Les Corte-Real et le Nouveau-Monde - ?· LES CORTE-REAL ET LE NOUVEAU-MONDE* AVANT'PROPOS Ce travail…

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Revue dhistoire de lAmrique franaise

Les Corte-Real et le Nouveau-MondeEduardo Brazo

Volume 19, numro 1, juin 1965URI : id.erudit.org/iderudit/302438arhttps://doi.org/10.7202/302438arAller au sommaire du numro

diteur(s)Institut dhistoire de lAmrique franaise

ISSN 0035-2357 (imprim)1492-1383 (numrique)

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Citer cet articleBrazo, E. (1965). Les Corte-Real et le Nouveau-Monde. Revuedhistoire de lAmrique franaise, 19(1), 352. https://doi.org/10.7202/302438ar

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Tous droits rservs Institut d'histoire de l'Amriquefranaise, 1965

LES CORTE-REAL ET LE NOUVEAU-MONDE*

AVANT'PROPOS

Ce travail est ddi au Canada et tout particulirement Terre-Neuve, sa dixime province. Il concide avec le dvoile-ment de la statue de Gaspar Corte-Real, offerte la ville de Saint-Jean par la flotte morutire portugaise appele la "flotte blanche". J'avais eu le bonheur d'annoncer moi-mme la nouvelle.

J'ai dsir rappeler ce grand pays le rle prpon-drant jou par les navigateurs portugais dans sa dcouverte, et surtout attirer tout particulirement l'attention sur la figure de Gaspar Corte-Real, englouti par l'ocan dans ces ctes de l'Atlantique. ces fins, il s'imposait de reporter le navigateur dans le cadre de son illustre famille. Je prsente ici l'hypothse qu'il fut le vrai dcouvreur de Terre-Neuve, la vieille terre de Corte-Real, si l'crivain portugais Gaspar Frutuoso, au XVIe

sicle, le confondit avec son pre, en attribuant celui-ci la dcou-verte de la "terre des morues", vers 1472. Il s'agit d'une hypothse pure et simple, jamais dmontre, mais qui s'offre tout de mme la rflexion et l'tude des savants consacrs, sans passion ni chauvinisme, la recherche de la vrit dans l'histoire.

Je veux apporter aussi une rponse aux critiques mal fondes que l'argument du silence a provoques chez des trangers et mme chez certains des ntres. Cet argument sert quelquefois expliquer qu'on devait connatre, cette poque plus qu'on disait, les dcouvertes par des marins portugais, matres incontests de l'Atlantique aux XVe et XVIe sicles. La rivalit et la crainte manifestes par les souverains espagnols, et plus tard les dli-mitations d'Alexandre VI, nous auraient ports cacher pendant longtemps ce que l'on savait dj et que l'on a peine dcouvrir aujourd'hui. On a combattu cette thse en prtendant que le

* Deux autres chapitres sur ce sujet paratront dans les livraisons ultrieures.

[ 3 ]

4 REVUE D'HISTOIRE DE L'AMRIQUE FRANAISE

silence tait impossible cause de la collaboration de pilotes trangers. Nous voulons souligner ici que l'homme des XVe et XVIe sicles n'avait pas la mme notion que nous de la fiert nationale. Il servait un prince de son choix avec le mme dvouement, la mme loyaut et la mme exclusivit que nous accordons aujourd'hui notre propre nation.

Les sources o nous avons puis pour cette tude taient dj bien connues. Du reste, il est difficile, aprs les recherches et les travaux exhaustifs de Henry Harrisse et de Ernesto do Canto, de trouver quelque fait nouveau sur les Corte-Real. Seul notre point de vue peut varier.

Ce que nous savons aujourd'hui confirme notre conviction, comme nous l'avons dj crit, que ce furent les Aorens Joo Fernandes et Pedro de Barcelos qui dcouvrirent Terre-Neuve, tablissant ainsi le premier contact de l'Europe avec l'Amrique du Nord, aux temps modernes, durant cette priode qui s'tend peut-tre de 1491 au dbut de 1495. Mais si un jour des rensei-gnements majeurs nous amenaient la conclusion irrfutable que Gaspar Corte-Real vint dcouvrir la "terre des morues" vers 1472, au lieu de son pre, Joo Vaz, mentionn par Frutuoso, ce serait alors celui-l que reviendrait l'honneur d'avoir aperu le premier, au XVe sicle, le nord de ce continent. De toute faon ce seraient des navigateurs du Portugal et des Aores.

Peu de temps aprs la dernire grande guerre, des Portugais sont venus de nouveau jusqu' cette terre qu'ils ont adopte. Et ce sont prcisment des Aorens qui constituent aujourd'hui la grande majorit (peut-tre mme les deux tiers) de notre groupe, soit plus de 30,000 mes, essaimant de la Colombie-Britannique, sur le Pacifique, jusqu'aux provinces atlantiques. C'est la premire gnration, aprs cinq sicles d'absence. La nostalgie de la patrie lointaine, du ciel bleu et des les fleuries se lit encore dans les yeux de ces nouveaux arrivs.

Le grand silence blanc de l'poque que nous traversons main-tenant et qui se prolonge pour une grande partie de l'anne rendra encore plus cruel le souvenir, dans l'me de nos immigrants,

LBS CORTE-REAL ET LE NOUVEAU-MONDE 5

habitus la joie des ftes de la Nol, si gnreusement marques par la tradition portugaise. Lors du rveillon, pour la famille runie autour de la table recouverte de la nappe de lin, peut-tre l'abondance tait-elle moins grande, mais moins grande aussi tait l'anxit dans une soumission mieux consentie aux dsirs de la Providence ; au dehors, il pouvait faire froid, mais les toiles brillaient au firmament, alors qu'ici, la neige continue de tom-ber . . .

Ottawa, en ce jour de Nol 1964*

I

JOAO VAZ CORTE-REAL ET LE VOYAGE LUSO-DANOIS DE 1472

On rpte souvent l'erreur, de nos jours, de croire que l'homme du Moyen-ge ou des Temps Modernes, form comme nous dans une atmosphre teinte de nationalisme,1 s'est limit l'espace restreint de sa patrie et s'y est consacr exclusivement.

Ces poques recules de l'histoire ignoraient le concept de nation tel qu'il commenait poindre au cours du XVIII0 sicle pour se prciser au XIXe. Ce dernier avait mme comme prin-cipal souci de rassembler, selon leur couleur et leurs caract-ristiques, les diffrentes pices de l'chiquier europen.

Il y avait d'abord le Prince, qui n'existe plus. C'tait le premier entre ses gaux: les nobles en gnral, qui se parta-geaient les dpouilles impriales de Charlemagne 2, centre de la vie cette poque. L'homme libre, ou non attach la terre, pouvait le choisir et lui consacrer ses efforts, ses travaux. Ferno de Magalhes (Fernand de Magellan), un Portugais, n'a-t-il pas aid difier l'uvre espagnole? Cabot n'est-il pas venu de Venise crire un chapitre de l'histoire d'Angleterre? Saint Franois-Xavier, de Navarre, n'a-t-il pas travaill dans le Patro-nage portugais de l'Orient, rpandant l'vangile, avec les autres missionnaires, au nom du Portugal catholique ? Saint Antoine de Lisbonne n'a-t-il pas, Padoue, enrichi l'uvre humble, hu-

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maine et chrtienne des Frres mineurs ? Le choix du Gnois Christophe Colomb ne s'tait-il pas d'abord port sur le roi du Portugal, puis sur les Rois Catholiques pour mener bien l'uvre qui devait revenir aux princes qui l'aidaient en acceptant ses services ?2a

Le souverain tait le seul matre du sol conquis. Il le parta-geait son gr, divers titres de dpendance, et mme jusqu' complte libration, avec ceux qui avaient agrandi ses domaines, mme les terres voisines ou au-del des mers.

Les diffrents souverains qui rgnaient alors sur le vieux continent ont tabli entre eux des liens de parent. Ces liens les rapprochaient quelquefois, les associaient mme en une uvre commune de guerres ou de dcouvertes au-del des frontires connues. Cela n'empchait pas, ici et l, la naissance de rivalits et la formation de groupes parmi eux, la recherche d'un qui-libre de forces et de puissance. C'est dans cette perspective que nous devons envisager la prsente tude.

Il faut connatre les liens de parent entre notre famille royale et celle du Danemark, ds le dbut de la monarchie portu-gaise (1139) l'poque des dcouvertes, pour admettre la possi-bilit d'un certain voyage au nord de l'Atlantique, en 1472, fruit de la collaboration des deux pays, aux temps de Christian Pr

(1448-1481) et de notre Alphonse V (1438-1481). Ces liens troits et renouvels entre les familles, et les contacts souvent amens par des missaires des deux pays, expliquent comment les nouvelles de nos voyages et de nos dcouvertes pouvaient courir si rapidement de Lisbonne Copenhague, une poque o les deux villes paraissaient tellement loignes l'une de l'autre. On comprend mieux galement les efforts conjugus entre ces deux points extrmes de l'Europe la dcouverte de nouveaux horizons. Ainsi s'affirme, ds le dbut de nos explorations, l'in-trt parcourir les mers du Nord vers l'Ouest.

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Notre premier monarque, Alphonse Ier, ou Alphonse-Henri (1185) n'tait pas de sang portugais, c'est--dire qu'il n'apparte-nait pas ceux qui, depuis longtemps, habitaient le Comt hrit de ses anctres et devenu indpendant de tout vasselage pninsulaire. Mais il appartenait une grande ligne, l'une des plus illustres de l'Europe d'alors3.

Par son pre, le comte Henri, Alphonse Ier tait apparent aux plus grandes maisons de France, celle des ducs de Bourgogne, celle des Capets. S'il faut en croire les gnalogistes, il tait descendant direct de Charlemagne et du duc de Saxe, Henri Ier, empereur de Germanie 4. Mais il y a davantage, qui nous avait d'abord chapp: Alphonse-Henri comptait une aeule, Alice ou Adlade de Normandie, descendante des rois vikings 5. Il portait donc dans son sang, du ct paternel, des parcelles de race Scan-dinave.

Sa mre tait fille illgitime issue de sang royal, ce qui n'attnue en rien sa haute hirarchie, dans la pninsule. Elle tait fille d'Alphonse VI, du Lon et de Chimne Nunez de Guzmn, sa cousine au deuxime degr, et petite-fille du ct paternel de Fernand Ier de Castille et Lon, nice et petite-fille du ct paternel de Ramire Ier d'Aragon.

En 1145, Alphonse Ier pousa Mafalda ou Mathilde de Savoie, largissant ainsi davantage le cercle de sa famille. C'tait notre premire reine, fille d'Amde III et de Mafalda de Albon, sa seconde femme, arrire-petite-fille maternelle du comte Raimond Brenger Ier de Barcelone.

Les Savoies appartenaient une trs ancienne et illustre famille 6 qui, pendant longtemps, avait t la souche d'autres mai-sons rgnantes. Ils taient de plus apparents Alphonse-Henri, puisque la sur de notre premire reine, Adlade, pousa Louis VI, roi de France. Le pre de Mafalda, Amde III, tait fils de Humbert II et de Gisle de Bourgogne, sur du comte Raimond, mari de Urraca, tante d'Alphonse-Henri et fille du comte de Bourgogne, Guillaume "tte hardie", oncle et anctre de notre monarque.

g REVUE D'HISTOIRE DE L'AMERIQUE FRANAISE

On peut dire que Parbre gnalogique d'Alphonse Ier du Portugal embrasse toute la vieille Europe, charge de ses meil-leurs fruits.

Mais sa descendance pe fut pas moins illustre. Son fils et successeur, Sanche P r (1154-1211), eut une famille nombreuse: onze enfants lgitimes et huit illgitimes. Parmi les premiers, ns de sa femme Dulce de Barcelone, fille de Raimond Brenger IV, on trouve Brengre ou Brenguele, troisime femme de Valdemar II, roi du Danemark. Ce souverain nordique appr-ciait tellement cette parent que, aprs la mort de la princesse portugaise, il maria l'un de ses fils, n de son second mariage et hritier du trne, avec Lonore, fille du roi du Portugal Alphonse II, son beau-frre, qui tait le fils de Sanche Ier et petit-fils d'Alphonse-Henri 7. Les mres danoises n'avaient donc plus raison de rpter leurs fils pour les tranquilliser : "Voyez la princesse Brengre qui s'en vient!".

Mais les unions royales portugaises et danoises s'embrouil-laient encore davantage dans une gnalogie complique : Jean Ier, fils illgitime de Pierre Ier et fondateur d'une nouvelle dynastie au Portugal, pousa Philippa de Lancastre, fille de Jean de Gand, fils d'Edouard III d'Angleterre et pre d'Henri IV, le premier de la dynastie de Lancastre. Le tableau suivant, aussi simple que possible et dpouill de tout lment tranger l'intrt historique du moment, illustre la consolidation des liens du sang luso-danois : Edouard III Philippa, fille de (1327-1377) I Guillaume, comte de

I Hainault et de Hollande Jean de Gand Blanche, fille d'Henri, duc de Lancastre

I I Henri IV Marie, fille du Philippa Jean Ier

(1399-1413)1 comte de Hereford I roi du Portugal 1 et d'Essex 1 (1358-1433)

Philippa Eric VII Duarte, Pedro, Henri roi de Scandinavie roi du Portu-(1397-1439) gai (1433-

1438)

Alphonse V roi du Portugal

(1438-1481)

LES CORTE-REAL ET LE NOUVEAU-MONDE 9

Ainsi, ric, duc de Pomranie et plus tard roi de Scandinavie, tait cousin en ligne directe 8 de notre "illustre famille'' et de ceux qui nous intressent davantage ici, c'est--dire le Rgent Dom Pedro et l'Infant Dom Henri. Ce dernier fut le grand inspirateur des dcouvertes portugaises. Le premier parcourut toute l'Europe, se battant contre les Turcs menaants, et il con-naissait le souverain danois, d'aprs la cour de l'empereur Sigis-mond. Alphonse V tait le cousin au deuxime degr de ce mo-narque du Nord. C'est sous son rgne que se serait effectu ce voyage, sur l'ordre de Christian Ier, mais sous l'inspiration du monarque portugais.

De 1375 1523, le Danemark a travers une priode d'assi-milation Scandinave prpare par Marguerite, fille de Valdemar IV et femme de Haakon VI de Norvge. Hritire de son pre et survivant son fils, elle russit expulser de la dynastie sudoise les impopulaires Mecklemburg, prparant pour ric, duc de Pomranie, son neveu et petit-fils, le pouvoir centr sur une coalition nordique que l'on pourrait qualifier d'union per-sonnelle triplice du Danemark, de la Sude et de la Norvge. Cette union politique, bien que toujours ouverte la succession, cessait d'exister aprs la mort de Christophe III. Les Sudois lirent alors rgent du royaume Karl Knutsson, sous le nom de Charles VIII. Le Danemark, suivi de la Norvge, fit monter sur le trne un parent de famille royale, le comte Christian de Oldenburg, qui fonda la dynastie du mme nom (1448-1863). Il rgna sous le nom de Christian Ier.

Alphonse V, fils an du roi Duarte et petit-fils de Jean Ier

et de Philippa de Lancastre, rgnait alors au Portugal.

* *

L'Infant Pedro aurait-il fait la connaissance de son parent ric VII, roi des Scandinaves, pendant son sjour la cour de l'empereur Sigismond? C'est bien possible, comme le laisse en-tendre Sof us Larsen 9.

10 REVUE D'HISTOIRE DE L'AMERIQUE FRANAISE

Bien que son voyage "aux sept parties" ait donn naissance aux lgendes et aux histoires fantastiques de Gomez de Santiste-ban10, il n'en mrite pas moins ce commentaire srieux de Enea Silvio Piccolomini qui devait plus tard ce...