEDANS LES COMEDIAS BRBARAS DE VALLE-INCLN

    exemple danalyse smiologique

    Denise BOYERUniversitat de Paris-Sorbonne

    Sil est un apport incontest du structuralisme, et particulirement du structuralisme s-miologique,1 cest certainement le principe danalyse consistant travailler sur des totalitssignifiantes dans lide de reconstituer des cohrences (Marcel Gauchet cit par Dosse, II,1991: 516), en prenant toujours en considration, par consquent, non les termes eux-mmes,mais les relations entre termes. Autrement dit tudier dans un ensemble donn, aprs lavoirdivis en composantes homognes, les rapports dterminant sa structure et le constituant ensystme. Rapports in prsentia dassociation (ou syntagmatiques), analysables par le dcou-page en units minimales; et rapports in absentia dquivalence et dopposition (ou paradig-matiques), analysables par le classement, permettant dtablir lintrieur de chaque classe ousous-classe les termes ou traits distinctifs, i.e porteurs de signification. Cest comme on sait lamthode danalyse expose par Barthes 1964 dans lments de smiologie, et mise en uvrepar Barthes 1967 dans Systme de la mode.

    Dans le domaine littraire comme dans les autres, cette vision de lnonc comme en-semble structur, o chaque terme ne tire sa signification que de son rapport avec tous les au-tres, implique donc de considrer tout le texte et seulement le texte. Elle interdit par cons-quent de faire appel au niveau de lanalyse des connaissances dites encyclopdiques, i.e. auxvaleurs quon sait attaches tel terme dans tel ou tel contexte culturel, puisque lobjectif estprcisment dtablir un systme singulier (diffrant mme parfois dune uvre lautre chezun auteur donn) avant den proposer une interprtation rendant compte de la valeur de cha-cun de ses lments: le terme Sang, par exemple y sera li la mort ou la vie, le trait /humi-lit/ y dnotera la premire des vertus chrtiennes ou bien, dans une optique nietzschenne, lapire des turpitudes, etc.2 Par ailleurs, la ncessit de prendre en compte lensemble du texteimpose une contrainte plus rude, en ce quelle interdit de procder par sondages de consta-

    1. Dosse, II, 1991: 13-14, distingue un structuralisme scientiste (Lvi-Strauss, Greimas, Lacan), unstructuralisme smiologique (Barthes, Genette, Todorov, Michel Serres), un structuralisme historicis oupistmique (Althusser, Bourdieu, Foucault, Derrida, Vernant).

    2. Cest prendre les choses lenvers que de dduire, par exemple, de la couleur des cheveux dun person-nage quil est bon, tant blond, ou mauvais, tant roux, parce que ces valeurs sont souvent attaches cestraits en Europe. Ce nest quaprs avoir tabli, par exemple, que tout blond est bon, ou non mauvais, que lonpeut rattacher cette implication un systme de valeurs dj connu. Estudis Romnics. Vol. XXVIII (2006), p. 73-105

  • ter, par exemple, quen gnral, ou souvent, le vert est li la jeunesse, en citant quel-ques occurrences lappui et en rejetant au besoin dans une espce denfer un lment qui faittache, alors quune unique occurrence peut amener revoir en toute fin danalyse la significa-tion dun terme ou dun trait.

    Cette exigence dexhaustivit a videmment un cot lev: la lourdeur de la procdure,qui ne permet dpuiser que des corpus trs limits. Dans le cas dune uvre littraire,3 en par-ticulier, et sauf la choisir trs brve, on est bien contraint dans la pratique de limiter lanalyse certaines classes voire sous-classes du systme: autrement dit aller du systme au syntag-me, et non linverse,4 en choisissant dtudier seulement quelques champs lexicaux. Maisalors comment se donner les meilleures chances de dterminer du moins les lements centrauxdu systme? Lun des moyens les plus srs et les plus conomiques, dont on donnera ici uneillustration, est sans doute de partir des axiologiques de langue, du moins lorsquils sont asseznombreux. Si lon veut bien admettre en effet que tout nonc littraire,5 en ce quil exprimeune personnalit, se construit partir dune vision du monde et dun systme de valeurs plusou moins explicites,6 ils sont au centre mme du maillage smantique irrgulier constitu parle texte.

    On peut entendre par axiologiques de langue (par opposition bien sr aux axiologiques dediscours, quil sagit prcisment de dterminer), dune part les termes intrinsquement axio-logiques, axiologiques purs et exclusifs portant par nature sur lobjet quils dnotent un juge-ment de valeur, tels que beaut ou bon (Kerbrat-Orecchioni 1980: 91-92); et dautre part,ventuellement, les axiologico-affectifs (ibid.: 85), dnotant un sentiment tels que dsir ouaimer. On exclura bien sr les termes qui peuvent occasionnellement se charger dune con-notation axiologique, tels que grand (ibid.: 91-92), mme lorsque la probabilit daxiologi-sation est trs forte dans le contexte concern (pur, haut, etc.). Un critre objectif possibletant quoutre les hyperonymes beau, laid, bon, mauvais, bien, mal, seront considrs commeaxiologiques de langue les termes quils servent dfinir dans un dictionnaire donn, autantque possible contemporain de luvre tudie afin dviter les anachronismes.

    On procde ensuite au recensement exhaustif des axiologiques, plus ou moins ais selonquils manent, par ordre croissant de complexit: dune mme instance extrieure la fic-tion (narrateur omniscient, didascale), dterminant avec toutes les apparences de lautorit(lautorit fictive dont parle Suleiman 1983) ce qui est bien, mal, etc.; dune mmeinstance homodigtique, autrement dit dun seul et mme personnage (rcit focalisationfixe, sujet potique ne prsentant pas de traits contradictoires dun pome lautre),7 avec sesvaleurs implicitement discutables, puisquelles sont celles dun tre humain fictif; de diff-rentes instances homodigtiques (rcit focalisation variable, dialogues de thtre), dont lessystmes de valeurs respectifs peuvent tre diffrents ou opposs; enfin de diffrentes ins-

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    3. Barthes 1967 travaille sur un corpus beaucoup moins complexe quune uvre littraire: limit un seulchamp lexical, celui du vtement de mode, constitu dune suite dnoncs trs brefs et de structure identique,et comportant peu de signifis (en ralit, un seul, la Mode) pour un grand nombre de signifiants: autrementdit trs redondant (p. 286).

    4. Il est logique de commencer le travail par le dcoupage syntagmatique puisque en principe cest lui quifournit les units que lon doit aussi classer en paradigmes; cependant, devant un systme inconnu, il peut treplus commode de partir de quelques lments reprs empiriquement et dtudier le systme avant le syntagme(Barthes 1964: 116).

    5. Et mme tout nonc: Kerbrat-Orecchioni 1980: 131, voque limpossibilit de lobjectivit discursive.6. Et plus ou moins conscients bien sr, mais la question est de savoir ce que dit un texte, non ce quun

    auteur a voulu dire.7. Et donc rductible un seul moi fictif.

  • tances tant htrodigtiques quhomodigtiques intervenant dans une mme uvre (parexemple personnage(s) et narrateur omniscient). Dans les deux derniers cas, on devra vi-demment soit distinguer lanalyse les diffrentes instances, soit se limiter lune ou plu-sieurs dentre elles.

    Une fois recenss les axiologiques de langue du corpus, la mthode de travail consistera relever les termes quils axiologisent syntagmatiquement (Le front si beau)8 et/ou paradigma-tiquement ( la trs belle, la trs bonne, la trs chre),9 parfois avec une double variationconcomitante in prsentia facilitant le reprage des oppositions (Partant jaime les fruits jedteste les fleurs)10 et quivalences (Et je hais toujours la femme jolie,/ La rime assonante etlami prudent).11 On obtient ainsi une premire liste de termes axiologiss dans le corpus, af-fects dun signe parfaitement fiable au niveau de chaque occurrence, la seule condition biensr davoir repr les cas dinversion ironique (Voil une belle oraison funbre!).12

    Cependant cette liste ne concerne bien videmment quune minorit de termes, et surtoutelle ne fournit quune prsomption concernant leur signification, i.e. lensemble des implica-tions, oppositions et quivalences qui leur est propre. Il faut donc procder un autre recense-ment, non seulement des autres occurrences des axiologiss reprs, mais aussi des termes ap-partenant la mme classe queux, puis des associations o ils entrent tous (par exemple, partir de clares paraules, /belles, frgils, altes, les ms nobles:13 clar moment14 et paraulescruels,15 mais aussi, daprs paraules, Detestem [...] els grans mots,16 et daprs clares, da-quell [...] fosc mal).17 On vrifie ensuite par lpreuve de commutation18 sil sagit de simplesassociations (si lon trouve la fois, par exemple, paraules [...] nobles et paraules vils),19 oudimplications simples (pur > enfant) ou doubles (pur >< enfant), quelles soient de terme(s) terme(s) (frgil > bell), de terme trait (frgil > /beau/), de trait terme (/fragile/ > bell) oude trait trait (/fragile/ > /beau/. On tablit ainsi les paradigmes propres au corpus, soit lesquivalences totales ou partielles (/vieux/ ou /femme/ >< faible, blond ou [/roux/ + /femme/]> /beau/), et les oppositions simples (/ros/ /roux/) ou multiples (/blond/ /roux/ /brun/),quipollentes (catal castell) ou privatives (catal //), polaires (courageux lche) ougraduelles (tmraire courageux prudent lche), constantes ou neutralisables (/blond/ >/bon/ /roux/ > /mauvais/ sauf si /mtaphore/), isoles (/jeune/ /vieux/) ou proportionnelles(/jeune/ /vieux/) dterminant /beau/ /laid/);

    Cet ensemble de relations constitue le sytme de valeurs sous-jacent luvre, rappor-table en partie un ou plusieurs systmes de pense prexistants (gnosticisme, existentialis-me...), mais faisant toujours quelque degr scrupule au sens de Glaudes 1993: 97.20

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    8. Ronsard, Amo

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